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Justine et ses personnages
Sophie, Thérèse, Juliette —

L’ancienne et la nouvelle Justine

Sade a rédigé trois versions des aventures de Justine et de sa sœur Juliette :


Les Infortunes de la vertuesquisse écrite en 1787.


Justine, ou les Malheurs de la vertuœuvre publiée en 1791, puis corrigée et augmentée de 1794 à 1801.


La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertu, suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœurdiptyque en dix volumes, datés de 1797, composé de :

La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertutomes I à IV publiés en 1799 ;

Juliette, ou les Prospérités du vicetomes V à X, publiés en 1801.



Les Infortunes de la vertu est l’esquisse de Justine, ou les Malheurs de la vertu. L’œuvre publiée est 2 fois ¼ plus longue que l’esquisse.

La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertu, suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœur, est une réécriture et une expansion de Justine, ou les Malheurs de la vertu. Cette œuvre se compose de deux romans successifs : La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertu, qui donne son titre au diptyque, et Juliette, ou les Prospérités du vice« Juliette, faisant suite et servant de conclusion à La Nouvelle Justine »1. L’ensemble du diptyque est 6 fois ⅓ plus long que le roman publié une dizaine d’années plus tôt (le volume des aventures de Justine étant multiplié par 2,7 et celui de l’histoire de Juliette par 168,7). Cependant, Sade présente cette œuvre comme l’ouvrage original qui aurait été écrit en 1788, et dont la première version publiée ne serait qu’un « misérable extrait »2. Ce renversement n’est pas sans vérité, de même que la mise en scène par Sade du caractère posthume de la publication3.

Les trois versions

Les trois versions racontent l’histoire de deux sœurs, la « vertueuse » Justine et la « libertine » Juliette.

Dans les 8 ou 9 premières pages se succèdent : la présentation de Juliette et de Justine, filles d’un gros commerçant ou d’un riche banquier, élevées au couvent, et qui sont d’allures et de tempéraments opposés ; la ruine et la mort de leurs parents, lorsque Juliette a quinze ans et Justine douze ou quatorze, les jetant dans le monde seules et sans ressources ; leur séparation, Justine refusant de suivre Juliette dans la voie de la prostitution.

Dans les 4 ou 5 dernières pages surviennent le foudroiement de Justine, puis la disparition de la scène du monde de Juliette.

Entre le début et la fin, les versions successives s’organisent différemment.

Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, après la séparation des deux sœurs, viennent : le prélude de l’histoire de Justine, ses premiers pas seule dans le monde ; puis l’histoire de Juliette, le résumé de sa vie ; enfin l’histoire de Justine, le récit détaillé des Infortunes|Malheurs de la vertu fait oralement par Justine elle-même — récit qui forme la part la plus importante du roman et lui donne son titre, mais n’en est pas le tout.

Dans La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette, on quitte Juliette après la séparation des deux sœurs, pour suivre Justine ; viennent alors : l’histoire de Justine, le récit détaillé des Malheurs de la vertu proprement dits ; puis l’histoire de Juliette, le récit détaillé des Prospérités du vice fait oralement par Juliette elle-même.


Dans les trois versions, le rédacteur, qui dit « nous », raconte d’abord la vie de l’une des sœurs (Juliette dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu ; Justine dans La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette) ; puis il met en scène l’autre sœur racontant elle-même sa vie à la première et à un ou deux amis de Juliette (M. de Corville, conseiller d’État, dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu ; un marquis et un chevalier dans La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette). Si Justine est narratrice en première personne dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, et Juliette dans Les Prospérités du vice (second livre de La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette), leurs positions et leurs intentions sont à maints égards opposées, ainsi que leurs auditoires.

Les Infortunes|Malheurs de la vertu

Dans Les Infortunes de la vertu, Justine, sous le nom de Sophie, est la narratrice des aventures dont elle est l’héroïne ; on peut donc parler des Infortunes de Sophie.

Dans Justine ou les Malheurs de la vertu, Justine, sous le nom de Thérèse, est la narratrice des aventures dont elle est l’héroïne ; on peut donc parler des Malheurs de Thérèse.

Cachant son nom4, Justine, prisonnière, condamnée à mort pour meurtre, vol et incendie, raconte ses aventures à Mme de Lorsange (qu’elle ne sait pas être Juliette) et à M. de Corville qui est apparemment son époux. Elle s’adresse directement à Mme de Lorsange, à de nombreuses reprises, au cours de sa narration ou en la suspendant — en moyenne toutes les 5 pages dans Les Infortunes de Sophie, toutes les 6 ou 7 pages dans Les Malheurs de Thérèse. M. de Corville écoute mais n’apparaît pas pendant que Sophie narre ses Infortunes ; par contre, il intervient une fois, aux trois quarts du roman5, pour enjoindre à Thérèse de poursuivre la narration de ses Malheurs.


Comme héroïne, Justine se donne le nom de Sophie|Thérèse pour cacher le sien6. C’est aussi sous ce pseudonyme qu’elle fait le récit de ses aventures, de sorte que c’est Sophie|Thérèse qui dit « je », qui raconte ce qu’elle a vécu. Sophie|Thérèse est l’héroïne et la narratrice en première personne de ses aventures. Ce n’est pas seulement son nom que Justine cache par celui de Sophie|Thérèse, c’est sa personne qu’elle masque par ce personnage. Son pseudonyme n’est pas un simple artifice narratif, c’est d’abord le nom sous lequel elle a vécu ses aventures, se plaçant d’emblée dans une sorte de clandestinité ou de fiction.


Le récit du rédacteur (qui dit « nous ») encadre celui de l’héroïne (qui dit « je ») : il comporte 12|18 pages au début — dont 1|1 ½ relatant les premiers pas de Justine dans le monde, et 4|5 résumant la vie de Juliette —, et 6 à la fin. On sait ainsi dès le début que Justine raconte sa vie à sa sœur Juliette (dont on connaît déjà le parcours), tandis qu’elles ignorent s’être retrouvées.

Le rédacteur-nous intervient en outre aux brèves interruptions de la narration de l’héroïne. Il ne la nomme pas alors « Justine », comme dans son récit liminaire, mais « Sophie|Thérèse », ce qui estompe la frontière entre son propos et celui de la narratrice-héroïne. Comme si le rédacteur-nous oubliait de se démarquer de la narratrice-je, ou ratait son démarquage, échouait à s’en différencier, y revenait ; ou comme si la narratrice-je s’oubliait, se laissait apercevoir sous le masque du rédacteur-nous — ce qui revient au même.

Lorsque Sophie|Thérèse achève sa narration, Mme de Lorsange prononce le nom de sa sœur7 et les deux femmes se reconnaissent. Dans Les Infortunes, le rédacteur-nous n’emploie plus ensuite le nom de Sophie, mais uniquement celui de Justine. À l’inverse, dans Les Malheurs, le rédacteur-nous écarte explicitement le nom de Justine8 pour n’employer que celui de Thérèse dans l’épilogue — à la seule exception de l’ultime mention de « l’infortunée Justine » faite dans le tout dernier paragraphe, en une sorte de reprise du titre du roman9.


Justine est le personnage de Sade, quand Sophie|Thérèse est le personnage de Justine10. À la fin les deux personnages (celui créé par l’auteur et celui créé par la narratrice-je) se confondent apparemment en un seul : dans l’esquisse, la réunion se fait sous le nom de Justine ; dans le roman publié, sous celui de Thérèse. Cependant, qu’elle quitte le masque de Sophie ou garde celui de Thérèse, une fois sa narration terminée, elle demeure « cette triste créature, uniquement destinée au malheur, et sentant la main de l’infortune toujours suspendue sur sa tête »11, c’est-à-dire Sophie|Thérèse ; il est donc plus logique qu’elle continue à en porter le nom. La reprise du nom de Justine dans l’épilogue des Infortunes de Sophie apparaît comme une maladresse de l’auteur dans ce qui n’est qu’une esquisse écrite en quinze jours12. Le maintien du nom de Thérèse jusqu’au bout des Malheurs marque, d’une part, l’absorption de Justine dans son personnage, et d’autre part, l’abandon de son rôle de narratrice au narrateur-nous.


Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, Justine, narratrice de sa vie, garde comme nom de plume le nom de guerre qu’elle a pris à peine jetée dans le monde et sous lequel elle a vécu ses aventures. Il y a continuité, identité entre l’héroïne et la narratrice. Même prisonnière et condamnée à mort, sous la garde de deux cavaliers de la maréchaussée, elle prétend encore dissimuler son identité, prolonger sa clandestinité. Or M. de Corville, qui s’est fait connaître aux gardes afin qu’ils lui confient Justine, s’est nécessairement enquis de son nom, sans quoi il ne pourrait répondre d’elle (p. 12|18) ; en revanche, il ne l’a pas révélé à Mme de Lorsange, et cette omission, qui préserve l’anonymat indispensable à la mise en scène de la narration, fait de lui le complice du rédacteur-nous — sinon le metteur en scène.


Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, il y a deux auteurs : Sade et Justine, et deux personnages : Justine et Sophie|Thérèse13. Le trio composé de Sade, Justine et Sophie|Thérèse — l’auteur, le personnage et le personnage du personnage — est représenté dans la mise en scène de la narration par le trio que forment M. de Corville, Mme de Lorsange et Sophie|Thérèse. Du moment où s’installe la scène narratrice, Mme de Lorsange ne ressemble plus en rien au portrait qui vient d’être fait d’elle par le rédacteur-nous ; au contraire, elle est, dès qu’elle aperçoit Justine, une femme respectable et pleine de compassion. Pendant que sa sœur déguisée en Sophie|Thérèse narre ses aventures scandaleuses — souille l’imagination de son auditoire par d’infâmes récits14 —, Mme de Lorsange incarne la vertu, la pudeur, la bienfaisance, et jusqu’à l’aversion du crime15 ; elle représente la vertu passive, spectatrice horrifiée des infamies du libertinage et des malheurs de l’innocence opprimée, elle figure en un mot la vertueuse Justine, tandis que Sophie|Thérèse, elle, se montre agissant comme libertine, bien que malgré elle ou par vertu16. Ainsi, durant la narration par Sophie|Thérèse des Infortunes|Malheurs de la vertu, les rôles sont inversés entre Justine et Juliette, le vice et la vertu permutent. Quant à M. de Corville, d’une part il est, avant même que la belle infortunée commence à raconter sa vie, le seul personnage à savoir que Justine parle à sa sœur Juliette ; et d’autre part il se fait, dans son unique intervention17 au cours de la narration de Thérèse, le porte-parole de l’auteur, puisqu’il reprend les arguments et justifications placés en tête de l’ouvrage dans l’ « Avis de l’éditeur » et dans la dédicace.


Lorsque Mme de Lorsange l’invite à raconter ses aventures, la malheureuse prisonnière hésite un instant, parce que cette narration serait une espèce de crime, de révolte contre le ciel18. Cependant la belle infortunée entame son récit, et très vite révèle son motif : attendrir son auditrice19. Le récit de Sophie|Thérèse est le témoignage et la plaidoirie d’une condamnée à mort cherchant à sauver sa tête en suscitant l’émotion et la compassion des deux personnes haut placées qui veulent l’entendre. La narratrice des Infortunes|Malheurs de la vertu n’est pas comme celle de l’Histoire de Juliette qui, en faisant étalage de ses crimes et de ses prospérités, cherche à démontrer la supériorité du vice sur la vertu, et surtout à persuader de la rare singularité de sa personne20. Juliette est au sommet de la gloire quand elle raconte son histoire, elle n’attend de ses auditeurs que de l’admiration. À l’opposé, Sophie|Thérèse raconte sa vie alors qu’elle est au bout du rouleau : la sentence de mort a été prononcée contre elle, et seul un miracle pourrait désormais la sauver de l’exécution.

La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette

Dans La Nouvelle Justine, ce n’est pas Sophie|Thérèse qui est la vertueuse infortunée, mais Justine elle-même. À la fin des anciens Malheurs de la vertu, Justine, s’est divisée pour se fondre, en tant qu’héroïne, en son personnage (sa créature) et se confondre, en tant que narratrice, avec son auteur (son créateur) ; de sorte que dans Les nouveaux Malheurs, elle n’apparaît plus comme personnage double (créature créatrice), mais comme simple héroïne. Comme elle n’a plus à garder le secret de son nom et de sa naissance, elle n’a plus de pseudonyme d’héroïne, elle ne narre plus en première personne ses aventures. C’est un récit de seconde main que nous lisons, une réécriture, et non pas la transcription de son propre récit.

Comme Thérèse est la première Justine — et Sophie, l’avant-première21, Justine est la nouvelle Justine. Alors que dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu l’héroïne tient à cacher son nom, c’est sous son propre nom qu’elle vit ses aventures dans Les nouveaux Malheurs. Ce qui est nouveau chez elle c’est d’abord qu’elle n’a plus la pudeur du nom (la volonté, le besoin, le devoir ou l’obsession de le garder secret). La nouveauté de la nouvelle Justine ne consiste pas à être une autre d’une autre manière en un autre contexte — comme Julie est la nouvelle Héloïse, Marie la nouvelle Ève… —, mais à être elle-même, sans déguisement.


Si dans La Nouvelle Justine, Justine n’est pas la narratrice-je de ses aventures, le rédacteur-nous, qui se fait son biographe22, ne voit que par les yeux et n’entend que par les oreilles de l’intéressante créature. Dans un style qui n’est pas celui de la pudibonde héroïne des Infortunes|Malheurs de la vertu, ce sont les faits et les dits rapportés par Justine que le biographe restitue dans Les nouveaux Malheurs ; il n’y ajoute rien, la matière de son récit est ce que Justine a dit avoir vu, entendu et senti, comme il le précise dans la dernière page : « Justine, rafraîchie, reposée, raconta le lendemain à toute la société les aventures que l’on vient de lire »23. Ce que l’on vient de lire ce sont les aventures que l’héroïne a racontées ; il n’y a pas d’autre source ni d’autre point de vue que le sien, pas d’autre connaissance des faits et paroles constituant la matière du récit. Le biographe commente parfois ce qu’il rapporte, mais il s’en tient aux évènements narrés par Justine, vécus ou connus par elle. Lorsqu’une scène éclate en plusieurs, que les acteurs se dispersent en différents lieux, le rédacteur-nous ne montre pas ce qui se passe hors de la vue de Justine. Il affirme même qu’il n’en peut rien savoir, qu’il est obligé de suivre Justine24 : c’est que le récit n’a pas d’autre source. Même ce qui semble d’abord relever de l’omniscience du romancier connaissant jusqu’aux pensées des personnages, s’avère ensuite connu de Justine. Ainsi le second retour de Saint-Florent vers Justine, qui, après l’avoir assommée puis violée deux fois, revient pour l’assassiner, est un moment qui semble narré de l’extérieur, d’autant qu’y est même restitué un fragment de discours intérieur du scélérat (p. 76) ; mais cinq-cents pages plus loin et quelques années plus tard, ce moment que Saint-Florent a vécu seul, sans témoin, est raconté par l’intéressé lui-même à Justine (p. 574), de sorte que celle-ci s’avère, malgré les premières apparences, la source du rédacteur-nous. La clôture de cet épisode en annonce d’ailleurs le récit futur par Saint-Florent, tout en réaffirmant l’obligation de suivre l’héroïne25. De même, la description de madame de Gernande (p. 472), faite au moment où Justine se trouve pour la première fois seule à seule avec elle, à « l’instant où elles s’observent, où elles s’examinent toutes deux », ne correspond à ce que voit l’héroïne qu’en sa première moitié, quand la seconde détaillant les parties cachées du corps26 résulte d’un autre regard ; mais justement, deux pages plus loin, et deux ou trois heures plus tard dans le récit, c’est bien tous les détails de son corps nu27 que madame de Gernande expose à Justine, qui s’avère donc encore, malgré les premières apparences ou le jeu du rédacteur-nous, la source du récit.


La seule exception concerne le complot de Delmonse et Dubourg. On ne sait exactement comment Justine connaîtrait les détails donnés à la fin du premier chapitre et au début du second (p. 27-28) sur ce qui se passe entre ces deux scélérats en son absence : le dîner, la conversation, la sodomie. Mais on peut supposer que la Dubois les aura déduits des récits de Justine28 et en aura convaincu celle-ci29.


De même qu’on ne connaît de l’histoire de Justine que ce qu’elle en a elle-même raconté, de même on ne connaît de l’Histoire de Juliette racontée par elle-même, ainsi que des faits et gestes ayant lieu pendant la narration, que ce que Justine entend et voit. Tout ce qu’on lit de Juliette est écouté par Justine ; on ne connaît que les paroles de Juliette entendues par Justine ; on ne voit Juliette que lorsqu’elle est vue par Justine. Justine est, là encore, de bout en bout, le seul et unique témoin, la seule et unique source du rédacteur-nous. Le lecteur ne sait rien de ce que Justine ignore : ce qu’elle ne connaît ni directement par ses propres sens, ni indirectement par les récits qu’elle entend, n’existe pas, il n’en est rien dit. Lorsque Juliette est interrompue dans son récit et qu’elle est entraînée dans un cabinet par le marquis d’abord, par le chevalier ensuite, elle sort du champ de vision de Justine comme de celui du rédacteur-nous30, et ne redevient visible au lecteur que lorsqu’elle revient dans le salon où est demeurée Justine, l’indispensable auditrice et spectatrice.


La totalité de La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette passe donc par Justine : elle est la narratrice cachée des nouveaux Malheurs de la vertuque Juliette lui a fait raconter31, et l’auditrice et spectatrice présente des Prospérités du viceque Juliette a voulu lui faire entendre, à elle avant tout autre32. Pour les deux volets du diptyque, le rédacteur-nous dépend de sa parole comme de son écoute, de sorte qu’il ne se distingue pas d’elle.

S’il ne donne pas l’histoire de Justine telle qu’elle l’a racontée elle-même, ni donc les réactions des auditeurs au fil de sa narration non restituée, le rédacteur-nous montre la réception finale du récit de la belle infortunée33. L’auditoire de la nouvelle Justine, composé de cinq libertins (Juliette et quatre de ses amis), reçoit le récit de la belle aventurière, d’une manière opposée à celle de l’auditoire de Sophie|Thérèse (l’ancienne Justine), composé de deux âmes sensibles (Juliette et son époux de fait)34.

Si, comme dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, Justine a raconté ses aventures dans l’espoir d’attendrir sa sœur35 et d’en obtenir quelques secours, son récit n’a pu avoir l’effet escompté, puisqu’il n’a pas été écouté par une Juliette compatissante, émue, repentante et bientôt convertie, mais au contraire par une Juliette arrogante encadrée de quatre libertins.

Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, Juliette prend d’abord un vif intérêt à Justine, lui demande de raconter ses malheurs et l’écoute avec une sympathie et une émotion grandissantes ; elle la reconnaît à la fin de la narration, et les deux sœurs tombent dans les bras l’une de l’autre en pleurant. À l’inverse, dans La Nouvelle Justine, Juliette reconnaît d’emblée sa sœur et lui bat froid ; elle ne veut entendre le récit de ses malheurs que pour vérifier sa prévision et se féliciter d’avoir elle-même choisi la route du vice où elle prétend n’avoir trouvé que des roses. Les autres auditeurs sont au diapason de Juliette. Le biographe transpose donc le récit de l’héroïne, propre à émouvoir un auditoire porté à pleurer sur l’innocence avilie et à plaindre l’infortunée Justine, en un récit satisfaisant un auditoire qui prend plaisir aux malheurs de la vertu et condamne la malheureuse Justine. Il traduit le vocabulaire imagé de Justine dans le vocabulaire obscène de l’histoire de Juliette. Cette traduction — effectuée de l’ancienne Justine à La Nouvelle Justine — aurait été impossible en conservant Justine comme narratrice-je, sauf à transformer son personnage, à renverser sa vertu en vice, sa chasteté en libertinage, sa pudeur en putanisme, bref à métamorphoser Justine en Juliette. Ce changement de style détermine l’éclipse — et non l’éviction — de Justine narratrice-je par le rédacteur-nous de La Nouvelle Justine. Ce qui est donné à lire n’est pas le récit tel qu’il a été prononcé par Justine, mais ce que ses cinq auditeurs (Juliette entourée de Noirceuil, Chabert, un marquis et un chevalier) en ont retenu : ce n’est pas une reproduction littérale, mais une lecture, une interprétation libertine qui met à nu ce que la pudibonde héroïne voile, atténue.

Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu comme dans La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette, le style du récit est déterminé par l’auditoire, par la sorte d’intérêt que celui-ci porte aux aventures de Justine et de Juliette. Ce n’est pas l’auteur qui retire la parole à l’héroïne des nouveaux Malheurs de la vertu, ce sont ses auditeurs qui ne sont pas disposés à « entendre [ses] jérémiades », comme le lui signifie l’un deux lorsqu’elle interrompt Juliette narrant les Prospérités du vice36.


Le changement de vocabulaire et de style s’annonce dans Justine, ou les Malheurs de la vertu par quelques dérapages. Hormis le fait que Justine garde le mot « putain »37 en entier dans la bouche de Saint-Florent, alors qu’elle l’élude en « p… »38 dans celle de Cardoville (comme elle fait « garce » en « g… »39 dans celle de Sévérino), en cinq occurrences elle laisse le mot « cul » dans des propos qu’elle rapporte au style direct40 ou indirect41 ; et une fois elle emploie ce mot elle-même dans son propre récit, en relatant sa dernière mésaventure42. Cette tendance se confirme dans un ajout de l’édition corrigée et augmentée, où Thérèse, poussée par M. de Corville qui réclame des détails, en vient à préciser qu’on arracha « tous les poils de [s]a motte », au lieu d’évoquer la « mousse » couvrant le temple, ornant l’autel ou ombrageant le devant, comme en d’autres occurrences43. Ces glissements semble indiquer que le romancier en a assez du carcan de la timidité de son héroïne, qu’il ne supporte plus de se contraindre à n’employer qu’un langage décent pour peindre des scènes obscènes. Ou que la narratrice elle-même est sur le point de se détacher de son personnage, que Justine s’apprête à se libérer de Thérèse pour passer de la plainte à la fiction, de l’autobiographie au roman, en se dégageant de l’image que l’héroïne veut donner d’elle-même, ainsi que de son innocence et de son ignorance.


En perdant le rôle de narratrice-je — tandis que Juliette, elle, va devenir l’historienne44 de ses propres aventures —, Justine ne perd que la parole d’une victime aux abois, d’une infortunée qui se plaint, d’une condamnée à mort qui plaide une dernière fois sa cause pour échapper à l’exécution. Elle ne perd pas la royale position d’une historienne des Cent-Vingt Journées de Sodome45 ou de Juliette narrant sa propre histoire46, c’est-à-dire d’une libertine qui trône au centre des regards et fait, pour le plaisir des scélérats qui l’écoutent, le récit de ses aventures. Parlant à la place de l’auteur et dans son langage obscène, de sorte qu’il n’aurait que des pronoms à changer pour reprendre directement le récit à son compte, ces historiennes sont ses doubles, ses doublures, ses masques : des comédiennes. En revanche, Justine, pudibonde et innocente héroïne, ne peut devenir libertine ni en acte, comme personnage, ni en parole, comme narratrice ; elle ne peut donc monter sur le trône d’où se font les récits obscènes — ni être détrônée47.

Cependant l’auteur a essayé dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, un dispositif similaire, inversé ou symétrique. Il nécessite la bienveillance de l’auditoire, et plus particulièrement que l’auditrice principale (Mme de Lorsange) soit d’emblée disposée à se convertir, que, loin de se faire gloire de son libertinage et de ses crimes, elle se trouve déjà sur la voie du repentir, et écoute avec la sympathie indispensable à la réussite de la narration. Du moment que l’auteur renverse les sentiments de Mme de Lorsange à l’égard de Justine, la nature de l’intérêt qu’elle lui porte, le sens de l’invitation à raconter ses malheurs qu’elle lui fait48, l’appréciation qu’elle a de son propre passé, etc., il n’est plus possible de mettre en scène Justine racontant ses aventures, de la faire devenir et rester historienne par vertu. Et ce renversement — qui n’est en fait que le non-retournement de Juliette contre son libertinage, sa persistance dans la route du vice — est nécessaire à la narration de la vie de Juliette dans son intégralité, au choix de l’auteur d’en faire le récit complet plutôt que de n’en donner qu’un résumé.

En effet, le résumé, qui dissimule (sous le voile de la honte et de l’oubli) plus qu’il ne révèle, correspond au repentir de Mme de Lorsange dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu. En revanche, le récit détaillé ne peut être fait que par Juliette elle-même, qui prétend tout dire dans les Prospérités du vice. Comme tout autre scélérat, elle ne peut avoir de biographe : nul autre qu’elle-même ne peut raconter sa vie, « la très-scandaleuse et très-libertine histoire de l’impudique Juliette »49, car elle seule peut avoir l’impudeur de dire crûment ses passions, ses crimes, ses défaites et ses jouissances50. Et elle ne peut manquer à ce point de pudeur que pour elle-même, de sorte que lorsqu’il s’agit de raconter la vie et les crimes d’un autre, tel Minski et surtout Brisa-Testa51, elle lui laisse la parole, comme fait dans le premier livre le biographe de Justine à Jérôme (qui lui-même laisse Almani exposer ses passions, ses crimes et ses idées) et encore à Séraphine52. Les scélérats étalent mieux que personne leurs désirs et leurs plaisirs, leur corruption et leurs infamies, quand leurs victimes ne peuvent que gazer les détails « avec une décence qui en émousse toute l’horreur ». Dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, Sophie|Thérèse adoucit les expressions et affaiblit les tableaux53, déguise les obscénités et les infamies des scélérats54, traduit « tous les propos horribles qui [lui] furent tenus »55 en un langage imagé, suggestif, obscène-voilé, pudibond-hypocrite. Quoi qu’en dise M. de Corville56, cette décence s’apparente à « la stupide retenue de ceux qui voulurent écrire sur ces matières », et bien que Justine ne nous parle pas que de « ces puérilités connues de tous les sots », elle n’offre, comme elle le dit elle-même, que des esquisses57. Or le diable libertin est dans les détails obscènes. Seuls des libertins affermis dans la carrière qu’ils ont parcourue toute leur vie58 savent ne pas déguiser les scandaleux détails, parce qu’eux seuls se plaisent à « offrir à nos yeux les gigantesques égarements » du cœur humain. Lorsque Juliette racontant son histoire fait mine de vouloir soustraire certains détails, ses amis se récrient, de sorte qu’elle promet de faire exactement le contraire, c’est-à-dire de « ne tracer que les débauches les plus singulières »59.


De même que le récit parlé de l’héroïne des Malheurs de la vertu infuse le récit écrit par l’auteur, et le devient, de même la narratrice première, en s’éclipsant, s’élève à la position du narrateur second, et l’assume. Le biographe ne fait que recueillir son récit et le rédiger ; écrivant quasiment sous la dictée, le rédacteur-nous restitue sans les mettre en doute les justifications morales de Justine et l’image qu’elle veut donner d’elle-même, ou plutôt de son personnage.


Le changement de personne de la narratrice-héroïne — de la première à la troisième, de la présente à la cachée — s’accompagne d’un changement de langage : du gazé au cru. Pour toutes les scènes de la première Justine reprises dans La Nouvelle Justine, l’auteur a donc effectué une sorte de transposition. Cette traduction du pudibond à l’obscène est en fait un retour à l’original : d’une part, Sade pense d’abord dans le langage de Juliette (qui est celui des Cent-Vingt Journées de Sodome), puis il le traduit dans celui de la pudibonde narratrice-je des Infortunes|Malheurs de la vertu ; d’autre part, Justine elle-même en racontant ses aventures fait cette traduction, puisqu’elle adoucit, affaiblit, déguise — et elle la fait encore dans les dialogues de La Nouvelle Justine.


Le langage original des aventures de Justine, celui de leur conception, est probablement l’obscène. C’est cette vérité que fait entendre l’ « Avis de l’éditeur » en tête de La Nouvelle Justine :

Le manuscrit original d’un ouvrage […] nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le donner au public tel qu’il a été conçu par son auteur, qui l’écrivit en 1788. Un infidèle ami […] en fit un extrait qui a paru sous le titre simple de Justine ou les Malheurs de la Vertu, misérable extrait bien au-dessous de l’original.

La trahison (de l’infidèle ami extracteur), c’est la traduction du langage obscène en langage pudique.

Quand Justine raconte ses aventures, elle connaît le langage des libertins, dont font partie les expressions décentes qui empruntent au vocabulaire religieux (autel, temple, encens, sanctuaire, sacrifice, idole…) ou le parodient et le bafouent. Son bilinguisme, c’est-à-dire le fait qu’elle entende aussi bien l’obscène qu’elle parle le décent (quoique sacrilège, blasphématoire), est réaliste au moment où elle narre, car elle a pu l’acquérir au travers de ses aventures. Mais il n’y a dans le récit qu’elle fait aucune trace du processus d’acquisition : elle est bilingue dès le départ, ne manifeste dans ses premières aventures aucune incompréhension de ce que disent les libertins. De même, dans La Nouvelle Justine, alors qu’elle est une jeune fille de quatorze ans qui sort tout juste du couvent, elle comprend d’emblée le langage d’une maquerelle ou d’un libertin et sait leur répondre en un langage qui pour être pudique n’est pas celui d’une jeune vierge ignorante, mais d’une fille qui par son art de voiler prouve qu’elle sait fort bien de quoi il s’agit. C’est donc que l’éducation qu’elle a reçue dans le cloître, qui est censée avoir préservé son ingénuité et sa candeur, ne l’a pas maintenue dans l’ignorance de l’existence des plaisirs de la chair et de la débauche.

Le bilinguisme de Justine est la preuve qu’elle a acquis un savoir libertin — tout au moins théorique — avant même de vivre des aventures où elle est l’objet et la victime de pratiques libertines, donc lorsqu’elle était « au couvent de Panthemont »60. Ce qui n’a rien d’étonnant au regard de ce que Juliette rapporte de ce cloître, de ses personnages et de leurs activités.


Dans Juliette, ou les Prospérités du vice, Juliette raconte sa vie à Justine ainsi qu’à deux de ses amis, un marquis et un chevalier. Le récit du rédacteur-nous se limite à trois brèves interruptions de la narration de Juliette61 et quatre pages d’épilogue. Seules les trois dernières pages échappent à Justine, puisqu’elles se déroulent après qu’elle a été foudroyée. Mais la mort de Justine à la fin est comme celle de l’auteur au début ; c’est la fiction ultime par laquelle se parachève l’identification de Sade et de l’intéressante héroïne d’une œuvre écrite et publiée dans la clandestinité.


Le rédacteur-nous des nouveaux Malheurs de la Vertu se confond avec la narratrice-je des Prospérités du Vice, puisque le style des premiers est le même que celui des secondes. L’unicité de style correspond à l’unicité de propos des deux histoires sœurs, qui démontrent non pas deux thèses opposées, mais une seule62. Si Juliette est à l’initiative de la double narration63 — faisant d’abord raconter à sa sœur ses malheurs, puis lui racontant ses prospérités —, si le style et la philosophie de l’ouvrage lui appartiennent en propre, la caractérisent, l’identifient, si elle est, en dernier ressort, la rédactrice des nouveaux Malheurs de la Vertu comme elle est la narratrice des Prospérités du Vice, Justine, elle, physiquement omniprésente, est le corps sensible, les yeux et les oreilles, la mémoire subjective, la conscience inflexible… nécessaires, indispensables, omniprésents. De même que ce n’est pas Justine en personne, mais Sophie|Thérèse qui raconte Les Infortunes|Malheurs de la vertu, ce n’est pas Justine mais Juliette, reconnaissable à son style « unique en son genre », qui rédige les nouveaux Malheurs de la vertu, en un récit dénué de pudeur, et qui narre en personne les Prospérités du vice. Juliette, rédactrice cachée du premier livre et narratrice présente du second livre de La Nouvelle Justine, suivie de l’Histoire de Juliette, est, comme Sophie|Thérèse dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu, un personnage créé par Justine. Comme Thérèse est la première Justine — et Sophie, l’avant-première —, Juliette est la deuxième Justine. Ou encore, comme Thérèse est l’ancienne Justine — et Sophie, la primitive —, Juliette est la nouvelle Justine.

1« Avis » en tête de Juliette, p. 2.

2« Avis de l’éditeur » en tête de La Nouvelle Justine, p. 3. Et encore dans une note : « Il faut observer que les mémoires de Justine et ceux de sa sœur étaient écrits avant la Révolution », Juliette, p. 60.

3Il est question de « cet auteur, qui ne voulait pas que son livre fût imprimé de son vivant » et des « dessins que l’auteur avait fait faire avant sa mort » dans l’ « Avis de l’éditeur » en tête de La Nouvelle Justine, p. 3 et 4.

4« Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame […] » (Les Infortunes de la vertu, p. 13 ; Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 18).

5Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 217.

6Les Infortunes de la vertu, p. 17 ; Justine, ou les Malheurs de la vertu p. 24.

7« Mademoiselle, dit-elle à Sophie, […]. Vous m’avez déguisé votre nom, Sophie, vous m’avez caché votre naissance, je vous conjure de m’avouer votre secret ; […] Ô Justine, si vous étiez ma sœur ! » (Les Infortunes de la vertu, p. 123.) « Mademoiselle, dit-elle à Justine, […]. Vous m’avez déguisé votre nom, vous m’avez caché votre naissance ; je vous conjure de m’avouer votre secret ; […] Ô Thérèse ! si vous étiez Justine ?… si vous étiez ma sœur ? » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 283.)

8« […] la pauvre Justine que nous continuerons d’appeler Thérèse […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 284.)

9« Ô vous, qui répandîtes des larmes sur les malheurs de la vertu ; vous, qui plaignîtes l’infortunée Justine […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 288).

10Il y a deux|douze fois plus d’occurrences du nom de Sophie|Thérèse que de Justine dans Les Infortunes|Malheurs de la vertu.

11Les Infortunes de la vertu, p. 125 ; Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 286.

12Les Infortunes de la vertu, dernière page.

13Si Justine cache son nom sous celui de Sophie|Thérèse, Sade cache le sien sous celui de Justine, quand il publie La Philosophie dans le boudoir en se désignant seulement comme « l’auteur de Justine ».

14« Mais comment abuser de votre patience pour vous raconter ces nouvelles horreurs ? N’ai-je pas déjà trop souillé votre imagination par d’infâmes récits ? dois-je en hasarder de nouveaux ? » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 217.)

15« […] nager dans l’or, et refuser à une malheureuse qui n’a pas voulu commettre un crime ce qu’elle a légitimement gagné, est une infamie gratuite qui n’a point d’exemple » (Les Infortunes de la vertu, p. 50 ; Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 82).

16« […] les yeux fascinés sur tout cela, dis-je, j’allais m’abandonner, et par vertu devenir criminelle […] » ; « […] et je deviens, ainsi que vous le voyez, madame, catin par bienfaisance et libertine par vertu » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 40 et 190).

17« Oui, Thérèse, dit M. de Corville, oui, nous exigeons de vous ces détails, vous les gazez avec une décence qui en émousse toute l’horreur, il n’en reste que ce qui est utile à qui veut connaître l’homme. On n’imagine point combien ces tableaux sont utiles au développement de son âme ; peut-être ne sommes-nous encore aussi ignorants dans cette science que par la stupide retenue de ceux qui voulurent écrire sur ces matières. Enchaînés par d’absurdes craintes, ils ne nous parlent que de ces puérilités connues de tous les sots, et n’osent, portant une main hardie dans le cœur humain, en offrir à nos yeux les gigantesques égarements. » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 216)

18« Vous raconter l’histoire de ma vie, […]. C’est accuser la providence, c’est s’en plaindre, c’est une espèce de crime et je ne l’ose pas… » (Les Infortunes de la vertu, p. 13). « Vous raconter l’histoire de ma vie, […], c’est accuser la main du ciel, c’est se plaindre des volontés de l’Être suprême, c’est une espèce de révolte contre ses intentions sacrées… je ne l’ose pas… » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 18).

19« […] je ne dois penser qu’à émouvoir votre âme en ma faveur […] » (Les Infortunes de la vertu, p. 18). « […] je ne dois penser qu’à vous attendrir […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 25).

20« […] ce n’est pas sans fondement que Chabert et Noirceuil vous ont souvent dit qu’il existait bien peu de femmes plus singulières que moi dans le monde » (La Nouvelle Justine, p. 725).

21Respectivement dans Justine, ou les Malheurs de la vertu et dans Les Infortunes de la vertu.

22L’auteur se désignant par le terme de biographe, précise en note : « On nomme ainsi l’homme de lettres qui consacre sa plume à écrire la vie des personnes illustres » (La Nouvelle Justine, p. 9).

23La Nouvelle Justine, p. 724.

24« Seulement, obligés de suivre ici notre héroïne, nous ignorons quels furent les supplices où les autres furent condamnés » (La Nouvelle Justine, p. 534).

25« Laissons ici ce scélérat […] ; peut-être le retrouverons-nous un jour. L’ordre des faits ne nous permet maintenant que de suivre le fil des aventures de notre intéressante Justine » (La Nouvelle Justine, p. 77).

26« Ses bras, sa gorge, ses fesses étaient d’un éclat… d’une rondeur… […]. Une mousse légère et noire ombrageait le plus joli con du monde, soutenu par deux cuisses moulées […]. Son cul était aussi rond, aussi charnu, aussi ferme, aussi potelé, que si sa taille eût été plus marquée […] » (La Nouvelle Justine, p. 471).

27« Ce fut alors qu’elle montra toutes les parties de son corps à sa nouvelle compagne. […] lui faisant voir ses pieds, son ventre, ses tétons, ses fesses, et jusqu’aux lèvres de son con » (La Nouvelle Justine, p. 473).

28« […] tu ne dois pas douter, d’après les récits que tu m’as faits, que la Delmonse et Dubourg ne soient les agents de ta perte […] » (La Nouvelle Justine, p. 41).

29« Les moins clairvoyants [des lecteurs] ont déjà présumé sans doute que le vol de l’infortunée Justine était bien certainement l’ouvrage de la Desroches ; mais ce dont ils ne sont peut-être pas convaincus, c’est de la part étonnante qu’avait Dubourg à cette scandaleuse affaire » (La Nouvelle Justine, p. 28).

30Juliette, p. 92-93 et 144-145.

31« […] demain nous écouterons le récit de ses malheurs » (La Nouvelle Justine, p. 724).

32« Écoute-moi, Justine » (La Nouvelle Justine, p. 724).

33« Quelque abattue que fût cette belle fille, elle plut à tout le monde ; et nos libertins, en l’examinant, ne peuvent s’empêcher de la louer. Oui, dit l’un d’eux que l’on verra bientôt figurer dans les aventures de la sœur de Justine ; oui, voilà bien ici les Malheurs de la Vertu ; et là, poursuivit-il en montrant Juliette, là, mes amis, les Prospérités du Vice » (La Nouvelle Justine, p. 724).

34« L’honnête M. de Corville n’avait point entendu cette histoire sans en être profondément ému ; pour Mme de Lorsange en qui, comme nous l’avons dit, les monstrueuses erreurs de sa jeunesse n’avaient point éteint la sensibilité, elle était prête à s’en évanouir » (Justine, p. 282 ; Les Infortunes de la vertu, p. 122).

35« […] et la voilà dans la route de Paris, où la portent ses résolutions, dans l’espoir d’y rejoindre sa sœur, de l’attendrir sur ses infortunes, et de trouver au moins près d’elle quelques ressources à son affreuse misère » (La Nouvelle Justine, p. 723).

36Juliette, p. 420.

37Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 51.

38Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 270.

39Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 116.

40« Oh ! mes amis, dit le moine exalté, comment ne pas fustiger l’écolière qui nous montre un aussi beau cul ? » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 167.)

« Je suis persuadé, disait notre persécuteur, que les fouets les plus effrayants ne parviendraient pas maintenant à tirer une goutte de sang de ce cul-là » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 230).

« Eh bien ! dit Saint-Florent à son ami, ne t’avais-je pas dit qu’elle avait un beau cul ! » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 272.) Le terme est même souligné par sa traduction dans la réplique suivante : « Oui, parbleu ! son derrière est sublime, dit le robin […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 272).

41« La Dubois prétendit qu’il était impossible de voir un plus beau cul : peu connaisseuse en cette partie, vous me permettrez de ne pas décider » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 255).

« [Saint-Florent et Cardoville] passèrent et repassèrent plusieurs fois devant moi en affectant de me faire voir leur cul, m’assurant que c’était bien autre chose que ce que je pouvais leur offrir. Tous deux étaient effectivement formés comme des femmes dans cette partie : Cardoville surtout en offrait la blancheur et la coupe, l’élégance et le potelé […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 273). — Thérèse se montre bien connaisseuse en cette partie, au contraire de ce qu’elle affirme une vingtaine de pages plus haut (voir ci-dessus).

42« […] le moment d’après, n’agissant plus, mais se prêtant de toutes les manières, et sa bouche et son cul servaient d’autels à d’affreux hommages » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 276).

43Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 184, 221, 255.

44Elle est dite « historienne » dans Juliette, p. 144.

45« Les trois historiennes, magnifiquement vêtues à la manière des filles du bon ton de Paris, s’assirent au bas du trône, sur un banc placé là à dessein, et Mme Duclos, narratrice du mois, en déshabillé très léger et très élégant, beaucoup de rouge et de diamants, s’étant placée sur son estrade, commença ainsi l’histoire des événements de sa vie […] » (Les Cent-Vingt Journées de Sodome, p. 70.)

46« On passe dans un salon délicieux. La compagnie se place sur des canapés ; Justine ne prend qu’une chaise ; et Juliette, au fond d’une ottomane, commence ses récits de la manière dont nos lecteurs le verront dans les volumes qui suivent » (La Nouvelle Justine, dernière phrase, p. 725).

47La dernière phrase de La Nouvelle Justine (voir note 46) laisse d’ailleurs penser que c’est assise sur une chaise que Justine a raconté ses malheurs.

48Juliette compatissante : « […] Mme de Lorsange, qui ne trouvait s’empêcher de prendre à elle [la prisonnière, c’est-à-dire Justine] le plus vif intérêt, et qui sans doute se disait à elle-même : « Cette créature, peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout prospère autour de moi… de moi qui me suis souillée de crimes et d’horreurs », Mme de Lorsange, dis-je, dès qu’elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie, un peu consolée par les caresses que l’on s’empressait de lui faire, l’engagea de dire par quel événement, avec une physionomie si douce, elle se trouvait dans une aussi funeste circonstance » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 18).

Juliette méprisante : « — Mes amis, c’est ma sœur… oui, ma sœur, que ces guenilles et ces haillons vous déguisent. Tel devait être son sort ; je le lui avais prédit… elle était sage, comment n’eût-elle pas échoué ? […] — Ô fille pusillanime, répondit Juliette, cesse de te surprendre ; je t’avais annoncé tout cela. J’ai suivi la route du vice, moi, mon enfant ; je n’y ai jamais trouvé que des roses. Moins philosophe que moi, tes maudits préjugés t’ont fait révérer des chimères ; tu vois où elles t’ont conduite ! […] demain nous écouterons le récit de ses malheurs » (La Nouvelle Justine, p. 724).

49La Nouvelle Justine, p. 9.

50Comme le souligne la toute fin de l’ouvrage : « […] et cette femme, unique en son genre, morte sans avoir écrit les derniers événements de sa vie, enlève absolument à tout écrivain la possibilité de la montrer au public. Ceux qui voudraient l’entreprendre ne le feraient qu’en nous offrant leurs rêveries pour des réalités, ce qui serait d’une étonnante différence aux yeux des gens de goût, et particulièrement de ceux qui ont pris quelque intérêt à la lecture de cet ouvrage » (Juliette, p. 1101).

51Juliette, brève histoire de Minski, p. 526-529 ; « Histoire de Brisa-Testa », p. 744-834.

52La Nouvelle Justine, « Histoire de Jérôme », chapitre XI, p. 312-408 (dont l’autoportrait d’Almani, p. 389-391) ; et « Histoire de Séraphine », dans le chapitre XVIII, p. 602-617.

53« J’adoucis les expressions, vous le comprenez, madame, j’affaiblirai de même les tableaux ; hélas ! l’obscénité de leur teinte est telle que votre pudeur souffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 33).

« […] je tâcherai d’offrir mes esquisses sous les couleurs les moins révoltantes » (Justine, p. 216).

54« Vous me permettrez, madame, dit notre belle prisonnière en rougissant, de vous déguiser une partie des détails obscènes de cette odieuse cérémonie […] » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 116). « Oh ! madame, permettez que je vous déguise les détails de cette affreuse scène… » (Justine, ou les Malheurs de la vertu, p. 231).

55Les Infortunes de la vertu, p. 13 ; Justine, ou les Malheurs de la vertu p. 19.

56Voir note 17.

57Voir note 53.

58Juliette, p. 1098.

59« J’aurai soin cependant de ne tracer que les débauches les plus singulières, et, pour éviter la monotonie, je passerai sous silence celles qui me paraîtront trop simples… » (Juliette, p. 93).

60Juliette, p. 3.

61Juliette, p. 92-93, 144-145 et 420.

62Justine a conscience que son histoire invite au crime : « Quel découragement l’histoire de ma vie va porter dans toutes les âmes, si jamais elle est publiée ! Ô vous qui pourriez la savoir un jour, ne la divulguez point, je vous en supplie ; vous porteriez le désespoir dans le cœur de tous ceux qui chérissent le bien, et vous inviteriez nécessairement au crime, en offrant ainsi ses triomphes » (La Nouvelle Justine, p. 435-436).

63La Nouvelle Justine, p. 724.