Jean de

LA FONTAINE

{accueil}


Fables



[1668-1679]


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À Monseigneur le Dauphin

Monseigneur,


S’il y a quelque chose d’ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c’est la manière dont Ésope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d’autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu’ils n’y étaient pas inutiles. J’ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C’est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l’amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps, vous devez donner quelques unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L’apparence en est puérile, je le confesse, mais ces puérilités servent d’enveloppe à des vérités importantes.

Je ne doute point, Monseigneur, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables ; car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de les joindre l’un avec l’autre : la lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu’elle s’aperçoive de cette étude, et tandis qu’elle croit faire tout autre chose. C’est une adresse dont s’est servi très heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu’il est nécessaire qu’un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire vrai, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont, Monseigneur, les qualités que notre invincible monarque vous a données avec la naissance ; c’est l’exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins ; quand vous le considérez qui regarde sans s’étonner l’agitation de l’Europe et les machines qu’elle remue pour le détourner de son entreprise, quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d’une province où l’on juge à chaque pas des barrières insurmontables, et qu’il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs règnent dans les cours des autres princes ; quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments ; et quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste : avouez le vrai, Monseigneur, vous soupirez pour la gloire aussi bien que pour lui, malgré l’impuissance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l’amour de cette divine maîtresse. Vous ne l’attendez pas, Monseigneur, vous le prévenez. Je n’en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d’esprit, de courage et de grandeur d’âme, que vous faites paraître à tous les moments. Certainement c’est une joie bien sensible à notre monarque ; mais c’est un spectacle bien agréable pour l’univers ; que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.

Je devrais m’étendre sur ce sujet ; mais comme le dessein que j’ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables, et n’ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci ; c’est, Monseigneur, que je suis, avec un zèle respectueux,


Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

De La Fontaine.


Préface

L’indulgence que l’on a eue pour quelques-unes de mes fables, me donne lieu d’espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n’est pas qu’un des maîtres de notre éloquence n’ait désapprouvé le dessein de les mettre en Vers. Il a cru que leur principal ornement est de n’en avoir aucun : que d’ailleurs la contrainte de la Poésie, jointe à la sévérité de notre Langue, m’embarrasseraient en beaucoup d’endroits et banniraient de la plupart de ces récits la brèveté, qu’on peut fort bien appeler l’âme du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu’il languisse. Cette opinion ne saurait partir que d’un homme d’excellent goût ; je demanderais seulement qu’il en relâchât quelque peu, et qu’il crût que les Grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses françaises que l’on ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.

Après tout, je n’ai entrepris la chose que sur l’exemple, je ne veux pas dire des Anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais sur celui des Modernes. C’est de tout temps, et chez tous les peuples qui font profession de Poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. À peine les Fables qu’on attribue à Ésope virent le jour, que Socrate trouva à propos de les habiller des livrées des Muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m’empêcher d’en faire un des ornements de cette Préface. Il dit que, Socrate étant condamné au dernier supplice, l’on remit l’exécution de l’Arrêt à cause de certaines fêtes. Cébès l’alla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit que les Dieux l’avaient averti plusieurs fois, pendant son sommeil, qu’il devait s’appliquer à la Musique avant qu’il mourût. Il n’avait pas entendu d’abord ce que ce songe signifiait : car, comme la Musique ne rend pas l’homme meilleur, à quoi bon s’y attacher ? Il fallait qu’il y eût du mystère là-dessous ; d’autant plus que les Dieux ne se lassaient point le lui envoyer la même inspiration. Elle lui était encore venue une de ces Fêtes. Si bien qu’en songeant aux choses que le Ciel pouvait exiger de lui, il s’était avisé que la Musique et la Poésie ont tant de rapport, que possible était-ce de la dernière qu’il s’agissait : il n’y a point de bonne Poésie sans harmonie ; mais il n’y en a point non plus sans fiction ; et Socrate ne savait que dire la vérité. Enfin il avait trouvé un tempérament. C’était de choisir des Fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont celles d’Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.

Socrate n’est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la Poésie et nos Fables. Phèdre a témoigné qu’il était de ce sentiment ; et par l’excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de celui du Prince des Philosophes. Après Phèdre, Aviénus a traité le même sujet. Enfin les modernes les ont suivis. Nous en avons des exemples non seulement chez les Étrangers, mais chez nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont travaillé, la Langue était si différente de ce qu’elle est, qu’on ne les doit considérer que comme Étrangers. Cela ne m’a point détourné de mon entreprise ; au contraire, je me suis flatté de l’espérance que, si je ne courais dans cette carrière avec succès, on me donnerait au moins la gloire de l’avoir ouverte.

Il arrivera possible que mon travail fera naître à d’autres personnes l’envie de porter la chose plus loin. Tant s’en faut que cette matière soit épuisée, qu’il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n’en ai mis. J’ai choisi véritablement les meilleures, c’est-à-dire celles qui m’ont semblé telles. Mais, outre que je puis m’être trompé dans mon choix, il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour à celles-là même que j’ai choisies, et si ce tour est moins long, il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu’il en arrive, on m’aura toujours obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me sois point trop écarté du chemin qu’il fallait tenir, soit que j’aie seulement excité les autres à mieux faire.

Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein : quant à l’exécution, le Public en sera juge. On ne trouvera pas ici l’élégance ni l’extrême brèveté qui rendent Phèdre recommandable ; ce sont qualités au-dessus de ma portée. Comme il m’était impossible de l’imiter en cela, j’ai cru qu’il fallait en récompense égayer l’ouvrage plus qu’il n’a fait. Non que je le blâme d’en être demeuré dans ces termes : la langue latine n’en demandait pas davantage ; et, si l’on y veut prendre garde, on reconnaîtra dans cet Auteur le vrai caractère et le vrai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes ; moi, qui n’ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d’ailleurs : c’est ce que j’ai fait avec d’autant plus de hardiesse, que Quintilien dit qu’on ne saurait trop égayer les Narrations. Il ne s’agit pas ici d’en apporter une raison ; c’est assez que Quintilien l’ait dit. J’ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de tout le monde, je ne ferais rien si je ne les rendais nouvelles par quelques traits qui en relevassent le goût. C’est ce qu’on demande aujourd’hui. On veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n’appelle pas gaieté ce qui excite le rire ; mais un certain charme, un air agréable qu’on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.

Mais ce n’est pas tant par la forme que j’ai donnée à cet Ouvrage qu’on en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière. Car qu’y a-t-il de recommandable dans les productions de l’esprit qui ne se rencontre dans l’Apologue ? C’est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l’Antiquité ont attribué la plus grande partie de ces Fables à Socrate, choisissant, pour leur servir de père, celui des mortels qui avait le plus de communication avec les Dieux. Je ne sais comme ils n’ont point fait descendre du Ciel ces mêmes Fables, et comme ils ne leur ont point assigné un Dieu qui en eût la direction, ainsi qu’à la poésie et à l’éloquence. Ce que je dis n’est pas tout à fait sans fondement, puisque, s’il m’est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré parmi les erreurs du Paganisme, nous voyons que la vérité a parlé aux hommes par Paraboles ; et la Parabole est-elle autre chose que l’Apologue, c’est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s’insinue avec d’autant plus de facilité et d’effet qu’il est plus commun et plus familier ? Qui ne nous proposerait à imiter que les maîtres de la sagesse, nous fournirait un sujet d’excuses ; il n’y en a point quand des Abeilles et des Fourmis sont capables de cela même qu’on nous demande.

C’est pour ces raisons que Platon, ayant banni Homère de sa République, y a donné à Ésope une place très honorable. Il souhaite que les enfants sucent ces Fables avec le lait : il recommande aux Nourrices de les leur apprendre : car on ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu ; plutôt que d’être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu’elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces Fables ? Dites à un enfant que Crassus, allant contre les Parthes, s’engagea dans leur pays sans considérer comment il s’en sortirait ; que cela le fit périr lui et son armée, quelque effort qu’il fît pour se retirer. Dites au même enfant que le Renard et le Bouc descendirent au fonds d’un puits pour y éteindre leur soif ; que le Renard en sortit, s’étant servi des épaules et des cornes de son Camarade comme d’une échelle ; au contraire, le Bouc y demeura pour n’avoir pas eu tant de prévoyance, et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d’impression sur cet enfant. Ne s’arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et moins disproportionné que l’autre à la petitesse de son esprit ? Il ne faut pas m’alléguer que les pensées de l’enfance sont d’elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu’en apparence ; car, dans le fond, elles portent un sens très solide. Et comme, par la définition du point, de la ligne, de la surface, et par d’autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre ; de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que l’on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses.

Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d’autres connaissances. Les propriétés des Animaux et leurs divers caractères y sont exprimés ; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes l’abrégé de ce qu’il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l’homme, il prit la qualité dominante de chaque Bête. De ces pièces si différentes il composa notre espèce, il fit cet ouvrage qu’on appelle le petit monde. Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint. Ce qu’elle nous représentent confirme les personnes d’âge avancé dans les connaissances que l’usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu’il faut qu’ils sachent. Comme ces derniers sont nouveaux venus dans le monde, ils n’en connaissent pas encore les habitants ; ils ne se connaissent pas eux-mêmes. On ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu’on peut : il leur faut apprendre ce que c’est qu’un Lion, un Renard, ainsi du reste ; et pourquoi l’on compare quelquefois un homme à ce Renard ou à ce Lion. C’est à quoi les Fables travaillent : les premières notions de ces choses proviennent d’elles.

J’ai déjà passé la longueur ordinaire des Préfaces ; cependant je n’ai pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.

L’Apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l’une le Corps, l’autre l’Âme. Le Corps est la Fable ; l’Âme, la Moralité. Aristote n’admet dans la fable que les Animaux ; il en exclut les Hommes et les Plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance, puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun des Fabulistes ne l’a gardée ; tout au contraire de la Moralité, dont aucun ne se dispense. Que s’il m’est arrivé de le faire, ce n’a été que dans les endroits où elle n’a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France que ce qui plaît. C’est la grande règle, et pour ainsi dire la seule. Je n’ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes Coutumes, lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d’Ésope, la fable était contée simplement ; la moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre est venu, qui ne s’est pas assujetti à cet ordre : il embellit la Narration, et transporte quelquefois la Moralité de la fin au commencement. Quand il serait nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer un qui n’est pas moins important. C’est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu’un Écrivain s’opiniâtre contre l’incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu’il prétend, un homme qui veut réussir n’en vient jusque-là : il abandonne les choses dont il voit bien qu’il ne saurait rien faire de bon.


Et quae

Desperat tractata nitescere posse relinquit.


C’est ce que j’ai fait à l’égard de quelques Moralités du succès desquelles je n’ai pas bien espéré.

Il ne reste plus qu’à parler de la vie d’Ésope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On s’imagine que cet auteur a voulu donner à son Héros un caractère et des aventures qui répondissent à ses Fables. Cela m’a paru d’abord spécieux ; mais j’ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xanthus et Ésope : on y trouve trop de niaiseries ; et qui est le sage à qui de pareilles choses n’arrivent point ? Toute la vie de Socrate n’a pas été sérieuse. Ce qui me confirme en mon sentiment, c’est que le caractère que Planude donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans son Banquet des sept Sages, c’est-à-dire d’un homme subtil, et qui ne laisse rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est aussi une invention. Il est aisé de douter de tout ; quant à moi, je ne vois pas bien pourquoi Plutarque aurait voulu imposer à la postérité dans ce traité-là, lui qui fait profession d’être véritable partout ailleurs et de conserver à chacun son caractère. Quand cela serait, je ne saurais que mentir sur la foi d’autrui ; me croira-t-on moins que si je m’arrête à la mienne ? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes conjectures, lequel j’intitulerai : Vie d’Ésope. Quelque vraisemblable que je le rende, on ne s’y assurera pas, et Fable pour Fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne.



La vie d’Ésope le Phrygien

Nous n’avons rien d’assuré touchant la naissance d’Homère et d’Ésope : à peine même sait-on ce qui leur est arrivé de plus remarquable. C’est de quoi il y a lieu de s’étonner, vu que l’histoire ne rejette pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celle-là. Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont trouvé des gens qui nous ont appris jusqu’aux moindres particularités de leur vie ; et nous ignorons les plus importantes de celles d’Ésope et d’Homère, c’est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité des siècles suivants. Car Homère n’est pas seulement le père des Dieux, c’est aussi celui des bons poètes. Quant à Ésope, il me semble qu’on le devait mettre au nombre des sages dont la Grèce s’est tant vantée, lui qui enseignait la véritable sagesse, et qui l’enseignait avec bien plus d’art que ceux qui en donnent des définitions et des règles. On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes ; mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses, particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, je n’ai pas voulu m’engager dans cette critique. Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte, j’ai cru qu’il savait par tradition ce qu’il a laissé. Dans cette croyance, je l’ai suivi sans retrancher de ce qu’il a dit d’Ésope que ce qui m’a semblé trop puérile, ou qui s’écartait en quelque façon de la bienséance.

Ésope était Phrygien, d’un bourg appelé Amorium. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la fondation de Rome. On ne saurait dire s’il eut sujet de remercier la nature ou bien de se plaindre d’elle car en le douant d’un très-bel esprit, elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure d’homme, jusqu’à lui refuser presque entièrement l’usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n’aurait pas été de condition a être esclave, il ne pouvait manquer de le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la fortune.

Le premier maître qu’il eut l’envoya aux champs labourer la terre, soit qu’il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s’ôter de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que ce maître étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues : il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant ordre a son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir du bain. Le hasard voulut qu’Ésope eut affaire dans le logis. Aussitôt qu’il y fut entre, Agathopus se servit de l’occasion, et mangea les figues avec quelques-uns de ses camarades ; puis ils rejetèrent cette friponnerie sur Ésope, ne croyant pas qu’il se pût jamais justifier tant il était bègue et paraissait idiot. Les châtiments dont les anciens usaient envers leurs esclaves étaient fort cruels, et cette faute très-punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître et se faisant entendre du mieux qu’il pût, il témoigna qu’il demandait pour toute grâce qu’on sursit de quelques moments sa punition. Cette grâce lui ayant été accordée il alla quérir de l’eau tiède, la but en présence de son seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et ce qui s’ensuit, sans rendre autre chose que cette eau seule. Après s’être ainsi justifié, il fit signe qu’on obligeât les autres d’en faire autant. Chacun demeura surpris : on n’aurait pas cru qu’une telle invention pût partir d’Ésope. Agathopus et ses camarades ne parurent point étonnés. Ils burent de l’eau comme le Phrygien avait fait et se mirent les doigts dans la bouche ; mais ils se gardèrent bien de les enfoncer trop avant. L’eau ne laissa pas d’agir, et de mettre en évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce moyen Ésope se garantit : ses accusateurs furent punis doublement, pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le lendemain, après que leur maître fut parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire, quelques voyageurs égarés (aucuns disent que c’étaient des prêtres de Diane) le prièrent, au nom de Jupiter Hospitalier, qu’il leur enseignât le chemin qui conduisait à la ville. Ésope les obligea premièrement de se reposer à l’ombre ; puis, leur ayant présenté une légère collation, il voulut être leur guide, et ne les quitta qu’après qu’il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel, et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans récompense. À peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude le contraignirent de s’endormir. Pendant son sommeil, il s’imagina que la Fortune était debout devant lui, qui lui déliait la langue, et par même moyen lui faisait présent de cet art dont on peut dire qu’il est l’auteur. Réjoui de cette aventure, il s’éveilla en sursaut ; et en s’éveillant : « Qu’est ceci ? dit-il ; ma voix est devenue libre : je prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux. » Cette merveille fut cause qu’il changea de maître. Car, comme un certain Zénas, qui était là en qualité d’économe et qui avait l’œil sur les esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute qui ne le méritait pas, Ésope ne put s’empêcher de le reprendre, et le menaça que ses mauvais traitements seraient sus. Zénas, pour le prévenir, et pour se venger de lui, alla dire au maître qu’il était arrivé un prodige dans sa maison ; que le Phrygien avait recouvré la parole ; mais que le méchant ne s’en servait qu’à blasphémer, et à médire de leur seigneur. Le maître le crut, et passa bien plus avant ; car il lui donna Ésope, avec liberté d’en faire ce qu’il voudrait. Zénas de retour aux champs, un marchand l’alla trouver, et lui demanda si pour de l’argent il le voulait accommoder de quelque bête de somme. « Non pas cela, dit Zénas : je n’en ai pas le pouvoir ; mais je te vendrai, si tu veux, un de nos esclaves. » Là-dessus ayant fait venir Ésope, le marchand dit : « Est-ce afin de te moquer que tu me proposes l’achat de ce personnage ? On le prendrait pour un outre. » Dès que le marchand eut ainsi parlé, il prit congé d’eux partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Ésope le rappela, et lui dit : « Achète-moi hardiment ; je ne te serai pas inutile Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma mine les fera taire : on les menacera de moi comme de la bête. » Cette raillerie plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en riant : « Les Dieux soient loués ! je n’ai pas fait grande acquisition, à la vérité ; aussi n’ai-je pas déboursé grand argent. »

Entre autres denrées, ce marchand trafiquait d’esclaves : si bien qu’allant à Éphèse pour se défaire de ceux qu’il avait, ce que chacun d’eux devait porter pour la commodité du voyage fut départi selon leur emploi et selon leurs forces. Ésope pria que l’on eut égard à sa taille ; qu’il était nouveau venu, et devait être traité doucement. « Tu ne porteras rien, si tu veux », lui répartirent ses camarades. Ésope se piqua d’honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le laissa donc choisir. Il prit le panier au pain : c’était le fardeau le plus pesant. Chacun crut qu’il l’avait fait par bêtise ; mais dès la dînée, le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d’autant ; ainsi le soir, et de même le lendemain : de façon qu’au bout de deux jours, il marchait à vide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent admirés.

Quant au marchand, il se défit de tous ses esclaves, à la réserve d’un grammairien, d’un chantre et d’Ésope, lesquels il alla exposer en vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu’il put, comme chacun farde sa marchandise : Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d’un sac, et placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus. Il demanda au grammairien et au chantre ce qu’ils savaient faire : « Tout », reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien : on peut s’imaginer de quel air. Planude rapporte qu’il s’en fallut peu qu’on ne prît la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son chantre mille oboles, son grammairien trois mille ; et en cas que l’on achetât l’un des d’eux, il devait donner Ésope par-dessus le marché. La cherté du grammairien et du chantre dégoûta Xantus. Mais pour ne pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses disciples lui conseillèrent d’acheter ce petit bout d homme qui avait ri de si bonne grâce : on en ferait un épouvantail ; il divertirait les gens par sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d’Ésope à soixante oboles. Il lui demanda devant que de l’acheter, à quoi il lui serait propre, comme il l’avait demandé à ses camarades. Ésope répondit : « À rien » puisque les deux autres avaient tout retenu pour eux. Les commis de la douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui en donnèrent quittance sans rien payer.

Xantus avait une femme de goût assez délicat, et à qui toutes sortes de gens ne plaisaient pas : si bien que de lui aller présenter sérieusement son nouvel esclave, il n’y avait pas d’apparence, à moins qu’il ne la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus à propos d’en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis qu’il venait d’acheter un jeune esclave le plus beau du monde et le mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servaient sa femme se pensèrent battre à qui l’aurait pour son serviteur ; mais elles furent bien étonnées quand le personnage parut. L’une se mit la main devant les yeux ; l’autre s’enfuit ; I’autre fit un cri. La maîtresse du logis dit que c’était pour la chasser qu’on lui amenait un tel monstre ; qu’il y avait longtemps que le philosophe se lassait d’elle. De parole en parole, le différend s’échauffa jusqu’à tel point que la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents. Xantus fit tant par sa patience, et Ésope par son esprit, que les choses s’accommodèrent. On ne parla plus de s’en aller ; et peut-être que l’accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel esclave.

Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paraître la vivacité de son esprit ; car quoiqu’on puisse juger par là de son caractère, elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité. Voici seulement un échantillon de son bon sens et de l’ignorance de son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une salade. Les herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire l’esprit sur une difficulté qui regardait la philosophie aussi bien que le jardinage : c’est que les herbes qu’il plantait et qu’il cultivait avec un grand soin ne profitaient point, tout au contraire de celles que la terre produisait d’elle-même, sans culture ni amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on est court. Ésope se mit à rire ; et ayant tiré son maître à part, il lui conseilla de dire à ce jardinier qu’il lui avait fait une réponse ainsi générale, parce que la question n’était pas digne de lui : il le laissait donc avec son garçon, qui assurément le satisferait. Xantus s’étant allé promener d’un autre côté du jardin, Ésope compara la terre à une femme qui, ayant des enfants d’un premier mari, en épouserait un second qui aurait aussi des enfants d’une autre femme ; sa nouvelle épouse ne manquerait pas de concevoir de l’aversion pour ceux-ci, et leur ôterait la nourriture, afin que les siens en profitassent. Il en était ainsi de la terre, qui n’adoptait qu’avec peine les productions du travail et de la culture, et qui réservait toute sa tendresse et tous ses bienfaits pour les siennes seules : elle était marâtre des unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de cette raison, qu’il offrit à Ésope tout ce qui était dans son jardin.

Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques friandises, et dit à Ésope : « Va porter ceci à ma bonne amie. » Ésope l’alla donner à une petite chienne qui était les délices de son maître. Xantus, de retour, ne manqua pas de demander des nouvelles de son présent, et si on l’avait trouvé bon. Sa femme ne comprenait rien à ce langage ; on fit venir Ésope pour l’éclaircir. Xantus, qui ne cherchait qu’un prétexte pour le faire battre, lui demanda s’il ne lui avait pas dit expressément « Va-t’en porter de ma part ces friandises à ma bonne amie. » Ésope répondit là-dessus que la bonne amie n’était pas la femme, qui, pour la moindre parole, menaçait de faire un divorce : c’était la chienne, qui endurait tout, et qui revenait faire caresses après qu’on l’avait battue. Le philosophe demeura court ; mais sa femme entra dans une telle colère qu’elle se retira d’avec lui. Il n’y eut parent ni ami par qui Xartus ne lui fît parler, sans que les raisons ni les prières y gagnassent rien. Ésope s’avisa d’un stratagème. Il acheta force gibier comme pour une noce considérable, et fit tant qu’il fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci lui demanda pourquoi tant d’apprêts. Ésope lui dit que son maître ne pouvant obliger sa femme de revenir, en allait épouser une autre. Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari, par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisait de nouvelles pièces à son maître, et tous les jours se sauvait du châtiment par quelque trait de subtilité. Il n’était pas possible au philosophe de le confondre.

Un certain jour de marché, Xantus, qui avait dessein de régaler quelques-uns de ses amis, lui commanda d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur, et rien autre chose. « Je t’apprendrai, dit en soi-même le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t’en remettre à la discrétion d’un esclave. » Il n’acheta que des langues, lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces : l’entrée, le second, l’entremets, tout ne fut que langues. Les convies louèrent d’abord le choix de ce mets ; à la fin ils s’en dégoûtèrent. « Ne t’ai-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur ? — Et qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Ésope. C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, I’organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les villes et on les police ; on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les Dieux. — Eh bien ! dit Xantus qui prétendait l’attraper, achète-moi demain ce qui est de pire :ces mêmes personnes viendront chez moi ; et je veux diversifier. » Le lendemain Ésope ne fit servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde. « C’est la mère de tous débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur, et qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté elle loue les Dieux, de l’autre elle profère des blasphèmes contre leur puissance. » Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui était fort nécessaire ; car il avait le mieux du monde exercer la patience d’un philosophe. « De quoi vous mettez-vous en peine ? » reprit Ésope.« Et trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de rien. »

Ésope alla le lendemain sur la place, et voyant un paysan qui regardait toutes choses avec la froideur et l’indifférence d’une statue, il amena ce paysan au logis : « Voilà dit-il à Xantus l’homme sans souci que vous demandez. » Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l’eau, de la mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu’il sût fort bien qu’il ne méritait pas cet honneur ; mais il disait en lui-même : « C’est peut-être la coutume d’en user ainsi. » On le fit asseoir au haut bout ; il prit sa place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que blâmer son cuisinier ; rien ne lui plaisait ; ce qui était doux, il le trouvait trop sale ; et ce qui était trop sale, il le trouvait doux. L’homme sans souci le laissait dire, et mangeait de toutes ses dents. Au dessert on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avait fait ; Xantus le trouva mauvais, quoiqu’il fût très-bon : « Voilà, dit-il, la pâtisserie la plus méchante que j’aie jamais mangée ; il faut brûler l’ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille : qu’on apporte des fagots. — Attendez, dit le paysan ; je m’en vais quérir ma femme : on ne fera qu’un bûcher pour toutes les deux. » Ce dernier trait désarçonna le philosophe, et lui ôta l’espérance de jamais attraper le Phrygien. Or ce n’était pas seulement avec son maître qu’Ésope trouvait occasion de rire et de dire de bons mots. Xantus l’avait envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il allait. Soit qu’Ésope fut distrait, ou pour une autre raison, il répondit qu’il n’en savait rien. Le magistrat, tenant à mépris et irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers le conduisaient : « Ne voyez-vous pas, dit-il, que j’ai très-bien répondu ? Savais-je qu’on me ferait aller ou je vas ? » Le magistrat le fit relâcher, et trouva Xantus heureux d’avoir un esclave si plein d’esprit. Xantus, de sa part, voyait par là de quelle importance il lui était de ne point affranchir Ésope, et combien la possession d’un tel esclave lui faisait d’honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses disciples, Ésope, qui les servait, vit que les fumées leur échauffaient déjà la cervelle, aussi bien au maître qu’aux écoliers. « La débauche de vin, leur dit-il, a trois degrés : le premier, de volupté ; le second, d’ivrognerie ; le troisième, de fureur. » On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s’en donna jusqu’à perdre la raison, et à se vanter qu’il boirait la mer. Cela fit rire la compagnie. Xantus soutint ce qu’il avait dit, gagea sa maison qu’il boirait la mer toute entière ; et pour assurance de la gageüre, il déposa l’anneau qu’il avait au doigt.

Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus fut extrêmement surpris de ne plus trouver son anneau, lequel il tenait fort cher. Ésope lui dit qu’il était perdu, et que sa maison l’était aussi par la gageüre qu’il avait faite. Voila le philosophe bien alarmé : il pria Ésope de lui enseigner une défaite. Ésope s’avisa de celle-ci.

Quand le jour que l’on avait pris pour l’exécution de la gageüre fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer pour être témoin de la honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avait gagé contre lui triomphait déjà. Xantus dit à l’assemblée : « Messieurs, j’ai gagé véritablement que je boirais toute la mer, mais non pas les fleuves qui entrent dedans ; c’est pourquoi, que celui qui a gagé contre moi détourne leurs cours, et puis je ferai ce que je me suis vanté de faire. » Chacun admira l’expédient que Xantus avait trouvé pour sortir à son honneur d’un si mauvais pas. Le disciple confessa qu’il était vaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu’en son logis avec acclamations.

Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et dit que le temps de l’affranchir n’était pas encore venu ; si toutefois les Dieux l’ordonnaient ainsi, il y consentait : partant, qu’il prit garde au premier présage qu’il aurait étant sorti du logis ; s’il était heureux, et que, par exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui serait donnée ; s’il n’en voyait qu’une, qu’il ne se lassât point d’être esclave. Ésope sortit aussitôt. Son maître était logé à l’écart, et apparemment vers un lieu couvert de grands arbres. À peine notre Phrygien fut hors, qu’il aperçut deux corneilles qui s’abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son maître, qui voulut voir lui-même s’il disait vrai. Tandis que Xantus venait, l’une des corneilles s’envola. « Me tromperas-tu toujours ? dit-il à Ésope : qu’on lui donne les étrivières. » L’ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Ésope, on vint inviter Xantus à un repas : il promit qu’il s’y trouverait. « Hélas ! s’écria Ésope, les présages sont bien menteurs. Moi, qui ai vu deux corneilles je suis battu ; mon maître, qui n’en a vu qu’une, est prié de noces. » Ce mot plut tellement à Xantus, qu’il commanda qu’on cessât de fouetter Ésope ; mais quant à la liberté, il ne se pouvait résoudre à la lui donner, encore qu’il la lui promit en diverses occasions.

Un jour ils se promenaient tous deux parmi de vieux monuments, considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions qu’on y avait mises. Xantus en aperçut une qu’il ne put entendre, quoiqu’il demeurât longtemps à en chercher l’explication. Elle était composée des premières lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela passait son esprit. « Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de ces lettres, lui dit Ésope, quelle récompense aurai-je ? » Xantus lui promit la liberté, et la moitié du trésor. « Elles signifient, poursuivit Ésope, qu’à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. », En effet, ils le trouvèrent, après avoir creusé quelque peu dans terre. Le philosophe fut somme de tenir parole ; mais il reculait toujours. « Les Dieux me gardent de t’affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m’aies donné avant cela l’intelligence de ces lettres ! ce me sera un autre trésor plus précieux que celui lequel nous avons trouvé. — On les a ici gravées, poursuivit Ésope, comme étant les premières lettres de ces mots : « Si vous reculez quatre pas, et que vous creusiez, vous trouverez un trésor. — Puisque tu es si subtil, repartit Xantus, j’aurais tort de me défaire de toi : n’espère donc pas que je t’affranchisse. — Et moi, répliqua Ésope, je vous dénoncerai au roi Denys ; car c’est à lui que le trésor appartient, et ces mêmes lettres commencent d’autres mots qui le signifient. » Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu’il prît sa part de l’argent, et qu’il n’en dît mot : de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle manière qu’elles enfermaient un triple sens, et signifiaient encore : « En vous en allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré » Dès qu’ils furent de retour, Xantus commanda que l’on enfermât le Phrygien, et que l’on lui mit les fers aux pieds, de crainte qu’il n’allât publier cette aventure. « Hélas ! s’écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes s’acquittent de leurs promesses ? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous m’affranchissiez malgré vous. »

Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui mit fort en peine les Samiens. Un aigle enleva l’anneau public (c’était apparemment quelque sceau que l’on apposait aux délibérations du conseil), et le fit tomber au sein d’un esclave. Le philosophe fut consulté là-dessus, et comme étant philosophe, et comme étant un des premiers de la république. Il demanda temps, et eut recours à son oracle ordinaire : c’était Ésope Celui-ci lui conseilla de le produire en public, parce que, s’il rencontrait bien, l’honneur en serait toujours à son maître, sinon il n’y aurait que l’esclave de blâmé. Xantus approuva la chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu’on le vit, chacun s’éclata de rire : personne ne s’imagina qu’il pût rien partir de raisonnable d’un homme fait de cette manière. Ésope leur dit qu il ne fallait pas considérer la forme du vase, mais la liqueur qui y était enfermée. Les Samiens lui crièrent qu’il dît donc sans crainte ce qu’il jugeait de ce prodige. Ésope s’en excusa sur ce qu’il n’osait le faire. « La Fortune, disait-il, avait mis un débat de gloire entre le maître et l’esclave : si l’esclave disait mal, il serait battu ; s’il disait mieux que le maître, il serait battu encore. » Aussitôt on pressa Xantus de l’affranchir. Le philosophe résista longtemps. À la fin le prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du pouvoir qu’il en avait comme magistrat : de façon que le philosophe fut obligé de donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens étaient menacés de servitude par ce prodige ; et que l’aigle enlevant leur sceau ne signifiait autre chose qu’un roi puissant qui voulait les assujettir.

Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu’ils eussent à se rendre ses tributaires : sinon, qu’il les y forcerait par les armes. La plupart étaient d’avis qu’on lui obéît. Ésope leur dit que la Fortune présentait deux chemins aux hommes : I’un, de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très agréable ; l’autre, d’esclavage, dont les commencements étaient plus aises, mais la suite laborieuse. C’était conseiller assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l’ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L’ambassadeur lui dit que, tant qu’ils auraient Ésope avec eux il aurait peine à les réduire à ses volontés, vu la confiance qu’ils avaient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya demander, avec la promesse de leur laisser la liberté s’ils le lui livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l’achèteraient aux dépens d’Ésope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que les loups et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chien pour otages. Quand elles n’eurent plus de défenseurs, les loup les étranglèrent avec moins de peine qu’ils ne faisaient Cet apologue fit son effet : les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu’ils avaient prise. Ésope voulut toute fois aller vers Crésus, et dit qu’il les servirait plus utilement étant près du Roi, que s’il demeurait à Samos.

Quand Crésus le vit, il s’étonna qu’une si chétive créature lui eût été un si grand obstacle. « Quoi ? voilà celui qui fait qu’on s’oppose a mes volontés ! » s’écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. « Un homme prenait des sauterelles, dit-il ; une cigale lui tomba aussi sous la main : il s’en allait la tuer comme il avait fait les sauterelles. Que vous ai-je fait ? dit-elle à cet homme : je ne ronge point vos blés, je ne vous procure aucun dommage ; vous ne trouverez en moi que la voix, dont je me sers fort innocemment. Grand Roi, je ressemble à cette cigale : je n’ai que la voix et ne m’en suis point servi pour vous offenser. » Crésus, touché d’admiration et de pitié, non seulement lui pardonna, mais il laissa en repos les Samiens à sa considération.

En ce temps-là, le Phrygien composa ses fables, lesquelles il laissa au roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent à Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager et d’aller par le monde, s’entretenant de diverses choses avec ceux que l’on appelait philosophes. Enfin il se mit en grand crédit près de Lycerus, roi de Babylone. Les rois d’alors s’envoyaient les uns aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes de matières, à condition de se payer une espèce de tribut ou d’amende, selon qu’ils répondraient bien ou mal aux questions proposées : en quoi Lycerus, assisté d’Ésope, avait toujours l’avantage, et se rendait illustre parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.

Cependant notre Phrygien se maria ; et ne pouvant avoir d’enfants, il adopta un jeune homme d’extraction noble, appelé Énnus. Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut si méchant que d’oser souiller le lit de son bienfaiteur. Cela étant venu à la connaissance d’Ésope, il le chassa. L’autre, afin de s’en venger, contrefit des lettres par lesquelles il semblait qu’Ésope eut intelligence avec les rois qui étaient émules de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de ces lettres, commanda à un de ses officiers, nommé Hermippus, que sans chercher de plus grandes preuves, il fit mourir promptement le traître Ésope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien, lui sauva la vie ; et à l’insu de tout le monde, le nourrit longtemps dans un sépulcre, jusqu’à ce que Necténabo, roi d’Égypte, sur le bruit de la mort d’Ésope, crût à l’avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en l’air, et par même moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes de questions. Lycérus ayant lu les lettres et les ayant communiquées aux plus habiles de son État, chacun d’eux demeura court, ce qui fit que le Roi regretta Ésope, quand Hermippus lui dit qu’il n’était pas mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très bien reçu, se justifia, et pardonna à Énnus. Quant à la lettre du roi d’Égypte, il n’en fit que rire, et manda qu’il envoierait au printemps les architectes et le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Ésope en possession de tous ses biens, et lui fit livrer Énnus pour en faire ce qu’il voudrait. Ésope le reçut comme un enfant ; et pour toute punition, lui recommanda d’honorer les Dieux et son prince ; se rendre terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres ; bien traiter sa femme, sans pourtant lui confier son secret ; parler peu, et chasser de chez soi les babillards ; ne se point laisser abattre aux malheurs ; avoir soin du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort que d’être importun à ses amis pendant son vivant ; surtout n’être point envieux du bonheur ni de la vertu d’autrui, d’autant que c’est se faire du mal à soi-même. Énnus, touche de ces avertissements et de la bonté d’Ésope, comme d’un trait qui lui aurait pénétré le cœur, mourut peu de temps après.

Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisit des aiglons, et les fit instruire (chose difficile à croire), il les fit, dis-je, instruire à porter en l’air chacun un panier, dans lequel était un jeune enfant. Le printemps venu, il s’en alla en Égypte avec tout cet équipage ; non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les peuples chez qui il passait. Necténabo, qui sur le bruit de sa mort avait envoyé l’énigme, fut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne s’y attendait pas, et ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre Lycérus, s’il eût cru Ésope vivant. Il lui demanda s’il avait amené les architectes et le répondant. Ésope dit que le répondant était lui-même et qu’il ferait voir les architectes quand il serait sur le lieu. On sortit en pleine campagne, ou les aigles enlevèrent les paniers avec les petits enfants, qui criaient qu’on leur donnât du mortier, des pierres, et du bois. « Vous voyez, dit Ésope à Necténabo, Je vous ai trouvé les ouvriers ; fournissez-leur des matériaux. » Necténabo avoua que Lycérus était le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Ésope : « J’ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hannissement des chevaux qui sont devers Babylone. Qu’avez-vous à répondre là-dessus ? » Le Phrygien remit sa réponse au lendemain, et retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les rues. Les Égyptiens, qui adorent cet animal se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que l’on lui faisait. Ils l’arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au Roi. On fit venir en sa présence le Phrygien. « Ne savez-vous pas, lui dit le Roi, que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoi donc le faites-vous traiter de la sorte ? — C’est pour l’offense qu il a commise envers Lycérus, reprit Ésope car, la nuit dernière, il lui a étranglé un coq extrêmement courageux, et qui chantait à toutes les heures. — Vous êtes un menteur, repartit le Roi : comment serait-il possible que ce chat eût fait en si peu de temps un si long voyage ? — Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hannir, et conçoivent pour les entendre ? »

Ensuite de cela, le Roi fit venir d’Héliopolis certains personnages d’esprit subtil, et savants en questions énigmatiques. Il leur fit un grand régal, ou le Phrygien fut invité Pendant le repas, ils proposèrent à Ésope diverses choses, celle-ci entre autres : « Il y a un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze villes, chacune desquelles a rente arcboutants ; et autour de ces arcboutants se promènent, l’une après l’autre, deux femmes, l’une blanche, l’autre noire. — Il faut renvoyer, dit Ésope, cette question aux petits enfants de notre pays. Le temple est le monde ; la colonne, l’an ; les villes, ce sont les mois ; et les arcboutants, les jours, autour desquels se promènent alternativement le jour et la nuit. »

Le lendemain, Necténabo assembla tous ses amis. « Souffrirez-vous, leur dit-il, qu’une moitié d’homme, qu’un avorton soit la cause que Lycérus remporte le prix, et que j’aie la confusion pour mon partage ? » Un d’eux s’avisa de demander à Ésope qu’il leur fît des questions de choses dont ils n’eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédule par laquelle Necténabo confessait devoir deux mille talents à Lycérus. La cédule fut mise entre les mains de Necténabo toute cachetée. Avant qu’on l’ouvrît, les amis du Prince soutinrent que la chose contenue dans cet écrit était de leur connaissance. Quand on l’eut ouverte, Necténabo s’écria : « Voilà la plus grande fausseté du monde ; Je vous en prends à témoin tous tant que vous êtes. — Il est vrai, repartirent-ils, que nous n’en avons jamais entendu parler. — J’ai donc satisfait à votre demande », reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents, tant pour lui que pour son maître.

Le séjour qu’il fit en Égypte est peut-être cause que quelques-uns ont écrit qu’il fut esclave avec Rhodope, celle-là qui des libéralités de ses amants, fit élever une des trois pyramides qui subsistent encore, et qu’on voit avec admiration ; c’est la plus petite, mais celle qui est bâtie avec le plus d’art.


Ésope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus avec de grandes démonstrations de joie et de bienveillance. Ce roi lui fit ériger une statue. L’envie de voir et d’apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta la cour de Lycérus, où il avait tous les avantages qu’on peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la Grèce encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassements et sans larmes, et sans le faire promettre sur les autels qu’il reviendrait achever ses jours auprès de lui.

Entre les villes où il s’arrêta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens l’écoutèrent fort volontiers ; mais ils ne lui rendirent point d’honneurs. Ésope, piqué de ce mépris, les compara aux bâtons qui flottent sur l’onde : on s’imagine de loin que c’est quelque chose de considérable ; de près, on trouve que ce n’est rien. La comparaison lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si violent désir de vengeance (outre qu’ils craignaient d’être décriés par lui), qu’ils résolurent de l’ôter du monde. Pour y parvenir, ils cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par ce moyen ils convaincraient Ésope de vol et de sacrilège, et qu’ils le condamneraient à la mort.

Comme il fut sorti de Delphes et qu’il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étaient en peine. Ils l’accusèrent d’avoir dérobé leur vase ; Ésope le nia avec des serments : on chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu’Ésope put dire n’empêcha point qu’on ne le traitât comme un criminel infâme. Il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis dans les cachots, puis condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se défendre avec ses armes ordinaires, et de raconter des apologues : les Delphiens s’en moquèrent. « La Grenouille, leur dit-il, avait invité le Rat à la venir voir. Afin de lui faire traverser l’onde, elle l’attacha à son pied. Dès qu’il fut sur l’eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer et d’en faire ensuite un repas. Le malheureux Rat résista quelque peu de temps. Pendant qu’il se débattait sur l’eau, un oiseau de proie l’aperçut, fondit sur lui ; et l’ayant enlevé avec la Grenouille, qui ne se put détacher, il se reput de l’un et de l’autre. C’est ainsi, Delphiens abominables, qu’un plus puissant que nous me vengera : je périrai ; mais vous périrez aussi. »

Comme on le conduisait au supplice, il trouva moyen de s’échapper, et entra dans une petite chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l’en arrachèrent. « Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n’est qu’une petite chapelle, mais un jour viendra que votre méchanceté ne trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous arrivera la même chose qu’à l’Aigle, laquelle, nonobstant les prières de l’Escarbot, enleva un lièvre qui s’était réfugié chez lui : la génération de l’Aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter. » Les Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent.

Peu de temps après sa mort, une peste très violente exerça sur eux ses ravages. Ils demandèrent à l’oracle par quels moyens ils pourraient apaiser le courroux des Dieux. L’oracle leur répondit qu’il n’y en avait point d’autre que d’expier leur forfait, et satisfaire aux mânes d’Ésope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les Dieux ne témoignèrent pas seuls combien ce crime leur déplaisait : les hommes vengèrent aussi la mort de leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour en informer, et en fit une punition rigoureuse.


À Monseigneur le Dauphin


Je chante les Héros dont Ésope est le Père,

Troupe de qui l’Histoire, encor que mensongère,

Contient des vérités qui servent de leçons.

Tout parle en mon Ouvrage, et même les Poissons :

Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes.

Je me sers d’Animaux pour instruire les Hommes.

Illustre rejeton d’un Prince aimé des cieux,

Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,

Et qui, faisant fléchir les plus superbes Têtes,

Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,

Quelque autre te dira d’une plus forte voix

Les faits de tes Aïeux et les vertus des Rois.

Je vais t’entretenir de moindres Aventures,

Te tracer en ces vers de légères peintures.

Et, si de t’agréer je n’emporte le prix,

J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.


Livre premier

I, 1.
La Cigale et la Fourmi

La cigale, ayant chanté

Tout l’été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu’à la saison nouvelle

« Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l’Août, foi d’animal,

Intérêt et principal. »

La fourmi n’est pas prêteuse ;

C’est là son moindre défaut.

« Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

— Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.

Eh bien : dansez maintenant. »


I, 2.
Le Corbeau et le Renard

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître renard par l’odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

« Et bonjour Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »

À ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ;

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec laisse tomber sa proie.

Le renard s’en saisit et dit : « Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l’écoute :

Cette leçon vaut bien un fromage sans doute. »

Le corbeau honteux et confus

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.


I, 3.
La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,

Pour égaler l’animal en grosseur,

Disant : « Regardez bien, ma sœur ;

Est-ce assez ? dites-moi : n’y suis-je point encore ?

Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y voilà ?

— Vous n’en approchez point. » La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.


I, 4.
Les Deux Mulets

Deux mulets cheminaient, l’un d’avoine chargé,

L’autre portant l’argent de la gabelle

Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,

N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Il marchait d’un pas relevé,

Et faisait sonner sa sonnette :

Quand, l’ennemi se présentant,

Comme il en voulait à l’argent,

Sur le mulet du fisc une troupe se jette,

Le saisit au frein et l’arrête.

Le mulet, en se défendant,

Se sent percé de coups ; il gémit, il soupire.

Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avait promis ?

Ce mulet qui me suit du danger se retire ;

Et moi j’y tombe et je péris !

— Ami, lui dit son camarade,

Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut emploi :

Si tu n’avais servi qu’un meunier, comme moi,

Tu ne serais pas si malade.


I, 5.
Le Loup et le Chien

Un loup n’avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.

L’attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l’eût fait volontiers ;

Mais il fallait livrer bataille,

Et le Mâtin était de taille

À se défendre hardiment.

Le loup donc, l’aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu’il admire.

« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,

D’être aussi gras que moi, lui répartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, hères, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;

Tout à la pointe de l’épée.

Suivez moi, vous aurez un bien meilleur destin. »

Le loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?

— Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens

Portants bâtons et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire :

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse. »

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse

Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.

« Qu’est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ? rien ? — Peu de chose.

Mais encor ? — Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

— Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu’importe ?

— Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »

Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.


I, 6.
La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion

La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis,

Avec un fier lion, seigneur du voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le lion par ses ongles compta,

Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie ».

Puis, en autant de parts le cerf il dépeça ;

Prit pour lui la première en qualité de sire :

« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,

C’est que je m’appelle lion :

À cela l’on n’a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor :

Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.

Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,

Je l’étranglerai tout d’abord


I, 7.
La Besace

Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire

S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :

Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur ;

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause.

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Êtes-vous satisfait ? — Moi ? dit-il ; pourquoi non ?

N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?

Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché ;

Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché :

Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. »

L’ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.

Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;

Glosa sur l’éléphant, dit qu’on pourrait encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;

Que c’était une masse informe et sans beauté.

L’éléphant étant écouté,

Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :

Il jugea qu’à son appétit

Dame baleine était trop grosse.

Dame fourmi trouva le ciron trop petit,

Se croyant, pour elle, un colosse.

Jupin les renvoya s’étant censurés tous,

Du reste contents d’eux.

Mais parmi les plus fous

Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,

Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :

On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain

Nous créa besaciers tous de même manière,

Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,

Et celle de devant pour les défauts d’autrui.


I, 8.
L’Hirondelle et les petits Oiseaux

Une hirondelle en ses voyages

Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,

Et devant qu’ils ne fussent éclos,

Les annonçait aux matelots.

Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème,

Elle vit un manant en couvrir maints sillons.

« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :

Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême,

Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.

Voyez-vous cette main qui, par les airs chemine ?

Un jour viendra, qui n’est pas loin,

Que ce qu’elle répand sera votre ruine.

De là naîtront engins à vous envelopper,

Et lacets pour vous attraper,

Enfin, mainte et mainte machine

Qui causera dans la saison

Votre mort ou votre prison :

Gare la cage ou le chaudron !

C’est pourquoi, leur dit l’hirondelle,

Mangez ce grain et croyez-moi. »

Les oiseaux se moquèrent d’elle :

Ils trouvaient aux champs trop de quoi.

Quand la chènevière fut verte,

L’hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin

Ce qu’a produit ce mauvais grain,

Ou soyez sûrs de votre perte.

— Prophète de malheur, babillarde, dit-on,

Le bel emploi que tu nous donnes !

Il nous faudrait mille personnes

Pour éplucher tout ce canton. »

La chanvre étant tout à fait crue,

L’hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;

Mauvaise graine est tôt venue.

Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,

Dès que vous verrez que la terre

Sera couverte, et qu’à leurs blés

Les gens n’étant plus occupés

Feront aux oisillons la guerre ;

Quand reglingettes et réseaux

Attraperont petits oiseaux,

Ne volez plus de place en place,

Demeurez au logis ou changez de climat :

Imitez le canard, la grue ou la bécasse.

Mais vous n’êtes pas en état

De passer, comme nous, les déserts et les ondes,

Ni d’aller chercher d’autres mondes ;

C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr,

C’est de vous enfermer aux trous de quelque mur. »

Les oisillons, las de l’entendre,

Se mirent à jaser aussi confusément

Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre

Ouvrait la bouche seulement.

Il en prit aux uns comme aux autres :

Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres

Et ne croyons le mal que quand il est venu.


I, 9.
Le Rat de ville et le Rat des champs

Autrefois le rat de ville

Invita le rat des champs,

D’une façon fort civile,

À des reliefs d’ortolans.


Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.


Le régal fut fort honnête :

Rien ne manquait au festin ;

Mais quelqu’un troubla la fête

Pendant qu’ils étaient en train.


À la porte de la salle

Ils entendirent du bruit :

Le rat de ville détale,

Son camarade le suit.


Le bruit cesse, on se retire :

Rats en campagne aussitôt ;

Et le citadin de dire :

« Achevons tout notre rôt.


— C’est assez, dit le rustique ;

Demain vous viendrez chez moi.

Ce n’est pas que je me pique

De tous vos festins de roi ;


Mais rien ne vient m’interrompre :

Je mange tout à loisir.

Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre ! »


I, 10.
Le Loup et l’Agneau

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un agneau se désaltérait

Dans le courant d’une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

— Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

— Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.

— Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?

Reprit l’agneau ; je tette encor ma mère

— Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

— Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens :

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l’a dit : il faut que je me venge. »

Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l’emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.


I, 11.
L’Homme et son image

Pour M. L. D. D. L. R.

Un homme qui s’aimait sans avoir de rivaux

Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :

Il accusait toujours les miroirs d’être faux,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Afin de le guérir, le sort officieux

Présentait partout à ses yeux

Les conseillers muets dont se servent nos dames :

Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,

Miroirs aux poches des galands,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner

Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,

N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.

Mais un canal, formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés :

Il s’y voit, il se fâche, et ses yeux irrités

Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;

Mais quoi, le canal est si beau

Qu’il ne le quitte qu’avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous ; et cette erreur extrême

Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.

Notre âme, c’est cet homme amoureux de lui-même ;

Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;

Et quant au canal, c’est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.


I, 12.
Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues

Un envoyé du Grand Seigneur

Préférait, dit l’Histoire, un jour chez l’Empereur

Les forces de son maître à celles de l’Empire.

Un Allemand se mit à dire :

« Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef sont si puissants

Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée. »

Le Chiaoux, homme de sens,

Lui dit : « Je sais par renommée

Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;

Et cela me fait souvenir

D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.

J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer

Les cent têtes d’une hydre au travers d’une haie.

Mon sang commence à se glacer ;

Et je crois qu’à moins on s’effraie.

Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal :

Jamais le corps de l’animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.

Je rêvais à cette aventure,

Quand un autre dragon, qui n’avait qu’un seul chef

Et bien plus qu’une queue, à passer se présente.

Me voilà saisi derechef

D’étonnement et d’épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :

Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.

Je soutiens qu’il en est ainsi

De votre Empereur et du nôtre. »


I, 13.
Les Voleurs et l’Âne

Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient :

L’un voulait le garder ; l’autre le voulait vendre.

Tandis que coups de poing trottaient,

Et que nos champions songeaient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron.

L’âne, c’est quelquefois une pauvre province :

Les voleurs sont tel ou tel prince,

Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.

Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois :

Il est assez de cette marchandise.

De nul d’eux n’est souvent la province conquise :

Un quart voleur survient, qui les accorde net

En se saisissant du baudet


I, 14.
Simonide préservé par les Dieux

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Malherbe le disait, j’y souscris, quant à moi :

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits.

Voyons comme les dieux l’ont quelquefois payée.

Simonide avait entrepris

L’éloge d’un athlète ; et la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l’athlète étaient gens inconnus ;

Son père, un bon bourgeois ; lui sans autre mérite ;

Matière infertile et petite.

Le poète d’abord, parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux, ne manque pas d’écrire

Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,

Élève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s’étaient signalés davantage.

Enfin l’éloge de ces dieux

Faisait les deux tiers de l’ouvrage.

L’athlète avait promis d’en payer un talent

Mais quand il le vit, le galant

N’en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquittassent le reste.

« Faites vous contenter par ce couple céleste.

Je veux vous traiter cependant :

Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie :

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis,

Soyez donc de la compagnie. »

Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient : l’on festine, l’on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte

Deux hommes demandaient à le voir promptement.

Il sort de table ; et la cohorte

N’en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.

Tous deux lui rendent grâce, et pour prix de ses vers,

Ils l’avertissent qu’il déloge,

Et que cette maison va tomber à l’envers.

La prédiction en fut vraie.

Un pilier manque ; et le plafonds

Ne trouvant plus rien qui l’étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N’en fait pas moins aux échansons.

Ce ne fut pas le pis, car pour rendre complète

La vengeance due au poète,

Une poutre cassa les jambes à l’athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l’affaire :

Chacun cria miracle. On doubla le salaire

Que méritaient les vers d’un homme aimé des dieux.

Il n’était fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n’en fit faire.

Je reviens à mon texte, et dis premièrement

Qu’on ne saurait manquer de louer largement

Les dieux et leurs pareils, de plus que Melpomène

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ;

Enfin, qu’on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :

Jadis l’Olympe et le Parnasse

Étaient frères et bons amis.

I, 15.
La Mort et le Malheureux

I, 16.
La Mort et le Bûcheron

Un malheureux appelait tous les jours

La mort à son secours

« Ô Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !

Viens vite, viens finir ma fortune cruelle !’

La mort crut, en venant, l’obliger en effet.

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.

« Que vois-je ? cria-t-il : ôtez-moi cet objet ;

Qu’il est hideux ! que sa rencontre

Me cause d’horreur et d’effroi !

N’approche pas, ô Mort ! ô Mort, retire-toi ! »

Mécénas fut un galant homme ;

Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impotent.

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme

Je vive, c’est assez, je suis plus que content. »

Ne viens jamais, ô Mort ; on t’en dit tout autant.



Ce sujet a été traité d’une autre façon par Ésope, comme la Fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu’un me fit connaître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens : ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma Fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j’y fais entrer, et qui est si beau et si à propos que je n’ai pas cru le devoir omettre.



Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu’il faut faire.

« C’est, dit-il, afin de m’aider

À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. »

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d’où nous sommes :

Plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.


I, 17.
L’Homme entre deux âges, et ses deux Maîtresses

Un homme de moyen âge,

Et tirant sur le grison

Jugea qu’il était saison

De songer au mariage.

Il avait du comptant,

Et partant

De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire ;

En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;

Bien adresser n’est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :

L’une encor verte, et l’autre un peu bien mûre,

Mais qui réparait par son art

Ce qu’avait détruit la nature.

Ces deux veuves, en badinant,

En riant, en lui faisant fête,

L’allaient quelquefois testonnant,

C’est à dire ajustant sa tête.

La vieille à tous moments de sa part emportait

Un peu du poil noir qui restait,

Afin que son amant en fût plus à sa guise.

La jeune saccageait les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant, que notre tête grise

Demeura sans cheveux, et se douta du tour.

« Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles,

Qui m’avez si bien tondu :

J’ai plus gagné que perdu ;

Car d’hymen point de nouvelles.

Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon

Je vécusse, et non à la mienne.

Il n’est tête chauve qui tienne ;

Je vous suis obligé, belles, de la leçon. »


I, 18.
Le Renard et la Cigogne

Compère le Renard se mit un jour en frais,

Et retint à dîner commère la Cigogne.

Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts :

Le galant, pour toute besogne,

Avait un brouet clair (il vivait chichement).

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :

La cigogne au long bec n’en put attraper miette,

Et le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,

À quelque temps de là, la cigogne le prie.

« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,

Je ne fais point cérémonie. »

À l’heure dite, il courut au logis

De la cigogne son hôtesse,

Loua très fort sa politesse,

Trouva le dîner cuit à point.

Bon appétit surtout, renards n’en manquent point.

Il se réjouissait à l’odeur de la viande

Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.

On servit, pour l’embarrasser,

En un vase à long col et d’étroite embouchure.

Le bec de la cigogne y pouvait bien passer,

Mais le museau du sire était d’autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis,

Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris,

Serrant la queue, et portant bas l’oreille.

Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :

Attendez-vous à la pareille


I, 19.
L’Enfant et le Maître d’école

Dans ce récit je prétends faire voir

D’un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir,

En badinant sur les bords de la Seine.

Le ciel permit qu’un saule se trouva

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,

Par cet endroit passe un maître d’école ;

L’enfant lui crie : « Au secours, je péris. »

Le magister, se tournant à ses cris,

D’un ton fort grave à contretemps s’avise

De le tancer : « Ah ! le petit babouin !

Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !

Et puis, prenez de tels fripons le soin.

Que les parents sont malheureux, qu’il faille

Toujours veiller à semblable canaille !

Qu’ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! ».

Ayant tout dit, il mit l’enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.

Tout babillard, tout censeur, tout pédant

Se peut connaître au discours que j’avance :

Chacun des trois fait un peuple fort grand :

Le créateur en a béni l’engeance.

En toute affaire ils ne font que songer

Aux moyens d’exercer leur langue.

Eh ! mon ami, tire-moi de danger,

Tu feras après ta harangue.


I, 20.
Le Coq et la Perle

Un jour un coq détourna

Une perle qu’il donna

Au beau premier lapidaire.

« Je la crois fine, dit-il ;

Mais le moindre grain de mil

Serait bien mieux mon affaire. »

Un ignorant hérita

D’un manuscrit qu’il porta

Chez son voisin le libraire

« Je crois, dit-il qu’il est bon ;

Mais le moindre ducaton

Serait bien mieux mon affaire. »


I, 21.
Les Frelons et les Mouches à miel

À l’œuvre on connaît l’artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :

Des frelons les réclamèrent.

Des abeilles s’opposant,

Devant certaine guêpe on traduisit la cause.

Il était malaisé de décider la chose :

Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons

Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,

De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,

Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les frelons

Ces enseignes étaient pareilles.

La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,

Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,

Entendit une fourmilière.

Le point n’en put être éclairci

« De grâce, à quoi bon tout ceci ?

Dit une abeille fort prudente,

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, 

Nous voici comme aux premiers jours.

Pendant cela le miel se gâte.

Il est temps désormais que le juge se hâte :

N’a-t-il point assez léché l’ours ?

Sans tant de contredits et d’interlocutoires,

Et de fatras et de grimoires,

Travaillons, les frelons et nous :

On verra qui sait faire, avec un suc si doux,

Des cellules si bien bâties. »

Le refus des frelons fit voir

Que cet art passait leur savoir ;

Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès :

Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode !

Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :

Il ne faudrait point tant de frais ;

Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge,

On nous mine par des longueurs ;

On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,

Les écailles pour les plaideurs


I, 22.
Le Chêne et le Roseau

Le chêne un jour dit au roseau :

« Vous avez bien sujet d’accuser la nature ;

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;

Le moindre vent qui d’aventure

Fait rider la face de l’eau,

Vous oblige à baisser la tête.

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d’arrêter les rayons du soleil,

Brave l’effort de la tempête.

Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr.

Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n’auriez pas tant à souffrir :

Je vous défendrai de l’orage ;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.

— Votre compassion, lui répondit l’arbuste,

Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :

Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ;

Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,

Du bout de l’horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.

L’arbre tient bon ; le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.


Livre deuxième

II, 1.
Contre ceux qui ont le goût difficile

Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope

Les dons qu’à ses amants cette muse a promis,

Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions :

On le peut, je l’essaie : un plus savant le fasse.

Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau

J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau ;

J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

« Vraiment, me diront nos critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d’enfant.

— Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques

Et d’un style plus haut ? En voici. Les Troyens,

Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,

Avaient lassé les Grecs, qui par mille moyens,

Par mille assauts, par cent batailles,

N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;

Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,

D’un rare et nouvel artifice,

Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,

Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,

Que ce colosse monstrueux

Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,

Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :

Stratagème inouï, qui des fabricateurs

Paya la constance et la peine.

— C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs :

La période est longue, il faut reprendre haleine ;

Et puis votre cheval de bois,

Vos héros avec leurs phalanges,

Ce sont des contes plus étranges

Qu’un renard qui cajole un corbeau sur sa voix.

De plus il vous sied mal d’écrire en si haut style. »

Eh bien ! baissons d’un ton. La jalouse Amarylle

Songeait à son Alcippe et croyait de ses soins

N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.

Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;

Il entend la bergère adressant ces paroles

Au doux zéphire, et le priant

De les porter à son amant.

— Je vous arrête à cette rime,

Dira mon censeur à l’instant ;

Je ne la tiens pas légitime.

Ni d’une assez grande vertu.

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte. »

Maudit censeur ! te tairas-tu ?

Ne saurais-je achever mon conte ?

C’est un dessein très dangereux

Que d’entreprendre de te plaire :

Les délicats sont malheureux ;

Rien ne saurait les satisfaire.

II, 2.
Conseil tenu par les Rats

Un chat, nommé Rodilardus,

Faisait de rats telle déconfiture

Que l’on n’en voyait presque plus,

Tant il en avait mis dedans la sépulture.

Le peu qu’il en restait, n’osant quitter son trou

Ne trouvait à manger que le quart de son soû,

Et Rodilard passait, chez la gent misérable,

Non pour un chat, mais pour un diable.

Or, un jour qu’au haut et au loin

Le galant alla chercher femme,

Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,

Le demeurant des rats tint chapitre en un coin

Sur la nécessité présente.

Dès l’abord, leur doyen, personne fort prudente,

Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,

Attacher un grelot au cou de Rodilard ;

Qu’ainsi, quand il irait en guerre,

De sa marche avertis, ils s’enfuiraient sous terre ;

Qu’il n’y savait que ce moyen.

Chacun fut de l’avis de Monsieur le Doyen :

Chose ne leur parut à tous plus salutaire.

La difficulté fut d’attacher le grelot.

L’un dit : « Je n’y vas point, je ne suis pas si sot » ;

L’autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire

On se quitta. J’ai maints chapitres vus,

Qui pour néant se sont ainsi tenus ;

Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,

Voire chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer,

La cour en conseillers foisonne ;

Est-il besoin d’exécuter,

L’on ne rencontre plus personne.


II, 3.
Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe

Un loup disait que l’on l’avait volé.

Un renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,

Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.

Devant le singe il fut plaidé,

Non point par avocat, mais par chaque partie,

Thémis n’avait point travaillé

De mémoire de singe à fait plus embrouillé.

Le magistrat suait en son lit de justice.

Après qu’on eut bien contesté,

Répliqué, crié, tempêté,

Le juge, instruit de leur malice,

Leur dit : « Je vous connais de longtemps, mes amis,

Et tous deux vous paierez l’amende ;

Car toi, loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris

Et toi, renard, as pris ce que l’on te demande. »

Le juge prétendait qu’à tort et à travers

On ne saurait manquer, condamnant un pervers.


Quelques personnes de bon sens ont cru que l’impossibilité et la contradiction qui est dans le Jugement de ce Singe était une chose à censurer ; mais je ne m’en suis servi qu’après Phèdre ; et c’est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.


II, 4.
Les Deux Taureaux et une Grenouille

Deux taureaux combattaient à qui posséderait

Une génisse avec l’empire.

Une grenouille en soupirait.

« Qu’avez-vous ? » se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple croassant.

« — Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,

Que la fin de cette querelle

Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,

Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?

Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;

Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,

Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse

Du combat qu’a causé Madame la Génisse. »

Cette crainte était de bon sens.

L’un des taureaux en leur demeure

S’alla cacher, à leurs dépens :

Il en écrasait vingt par heure.


Hélas, on voit que de tout temps

Les petits ont pâti des sottises de grands.


II, 5.
La Chauve-souris et les deux Belettes

Une chauve-souris donna tête baissée

Dans un nid de belettes ; et sitôt qu’elle y fut,

L’autre, envers les souris de longtemps courroucée,

Pour la dévorer accourut.

« Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,

Après que votre race a tâché de me nuire !

N’êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.

Oui, vous l’êtes, ou bien je ne suis pas belette.

— Pardonnez-moi, dit la pauvrette,

Ce n’est pas ma profession.

Moi souris ! Des méchants vous ont dit ces nouvelles.

Grâce à l’auteur de l’univers,

Je suis oiseau : voyez mes ailes.

Vive la gent qui fend les airs ! »

Sa raison plut, et sembla bonne.

Elle fait si bien qu’on lui donne

Liberté de se retirer.

Deux jours après, notre étourdie

Aveuglément se va fourrer

Chez une autre belette, aux oiseaux ennemie.

La voilà derechef en danger de sa vie.

La dame du logis, avec son long museau

S’en allait la croquer en qualité d’oiseau,

Quand elle protesta qu’on lui faisait outrage :

« Moi, pour telle passer ! Vous n’y regardez pas.

Qui fait l’oiseau ? C’est le plumage.

Je suis souris : vivent les rats !

Jupiter confonde les chats ! » 

Par cette adroite repartie

Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeants,

Aux dangers, ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.

Le sage dit, selon les gens,

« Vive le Roi ! vive la Ligue ! »


II, 6.
L’Oiseau blessé d’une flèche

Mortellement atteint d’une flèche empennée,

Un oiseau déplorait sa triste destinée,

Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :

« Faut-il contribuer à son propre malheur !

Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles.

Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. »

Des enfants de Japet toujours une moitié

Fournira des armes à l’autre.


II, 7.
La Lice et sa Compagne

Une lice étant sur son terme,

Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,

Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent

De lui prêter sa hutte, où la lice s’enferme.

Au bout de quelque temps sa compagne revient.

La lice lui demande encore une quinzaine ;

Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.

Pour faire court, elle l’obtient.

Ce second terme échu, l’autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents, et dit :

« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors. »

Ses enfants étaient déjà forts.


Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,

Il faut que l’on en vienne aux coups ;

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.


II, 8.
L’Aigle et l’Escarbot

L’aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,

Qui droit à son terrier s’enfuyait au plus vite.

Le trou de l’escarbot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si ce gîte

Était sûr ; mais où mieux ? Jean Lapin s’y blottit.

L’aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,

L’escarbot intercède et dit :

« Princesse des oiseaux, il vous est fort facile

D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;

Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;

Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,

Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux :

C’est mon voisin, c’est mon compère. »

L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,

Choque de l’aile l’escarbot,

L’étourdit, l’oblige à se taire,

Enlève Jean Lapin. L’escarbot indigné

Vole au nid de l’oiseau, fracasse en son absence,

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :

Pas un seul ne fut épargné.

L’aigle étant de retour et voyant ce ménage,

Remplit le ciel de cris, et, pour comble de rage,

Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.

Elle gémit en vain, sa plainte au vent se perd.

Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.

L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.

L’escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut.

La mort de Jean lapin derechef est vengée.

Ce second deuil fut tel, que l’écho de ces bois

N’en dormit de plus de six mois.

L’oiseau qui porte Ganymède

Du monarque des dieux enfin implore l’aide,

Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix

Ils seront dans ce lieu, que pour ses intérêts

Jupiter se verra contraint de les défendre :

Hardi qui les irait là prendre.

Aussi ne les y prit-on pas.

Leur ennemi changea de note,

Sur la robe du dieu fit tomber une crotte ;

Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.

Quand l’aigle sut l’inadvertance,

Elle menaça Jupiter

D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert,

De quitter toute dépendance,

Avec mainte autre extravagance.

Le pauvre Jupiter se tut :

Devant son tribunal l’escarbot comparut,

Fit sa plainte, et conta l’affaire.

On fit entendre à l’aigle enfin qu’elle avait tort.

Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord,

Le monarque des dieux s’avisa, pour bien faire,

De transporter le temps où l’aigle fait l’amour

En une autre saison, quand la race escarbote

Est en quartier d’hiver, et comme la marmotte,

Se cache et ne voit point le jour.


II, 9.
Le Lion et le Moucheron

« Va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre ! »

C’est en ces mots que le Lion

Parlait un jour au moucheron.

L’autre lui déclara la guerre.

« Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi

Me fasse peur, ni me soucie ?

Un bœuf est plus puissant que toi,

Je le mène à ma fantaisie. »

À peine il achevait ces mots,

Que lui même il sonna la charge,

Fut le trompette et le héros.

Dans l’abord il se met au large ;

Puis prend son temps, fond sur le cou

Du lion, qu’il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;

Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ :

Et cette alarme universelle

Est l’ouvrage d’un moucheron.

Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle :

Tantôt pique l’échine et tantôt le museau.

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte montée.

L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir

Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux lion se déchire lui-même,

Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,

Bat l’air, qui n’en peut mais, et sa fureur extrême

Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.

L’insecte du combat se retire avec gloire :

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin

L’embuscade d’une araignée :

Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée ?

J’en vois deux dont l’une est qu’entre nos ennemis

Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;

L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,

Qui périt pour la moindre affaire.


II, 10.
L’Âne chargé d’éponges, et l’Âne chargé de sel

Un ânier, son sceptre à la main,

Menait, en empereur romain,

Deux coursiers à longues oreilles.

L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;

Et l’autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins

Par monts, par vaux et par chemins,

Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,

Et fort empêchés se trouvèrent.

L’ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,

Sur l’âne à l’éponge monta,

Chassant devant lui l’autre bête,

Qui, voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita,

Revint sur l’eau, puis échappa ;

Car au bout de quelques nagées,

Tout son sel se fondit si bien

Que le baudet ne sentit rien

Sur ses épaules soulagées.

Camarade épongier prit exemple sur lui,

Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.

Voilà mon âne à l’eau ; jusqu’au col il se plonge,

Lui, le conducteur, et l’éponge.

Tous trois burent d’autant l’ânier et le grison

Firent à l’éponge raison.

Celle-ci devint si pesante,

Et de tant d’eau s’emplit d’abord,

Que l’âne succombant ne put gagner le bord.

L’ânier l’embrassait, dans l’attente

D’une prompte et certaine mort.

Quelqu’un vint au secours qui ce fut, il n’importe ;

C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point

Agir chacun de même sorte.

J’en voulais venir à ce point.


II, 11.
Le Lion et le Rat

II, 12.
La Colombe et la Fourmi

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d’un lion

Un rat sortit de terre assez à l’étourdie.

Le roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu’il était et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu’un aurait-il jamais cru

Qu’un lion d’un rat eût affaire ?

Cependant il avint qu’au sortir des forêts

Ce lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.


L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe,

Quand sur l’eau se penchant une fourmis y tombe ;

Et dans cet océan l’on eût vu la fourmis

S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité :

Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,

Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.

Elle se sauve ; et là-dessus

Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.

Ce croquant, par hasard, avait une arbalète.

Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,

Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.

Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,

La fourmis le pique au talon.

Le vilain retourne la tête.

La colombe l’entend, part et tire de long.

Le soupé du croquant avec elle s’envole :

Point de pigeon pour une obole.


II, 13.
L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits

Un astrologue un jour se laissa choir

Au fond d’un puits. On lui dit : « Pauvre bête,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? »


Cette aventure en soi, sans aller plus avant,

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent

Ne se plaisent d’entendre dire

Qu’au Livre du Destin les mortels peuvent lire.

Mais ce livre qu’Homère et les siens ont chanté,

Qu’est-ce que le hasard parmi l’antiquité,

Et parmi nous la Providence ?

Or du hasard, il n’est point de science :

S’il en était, on aurait tort

De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,

Toutes choses très incertaines.

Quant aux volontés souveraines

De celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,

Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

À quelle utilité ? Pour exercer l’esprit

De ceux qui de la Sphère et du Globe ont écrit ?

Pour nous faire éviter des maux inévitables ?

Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables ?

Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,

Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?

C’est erreur, ou plutôt, c’est crime de le croire.

Le firmament se meut ; les astres font leur cours,

Le soleil nous luit tous les jours,

Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,

Sans que nous en puissions autre chose inférer

Que la nécessité de luire et d’éclairer,

D’amener les saisons, de mûrir les semences,

De verser sur les corps certaines influences.

Du reste, en quoi répond au sort toujours divers

Ce train toujours égal dont marche l’univers ?

Charlatans, faiseurs d’horoscope,

Quittez les cours des princes de l’Europe ;

Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps.

Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire

De ce Spéculateur qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de son art mensonger,

C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,


II, 14.
Le Lièvre et les Grenouilles

Un lièvre en son gîte songeait

(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;

Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait :

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

« Les gens de naturel peureux

Sont, disait-il, bien malheureux ;

Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite,

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.

Voilà comme je vis : cette crainte maudite

M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Et la peur se corrige-t-elle ?

Je crois même qu’en bonne foi

Les hommes ont peur comme moi. »

Ainsi raisonnait notre lièvre,

Et cependant faisait le guet.

Il était douteux, inquiet :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Le mélancolique animal,

En rêvant à cette matière,

Entend un léger bruit : ce lui fut un signal

Pour s’enfuir devers sa tanière.

Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

« Oh ! dit-il, j’en fais faire autant

Qu’on m’en fait faire ! Ma présence

Effraie aussi les gens, je mets l’alarme au camp !

Et d’où me vient cette vaillance ?

Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !

Je suis donc un foudre de guerre ?

Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. »


II, 15.
Le Coq et le Renard

Sur la branche d’un arbre était en sentinelle

Un vieux coq adroit et matois.

« Frère, dit un renard, adoucissant sa voix,

Nous ne sommes plus en querelle :

Paix générale cette fois.

Je viens te l’annoncer, descends, que je t’embrasse.

Ne me retarde point, de grâce :

Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.

Les tiens et toi pouvez vaquer

Sans nulle crainte à vos affaires ;

Nous vous y servirons en frères.

Faites-en les feux dès ce soir,

Et cependant, viens recevoir

Le baiser d’amour fraternelle.

— Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais

Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle

Que celle

De cette paix ;

Et ce m’est une double joie

De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,

Qui, je m’assure, sont courriers

Que pour ce sujet on envoie.

Ils vont vite et seront dans un moment à nous

Je descends : nous pourrons nous entrebaiser tous.

— Adieu, dit le renard, ma traite est longue à faire,

Nous nous réjouirons du succès de l’affaire

Une autre fois. » Le galant aussitôt

Tire ses grègues, gagne au haut,

Mal content de son stratagème.

Et notre vieux coq en soi-même

Se mit à rire de sa peur ;

Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.


II, 16.
Le Corbeau voulant imiter l’Aigle

L’Oiseau de Jupiter enlevant un Mouton,

Un Corbeau, témoin de l’affaire,

Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,

En voulut sur l’heure autant faire.

Il tourne à l’entour du troupeau,

Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,

Un vrai Mouton de sacrifice

On l’avait réservé pour la bouche des Dieux.

Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux

Je ne sais qui fut ta nourrice ;

Mais ton corps me paraît en merveilleux état

Tu me serviras de pâture

Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.

La moutonnière créature

Pesait plus qu’un fromage ; outre que sa toison

Était d’une épaisseur extrême,

Et mêlée à peu près de la même façon

Que la barbe de Polyphème.

Elle empêtra si bien les serres du Corbeau,

Que le pauvre Animal ne put faire retraite.

Le Berger vient, le prend, l’encage bien et beau

Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.

Il faut se mesurer ; la conséquence est nette

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

L’exemple est un dangereux leurre

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;

Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.


II, 17.
Le Paon se plaignant à Junon

Le paon se plaignait à Junon.

« Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison

Que je me plains, que je murmure :

Le chant dont vous m’avez fait don

Déplaît à toute la nature ;

Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,

Forme des sons aussi doux qu’éclatants,

Est lui seul l’honneur du printemps.

Junon répondit en colère :

« Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,

Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,

Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col

Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies,

Qui te panades, qui déploies

Une si riche queue, et qui semble à nos yeux

La boutique d’un lapidaire ?

Est-il quelque oiseau sous les cieux

Plus que toi capable de plaire ?

Tout animal n’a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités :

Les uns ont la grandeur et la force en partage ;

Le faucon est léger, l’aigle plein de courage ;

Le corbeau sert pour le présage ;

La corneille avertit des malheurs à venir ;

Tous sont contents de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,

Je t’ôterai ton plumage. »


II, 18.
La Chatte métamorphosée en femme

Un homme chérissait éperdument sa chatte ;

Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,

Qui miaulait d’un ton fort doux.

Il était plus fou que les fous.

Cet homme donc, par prières, par larmes,

Par sortilèges et par charmes,

Fait tant qu’il obtient du destin

Que sa chatte, en un beau matin,

Devient femme, et, le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

Le voilà fou d’amour extrême,

De fou qu’il était d’amitié.

Jamais la dame la plus belle

Ne charma tant son favori

Que fait cette épouse nouvelle

Son hypocondre de mari.

Il l’amadoue, elle le flatte ;

Il n’y trouve plus rien de chatte,

Et poussant l’erreur jusqu’au bout,

La croit femme en tout et partout,

Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte

Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

Aussitôt la femme est sur pieds.

Elle manqua son aventure.

Souris de revenir, femme d’être en posture :

Pour cette fois, elle accourut à point ;

Car ayant changé de figure,

Les souris ne la craignaient point.

Ce lui fut toujours une amorce,

Tant le naturel a de force.

Il se moque de tout, certain âge accompli :

Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.

En vain de son train ordinaire

On le veut désaccoutumer :

Quelque chose qu’on puisse faire,

On ne saurait le réformer.

Coups de fourche ni d’étrivières

Ne lui font changer de manières ;

Et fussiez-vous embâtonnés,

Jamais vous n’en serez les maîtres.

Qu’on lui ferme la porte au nez,

Il reviendra par les fenêtres.


II, 19.
Le Lion et l’Âne chassant

Le roi des animaux se mit un jour en tête

De giboyer : il célébrait sa fête.

Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire,

Il se servit du ministère

De l’âne à la voix de Stentor.

L’âne à Messer Lion fit office de cor.

Le lion le posta, le couvrit de ramée,

Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son

Les moins intimidés fuiraient de leur maison.

Leur troupe n’était pas encore accoutumée

À la tempête de sa voix ;

L’air en retentissait d’un bruit épouvantable ;

La frayeur saisissait les hôtes de ces bois,

Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable

Où les attendait le Lion.

« N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?

Dit l’âne en se donnant tout l’honneur de la chasse.

— Oui, reprit le lion, c’est bravement crié :

Si je ne connaissais ta personne et ta race,

J’en serais moi-même effrayé. »

L’âne, s’il eût osé, se fut mis en colère,

Encor qu’on le raillât avec juste raison ;

Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?

Ce n’est pas là leur caractère.


II, 20.
Testament expliqué par Ésope

Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,

C’était l’oracle de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que tout l’Aréopage. En voici pour essai 

Une histoire des plus gentilles

Et qui pourra plaire au lecteur.


Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur :

Une buveuse, une coquette,

La troisième, avare parfaite.

Cet homme, par son testament,

Selon les lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne posséderait plus sa contingente part.

Le père mort, les trois femelles

Courent au testament, sans attendre plus tard.

On le lit, on tâche d’entendre

La volonté du testateur ;

Mais en vain ; car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune sœur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa mère ?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d’être sans bien.

Que voulait donc dire le père ?

L’affaire est consultée, et tous les avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

« Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve :

Il faut que chaque sœur se charge par traité

Du tiers, payable à volonté,

Si mieux n’aime la mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante. »

La chose ainsi réglée, on composa trois lots :

En l’un, les maisons de bouteille,

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de malvoisie,

Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots,

L’attirail de la goinfrerie ;

Dans un autre, celui de la coquetterie,

La maison de la ville et les meubles exquis,

Les eunuques et les coiffeuses,

Et les brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage, 

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une sœur

N’aurait ce qui lui pourrait plaire.

Ainsi chacune prit son inclination,

Le tout à l’estimation.

Ce fut dans la ville d’Athènes

Que cette rencontre arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et le choix : Ésope seul trouva

Qu’après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du testament.

« Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ? Ce peuple qui se pique

D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,

À si mal entendu la volonté suprême

D’un testateur ? » Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux sœurs d’agréable :

À la coquette, l’attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La biberonne eut le bétail ;

La ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l’avis du Phrygien,

Alléguant qu’il n’était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

À se défaire de leur bien,

Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,

Quand on leur verrait de l’argent ;

Paieraient leur mère tout comptant ;

Ne posséderaient plus les effets de leur père :

Ce que disait le testament.

Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire

Qu’un homme seul eût plus de sens

Qu’une multitude de gens.


Livre troisième

III, 1.
Le Meunier, son Fils, et l’Âne

À M. D. M.

L’invention des Arts étant un droit d’aînesse,

Nous devons l’Apologue à l’ancienne Grèce.

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.

La feinte est un pays plein de terres désertes.

Tous les jours nos Auteurs y font des découvertes.

Je t’en veux dire un trait assez bien inventé ;

Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.

Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa Lyre,

Disciples d’Apollon, nos Maîtres, pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),

Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,

Vous qui devez savoir les choses de la vie,

Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,

À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.

Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.

Dois-je dans la Province établir mon séjour,

Prendre emploi dans l’Armée, ou bien charge à la Cour ?

Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes.

La guerre a ses douceurs, l’Hymen a ses alarmes.

Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;

Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter.

Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !

Écoutez ce récit avant que je réponde.


J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son fils,

L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,

Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire.

Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.

Le premier qui les vit de rire s’éclata.

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?

Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.

Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ;

Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.

L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,

Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure.

Il fait monter son fils, il suit, et d’aventure

Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :

Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise.

C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.

— Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.

L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,

Quand trois filles passant, l’une dit : C’est grand’honte

Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,

Tandis que ce nigaud, comme un Évêque assis,

Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.

— Il n’est, dit le Meunier, plus de Veaux à mon âge :

Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez.

Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,

L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.

Au bout de trente pas, une troisième troupe

Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous,

Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.

Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !

N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?

Sans doute qu’à la Foire ils vont vendre sa peau.

— Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois, si par quelque manière

Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.

L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.

Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode

Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?

Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.

Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne.

Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.

Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit :

Je suis Âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;

Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;

Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;

J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.


Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;

Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;

Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :

Les gens en parleront, n’en doutez nullement.


III, 2.
Les Membres et l’Estomac

Je devais par la royauté

Avoir commencé mon ouvrage :

À la voir d’un certain côté,

Messer Gaster en est l’image ;

S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.

« Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.

Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ;

Et pour qui ? Pour lui seul, nous n’en profitons pas ;

Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.

Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre. »

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d’agir, les jambes de marcher

Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur

Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;

Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,

À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.

Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d’elle l’aliment.

Elle fait subsister l’artisan de ses peines ;

Enrichit le marchand, gage le magistrat,

Maintient le laboureur, donne paie au soldat,

Distribue en cent lieues ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l’État.

Ménénius le sut bien dire.

La commune s’allait séparer du Sénat.

Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,

Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s’en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu’ils étaient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les fables

Les ramena dans leur devoir.


III, 3.
Le Loup devenu Berger

Un loup, qui commençait d’avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,

Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage.

Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d’un bâton,

Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu’au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :

« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,

Dormait alors profondément ;

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette :

La plupart des brebis dormaient pareillement.

L’hypocrite les laissa faire ;

Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu’il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire,

Il ne put du pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les brebis, le chien, le garçon.

Le pauvre loup dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir, ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre

Quiconque est loup agisse en loup :

C’est le plus certain de beaucoup.

III, 4.
Les Grenouilles qui demandent un roi

Les grenouilles se lassant

De l’état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :

Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S’alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, les roseaux,

Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage

Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau.

Or c’était un soliveau,

De qui la gravité fit peur à la première

Qui, de le voir s’aventurant,

Osa bien quitter sa tanière. 

Elle approcha, mais en tremblant ;

Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière ;

Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.

Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue :

« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue. »

Le monarque des dieux leur envoie une grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir ;

Et grenouilles de se plaindre.

Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ? votre désir

À ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement

Garder votre gouvernement ;

Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire

Que votre premier roi fut débonnaire et doux

De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire. »


III, 5.
Le Renard et le Bouc

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami bouc des plus haut encornés :

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;

L’autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits.

Là, chacun d’eux se désaltère.

Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,

Le renard dit au bouc : « Que ferons-nous compère ?

Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut et tes cornes aussi ;

Mets les contre le mur : le long de ton échine

Je grimperai premièrement ;

Puis sur tes cornes m’élevant,

À l’aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t’en tirerai.

— Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n’aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l’avoue. »

Le renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l’exhorter à patience.

« Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence,

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n’aurais pas, à la légère,

Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors ;

Tâche de t’en tirer et fais tous tes efforts ;

Car, pour moi, j’ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »

En toute chose il faut considérer la fin.


III, 6.
L’Aigle, la Laie, et la Chatte

L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux,

La laie au pied, la chatte entre les deux,

Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.

La chatte détruisit par sa fourbe l’accord ;

Elle grimpa chez l’aigle et lui dit : « Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie, et creuser une mine ?

C’est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine :

L’arbre tombant, ils seront dévorés ;

Qu’ils s’en tiennent pour assurés.

S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte. »

Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

À l’endroit

Où la laie était en gésine.

« Ma bonne amie et ma voisine,

Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :

L’aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.

Obligez-moi de n’en rien dire ;

Son courroux tomberait sur moi. »

Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,

La chatte en son trou se retire.

L’aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits ; la laie encore moins :

Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins

Ce doit être celui d’éviter la famine.

À demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine,

Pour secourir les siens dedans l’occasion :

L’oiseau royal, en cas de mine ;

La laie en cas d’irruption.

La faim détruisit tout, il ne resta personne

De la gent marcassine et de la gent aiglonne

Qui n’allât de vie à trépas :

Grand renfort pour messieurs les chats.


Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse ?

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu’à meilleur droit tout l’univers abhorre,

C’est la fourbe, à mon avis.


III, 7.
L’Ivrogne et sa Femme

Chacun a son défaut, où toujours il revient :

Honte ni peur n’y remédie.

Sur ce propos ; d’un conte il me souvient :

Je ne dis rien que je n’appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.

Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course

Qu’ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,

Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. À son réveil il treuve

L’attirail de la mort à l’entour de son corps,

Un luminaire, un drap des morts.

« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »

Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,

Masquée et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L’époux alors ne doute en aucune manière

Qu’il ne soit citoyen d’enfer.

« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

— La cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger

À ceux qu’enclôt la tombe noire. »

Le mari repart sans songer :

« Tu ne leur portes point à boire ? »


III, 8.
La Goutte et l’Araignée

Quand l’enfer eut produit la goutte et l’araignée,

« Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D’être pour l’humaine lignée

Également à redouter.

Or, avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étrètes,

Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?

Je me suis proposé d’en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes ;

Accommodez-vous ou tirez.

— Il n’est rien, dit l’aragne, aux cases qui me plaise. »

L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins

De ces gens nommés médecins,

Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.

Elle prend l’autre lot, y plante le piquet,

S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme,

Disant : « Je ne crois pas qu’en ce poste je chôme,

Ni que d’en déloger et faire mon paquet

Jamais Hippocrate me somme. »

L’aragne cependant se campe en un lambris,

Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,

Travaille à demeurer ; voilà sa toile ourdie,

Voilà des moucherons de pris.

Une servante vient balayer tout l’ouvrage.

Autre toile tissue, autre coup de balai.

Le pauvre bestion tous les jours déménage.

Enfin, après un vain essai,

Il va trouver la goutte. Elle était en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse aragne.

Son hôte la menait tantôt fendre du bois,

Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.

« Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.

Changeons, ma sœur l’aragne. » Et l’autre d’écouter :

Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :

Point de coup de balai qui l’oblige à changer.

La goutte d’autre part, va tout droit se loger

Chez un prélat qu’elle condamne

À jamais du lit ne bouger.

Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n’ont point de honte

De faire aller le mal toujours de pis en pis.

L’une et l’autre trouva de la sorte son compte,

Et fit très sagement de changer de logis.


III, 9.
Le Loup et la Cigogne

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup donc étant de frairie,

Se pressa, dit-on, tellement

Qu’il en pensa perdre la vie.

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe ; elle accourt.

Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

« Votre salaire ? dit le loup :

Vous riez, ma bonne commère !

Quoi ! Ce n’est pas encor beaucoup

D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?

Allez, vous êtes une ingrate ;

Ne tombez jamais sous ma patte. »


III, 10.
Le Lion abattu par l’homme

On exposait une peinture

Où l’artisan avait tracé

Un lion d’immense stature

Par un seul homme terrassé.

Les regardants en tiraient gloire.

Un lion, en passant rabattit leur caquet.

« Je vois bien, dit-il, qu’en effet

On vous donne ici la victoire :

Mais l’ouvrier vous a déçus :

Il avait la liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savaient peindre. »


III, 11.
Le Renard et les Raisins

Certain renard gascon, d’autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille

Des raisins mûrs apparemment,

Et couverts d’une peau vermeille.

Le galant en eut fait volontiers un repas ;

Mais comme il n’y pouvait point atteindre :

« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »

Fit-il pas mieux que de se plaindre ?


III, 12.
Le Cygne et le Cuisinier

Dans une ménagerie

De volatiles remplie

Vivaient le Cygne et l’Oison :

Celui-là destiné pour les regards du Maître ;

Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être

Commensal du jardin, l’autre de la maison.

Des fossés du château faisant leurs galeries,

Tantôt on les eût vus côte à côte nager,

Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.

Un jour le cuisinier, ayant trop bu d’un coup,

Prit pour oison le cygne ; et le tenant au cou,

Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.

L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.

Le cuisinier fut fort surpris,

Et vit bien qu’il s’était mépris.

« Quoi ! je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !

Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe

La gorge à qui s’en sert si bien ! »


Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe

Le doux parler ne nuit de rien.


III, 13.
Les Loups et les Brebis

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les loups firent la paix avecque les brebis.

C’était apparemment le bien des deux partis :

Car, si les loups mangeaient mainte bête égarée,

Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d’autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages :

Les loups leurs louveteaux ; et les brebis leurs chiens.

L’échange en étant fait aux formes ordinaires,

Et réglé par des commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent loups parfaits et friands de tuerie,

Ils vous prennent le temps que dans la bergerie

Messieurs les Bergers n’étaient pas,

Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.


Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi ;

J’en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?


III, 14.
Le Lion devenu vieux

Le lion, terreur des forêts,

Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa faiblesse.

Le cheval s’approchant lui donne un coup de pied ;

Le loup, un coup de dent ; le bœuf, un coup de corne.

Le malheureux lion, languissant, triste, et morne,

Peut à peine rugir, par l’âge estropié.

Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes,

Quand voyant l’âne même à son antre accourir :

« Ah ! c’est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;

Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »


III, 15.
Philomèle et Progné

Autrefois Progné l’hirondelle

De sa demeure s’écarta,

Et loin des villes s’emporta

Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.

« Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?

Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :

Je ne me souviens point que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi, que pensez-vous faire ?

Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?

— Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? »

Progné lui repartit : « Eh quoi ? cette musique,

Pour ne chanter qu’aux animaux,

Tout au plus à quelque rustique ?

Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?

Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.

Aussi bien, en voyant les bois,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,

Parmi des demeures pareilles,

Exerça sa fureur sur vos divins appas.

— Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage

Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :

En voyant les hommes, hélas !

Il m’en souvient bien davantage. »


III, 16.
La Femme noyée

Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n’est rien,

C’est une femme qui se noie. »

Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien

Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie ;

Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,

Puisqu’il s’agit en cette fable,

D’une femme qui dans les flots

Avait fini ses jours par un sort déplorable.

Son époux en cherchait le corps,

Pour lui rendre, en cette aventure,

Les honneurs de la sépulture.

Il arriva que sur les bords

Du fleuve auteur de sa disgrâce

Des gens se promenaient ignorant l’accident.

Ce mari donc leur demandant

S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace :

« Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ;

Suivez le fil de la rivière. »

Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ;

Rebroussez plutôt en arrière :

Quelle que soit la pente et l’inclination

Dont l’eau par sa course l’emporte,

L’esprit de contradiction

L’aura fait flotter d’autre sorte. »

Cet homme se raillait assez hors de saison.

Quant à l’humeur contredisante,

Je ne sais s’il avait raison ;

Mais que cette humeur soit ou non,

Le défaut du sexe et sa pente,

Quiconque avec elle naîtra

Sans faute avec elle mourra,

Et jusqu’au bout contredira,

Et, s’il peut, encor par delà.


III, 17.
La Belette entrée dans un grenier

Damoiselle Belette, au corps long et flouet,

Entra dans un grenier par un trou fort étret :

Elle sortait de maladie.

Là, vivant à discrétion,

La galante fit chère lie,

Mangea, rongea : Dieu sait la vie,

Et le lard qui périt en cette occasion !

La voilà, pour conclusion,

Grasse, maflue et rebondie.

Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl,

Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,

Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise.

Après avoir fait quelques tours,

« C’est, dit-elle, l’endroit : me voilà bien surprise ;

J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. »

Un rat, qui la voyait en peine,

Lui dit : « Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.

Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.

Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres.

Mais ne confondons point, par trop approfondir,

Leurs affaires avec les vôtres. »


III, 18.
Le Chat et un vieux Rat

J’ai lu, chez un conteur de fables,

Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des chats,

L’Attila, le fléau des rats,

Rendait ces derniers misérables.

J’ai lu, dis-je, en certain auteur 

Que ce chat exterminateur,

Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :

Il voulait de souris dépeupler tout le monde.

Les planches qu’on suspend sur un léger appui,

La mort aux rats, les souricières,

N’étaient que jeux au prix de lui.

Comme il voit que dans leurs tanières

Les souris étaient prisonnières,

Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,

Le galand fait le mort, et du haut d’un plancher

Se pend la tête en bas. La bête scélérate

À de certains cordons se tenait par la patte.

Le peuple des souris croit que c’est châtiment,

Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,

Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage ;

Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement

Se promettent de rire à son enterrement,

Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

Puis ressortant font quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête :

Le pendu ressuscite ; et sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.

« Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant :

C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses

Ne vous sauveront pas, je vous en avertis : 

Vous viendrez toutes au logis. »

Il prophétisait vrai : notre maître Mitis

Pour la seconde fois les trompe et les affine,

Blanchit sa robe et s’enfarine ;

Et de la sorte déguisé,

Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé :

La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.

Un rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour :

C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;

Même il avait perdu sa queue à la bataille.

« Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,

S’écria-t-il de loin au général des chats :

Je soupçonne dessous encor quelque machine :

Rien ne te sert d’être farine ;

Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas. »

C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :

Il était expérimenté,

Et savait que la méfiance

Est mère de la sûreté.


Livre quatrième

IV, 1.
Le Lion amoureux

À Mademoiselle de Sévigné

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux Grâces de modèle,

Et qui naquîtes toute belle,

À votre indifférence près,

Pourriez-vous être favorable

Aux jeux innocents d’une fable,

Et voir, sans vous épouvanter,

Un lion qu’Amour sut dompter ?

Amour est un étrange maître.

Heureux qui peut ne le connaître

Que par récit, lui ni ses coups !

Quand on en parle devant vous,

Si la vérité vous offense,

La fable au moins se peut souffrir

Celle-ci prend bien l’assurance

De venir à vos pieds s’offrir,

Par zèle et par reconnaissance.

Du temps que les bêtes parlaient,

Les lions, entre autres, voulaient

Être admis dans notre alliance.

Pourquoi non ? Puisque leur engeance

Valait la nôtre en ce temps-là,

Ayant courage, intelligence,

Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla.

Un lion de haut parentage

En passant par un certain pré,

Rencontra bergère à son gré

Il la demande en mariage.

Le père aurait fort souhaité

Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui semblait bien dur ;

La refuser n’était pas sûr ;

Même un refus eût fait possible,

Qu’on eût vu quelque beau matin

Un mariage clandestin ;

Car outre qu’en toute matière

La belle était pour les gens fiers,

Fille se coiffe volontiers

D’amoureux à longue crinière.

Le père donc, ouvertement

N’osant renvoyer notre amant,

Lui dit « Ma fille est délicate ;

Vos griffes la pourront blesser

Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu’à chaque patte

On vous les rogne, et pour les dents,

Qu’on vous les lime en même temps.

Vos baisers en seront moins rudes,

Et pour vous plus délicieux ;

Car ma fille y répondra mieux,

Étant sans ces inquiétudes. »

Le lion consent à cela,

Tant son âme était aveuglée !

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens

Il fit fort peu de résistance.

Amour, amour, quand tu nous tiens,

On peut bien dire : Adieu prudence.

[Par tes conseils ensorcelants

Ce Lion crut son adversaire :

Hélas ! comment pourrais-tu faire

Que les bêtes devinssent gens,

Si tu nuis aux plus sages têtes

Et fais les gens devenir bêtes ?]

IV, 2.
Le Berger et la Mer

Du rapport d’un troupeau dont il vivait sans soins,

Se contenta longtemps un voisin d’Amphitrite :

Si sa fortune était petite,

Elle était sûre tout au moins.

À la fin, les trésors déchargés sur la plage

Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau,

Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau.

Cet argent périt par naufrage.

Son maître fut réduit à garder les brebis,

Non plus berger en chef comme il était jadis,

Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage :

Celui qui s’était vu Coridon ou Tircis

Fut Pierrot et rien davantage.

Au bout de quelque temps, il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine ;

Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,

Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :

« Vous voulez de l’argent, ô Mesdames les Eaux,

Dit-il, adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :

Ma foi ! vous n’aurez pas le nôtre. »

Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité

Pour montrer par expérience,

Qu’un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance ;

Qu’il se faut contenter de sa condition ;

Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition

Nous devons fermer les oreilles.

Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.

La mer promet monts et merveilles :

Fiez-vous y ; les vents et les voleurs viendront.


IV, 3.
La Mouche et la Fourmi

La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.

« Ô Jupiter, dit la première,

Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits

D’une si terrible manière,

Qu’un vil et rampant animal

À la fille de l’air ose se dire égal ?

Je hante les palais, je m’assieds à ta table :

Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi ;

Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.

Mais ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi,

D’un empereur ou d’une belle ?

Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C’est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers ! — Avez-vous dit ?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit

Et quant à goûter la première

De ce qu’on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des rois et sur celle de ânes

Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ;

Et je sais que d’un prompt trépas

Cette importunité bien souvent est punie.

Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.

J’en conviens, il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites ?

Nomme-t-on pas aussi mouche les parasites ?

Cessez donc de tenir un langage si vain :

N’ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées ;

Les mouchards sont pendus, et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.

Alors je jouirai du fruit de mes travaux :

Je n’irai, par monts ni par vaux,

M’exposer au vent, à la pluie ;

Je vivrai sans mélancolie :

Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.

Adieu : je perds le temps ; laissez-moi travailler ;

Ni mon grenier, ni mon armoire,

Ne se remplit à babiller. »


IV, 4.
Le Jardinier et son Seigneur

Un amateur de jardinage,

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue.

Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.

Cette félicité par un lièvre troublée

Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit :

« Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :

Il est sorcier, je crois. — Sorcier ? je l’en défie,

Repartit le seigneur : fut-il diable, Miraut,

En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.

— Et quand ? — Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

« Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?

La fille du logis, qu’on vous voie, approchez.

Quand la marierons-nous, quand aurons-nous des gendres ?

Bon homme, c’est ce coup qu’il faut ; vous m’entendez,

Qu’il faut fouiller à l’escarcelle. »

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,

Auprès de lui la fait asseoir,

Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,

Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect ;

Tant qu’au père la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine :

« De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.

— Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le Seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur. »

Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,

Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés ;

Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,

Boit son vin, caresse sa fille.

L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.

Chacun s’anime et se prépare :

Les trompes et les cors font un tel tintamarre

Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage

Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ;

Adieu chicorée et porreaux ;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le lièvre était gîté dessous un maître chou,

On le quête, on le lance : il s’enfuit par un trou,

Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie

Que l’on fit à la pauvre haie

Par ordre du seigneur ; car il eût été mal

Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.

Le bon homme disait : « Ce sont là jeux de prince. »

Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens

Firent plus de dégâts en une heure de temps

Que n’en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.


Petits princes, videz vos débats entre vous ;

De recourir aux rois vous seriez de grands fous.

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres.


IV, 5.
L’Âne et le petit Chien

Ne forçons point notre talent,

Nous ne ferions rien avec grâce :

Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,

Ne saurait passer pour galant.

Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,

Ont le don d’agréer infus avec la vie.

C’est un point qu’il leur faut laisser,

Et ne pas ressembler à l’âne de la fable,

Qui, pour se rendre plus aimable

Et plus cher à son maître, alla le caresser.

« Comment ? disait-il en son âme,

Ce chien, parce qu’il est mignon,

Vivra de pair à compagnon

Avec Monsieur, avec madame ;

Et j’aurai des coups de bâton ?

Que fait-il ? Il donne la patte ;

Puis aussitôt il est baisé :

S’il en faut faire autant afin que l’on me flatte,

Cela n’est pas bien malaisé. »

Dans cette admirable pensée,

Voyant son maître en joie, il s’en vient lourdement,

Lève une corne toute usée,

La lui porte au menton fort amoureusement,

Non sans accompagner, pour plus grand ornement,

De son chant gracieux cette action hardie.

« Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !

Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton ! »

Martin-bâton accourt : l’âne change de ton.

Ainsi finit la comédie.


IV, 6.
Le Combat des Rats et des Belettes

La nation des belettes,

Non plus que celle des chats,

Ne veut aucun bien aux rats ;

Et sans les portes étrètes

De leurs habitations,

L’animal à longue échine

En ferait, je m’imagine,

De grandes destructions.

Or une certaine année

Qu’il en était à foison,

Leur roi, nommé Ratapon,

Mit en campagne une armée.

Les belettes, de leur part,

Déployèrent l’étendard.

Si l’on croit la renommée,

La victoire balança :

Plus d’un guéret s’engraissa

Du sang de plus d’une bande.

Mais la perte la plus grande

Tomba presque en tous endroits

Sur le peuple souriquois.

Sa déroute fut entière,

Quoi que pût faire Artapax,

Psicarpax, Méridarpax,

Qui, tout couverts de poussière,

Soutinrent assez longtemps

Les efforts des combattants.

Leur résistance fut vaine ;

Il fallut céder au sort :

Chacun s’enfuit au plus fort,

Tant soldat que capitaine.

Les princes périrent tous.

La racaille, dans des trous

Trouvant sa retraite prête,

Se sauva sans grand travail ;

Mais les seigneurs sur leur tête

Ayant chacun un plumail,

Des cornes ou des aigrettes,

Soit comme marques d’honneur,

Soit afin que les belettes

En conçussent plus de peur,

Cela causa leur malheur.

Trou, ni fente, ni crevasse

Ne fut large assez pour eux ;

Au lieu que la populace

Entrait dans les moindres creux.

La principale jonchée

Fut donc des principaux rats.


Une tête empanachée

N’est pas petit embarras.

Le trop superbe équipage

Peut souvent en un passage

Causer du retardement.

Les petits, en toute affaire,

Esquivent fort aisément :

Les grands ne le peuvent faire.


IV, 7.
Le Singe et le Dauphin

C’était chez les grecs un usage

Que sur la mer tous voyageurs

Menaient avec eux en voyage

Singes et chiens de bateleurs.

Un navire en cet équipage

Non loin d’Athènes fit naufrage.

Sans les dauphins tout eût péri.

Cet animal est fort ami

De notre espèce en cette Histoire

Pline le dit ; il le faut croire.

Il sauva donc tout ce qu’il put.

Même un singe en cette occurrence,

Profitant de la ressemblance,

Lui pensa devoir son salut

Un dauphin le prit pour un homme,

Et sur son dos le fit asseoir

Si gravement qu’on eût cru voir

Ce chanteur que tant on renomme.

Le dauphin l’allait mettre à bord,

Quand, par hasard, il lui demande

« Êtes-vous d’Athènes la grande ?

— Oui, dit l’autre, on m’y connaît fort

S’il vous y survient quelque affaire,

Employez-moi ; car mes parents

Y tiennent tous les premiers rangs

Un mien cousin est juge maire. »

Le dauphin dit « Bien grand merci ;

Et le Pirée a part aussi

À l’honneur de votre présence ?

Vous le voyez souvent, je pense ?

— Tous les jours il est mon ami

C’est une vieille connaissance. »

Notre magot prit, pour ce coup,

Le nom d’un port pour un nom d’homme.


De telles gens il est beaucoup

Qui prendraient Vaugirard pour Rome,

Et qui, caquetant au plus dru,

Parlent de tout et n’ont rien vu.

Le dauphin rit, tourne la tête,

Et le magot considéré,

Il s’aperçoit qu’il n’a tiré

Du fond des eaux rien qu’une bête.

Il l’y replonge, et va trouver

Quelque homme afin de le sauver.


IV, 8.
L’Homme et l’Idole de bois

Certain païen chez lui gardait un dieu de bois,

De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayant des oreilles.

Le païen cependant s’en promettait merveilles.

Il lui coûtait autant que trois :

Ce n’étaient que vœux et qu’offrandes,

Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.

Jamais idole, quel qu’il fût,

N’avait eu cuisine si grasse,

Sans que pour tout ce culte à son hôte il échût

Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.

Bien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit

S’amassait d’une ou d’autre sorte,

L’homme en avait sa part ; et sa bourse en souffroit :

La pitance du dieu n’en était pas moins forte.

À la fin, se fâchant de n’en obtenir rien,

Il vous prend un levier, met en pièces l’idole,

Le trouve rempli d’or. « Quand je t’ai fait du bien,

M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?

Va, sors de mon logis, cherche d’autres autels.

Tu ressembles aux naturels

Malheureux, grossiers et stupides ;

On n’en peut rien tirer qu’avecque le bâton.

Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :

J’ai bien fait de changer de ton. »


IV, 9.
Le Geai paré des plumes du Paon

Un paon muait : un geai prit son plumage ;

Puis après se l’accommoda ;

Puis parmi d’autres paons tout fier se panada,

Croyant être un beau personnage.

Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,

Berné, sifflé, moqué, joué,

Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte ;

Même vers ses pareils s’étant réfugié,

Il fut par eux mis à la porte.


Il est assez de geais à deux pieds comme lui,

Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,

Et que l’on nomme plagiaires.

Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui :

Ce ne sont pas là mes affaires.


IV, 10.
Le Chameau et les Bâtons flottants

Le premier qui vit un chameau

S’enfuit à cet objet nouveau ;

Le second approcha ; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire.

L’accoutumance ainsi nous rend tout familier :

Ce qui nous paraissait terrible et singulier

S’apprivoise avec notre vue

Quand ce vient à la continue.

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,

On avait mis des gens au guet,

Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s’empêcher de dire

Que c’était un puissant navire.

Quelques moments après, l’objet devint brûlot,

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l’onde.


J’en sais beaucoup de par le monde

À qui ceci conviendrait bien :

De loin, c’est quelque chose ; et de près, ce n’est rien.


IV, 11.
La Grenouille et le Rat

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui

Qui souvent s’engeigne soi-même.

J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui :

Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.

Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris,

Un rat plein d’embonpoint, gras et des mieux nourris,

Et qui ne connaissait l’Avent ni le Carême,

Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.

Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :

« Venez me voir chez moi ; je vous ferai festin. »

Messire Rat promit soudain :

Il n’était pas besoin de plus longue harangue.

Elle allégua pourtant les délices du bain,

La curiosité, le plaisir du voyage,

Cent raretés à voir le long du marécage :

Un jour il conterait à ses petits-enfants

Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique.

Un point, sans plus, tenait le galant empêché :

Il nageait quelque peu, mais il fallait de l’aide.

La grenouille à cela trouve un très bon remède :

Le rat fut à son pied par la patte attaché ;

Un brin de jonc en fit l’affaire.

Dans le marais entrés, notre bonne commère

S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau,

Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;

Prétend qu’elle en fera gorge chaude et curée ;

(C’était, à son avis, un excellent morceau.)

Déjà, dans son esprit la galande le croque.

Il atteste les dieux ; la perfide s’en moque :

Il résiste, elle tire. En ce combat nouveau,

Un milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde,

Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde.

Il fond dessus, l’enlève, et par même moyen

La grenouille et le lien.

Tout en fut : tant et si bien,

Que de cette double proie

L’oiseau se donne au cœur joie,

Ayant de cette façon

À souper chair et poisson.


La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur ;

Et souvent la perfidie

Retourne sur son auteur.


IV, 12.
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre

Une fable avait cours parmi l’antiquité,

Et la raison ne m’en est pas connue.

Que le lecteur en tire une moralité :

Voici la fable toute nue.


La Renommée ayant dit en cent lieux

Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,

Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,

Commandait que, sans plus attendre,

Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,

Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,

Les républiques des oiseaux ;

La déesse aux cent bouches, dis-je,

Ayant mis partout la terreur

En publiant l’édit du nouvel empereur,

Les animaux, et toute espèce lige

De son seul appétit, crurent que cette fois

Il fallait subir d’autres lois.

On s’assemble au désert : tous quittent leur tanière.

Après divers avis, on résout, on conclut

D’envoyer hommage et tribut.

Pour l’hommage et pour la manière,

Le singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit

Ce que l’on voulait qui fût dit.

Le seul tribut les tint en peine :

Car que donner ? il fallait de l’argent.

On en prit d’un prince obligeant,

Qui possédant dans son domaine

Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut.

Comme il fut question de porter ce tribut,

Le mulet et l’âne s’offrirent,

Assistés du cheval ainsi que du chameau.

Tous quatre en chemin ils se mirent,

Avec le singe, ambassadeur nouveau.

La caravane enfin rencontre en un passage

Monseigneur le Lion : cela ne leur plut point.

« Nous nous rencontrons tout à point,

Dit-il ; et nous voici compagnons de voyage.

J’allais offrir mon fait à part ;

Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.

Obligez-moi de me faire la grâce

Que d’en porter chacun un quart :

Ce ne vous sera pas une charge trop grande,

Et j’en serai plus libre et bien plus en état,

En cas que les voleurs attaquent notre bande,

Et que l’on en vienne au combat. »

Éconduire un lion rarement se pratique.

Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,

Et malgré le héros de Jupiter issu,

Faisant chère et vivant sur la bourse publique.

Ils arrivèrent dans un pré

Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,

Où maint mouton cherchait sa vie :

Séjour du frais, véritable patrie

Des zéphirs. Le lion n’y fut pas, qu’à ces gens

Il se plaignit d’être malade.

« Continuez votre ambassade,

Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,

Et veux ici chercher quelque herbe salutaire.

Pour vous, ne perdez point de temps :

Rendez-moi mon argent ; j’en puis avoir affaire. »

On déballe ; et d’abord le lion s’écria

D’un ton qui témoignait sa joie :

« Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie

Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà

Aussi grandes que leurs mères.

Le croît m’en appartient. » Il prit tout là-dessus ;

Ou bien s’il ne prit tout, il n’en demeura guères.

Le singe et les sommiers confus,

Sans oser répliquer, en chemin se remirent.

Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,

Et n’en eurent point de raison.


Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;

Et le proverbe dit : « Corsaires à corsaires,

L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires. »


IV, 13.
Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.

Lorsque le genre humain de gland se contentait,

Âne, cheval, et mule, aux forêts habitait :

Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,

Tant de selles et tant de bâts,

Tant de harnois pour les combats,

Tant de chaises, tant de carrosses,

Comme aussi ne voyait-on pas

Tant de festins et tant de noces.

Or un cheval eut alors différend

Avec un cerf plein de vitesse,

Et ne pouvant l’attraper en courant,

Il eut recours à l’homme, implora son adresse.

L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,

Ne lui donna point de repos

Que le cerf ne fut pris, et n’y laissât la vie ;

Et cela fait, le cheval remercie

L’homme son bienfaiteur, disant : « Je suis à vous,

Adieu : je m’en retourne en mon séjour sauvage.

— Non pas cela, dit l’homme ; il fait meilleur chez nous,

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc, vous serez bien traité,

Et jusqu’au ventre en la litière. »


Hélas ! que sert la bonne chère

Quand on n’a pas la liberté ?

Le cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;

Mais il n’était plus temps ; déjà son écurie

Était prête et toute bâtie.

Il y mourut en traînant son lien :

Sage, s’il eût remis une légère offense.


Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,

C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien

Sans qui les autres ne sont rien.


IV, 14.
Le Renard et le Buste

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;

Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L’âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit :

Le renard, au contraire, à fond les examine,

Les tourne de tout sens ; et, quand il s’aperçoit

Que leur fait n’est que bonne mine,

Il leur applique un mot qu’un buste de héros

Lui fit dire fort à propos.

C’était un buste creux, et plus grand que nature.

Le renard, en louant l’effort de la sculpture :

« Belle tête, dit-il, mais de cervelle point. »


Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point !


IV, 15.
Le Loup, la Chèvre, et le Chevreau

IV, 16.
Le Loup, la Mère, et l’Enfant

La bique allant remplir sa traînante mamelle,

Et paître l’herbe nouvelle,

Ferma sa porte au loquet,

Non sans dire à son biquet :

« Gardez-vous, sur votre vie,

D’ouvrir que l’on ne vous die

Pour enseigne et mot du guet :

Foin du loup et de sa race ! »

Comme elle disait ces mots,

Le loup de fortune passe ;

Il les recueille à propos,

Et les garde en sa mémoire.

La bique, comme on peut croire,

N’avait pas vu le glouton.

Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,

Et d’une voix papelarde

Il demande qu’on ouvre en disant : « Foin du loup ! »

Et croyant entrer tout d’un coup.

Le biquet soupçonneux par la fente regarde :

« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point »,

S’écria-t-il d’abord (patte blanche est un point

Chez les loups, comme on sait, rarement en usage).

Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage,

Comme il était venu s’en retourna chez soi.

Où serait le biquet s’il eût ajouté foi

Au mot du guet que de fortune 

Notre loup avait entendu ?

Deux sûretés valent mieux qu’une ;

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.


Ce loup me remet en mémoire

Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris :

Il y périt. Voici l’histoire.

Un villageois avait à l’écart son logis.

Messer Loup attendait chape-chute à la porte ;

Il avait vu sortir gibier de toute sorte,

Veaux de lait, agneaux et brebis

Régiments de dindons, enfin bonne provende.

Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.

Il entend un enfant crier :

La mère aussitôt le gourmande,

Le menace, s’il ne se tait,

De le donner au loup. L’animal se tient prêt,

Remerciant les dieux d’une telle aventure,

Quand la mère, apaisant sa chère géniture,

Lui dit : « Ne criez point, s’il vient, nous le tuerons.

— Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons :

Dire d’un, puis d’un autre ! Est-ce ainsi que l’on traite

Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?

Que quelque jour ce beau marmot

Vienne au bois cueillir la noisette ! »

Comme il disait ces mots, on sort de la maison.

Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourche-fières

L’ajustent de toutes manières.

« Que veniez-vous chercher en ce lieu ? » lui dit-on.

Aussitôt il conta l’affaire.

« Merci de moi ! lui dit la mère ;

Tu mangeras mon fils ! l’ai-je fait à dessein

Qu’il assouvisse un jour ta faim ? »

On assomma la pauvre bête.

Un manant lui coupa le pied droit et la tête :

Le seigneur du village à sa porte les mit ;

Et ce dicton picard à l’entour fut écrit :

Biaux chires leups, n’écoutez mie

Mère tenchent chen fieux qui crie.


IV, 17.
Parole de Socrate

Socrate un jour faisant bâtir,

Chacun censurait son ouvrage :

L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,

Indignes d’un tel personnage ;

L’autre blâmait la face, et tous étaient d’avis

Que les appartements en étaient trop petits.

Quelle maison pour lui ! L’on y tournait à peine :

« Plût au ciel que de vrais amis,

Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine ! »


Le bon Socrate avait raison

De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.

Chacun se dit ami ; mais fol qui s’y repose :

Rien n’est plus commun que ce nom,

Rien n’est plus rare que la chose.


IV, 18.
Le Vieillard et ses Enfants

Toute puissance est faible, à moins que d’être unie :

Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie.

Si j’ajoute du mien à son invention,

C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;

Je suis trop au-dessous de cette ambition.

Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;

Pour moi, de tels pensers me seraient malséants

Mais venons à la fable, ou plutôt à l’histoire

De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.


Un vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :

« Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parlait),

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;

Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »

L’aîné les ayant pris et fait tous ses efforts,

Les rendit, en disant : « Je le donne aux plus forts. »

Un second lui succède et se met en posture,

Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.

Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista :

De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.

« Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre

Ce que ma force peut en semblable rencontre. »

On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort :

Il sépare les dards, et les rompt sans effort.

« Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde :

Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde. »

Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.

Enfin, se sentant prêt de terminer ses jours :

« Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères ;

Adieu : promettez-moi de vivre comme frères ;

Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. »

Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.

Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.

Un créancier saisit, un voisin fait procès :

D’abord notre trio s’en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.

Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare :

L’ambition, l’envie, avec les consultants,

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane :

Le juge sur cent points tour à tour les condamne.

Créanciers et voisins reviennent aussitôt,

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.

Les frères désunis sont tous d’avis contraire :

L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.

Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard

Profiter de ces dards unis et pris à part.


IV, 19.
L’Oracle et l’Impie

Vouloir tromper le ciel, c’est folie à la Terre.

Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre

Rien qui ne soit d’abord éclairé par les dieux :

Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux,

Même les actions que dans l’ombre il croit faire.

Un païen qui sentait quelque peu le fagot,

Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,

Par bénéfice d’inventaire,

Alla consulter Apollon.

Dès qu’il fut en son sanctuaire :

« Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? »

Il tenait un moineau, dit-on,

Prêt d’étouffer la pauvre bête,

Ou de la lâcher aussitôt,

Pour mettre Apollon en défaut.

Apollon reconnut ce qu’il avait en tête :

« Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau

Et ne me tends plus de panneau ;

Tu te trouverais mal d’un pareil stratagème.

Je vois de loin, j’atteins de même. »


IV, 20.
L’Avare qui a perdu son trésor

L’usage seulement fait la possession.

Je demande à ces gens de qui la passion

Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,

Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.

Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,

Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.

L’homme au trésor caché qu’Ésope nous propose,

Servira d’exemple à la chose.

Ce malheureux attendait,

Pour jouir de son bien, une seconde vie ;

Ne possédait pas l’or, mais l’or le possédait.

Il avait dans la terre une somme enfouie,

Son cœur avec, n’ayant autre déduit

Que d’y ruminer jour et nuit,

Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.

Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât,

On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât

À l’endroit où gisait cette somme enterrée.

Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit,

Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.

Notre avare, un beau jour, ne trouva que le nid.

Voilà mon homme aux pleurs : il gémit, il soupire,

Il se tourmente, il se déchire.

Un passant lui demande à quel sujet ses cris.

« C’est mon trésor que l’on m’a pris.

— Votre trésor ? où pris ? — Tout joignant cette pierre.

— Eh ! sommes-nous en temps de guerre

Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait

De le laisser chez vous en votre cabinet,

Que de le changer de demeure ?

Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.

— À toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?

L’argent vient-il comme il s’en va ?

Je n’y touchais jamais. — Dites-moi donc, de grâce

Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant,

Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent,

Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant. »


IV, 21.
L’Œil du Maître

Un cerf, s’étant sauvé dans une étable à bœufs,

Fut d’abord averti par eux :

Qu’il cherchât un meilleur asile.

« Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :

Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;

Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n’en aurez point regret. »

Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret.

Il se cache en un coin, respire et prend courage.

Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage

Comme l’on faisait tous les jours :

L’on va, l’on vient, les valets font cent tours,

L’intendant même ; et pas un, d’aventure,

N’aperçut ni corps, ni ramures,

Ni cerf enfin. L’habitant des forêts

Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable

Que chacun retournant au travail de Cérès,

Il trouve pour sortir un moment favorable.

L’un des bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;

Mais quoi ? l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.

Je crains fort pour toi sa venue ;

Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. »

Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.

« Qu’est ceci ? dit-il à son monde.

Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers ;

Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;

Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.

Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?

Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? »

En regardant à tout, il voit une autre tête

Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.

Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;

Chacun donne un coup à la bête.

Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.

On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,

Dont maint voisin s’éjouit d’être.


Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :

Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.

Quant à moi, j’y mettrais encor l’œil de l’amant.


IV, 22.
L’Alouette et ses Petits avec le Maître d’un champ

Ne t’attends qu’à toi seul : c’est un commun proverbe.

Voici comme Ésope le mit

En crédit.


Les alouettes font leur nid

Dans les blés, quand ils sont en herbe,

C’est-à-dire environ le temps

Que tout aime et que tout pullule dans le monde ;

Monstres marins au fond de l’onde,

Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières

Avait laissé passer la moitié d’un printemps

Sans goûter le plaisir des amours printanières.

À toute force enfin elle se résolut

D’imiter la nature, et d’être mère encore.

Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore,

À la hâte : le tout alla du mieux qu’il put.

Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre l’essor,

De mille soins divers l’alouette agitée

S’en va chercher pâture, avertit ses enfants

D’être toujours au guet et faire sentinelle.

« Si le possesseur de ces champs

Vient avecque son fils, (comme il viendra), dit-elle,

Écoutez bien : selon ce qu’il dira

Chacun de nous décampera. »

Sitôt que l’alouette eût quitté sa famille

Le possesseur du champ vient avecque son fils.

« Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis

Les prier que chacun, apportant sa faucille,

Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »

Notre alouette de retour

Trouve en alarme sa couvée.

L’un commence : « Il a dit que, l’aurore levée,

L’on fît venir demain ses amis pour l’aider….

— S’il n’a dit que cela, repartit l’alouette,

Rien ne nous presse encor de changer de retraite ;

Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter.

Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. »

Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère.

L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout.

L’alouette à l’essor, le maître s’en vient faire

Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire.

« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout.

Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose

Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.

Mon fils, allez chez nos parents

Les prier de la même chose. »

L’épouvante est au nid plus forte que jamais.

« Il a dit ses parents, mère, c’est à cette heure…

— Non, mes enfants ; dormez en paix :

Ne bougeons de notre demeure. »

L’alouette eut raison, car personne ne vint.

Pour la troisième fois, le maître se souvint

De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême,

Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous.

Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même.

Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous

Ce qu’il faut faire ? Il faut qu’avec notre famille

Nous prenions dès demain chacun une faucille :

C’est là notre plus court ; et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons. »

Dès lors que ce dessein fut su de l’alouette :

« C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants. »

Et les petits, en même temps,

Voletants, se culebutants,

Délogèrent tous sans trompette.


Livre cinquième

V, 1.
Le Bûcheron et Mercure

À M. L. C. D. B.

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage :

J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.

Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux,

Et des vains ornements l’effort ambitieux ;

Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.

Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.

Non qu’il faille bannir certains traits délicats :

Vous les aimez, ces traits ; et je ne les hais pas.

Quant au principal but qu’Ésope se propose,

J’y tombe au moins mal que je puis.

Enfin, si dans ces vers je ne plais et n’instruis,

Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.

Comme la force est un point

Dont je ne me pique point,

Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,

Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.

C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit.

Tantôt je peins en un récit

La sotte vanité jointe avecque l’envie,

Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie ;

Tel est ce chétif animal

Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.

J’oppose quelquefois, par une double image,

Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,

Les agneaux aux loups ravissants ;

La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage

Une ample comédie à cent actes divers,

Et dont la scène est l’univers.

Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,

Jupiter comme un autre. Introduisons celui

Qui porte de sa part aux belles la parole :

Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.


Un bûcheron perdit son gagne-pain,

C’est sa cognée ; et la cherchant en vain,

Ce fut pitié là dessus de l’entendre.

Il n’avait pas des outils à revendre.

Sur celui-ci roulait tout son avoir.

Ne sachant donc où mettre son espoir,

Sa face était de pleurs toute baignée :

« Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !

S’écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;

Je tiendrai l’être encore un coup de toi. »

Sa plainte fut de l’Olympe entendue.

Mercure vient. « Elle n’est pas perdue,

Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien ?

Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. »

Lors une d’or à l’homme étant montrée,

Il répondit : « Je n’y demande rien. »

Une d’argent succède à la première,

Il la refuse. Enfin une de bois :

« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;

Je suis content si j’ai cette dernière.

— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :

Ta bonne foi sera récompensée.

— En ce cas-là je les prendrai », dit-il.

L’histoire en est aussitôt dispersée ;

Et boquillons de perdre leur outil,

Et de crier pour se le faire rendre.

Le roi des dieux ne sait auquel entendre.

Son fils Mercure aux criards vient encor ;

À chacun d’eux il en montre une d’or.

Chacun eût cru passer pour une bête

De ne pas dire aussitôt : » La voilà ! »

Mercure, au lieu de donner celle-là,

Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien,

C’est le plus sûr : cependant on s’occupe

À dire faux pour attraper du bien.

Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.


V, 2.
Le Pot de terre et le Pot de fer

Le pot de fer proposa

Au pot de terre un voyage.

Celui-ci s’en excusa,

Disant qu’il ferait que sage

De garder le coin du feu,

Car il lui fallait si peu,

Si peu, que la moindre chose

De son débris serait cause :

Il n’en reviendrait morceau.

« Pour vous, dit-il, dont la peau

Est plus dure que la mienne,

Je ne vois rien qui vous tienne.

— Nous vous mettrons à couvert,

Repartit le pot de fer :

Si quelque matière dure

Vous menace d’aventure,

Entre deux je passerai,

Et du coup vous sauverai. »

Cette offre le persuade.

Pot de fer son camarade

Se met droit à ses côtés.

Mes gens s’en vont à trois pieds,

Clopin-clopant comme ils peuvent,

L’un contre l’autre jetés

Au moindre hoquet qu’ils treuvent.

Le pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas

Que par son compagnon il fut mis en éclats,

Sans qu’il eût lieu de se plaindre.


Ne nous associons qu’avecque nos égaux,

Ou bien il nous faudra craindre

Le destin d’un de ces pots.


V, 3.
Le petit Poisson et le Pêcheur

Petit poisson deviendra grand

Pourvu que Dieu lui prête vie ;

Mais le lâcher en attendant,

Je tiens pour moi que c’est folie :

Car de le rattraper il n’est pas trop certain


Un carpeau, qui n’était encore que fretin,

Fut pris par un pêcheur au bord d’une rivière.

« Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ;

Voilà commencement de chère et de festin :

Mettons-le en notre gibecière. »

Le pauvre carpillon lui dit en sa manière :

« Que ferez-vous de moi ? Je ne saurais fournir

Au plus qu’une demi-bouchée.

Laissez-moi carpe devenir :

Je serai par vous repêchée ;

Quelque gros partisan m’achètera bien cher :

Au lieu qu’il vous en faut chercher

Peut-être encor cent de ma taille

Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.

— Rien qui vaille ? Eh bien ! soit, repartit le pêcheur :

Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,

Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire,

Dès ce soir on vous fera frire. »


Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l’auras ;

L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.


V, 4.
Les Oreilles du Lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups

Le lion, qui plein de courroux,

Pour ne plus tomber en la peine,

Bannit des lieux de son domaine

Toute bête portant des cornes à son front.

Chèvres, béliers, taureaux aussitôt délogèrent ;

Daims et cerfs de climat changèrent :

Chacun à s’en aller fut prompt.

Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,)

Craignit que quelque inquisiteur

N’allât interpréter à cornes leur longueur,

Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.

« Adieu, voisin grillon, dit-il ; je pars d’ici :

Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;

Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,

Je craindrais même encor. » Le grillon repartit :

« Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;

Ce sont oreilles que Dieu fit.

— On les fera passer pour cornes,

Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.

J’aurai beau protester ; mon dire et mes raisons

Iront aux Petites-Maisons. »


V, 5.
Le Renard ayant la queue coupée

Un vieux renard, mais des plus fins,

Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,

Sentant son renard d’une lieue,

Fut enfin au piège attrapé.

Par grand hasard en étant échappé,

Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;

S’étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,

Pour avoir des pareils (comme il était habile ),

Un jour que les renards tenaient conseil entre eux :

« Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,

Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?

Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :

Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.

— Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe ;

Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. »

À ces mots il se fit une telle huée,

Que le pauvre écourté ne put être entendu.

Prétendre ôter la queue eût été temps perdu ;

La mode en fut continuée.


V, 6.
La Vieille et les deux Servantes

Il était une vieille ayant deux chambrières.

Elles filaient si bien que les sœurs filandières

Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.

La vieille n’avait point de plus pressant souci

Que de distribuer aux servantes leur tâche.

Dès que Téthys chassait Phébus aux crins dorés,

Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;

Deçà, delà, vous en aurez :

Point de cesse, point de relâche.

Dès que l’aurore, dis-je, en son char remontait,

Un misérable coq à point nommé chantait ;

Aussitôt notre vieille, encor plus misérable,

S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,

Allumait une lampe, et courait droit au lit

Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres servantes.

L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;

Et toutes deux, très malcontentes,

Disaient entre leurs dents : « Maudit coq, tu mourras. »

Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée ;

Le réveille-matin eut la gorge coupée.

Ce meurtre n’amenda nullement leur marché.

Notre couple, au contraire, à peine était couché,

Que la vieille, craignant de laisser passer l’heure,

Courait comme un lutin par toute sa demeure.

C’est ainsi que, le plus souvent,

Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,

On s’enfonce encor plus avant :

Témoin ce couple et son salaire.

La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là

De Charybde en Scylla.


V, 7.
Le Satyre et le Passant

Au fond d’un antre sauvage

Un satyre et ses enfants

Allaient manger leur potage,

Et prendre l’écuelle aux dents


On les eût vus sur la mousse,

Lui, sa femme, et maint petit ;

Ils n’avaient tapis ni housse,

Mais tous fort bon appétit.


Pour se sauver de la pluie,

Entre un passant morfondu.

Au brouet on le convie :

Il n’était pas attendu.


Son hôte n’eut pas la peine

De le semondre deux fois.

D’abord avec son haleine

Il se réchauffe les doigts.


Puis sur le mets qu’on lui donne,

Délicat, il souffle aussi.

Le satyre s’en étonne :

« Notre hôte, à quoi bon ceci ?


— L’un refroidit mon potage ;

L’autre réchauffe ma main.

— Vous pouvez, dit le sauvage,

Reprendre votre chemin.


Ne plaise aux dieux que je couche

Avec vous sous même toit !

Arrière ceux dont la bouche

Souffle le chaud et le froid ! »


V, 8.
Le Cheval et le Loup

Un certain loup, dans la saison

Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,

Et que les animaux quittent tous la maison,

Pour s’en aller chercher leur vie,

Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,

Aperçut un cheval qu’on avait mis au vert.

Je laisse à penser quelle joie.

« Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc !

Eh ! que n’es-tu mouton ! car tu me serais hoc,

Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.

Rusons donc. » Ainsi dit, il vient à pas comptés ;

Se dit écolier d’Hippocrate ;

Qu’il connaît les vertus et les propriétés

De tous les simples de ces prés ;

Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte,

Toutes sortes de maux. Si Dom Coursier voulait

Ne point celer sa maladie,

Lui loup gratis le guérirait ;

Car le voir en cette prairie

Paître ainsi, sans être lié,

Témoignait quelque mal, selon la Médecine.

« J’ai, dit la bête chevaline,

Une apostume sous le pied.

— Mon fils, dit le docteur, il n’est point de partie

Susceptible de tant de maux.

J’ai l’honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,

Et fais aussi la chirurgie. »

Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,

Afin de happer son malade.

L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade,

Qui vous lui met en marmelade

Les mandibules et les dents.

« C’est bien fait, dit le loup en soi-même fort triste ;

Chacun à son métier doit toujours s’attacher.

Tu veux faire ici l’arboriste,

Et ne fus jamais que boucher. »


V, 9.
Le Laboureur et ses Enfants

Travaillez, prenez de la peine :

C’est le fonds qui manque le moins.


Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents :

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage

Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :

Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse. »

Le père mort, les fils vous retournent le champ,

Deçà, delà, partout : si bien qu’au bout de l’an

Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer, avant sa mort,

Que le travail est un trésor.


V, 10.
La Montagne qui accouche

Une montagne en mal d’enfant

Jetait une clameur si haute

Que chacun, au bruit accourant,

Crut qu’elle accoucherait sans faute

D’une cité plus grosse que Paris.

Elle accoucha d’une souris.


Quand je songe à cette fable,

Dont le récit est menteur

Et le sens est véritable,

Je me figure un auteur

Qui dit : « Je chanterai la guerre

Que firent les Titans au maître du tonnerre. »

C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?

Du vent.


V, 11.
La Fortune et le jeune Enfant

Sur le bord d’un puits très profond

Dormait, étendu de son long,

Un enfant alors dans ses classes.

Tout est aux écoliers couchette et matelas.

Un honnête homme, en pareil cas,

Aurait fait un saut de vingt brasses.

Près de là, tout heureusement,

La Fortune passa, l’éveilla doucement,

Lui disant : « Mon mignon, je vous sauve la vie ;

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi ;

Cependant c’était votre faute.

Je vous demande, en bonne foi,

Si cette imprudence si haute

Provient de mon caprice. » Elle part à ces mots.


Pour moi, j’approuve son propos.

Il n’arrive rien dans le monde

Qu’il ne faille qu’elle en réponde :

Nous la faisons de tous écots ;

Elle est prise à garant de toutes aventures.

Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures,

On pense en être quitte en accusant son sort :

Bref, la Fortune a toujours tort


V, 12.
Les Médecins

Le médecin Tant-pis allait voir un malade

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.

Ce dernier espérait, quoique son camarade

Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à Nature,

Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L’un disait : « Il est mort ; je l’avais bien prévu.

— S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie. »


V, 13.
La Poule aux œufs d’or

L’avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,

Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,

Pondait tous les jours un œuf d’or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor :

Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable

À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,

S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches !

Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus,

Qui du soir au matin sont pauvres devenus,

Pour vouloir trop tôt être riches !


V, 14.
L’Âne portant des reliques

Un baudet chargé de reliques

S’imagina qu’on l’adorait :

Dans ce penser il se carrait,

Recevant comme siens l’encens et les cantiques.

Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :

« Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit

Une vanité si folle.

Ce n’est pas vous, c’est l’idole,

À qui cet honneur se rend,

Et que la gloire en est due. »


D’un magistrat ignorant

C’est la robe qu’on salue.


V, 15.
Le Cerf et la Vigne

Un cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,

Et telle qu’on en voit en de certains climats,

S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,

Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute ;

Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger,

Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !

On l’entend, on retourne, on le fait déloger :

Il vient mourir en ce lieu même.

« J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :

Profitez-en, ingrats. » Il tombe en ce moment.

La meute en fait curée : il lui fut inutile

De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.


Vraie image de ceux qui profanent l’asile

Qui les a conservés.


V, 16.
Le Serpent et la Lime

On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger

(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),

Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,

N’y rencontra pour tout potage

Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger.

Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :

« Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ?

Tu te prends à plus dur que toi.

Petit serpent à tête folle,

Plutôt que d’emporter de moi

Seulement le quart d’une obole,

Tu te romprais toutes les dents.

Je ne crains que celles du temps. »


Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui, n’étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.

Vous vous tourmentez vainement.

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ?

Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.


V, 17.
Le Lièvre et la Perdrix

Il ne se faut jamais moquer des misérables,

Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?

Le sage Ésope dans ses fables

Nous en donne un exemple ou deux.

Celui qu’en ces vers je propose,

Et les siens, ce sont même chose.


Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ,

Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,

Quand une meute s’approchant

Oblige le premier à chercher un asile :

Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,

Sans même en excepter Brifaut.

Enfin il se trahit lui-même

Par les esprits sortants de son corps échauffé.

Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,

Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême

Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,

Dit que le lièvre est reparti.

Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.

La perdrix le raille et lui dit :

« Tu te vantais d’être si vite !

Qu’as-tu fait de tes pieds ? » Au moment qu’elle rit,

Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes

La sauront garantir à toute extrémité ;

Mais la pauvrette avait compté

Sans l’autour aux serres cruelles.


V, 18.
L’Aigle et le Hibou

L’aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent,

Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.

L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,

Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.

« Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.

— Non, dit l’aigle. — Tant pis, reprit le triste oiseau :

Je crains en ce cas pour leur peau :

C’est hasard si je les conserve.

Comme vous êtes roi, vous ne considérez

Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,

Tout en même catégorie.

Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.

— Peignez-les-moi, dit l’aigle, ou bien me les montrez :

Je n’y toucherai de ma vie. »

Le hibou repartit : « Mes petits sont mignons,

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :

Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.

N’allez pas l’oublier ; retenez-la si bien

Que chez moi la maudite Parque

N’entre point par votre moyen. »

Il avint qu’au hibou Dieu donna géniture.

De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,

Notre aigle aperçut d’aventure,

Dans les coins d’une roche dure,

Ou dans les trous d’une masure

(Je ne sais pas lequel des deux),

De petits monstres fort hideux,

Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.

« Ces enfants ne sont pas, dit l’aigle, à notre ami.

Croquons-les. » Le galant n’en fit pas à demi :

Ses repas ne sont point repas à la légère.

Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds

De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.

Il se plaint ; et les dieux sont par lui suppliés

De punir le brigand qui de son deuil est cause.

Quelqu’un lui dit alors : « N’en accuse que toi,

Ou plutôt la commune loi

Qui veut qu’on trouve son semblable

Beau, bien fait, et sur tous aimable.

Tu fis de tes enfants à l’aigle ce portrait :

En avaient-ils le moindre trait ? »


V, 19.
Le Lion s’en allant en guerre

Le lion dans sa tête avait une entreprise :

Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,

Fit avertir les animaux.

Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :

L’éléphant devait sur son dos

Porter l’attirail nécessaire,

Et combattre à son ordinaire ;

L’ours, s’apprêter pour les assauts ;

Le renard, ménager de secrètes pratiques ;

Et le singe, amuser l’ennemi par ses tours.

« Renvoyez, dit quelqu’un, les ânes, qui sont lourds,

Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques.

— Point du tout, dit le roi ; je les veux employer :

Notre troupe sans eux ne serait pas complète.

L’âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;

Et le lièvre pourra nous servir de courrier. »


Le monarque prudent et sage

De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,

Et connaît les divers talents.

Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.


V, 20.
L’Ours et les deux Compagnons

Deux compagnons, pressés d’argent,

À leur voisin fourreur vendirent

La peau d’un ours encor vivant,

Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent.

C’était le roi des ours, au compte de ces gens.

Le marchand à sa peau devait faire fortune ;

Elle garantirait des froids les plus cuisants :

On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.

Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :

Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.

S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,

Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,

Trouvent l’ours qui s’avance et vient vers eux au trot.

Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.

Le marché ne tint pas, il fallut le résoudre :

D’intérêts contre l’ours on n’en dit pas un mot.

L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;

L’autre, plus froid que n’est un marbre,

Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent ;

Ayant quelque part ouï dire

Que l’ours s’acharne peu souvent

Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.

Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.

Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ;

Et, de peur de supercherie,

Le tourne, le retourne, approche son museau,

Flaire aux passages de l’haleine.

« C’est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent. »

À ces mots, l’ours s’en va dans la forêt prochaine.

L’un de nos deux marchands de son arbre descend,

Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille

Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.

« Eh bien ! ajouta-t-il, la peau de l’animal ?

Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?

Car il t’approchait de bien près,

Te retournant avec sa serre.

— Il m’a dit qu’il ne faut jamais

Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre. »


V, 21.
L’Âne vêtu de la peau du lion

De la peau du lion l’âne s’étant vêtu,

Était craint partout à la ronde ;

Et bien qu’animal sans vertu,

Il faisait trembler tout le monde.

Un petit bout d’oreille échappé par malheur

Découvrit la fourbe et l’erreur :

Martin fit alors son office.

Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice

S’étonnaient de voir que Martin

Chassât les lions au moulin.


Force gens font du bruit en France,

Par qui cet apologue est rendu familier.

Un équipage cavalier

Fait les trois quarts de leur vaillance.


Livre sixième

VI, 1.
Le Pâtre et le Lion

Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être ;

Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.

Une morale nue apporte de l’ennui :

Le conte fait passer le précepte avec lui.

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,

Et conter pour conter me semble peu d’affaire.

C’est par cette raison qu’égayant leur esprit,

Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.

Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue.

On ne voit point chez eux de parole perdue.

Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ;

Ésope en moins de mots s’est encore exprimé.

Mais sur tous certain Grec renchérit et se pique

D’une élégance laconique ;

Il renferme toujours son conte en quatre vers ;

Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.

Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.

L’un amène un Chasseur, l’autre un Pâtre, en sa fable.

J’ai suivi leur projet quant à l’événement,

Y cousant en chemin quelque trait seulement.

Voici comme à peu près Ésope le raconte.


Un Pâtre à ses Brebis trouvant quelque mécompte,

Voulut à toute force attraper le Larron.

Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ

Des lacs à prendre Loups, soupçonnant cette engeance.

Avant que partir de ces lieux,

Si tu fais, disait-il, ô Monarque des Dieux,

Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence,

Et que je goûte ce plaisir,

Parmi vingt Veaux je veux choisir

Le plus gras, et t’en faire offrande.

À ces mots sort de l’antre un Lion grand et fort.

Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :

Que l’homme ne sait guère, hélas ! ce qu’il demande !

Pour trouver le Larron qui détruit mon troupeau,

Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,

Ô Monarque des Dieux, je t’ai promis un Veau :

Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte.

C’est ainsi que l’a dit le principal auteur :

Passons à son imitateur.


VI, 2.
Le Lion et le Chasseur

Un fanfaron, amateur de la chasse,

Venant de perdre un chien de bonne race,

Qu’il soupçonnait dans le corps d’un lion,

Vit un berger : « Enseigne-moi, de grâce,

De mon voleur, lui dit-il, la maison,

Que de ce pas, je me fasse raison. »

Le berger dit : « C’est vers cette montagne.

En lui payant de tribut un mouton

Par chaque mois, j’erre dans la campagne

Comme il me plaît, et je suis en repos. »

Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,

Le lion sort, et vient d’un pas agile.

Le fanfaron aussitôt d’esquiver ;

« Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,

S’écria-t-il, qui me puisse sauver ! »


La vraie épreuve du courage

N’est que dans le danger que l’on touche du doigt,

Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,

S’enfuit aussitôt qu’il le voit.


VI, 3.
Phébus et Borée

Borée et le soleil virent un voyageur

Qui s’était muni par bonheur

Contre le mauvais temps. On entrait dans l’automne,

Quand la précaution aux voyageurs est bonne :

Il pleut, le soleil luit, et l’écharpe d’Iris

Rend ceux qui sortent avertis

Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;

Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.

Notre homme s’était donc à la pluie attendu :

Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.

« Celui-ci, dit le vent, prétend avoir pourvu

À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu

Que je saurai souffler de sorte

Qu’il n’est bouton qui tienne ; il faudra, si je veux,

Que le manteau s’en aille au diable.

L’ébattement pourrait nous en être agréable :

Vous plaît-il de l’avoir ? — Eh bien, gageons nous deux,

Dit Phébus, sans tant de paroles,

À qui plus tôt aura dégarni les épaules

Du cavalier que nous voyons.

Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. »

Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage

Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon,

Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage

Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau,

Le tout au sujet d’un manteau.

Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage

Ne se pût engouffrer dedans ;

Cela le préserva. Le vent perdit son temps ;

Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme ;

Il eut beau faire agir le collet et les plis.

Sitôt qu’il fut au bout du terme

Qu’à la gageüre on avait mis,

Le soleil dissipe la nue,

Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,

Sous son balandras fait qu’il sue,

Le contraint de s’en dépouiller :

Encor n’usa-t-il pas de toute sa puissance.


Plus fait douceur que violence.


VI, 4.
Jupiter et le Métayer

Jupiter eut jadis une ferme à donner.

Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent,

Firent des offres, écoutèrent :

Ce ne fut pas sans bien tourner ;

L’un alléguait que l’héritage

Était frayant et rude, et l’autre un autre si.

Pendant qu’ils marchandaient ainsi,

Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,

Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter

Le laissât disposer de l’air,

Lui donnât saison à sa guise,

Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,

Enfin du sec et du mouillé,

Aussitôt qu’il aurait bâillé.

Jupiter y consent. Contrat passé ; notre homme

Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme

Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins

Ne s’en sentaient non plus que les Américains.

Ce fut leur avantage : ils eurent bonne année,

Pleine moisson, pleine vinée.

Monsieur le Receveur fut très mal partagé.

L’an suivant, voilà tout changé :

Il ajuste d’une autre sorte

La température des cieux.

Son champ ne s’en trouve pas mieux ;

Celui de ses voisins fructifie et rapporte.

Que fait-il ? Il recourt au monarque des dieux,

Il confesse son imprudence.

Jupiter en usa comme un maître fort doux.


Concluons que la Providence

Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.


VI, 5.
Le Cochet, le Chat, et le Souriceau

Un souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,

Fut presque pris au dépourvu.

Voici comme il conta l’aventure à sa mère :

« J’avais franchi les monts qui bornent cet État

Et trottais comme un jeune rat

Qui cherche à se donner carrière,

Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux :

L’un doux, bénin et gracieux,

Et l’autre turbulent et plein d’inquiétude ;

Il a la voix perçante et rude,

Sur la tête un morceau de chair,

Une sorte de bras dont il s’élève en l’air

Comme pour prendre sa volée,

La queue en panache étalée ;»

Or c’était un cochet dont notre souriceau

Fit à sa mère le tableau,

Comme d’un animal venu de l’Amérique.

« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,

Faisant tel bruit et tel fracas,

Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,

En ai pris la fuite de peur,

Le maudissant de très bon cœur.

Sans lui j’aurais fait connaissance

Avec cet animal qui m’a semblé si doux :

Il est velouté comme nous,

Marqueté, longue queue, une humble contenance,

Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant.

Je le crois fort sympathisant

Avec Messieurs les rats ; car il a des oreilles

En figure aux nôtres pareilles.

Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat

L’autre m’a fait prendre la fuite.

— Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,

Qui, sous son minois hypocrite,

Contre toute ta parenté

D’un malin vouloir est porté.

L’autre animal, tout au contraire,

Bien éloigné de nous mal faire,

Servira quelque jour peut-être à nos repas.

Quant au chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.


Garde-toi, tant que tu vivras,

De juger des gens sur la mine. »


VI, 6.
Le Renard, le Singe, et les Animaux

Les animaux, au décès d’un lion,

En son vivant prince de la contrée,

Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on.

De son étui la couronne est tirée :

Dans une chartre un dragon la gardait.

Il se trouva que, sur tous essayée,

À pas un d’eux elle ne convenait :

Plusieurs avaient la tête trop menue,

Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.

Le singe aussi fit l’épreuve en riant ;

Et par plaisir la tiare essayant,

Il fit autour force grimaceries,

Tours de souplesse, et mille singeries,

Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.

Aux animaux cela sembla si beau,

Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.

Le renard seul regretta son suffrage,

Sans toutefois montrer son sentiment.

Quand il eut fait son petit compliment,

Il dit au roi : « Je sais, Sire, une cache,

Et ne crois pas qu’autre que moi la sache.

Or tout trésor, par droit de royauté,

Appartient, Sire, à Votre Majesté. »

Le nouveau roi bâille après la finance ;

Lui-même y court pour n’être pas trompé.

C’était un piège : il y fut attrapé.

Le renard dit, au nom de l’assistance :

« Prétendrais-tu nous gouverner encor,

Ne sachant pas te conduire toi-même ? »

Il fut démis ; et l’on tomba d’accord

Qu’à peu de gens convient le diadème.


VI, 7.
Le Mulet se vantant de sa généalogie

Le mulet d’un prélat se piquait de noblesse,

Et ne parlait incessamment

Que de sa mère la jument,

Dont il contait mainte prouesse :

Elle avait fait ceci, puis avait été là.

Son fils prétendait pour cela

Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.

Il eût cru s’abaisser servant un médecin.

Étant devenu vieux, on le mit au moulin :

Son père l’âne alors lui revint en mémoire.


Quand le malheur ne serait bon

Qu’à mettre un sot à la raison,

Toujours serait-ce à juste cause

Qu’on le dit bon à quelque chose.


VI, 8.
Le Vieillard et l’Âne

Un vieillard sur son âne aperçut en passant

Un pré plein d’herbe et fleurissant :

Il y lâche sa bête, et le grison se rue

Au travers de l’herbe menue,

Se vautrant, grattant, et frottant,

Gambadant, chantant, et broutant,

Et faisant mainte place nette.

L’ennemi vient sur l’entrefaite.

« Fuyons, dit alors le vieillard.

— Pourquoi ? répondit le paillard :

Me fera-t-on porter double bât, double charge ?

Non pas, dit le vieillard, qui prit d’abord le large.

— Et que m’importe donc, dit l’âne, à qui je sois ?

Sauvez-vous, et me laissez paître.

Notre ennemi, c’est notre maître :

Je vous le dis en bon françois. »


VI, 9.
Le Cerf se voyant dans l’eau

Dans le cristal d’une fontaine

Un cerf se mirant autrefois

Louait la beauté de son bois,

Et ne pouvait qu’avecque peine,

Souffrir ses jambes de fuseaux,

Dont il voyait l’objet se perdre dans les eaux.

« Quelle proportion de mes pieds à ma tête ?

Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :

Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;

Mes pieds ne me font point d’honneur. »

Tout en parlant de la sorte,

Un limier le fait partir.

Il tâche à se garantir ;

Dans les forêts il s’emporte.

Son bois, dommageable ornement,

L’arrêtant à chaque moment,

Nuit à l’office que lui rendent

Ses pieds, de qui ses jours dépendent.

Il se dédit alors, et maudit les présents

Que le Ciel lui fait tous les ans.


Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile ;

Et le beau souvent nous détruit

Ce cerf blâme ses pieds, qui le rendent agile ;

Il estime un bois qui lui nuit.


VI, 10.
Le Lièvre et la Tortue

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage.

« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point

Si tôt que moi ce but. — Si tôt ? êtes-vous sage ?

Repartit l’animal léger :

Ma commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d’ellébore.

— Sage ou non, je parie encore. »

Ainsi fut fait ; et de tous deux

On mit près du but les enjeux :

Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,

Ni de quel juge l’on convint.

Notre lièvre n’avait que quatre pas à faire,

J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,

Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir et pour écouter

D’où vient le vent, il laisse la tortue

Aller son train de sénateur.

Elle part, elle s’évertue,

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageüre à peu de gloire,

Croit qu’il y a de son honneur

De partir tard. Il broute, il se repose,

Il s’amuse à toute autre chose

Qu’à la gageüre. À la fin, quand il vit

Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,

Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit

Furent vains : la tortue arriva la première.

« Hé bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi l’emporter ! et que serait-ce

Si vous portiez une maison ? »


VI, 11.
L’Âne et ses Maîtres

L’âne d’un jardinier se plaignait au destin

De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.

« Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;

Je suis plus matineux encore.

Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.

Belle nécessité d’interrompre mon somme ! »

Le Sort, de sa plainte touché,

Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme

Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur.

La pesanteur des peaux, et leur mauvaise odeur

Eurent bientôt choqué l’impertinente bête.

« J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur.

Encor quand il tournait la tête,

J’attrapais, s’il m’en souvient bien,

Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien.

Mais ici point d’aubaine ; ou, si j’en ai quelqu’une,

C’est de coups. » Il obtint changement de fortune,

Et sur l’état d’un charbonnier

Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte. « Quoi donc ! dit le Sort en colère,

Ce baudet-ci m’occupe autant

Que cent monarques pourraient faire.

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N’ai-je en l’esprit que son affaire ? »


Le Sort avait raison ; tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente ;

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le Ciel à force de placets.

Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encor la tête.


VI, 12.
Le Soleil et les Grenouilles

Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse

Noyait son souci dans les pots.

Ésope seul trouvait que les gens étaient sots

De témoigner tant d’allégresse.


Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois

De songer à l’hyménée.

Aussitôt on ouït, d’une commune voix,

Se plaindre de leur destinée

Les citoyennes des étangs.

« Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?

Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine

Se peut souffrir. Une demi-douzaine

Mettra la mer à sec et tous ses habitants.

Adieu joncs et marais : notre race est détruite ;

Bientôt on la verra réduite

À l’eau du Styx. » Pour un pauvre animal,

Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.


VI, 13.
Le Villageois et le Serpent

Ésope conte qu’un manant,

Charitable autant que peu sage,

Un jour d’hiver se promenant

À l’entour de son héritage,

Aperçut un serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

Le villageois le prend, l’emporte en sa demeure ;

Et, sans considérer quel sera le loyer

D’une action de ce mérite,

Il l’étend le long du foyer

Le réchauffe, le ressuscite

L’animal engourdi sent à peine le chaud

Que l’âme lui revient avecque la colère

Il lève un peu la tête, puis siffle aussitôt

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son bienfaiteur, son sauveur, et son père.

« Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire !

Tu mourras ! » À ces mots, plein d’un juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;

Il fait trois serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue et la tête.

L’insecte, sautillant, cherche à se réunir,

Mais il ne put y parvenir.


Il est bon d’être charitable :

Mais envers qui ? c’est là le point.

Quant aux ingrats, il n’en est point

Qui ne meure enfin misérable.


VI, 14.
Le Lion malade et le Renard

De par le roi des animaux,

Qui dans son antre était malade,

Fut fait savoir à ses vassaux

Que chaque espèce en ambassade

Envoyât gens le visiter,

Sous promesse de bien traiter

Les députés, eux et leur suite,

Foi de lion, très bien écrite,

Bon passeport contre la dent,

Contre la griffe tout autant.

L’édit du prince s’exécute :

De chaque espèce on lui députe.

Les renards gardant la maison,

Un d’eux en dit cette raison :

« Les pas empreints sur la poussière

Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,

Tous, sans exception, regardent sa tanière ;

Pas un ne marque de retour :

Cela nous met en méfiance.

Que Sa Majesté nous dispense :

Grand merci de son passeport ;

Je le crois bon ; mais dans cet antre

Je vois fort bien comme l’on entre,

Et ne vois pas comme on en sort. »


VI, 15.
L’oiseleur, l’Autour, et l’Alouette

Les injustices des pervers

Servent souvent d’excuse aux nôtres.

Telle est la loi de l’univers :

Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres.


Un manant au miroir prenait des oisillons.

Le fantôme brillant attire une alouette.

Aussitôt un autour, planant sur les sillons,

Descend des airs, fond et se jette

Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.

Elle avait évité la perfide machine,

Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau,

Elle sent son ongle maline.

Pendant qu’à la plumer l’autour est occupé,

Lui-même sous les rets demeure enveloppé :

« Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;

Je ne t’ai jamais fait de mal. »

L’oiseleur repartit : « Ce petit animal

T’en avait-il fait davantage ? »


VI, 16.
Le Cheval et l’Âne

En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :

Si ton voisin vient à mourir,

C’est sur toi que le fardeau tombe.


Un âne accompagnait un cheval peu courtois,

Celui-ci ne portant que son simple harnois,

Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.

Il pria le cheval de l’aider quelque peu :

Autrement il mourrait devant qu’être à la ville.

« La prière, dit-il, n’en est pas incivile :

Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. »

Le cheval refusa, fit une pétarade :

Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade,

Et reconnut qu’il avait tort.

Du baudet, en cette aventure,

On lui fit porter la voiture,

Et la peau par-dessus encor.

VI, 17.
Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre

Chacun se trompe ici-bas :

On voit courir après l’ombre

Tant de fous qu’on n’en sait pas

La plupart du temps le nombre.

Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.


Ce chien, voyant sa proie en l’eau représentée,

La quitta pour l’image, et pensa se noyer.

La rivière devint tout d’un coup agitée ;

À toute peine il regagna les bords,

Et n’eut ni l’ombre ni le corps.


VI, 18.
Le Chartier embourbé

Le Phaéton d’une voiture à foin

Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin

De tout humain secours : c’était à la campagne

Près d’un certain canton de la basse Bretagne,

Appelé Quimper-Corentin.

On sait assez que le Destin

Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage :

Dieu nous préserve du voyage !

Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux,

Le voilà qui déteste et jure de son mieux,

Pestant, en sa fureur extrême,

Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,

Contre son char, contre lui même.

Il invoque à la fin le dieu dont les travaux

Sont si célèbres dans le monde :

« Hercule, lui dit-il, aide-moi. Si ton dos

À porté la machine ronde,

Ton bras peut me tirer d’ici. »

Sa prière étant faite, il entend dans la nue

Une voix qui lui parle ainsi :

« Hercule veut qu’on se remue ;

Puis il aide les gens. Regarde d’où provient

L’achoppement qui te retient ;

Ôte d’autour de chaque roue

Ce malheureux mortier, cette maudite boue

Qui jusqu’à l’essieu les enduit ;

Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit ;

Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? — Oui, dit l’homme.

— Or bien je vas t’aider, dit la voix. Prends ton fouet.

— Je l’ai pris. Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.

Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme

Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi, le Ciel t’aidera. »


VI, 19.
Le Charlatan

Le monde n’a jamais manqué de charlatans :

Cette science, de tout temps,

Fut en professeurs très fertile.

Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron,

Et l’autre affiche par la ville

Qu’il est un passe-Cicéron.

Un des derniers se vantait d’être

En éloquence si grand maître,

Qu’il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud ;

« Oui, Messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :

Que l’on m’amène un âne, un âne renforcé,

Je le rendrai maître passé,

Et veux qu’il porte la soutane. »

Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.

« J’ai, dit-il, en mon écurie

Un fort beau roussin d’Arcadie ;

J’en voudrais faire un orateur.

— Sire, vous pouvez tout », reprit d’abord notre homme.

On lui donna certaine somme :

Il devait au bout de dix ans

Mettre son âne sur les bancs ;

Sinon il consentait d’être en place publique

Guindé la hart au col, étranglé court et net,

Ayant au dos sa rhétorique,

Et les oreilles d’un baudet.

Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence

Il voulait l’aller voir, et que, pour un pendu,

Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance ;

Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance

Un discours où son art fût au long étendu,

Un discours pathétique, et dont le formulaire

Servît à certains Cicérons

Vulgairement nommés larrons.

L’autre reprit : « Avant l’affaire,

Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons. »


Il avait raison. C’est folie

De compter sur dix ans de vie.

Soyons bien buvants, bien mangeants :

Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.


VI, 20.
La Discorde

La déesse Discorde ayant brouillé les dieux,

Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,

On la fit déloger des cieux.

Chez l’animal qu’on appelle homme

On la reçut à bras ouverts,

Elle et Que-si-Que-non, son frère,

Avecque Tien-et-Mien, son père.

Elle nous fit l’honneur en ce bas univers

De préférer notre hémisphère

À celui des mortels qui nous sont opposés,

Gens grossiers, peu civilisés,

Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,

De la Discorde n’ont que faire.

Pour la faire trouver aux lieux où le besoin

Demandait qu’elle fût présente,

La Renommée avait le soin

De l’avertir ; et l’autre, diligente,

Courait vite aux débats et prévenait la Paix,

Faisait d’une étincelle un feu long à s’éteindre.

La Renommée enfin commença de se plaindre

Que l’on ne lui trouvait jamais

De demeure fixe et certaine ;

Bien souvent l’on perdait, à la chercher, sa peine :

Il fallait donc qu’elle eût un séjour affecté,

Un séjour d’où l’on pût en toutes les familles

L’envoyer à jour arrêté.

Comme il n’était alors aucun couvent de filles,

On y trouva difficulté.

L’auberge enfin de l’Hyménée

Lui fut pour maison assignée.


VI, 21.
La Jeune Veuve

La perte d’un époux ne va point sans soupirs ;

On fait beaucoup de bruit ; et puis on se console :

Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole,

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la veuve d’une année

Et la veuve d’une journée

La différence est grande ; on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne :

L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits.

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne

C’est toujours même note et pareil entretien ;

On dit qu’on est inconsolable ;

On le dit, mais il n’en est rien,

Comme on verra par cette fable,

Ou plutôt par la vérité.


L’époux d’une jeune beauté

Partait pour l’autre monde. À ses côtés, sa femme

Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,

Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »

Le mari fait seul le voyage.

La belle avait un père, homme prudent et sage ;

Il laissa le torrent couler.

À la fin, pour la consoler :

« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :

Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?

Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l’heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports ;

Mais, après certain temps, souffrez qu’on vous propose

Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose

Que le défunt. — Ah ! dit-elle aussitôt,

Un cloître est l’époux qu’il me faut. »

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe ;

L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours

Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure :

Le deuil enfin sert de parure,

En attendant d’autres atours ;

Toute la bande des Amours

Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse,

Ont aussi leur tour à la fin :

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence.

Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;

Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :

« Où donc est le jeune mari

Que vous m’avez promis ? » dit-elle.


Épilogue

Bornons ici cette carrière.

Les longs ouvrages me font peur.

Loin d’épuiser une matière,

On n’en doit prendre que la fleur.

Il s’en va temps que je reprenne

Un peu de forces et d’haleine,

Pour fournir à d’autres projets.

Amour, ce tyran de ma vie,

Veut que je change de sujets ;

Il faut contenter son envie.

Retournons à Psyché ; Damon, vous m’exhortez

À peindre ses malheurs et ses félicités.

J’y consens ; peut-être ma veine

En sa faveur s’échauffera.

Heureux si ce travail est la dernière peine

Que son époux me causera !


Livre septième

Avertissement

Voici un second recueil de Fables que je présente au public ; j’ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j’ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets, que pour remplir de plus de variété mon Ouvrage. Les traits familiers que j’ai semés avec assez d’abondance dans les deux autres Parties convenaient bien mieux aux inventions d’Ésope qu’à ces dernières, où j’en use plus sobrement pour ne pas tomber en des répétitions : car le nombre de ces traits n’est pas infini. Il a donc fallu que j’aie cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d’ailleurs me semblaient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnaîtra lui-même ; ainsi je ne tiens pas qu’il soit nécessaire d’en étaler ici les raisons : non plus que dire où j’ai puisé ces derniers sujets. Seulement je dirai par reconnaissance que j’en dois la plus grande partie à Pilpay sage Indien. Son livre a été traduit en toutes les Langues. Les gens du pays le croient fort ancien, et original à l’égard d’Ésope, si ce n’est Ésope lui-même sous le nom du sage Locman. Quelques autres m’ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j’ai tâché de mettre en ces deux dernières Parties toute la diversité dont j’étais capable. Il s’est glissé quelques fautes dans l’impression ; j’en ai fait faire un Errata ; mais ce sont de légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet Ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans son Exemplaire, ainsi qu’elles sont marquées par chaque Errata, aussi bien pour les deux premières Parties, que pour les dernières.


À Madame de Montespan

L’apologue est un don qui vient des Immortels ;

Ou, si c’est un présent des hommes,

Quiconque nous l’a fait mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité

Le sage par qui fut ce bel art inventé.

C’est proprement un charme : il rend l’âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

Ô vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse

À quelquefois pris place à la table des dieux,

Sur ses dons aujourd’hui, daignez porter les yeux ;

Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.

Le temps qui détruit tout, respectant votre appui,

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :

Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s’acquérir de votre suffrage.

C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n’est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces.

Eh qui connaît que vous les beautés et les grâces ?

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudrait s’étendre davantage ;

Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;

Et d’un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d’abri.

Protégez désormais le livre favori

Par qui j’ose espérer une seconde vie ;

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés, malgré l’envie,

Dignes des yeux de l’univers.


Je ne mérite pas une faveur si grande.

La fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.

S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire :

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.


VII, 1.
Les Animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),

Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n’en voyait point d’occupés

À chercher le soutien d’une mourante vie ;

Nul mets n’excitait leur envie,

Ni loups ni renards n’épiaient

La douce et l’innocente proie ;

Les tourterelles se fuyaient :

Plus d’amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

L’état de notre conscience

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J’ai dévoré force moutons.

Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ;

Même il m’est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense

Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

— Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce.

Est-ce un pêché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,

En les croquant, beaucoup d’honneur ;

Et quant au berger, l’on peut dire

Qu’il était digne de tous maux,

Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire. »

Ainsi dit le renard ; et flatteurs d’applaudir.

On n’osa trop approfondir

Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances

Les moins pardonnables offenses :

Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L’âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance

Qu’en un pré de moines passant,

La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »

À ces mots on cria haro sur le baudet.

Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue

Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n’était capable

D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.


VII, 2.
Le Mal Marié

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme ;

Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,

Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,

Assemblent l’un et l’autre point,

Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

J’ai vu beaucoup d’hymens ; aucuns d’eux ne me tentent :

Cependant des humains presque les quatre parts

S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;

Les quatre parts aussi des humains se repentent.

J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,

Ne put trouver d’autre parti

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare, et jalouse.

Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageaient, l’époux était à bout :

« Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,

Monsieur court, Monsieur se repose. »

Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,

Lassé d’entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents. La voilà donc compagne

De certains Philis qui gardent les dindons

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,

Le mari la reprend. « Eh bien ! qu’avez-vous fait ?

Comment passiez-vous votre vie ?

L’innocence des champs est-elle votre fait ?

— Assez, dit-elle ; mais ma peine

Était de voir les gens plus paresseux qu’ici :

Ils n’ont des troupeaux nul souci.

Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine

De tous ces gens si peu soigneux.

— Eh ! Madame, reprit son époux tout à l’heure,

Si votre esprit est si hargneux,

Que le monde qui ne demeure

Qu’un moment avec vous et ne revient qu’au soir,

Est déjà lassé de vous voir,

Que feront des valets qui toute la journée

Vous verront contre eux déchaînée ?

Et que pourra faire un époux

Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?

Retournez au village : adieu. Si de ma vie,

Je vous rappelle, et qu’il m’en prenne envie,

Puissé-je chez les morts avoir pour mes pêchés

Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »


VII, 3.
Le Rat qui s’est retiré du monde

Les Levantins en leur légende

Disent qu’un certain rat, las des soins d’ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira loin du tracas.

La solitude était profonde,

S’étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistait là dedans.

Il fit tant, de pieds et de dents,

Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage

Le vivre et le couvert ; que faut-il davantage ?

Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens

À ceux qui font vœu d’être siens.

Un jour, au dévot personnage,

Des députés du peuple rat

S’en vinrent demander quelque aumône légère :

Ils allaient en terre étrangère

Chercher quelque secours contre le peuple chat ;

Ratopolis était bloquée :

On les avait contraints de partir sans argent,

Attendu l’état indigent

De la république attaquée.

Ils demandaient fort peu, certains que le secours

Serait prêt dans quatre ou cinq jours.

« Mes amis, dit le solitaire,

Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister ? Que peut-il faire

Que de prier le ciel qu’il vous aide en ceci ?

J’espère qu’il aura de vous quelque souci. »

Ayant parlé de la sorte,

Le nouveau saint ferma sa porte.


Que désignai-je, à votre avis,

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine ? Non, mais un dervis :

Je suppose qu’un moine est toujours charitable.


VII, 4.
Le Héron. La Fille

Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,

Le héron au long bec emmanché d’un long cou :

Il côtoyait une rivière.

L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;

Ma commère la carpe y faisait mille tours,

Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit :

Tous approchaient du bord, l’oiseau n’avait qu’à prendre.

Mais il crut mieux faire d’attendre

Qu’il eût un peu plus d’appétit :

Il vivait de régime et mangeait à ses heures.

Après quelques moments, l’appétit vint : l’oiseau,

S’approchant du bord, vit sur l’eau

Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,

Et montrait un goût dédaigneux,

Comme le rat du bon Horace.

« Moi, des tanches ! dit-il ; moi, héron, que je fasse

Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ? »

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

« Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un héron !

J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise ! »

Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon

Qu’il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner,

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons

Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte :

Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.

Certaine fille, un peu trop fière,

Prétendait trouver un mari

Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,

Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.

Cette fille voulait aussi

Qu’il eût du bien, de la naissance,

De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?

Le destin se montra soigneux de la pourvoir :

Il vint des partis d’importance.

La belle les trouva trop chétifs de moitié :

« Quoi ? moi ! quoi ? ces gens-là ! l’on radote, je pense.

À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :

Voyez un peu la belle espèce ! »

L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;

L’autre avait le nez fait de cette façon-là ;

C’était ceci, c’était cela ;

C’était tout, car les précieuses

Font dessus tout les dédaigneuses.

Après les bons partis, les médiocres gens

Vinrent se mettre sur les rangs.

Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne

De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis

Fort en peine de ma personne :

Grâce à Dieu, je passe les nuits

Sans chagrin, quoique en solitude. »

La belle se sut gré de tous ces sentiments ;

L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.

Un an se passe, et deux avec inquiétude ;

Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour

Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;

Puis ses traits choquer et déplaire ;

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire

Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.

Les ruines d’une maison

Se peuvent réparer : que n’est cet avantage

Pour les ruines du visage ?

Sa préciosité changea lors de langage.

Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »

Je ne sais quel désir le lui disait aussi :

Le désir peut loger chez une précieuse.

Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru.


VII, 5.
Les Souhaits

Il est au Mogol des follets

Qui font office de valets,

Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois

Cultivait le jardin d’un assez bon bourgeois.

Il travaillait sans bruit, avec beaucoup d’adresse,

Aimait le maître et la maîtresse,

Et le jardin surtout. Dieu sait si les zéphirs,

Peuple ami du démon, l’assistaient dans sa tâche !

Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,

Comblait ses hôtes de plaisirs.

Pour plus de marques de son zèle,

Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,

Nonobstant la légèreté

À ses pareils si naturelle ;

Mais ses confrères les esprits

Firent tant que le chef de cette république,

Par caprice ou par politique,

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d’aller au fond de la Norvège

Prendre le soin d’une maison

En tout temps couverte de neige ;

Et d’hindou qu’il était on vous le fait lapon.

Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes :

« On m’oblige de vous quitter :

Je ne sais pas pour quelles fautes ;

Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter

Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine.

Employez-la ; formez trois souhaits, car je puis

Rendre trois souhaits accomplis,

Trois sans plus. » Souhaiter, ce n’est pas une peine

Étrange et nouvelle aux humains.

Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance ;

Et l’Abondance, à pleines mains,

Verse en leurs coffres la finance,

En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins :

Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?

Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !

Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent ;

Les grands seigneurs les empruntèrent,

Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune.

« Ôtez-nous de ces biens l’affluence importune,

Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigents !

La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.

Retirez-vous, trésors, fuyez ; et toi, déesse,

Mère du bon esprit, compagne du repos,

Ô Médiocrité, reviens vite. » À ces mots

La Médiocrité revient ; on lui fait la place ;

Avec elle ils rentrent en grâce,

Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux

Qu’ils étaient et que sont tous ceux

Qui souhaitent toujours et perdent en chimères

Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires :

Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse,

Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,

Ils demandèrent la sagesse :

C’est un trésor qui n’embarrasse point.


VII, 6.
La Cour du Lion

Sa Majesté lionne un jour voulut connaître

De quelles nations le ciel l’avait fait maître.

Il manda donc par députés

Ses vassaux de toute nature,

Envoyant de tous les côtés

Une circulaire écriture,

Avec son sceau. L’écrit portait

Qu’un mois durant le roi tiendrait

Cour plénière, dont l’ouverture

Devait être un fort grand festin,

Suivi des tours de Fagotin.

Par ce trait de magnificence

Le prince à ses sujets étalait sa puissance.

En son Louvre il les invita.

Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta

D’abord au nez des gens. L’ours boucha sa narine :

Il se fut bien passé de faire cette mine ;

Sa grimace déplut : le monarque irrité

L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Le singe approuva fort cette sévérité,

Et flatteur excessif, il loua la colère

Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur :

Il n’était ambre, il n’était fleur

Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie

Eut un mauvais succès, et fut encor punie :

Ce Monseigneur du lion-là

Fut parent de Caligula.

Le renard étant proche : « Or çà, lui dit le sire,

Que sens-tu ? dis le moi : parle sans déguiser. »

L’autre aussitôt de s’excuser,

Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire

Sans odorat ; bref, il s’en tire.


Ceci vous sert d’enseignement :

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,

Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,

Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.


VII, 7.
Les Vautours et les Pigeons

Mars autrefois mit tout l’air en émute.

Certain sujet fit naître la dispute

Chez les oiseaux, non ceux que le Printemps

Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,

Par leur exemple et leurs sons éclatants,

Font que Vénus est en nous réveillée ;

Ni ceux encor que la mère d’Amour

Met à son char ; mais le peuple vautour,

Au bec retors, à la tranchante serre,

Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.

Il plut du sang : je n’exagère point.

Si je voulais conter de point en point

Tout le détail, je manquerais d’haleine.

Maint chef périt, maint héros expira ;

Et sur son roc Prométhée espéra

De voir bientôt une fin à sa peine.

C’était plaisir d’observer leurs efforts ;

C’était pitié de voir tomber les morts.

Valeur, adresse, et ruses, et surprises,

Tout s’employa. Les deux troupes, éprises

D’ardent courroux, n’épargnaient nuls moyens

De peupler l’air que respirent les ombres :

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d’une autre nation

Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.

Elle employa sa médiation

Pour accorder une telle querelle :

Ambassadeurs par le peuple pigeon

Furent choisis, et si bien travaillèrent

Que les vautours plus ne se chamaillèrent.

Ils firent trêve ; et la paix s’ensuivit.

Hélas ! ce fut aux dépends de la race

À qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit

Tous les pigeons, en fit ample carnage,

Et dépeupla les bourgades, les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens,

D’accommoder un peuple si sauvage.


Tenez toujours divisés les méchants :

La sûreté du reste de la terre

Dépend de là. Semez entre eux la guerre,

Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant : je me tais.


VII, 8.
Le Coche et la Mouche

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes, moine, vieillards, tout était descendu.

L’attelage suait, soufflait, était rendu.

Une mouche survient, et des chevaux s’approche,

Prétend les animer par son bourdonnement,

Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment

Qu’elle fait aller la machine,

S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine,

Et qu’elle voit les gens marcher,

Elle s’en attribue uniquement la gloire,

Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit

Un sergent de bataille allant en chaque endroit

Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin,

Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;

Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.

Le moine disait son bréviaire :

Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :

C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !

Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail, le coche arriva au haut :

« Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt :

J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Çà, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine. »


Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devraient être chassés.


VII, 9.
La Laitière et le Pot au lait

Perrette, sur sa tête ayant un pot de lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait ; en employant l’argent ;

Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée :

La chose allait à bien par son soin diligent.

« Il m’est, disait-elle, facile

D’élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile

S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;

Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :

J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.

Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »

Perrette, là-dessus, saute aussi, transportée :

Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée.

La dame de ces biens, quittant d’un œil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s’excuser à son mari,

En grand danger d’être battue.

Le récit en farce en fut fait ;

On l’appela le pot au lait.


Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux :

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais aux plus braves un défi ;

Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;

On m’élit roi, mon peuple m’aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis Gros-Jean comme devant.


VII, 10.
Le Curé et le Mort

Un mort s’en allait tristement

S’emparer de son dernier gîte ;

Un curé s’en allait gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt était en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,

Et vêtu d’une robe, hélas ! qu’on nomme bière,

Robe d’hiver, robe d’été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur était à côté,

Et récitait, à l’ordinaire,

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des leçons,

Et des versets et des répons :

« Monsieur le Mort, laissez-nous faire,

On vous en donnera de toutes les façons ;

Il ne s’agit que du salaire. »

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,

Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor,

Et des regards semblait lui dire :

« Monsieur le Mort, j’aurai de vous

Tant en argent et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts. »

Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette

Du meilleur vin des environs ;

Certaine nièce assez propette

Et sa chambrière Pâquette

Devaient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée,

Un heurt survient : adieu le char.

Voilà Messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée :

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;

Notre curé suit son seigneur

Tous deux s’en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie

Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,

Et la fable du Pot au Lait.


VII, 11.
L’Homme qui court après la Fortune
et l’Homme qui l’attend dans son lit

Qui ne court après la fortune ?

Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement

Cette fille du Sort, de royaume en royaume,

Fidèles courtisans d’un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment,

L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.

Pauvres gens, je les plains ; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

« Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;

Et le voilà devenu pape !

Ne le valons-nous pas ? » Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite ?

La fortune a-t-elle des yeux ?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,

Le repos, le repos, trésor si précieux

Qu’on en faisait jadis le partage des Dieux ?

Rarement la fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse,

Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.

Certain couple d’amis, en un bourg établi,

Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse

Pour la fortune ; il dit à l’autre un jour : 

« Si nous quittions notre séjour ?

Vous savez que nul n’est prophète

En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.

— Cherchez, dit l’autre ami, pour moi, je ne souhaite

Ni climats, ni destins meilleurs.

Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :

Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant

De dormir en vous attendant. »

L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,

S’en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain

En un lieu que devait la déesse bizarre

Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,

Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l’on sait être les meilleures ;

Bref, se trouvant à tout et n’arrivant à rien.

« Qu’est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.

La fortune pourtant habite ces demeures ;

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,

Chez celui-là : d’où vient qu’aussi

Je ne puis héberger cette capricieuse ?

On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu

L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.

Adieu, Messieurs de cour, Messieurs de cour, adieu :

Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.

La fortune a, dit-on, des temples à Surate ;

Allons là. » Ce fut un de dire et s’embarquer.

Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute

Armé de diamant, qui tenta cette route,

Et le premier osa l’abîme défier.

Celui-ci, pendant son voyage,

Tourna les yeux vers son village

Plus d’une fois essuyant les dangers

Des pirates, des vents, du calme et des rochers,

Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines

On s’en va la chercher en des rives lointaines,

La trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L’homme arrive au Mogol, on lui dit qu’au Japon

La fortune pour lors distribuait ses grâces.

Il y court. Les mers étaient lasses

De le porter, et tout le fruit

Qu’il tira de ses longs voyages,

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :

« Demeure en ton pays, par la nature instruit. »


Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l’avait été :

Ce qui lui fit conclure en somme

Qu’il avait à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates,

Revient en son pays, voit de loin ses pénates,

Pleure de joie, et dit : « Heureux qui vit chez soi,

De régler ses désirs faisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouïr dire

Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire,

Fortune, qui nous fais passer devant les yeux

Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde

On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.

Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. »

En raisonnant de cette sorte,

Et contre la fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte

De son ami plongé dans un profond sommeil.


VII, 12.
Les deux Coqs

Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint

Cette querelle envenimée

Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.

Longtemps entre nos coqs le combat se maintint.

Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :

La gent qui porte crête au spectacle accourut.

Plus d’une Hélène au beau plumage

Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :

Il alla se cacher au fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours,

Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite,

Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours

Cet objet rallumer sa haine et son courage ;

Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,

Et, s’exerçant contre les vents,

S’armait d’une jalouse rage.

Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits

S’alla percher, et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voix ;

Adieu les amours et la gloire ;

Tout cet orgueil périt sous l’ongle du vautour

Enfin, par un fatal retour

Son rival autour de la poule

S’en revint faire le coquet :

Je laisse à penser quel caquet ;

Car il eut des femmes en foule.


La fortune se plaît à faire de ces coups ;

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.

Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous

Après le gain d’une bataille.


VII, 13.
L’Ingratitude et l’Injustice des hommes envers la fortune

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :

Gouffre, banc, ni rocher n’exigea de péage

D’aucun de ses ballots ; le sort s’en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune

Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune

Prenait soin d’amener son marchand à bon port.

Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.

Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,

Ce qu’il voulut, sa porcelaine encor :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parla chez lui que par doubles ducats ;

Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses :

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas,

Lui dit : « Et d’où vient donc un si bon ordinaire ?

— Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?

Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent

De risquer à propos, et bien placer l’argent. »

Le profit lui semblant une fort douce chose,

Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;

Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;

Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires ;

Un troisième au port arrivant,

Rien n’eut cours ni débits. Le luxe et la folie

N’étaient plus tels qu’auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant,

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,

Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d’un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage,

Lui dit : « D’où vient cela ? — De la fortune, hélas !

— Consolez-vous, dit l’autre, et s’il ne lui plaît pas

Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »


Je ne sais s’il crut ce conseil ;

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie ;

Et si, de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au Sort.

Chose n’est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :

On a toujours raison, le Destin toujours tort.


VII, 14.
Les Devineresses

C’est souvent du hasard que naît l’opinion,

Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrais fonder ce prologue

Sur gens de tous états : tout est prévention,

Cabale, entêtement ; point ou peu de justice :

C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours :

Cela fut et sera toujours.


Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :

On l’allait consulter sur chaque événement ;

Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,

Un mari vivant trop, au gré de son épouse,

Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;

Chez la devineuse on courait,

Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.

Son fait consistait en adresse.

Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,

Du hasard quelquefois, tout cela concourait,

Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,

Elle passait pour un oracle.

L’oracle était logé dedans un galetas :

Là, cette femme emplit sa bourse,

Et, sans avoir d’autre ressource,

Gagne de quoi donner un rang à son mari ;

Elle achète un office, une maison aussi.

Voilà le galetas rempli

D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,

Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin,

Allait, comme autrefois, demander son destin :

Le galetas devint l’antre de la Sybille.

L’autre femelle avait achalandé ce lieu.

Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire :

Moi devine ! on se moque : « Eh ! Messieurs, sais-je lire ?

Je n’ai jamais appris que ma Croix de par Dieu. »

Point de raison : fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats,

Et gagner malgré soi plus que deux avocats.

Le meuble et l’équipage aidaient fort à la chose :

Quatre sièges boiteux, un manche de balai,

Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.

Quand cette femme aurait dit vrai

Dans une chambre tapissée,

On s’en serait moqué : la vogue était passée

Au galetas. Il avait le crédit :

L’autre femme se morfondit.


L’enseigne fait la chalandise.

J’ai vu dans le palais une robe mal mise

Gagner gros ; les gens l’avaient prise

Pour maître tel, qui traînait après soi

Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.


VII, 15.
Le Chat, la Belette, et le petit Lapin

Du palais d’un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S’empara : c’est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates, un jour

Qu’il était allé faire à l’aurore sa cour,

Parmi le thym et la rosée.

Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,

Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.

La belette avait mis le nez à la fenêtre.

« Ô Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?

Dit l’animal chassé du paternel logis.

Holà ! madame la belette,

Que l’on déloge sans trompette,

Ou je vais avertir tous les rats du pays. »

La dame au nez pointu répondit que la terre

Était au premier occupant.

C’était un beau sujet de guerre

Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !

« Et quand ce serait un royaume,

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l’octroi

À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »

Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.

« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,

L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?

— Or bien, sans crier davantage,

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »

C’était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite,

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean Lapin pour juge l’agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,

Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. »

L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.

Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,

Grippeminaud, le bon apôtre,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.


Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois

Les petits souverains se rapportant aux rois.


VII, 16.
La Tête et la Queue du serpent

Le serpent a deux parties

Du genre humain ennemies,

Tête et queue ; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu’autrefois entre elles

Il survint de grands débats

Pour le pas.

La tête avait toujours marché devant la queue.

La queue au Ciel se plaignit,

Et lui dit :

« Je fais mainte et mainte lieue,

Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?

Je suis son humble servante.

On m’a faite, Dieu merci,

Sa sœur et non sa suivante.

Toutes deux de même sang,

Traitez-nous de même sorte :

Aussi bien qu’elle je porte

Un poison prompt et puissant.

Enfin, voilà ma requête :

C’est à vous de commander

Qu’on me laisse précéder

À mon tour ma sœur la tête.

Je la conduirai si bien,

Qu’on ne se plaindra de rien. »

Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,

Qui ne voyait, au grand jour,

Pas plus clair que dans un four,

Donnait tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre :

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur.


VII, 17.
Un Animal dans la lune

Pendant qu’un philosophe assure

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure

Qu’ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison ; et la philosophie

Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,

Mais que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi, si l’on rectifie

L’image de l’objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l’environne,

Sur l’organe et sur l’instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La Nature ordonna ces choses sagement :

J’en dirai quelque jour les raisons amplement.

J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?

Sa distance me fait juger de sa grandeur ;

Sur l’angle et les côtés ma main le détermine.

L’ignorant le croit plat, j’épaissis sa rondeur :

Je le rends immobile ; et la terre chemine.

Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion,

Développe le vrai caché sous l’apparence ;

Je ne suis point d’intelligence

Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,

Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.

Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais en me mentant toujours.

Si je crois leur rapport, erreur assez commune,

Une tête de femme est au corps de la lune.

Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?

Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.

La lune nulle part n’a sa surface unie :

Monstrueuse en des lieux, en d’autres aplanie,

L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant.

Naguère l’Angleterre y vit chose pareille.

La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille.

Il était arrivé là-haut un changement

Qui présageait sans doute un grand événement.

Savait-on si la guerre entre tant de puissances

N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :

Il favorise en roi ces hautes connaissances.

Le monstre dans la lune à son tour lui parut.

C’était une souris cachée entre les verres ;

On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?

Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :

C’est à nos ennemis de craindre les combats,

À nous de les chercher, certains que la victoire,

Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.

Même les Filles de Mémoire

Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :

La paix fait nos souhaits, et non point nos plaisirs.

Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre

Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre

À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.

Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,

Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?

La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle

Que les premiers exploits du premier des Césars ?

Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle

Nous rendre, comme vous, tout entier aux beaux-arts ?

Livre huitième

VIII, 1.
La Mort et le Mourant

La Mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S’étant su lui-même avertir

Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :

Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n’en est point qu’il ne comprenne

Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;

Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière,

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur,

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse :

La Mort ravit tout sans pudeur ;

Un jour, le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n’est rien de moins ignoré,

Et, puisqu’il faut que je die,

Rien où l’on soit moins préparé.


Un mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,

Se plaignait à la Mort que précipitamment

Elle le contraignait de partir tout à l’heure,

Sans qu’il eût fait son testament,

Sans l’avertir au moins : « Est-il juste qu’on meure

Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.

Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;

Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !

— Vieillard, lui dit la Mort, je ne t’ai point surpris ;

Tu te plains sans raison de mon impatience :

Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris

Deux mortels aussi vieux ; trouve m’en dix en France.

Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J’aurais trouvé ton testament tout fait,

Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;

Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,

Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;

Toute chose pour toi semble être évanouie ;

Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus ;

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t’ai fait voir tes camarades

Ou morts, ou mourants, ou malades :

Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n’importe à la République

Que tu fasses ton testament. »


La Mort avait raison. Je voudrais qu’à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,

Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet ;

Car de combien peut-on retarder le voyage ?

Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,

Vois-les marcher, vois-les courir

À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,

Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles,

J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.


VIII, 2.
Le Savetier et le Financier

Un savetier chantait du matin jusqu’au soir ;

C’était merveilles de le voir,

Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,

Plus content qu’aucun des Sept Sages.

Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or,

Chantait peu, dormait moins encor.

C’était un homme de finance.

Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,

Le savetier alors en chantant l’éveillait ;

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence

N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir

Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,

Que gagnez-vous par an ? — Par an ? Ma foi, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur,

Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière

De compter de la sorte ; et je n’entasse guère

Un jour sur l’autre, il suffit qu’à la fin

J’attrape le bout de l’année ;

Chaque jour amène son pain.

— Eh bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?

— Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours

(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),

Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours

Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes ;

L’une fait tort à l’autre ; et Monsieur le curé

De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »

Le financier, riant de sa naïveté

Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.

Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin. »

Le savetier crut voir tout l’argent que la terre

Avait, depuis plus de cent ans

Produit pour l’usage des gens.

Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre

L’argent et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit sa voix,

Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis :

Il eut pour hôte les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines ;

Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit,

Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme

S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :

« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus. »


VIII, 3.
Le Lion, le Loup, et le Renard

Un lion décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,

Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse.

Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus.

Celui-ci parmi chaque espèce

Manda des médecins ; il en est de tous arts.

Médecins au lion viennent de toutes parts ;

De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.

Dans les visites qui sont faites,

Le renard se dispense et se tient clos et coi.

Le loup en fait sa cour, daubeau coucher du roi,

Son camarade absent. Le prince tout à l’heure

Veut qu’on aille enfumer renard dans sa demeure,

Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;

Et sachant que le loup lui faisait cette affaire :

« Je crains, Sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère

Ne m’ait à mépris imputé

D’avoir différé cet hommage ;

Mais j’étais en pèlerinage

Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.

Même j’ai vu dans mon voyage

Gens experts et savants, je leur ai dit la langueur

Dont Votre Majesté craint, à bon droit la suite.

Vous ne manquez que de chaleur ;

Le long âge en vous l’a détruite.

D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau

Toute chaude et toute fumante ;

Le secret sans doute en est beau

Pour la nature défaillante.

Messire loup vous servira,

S’il vous plaît, de robe de chambre. »

Le roi goûte cet avis-là.

On écorche, on taille, on démembre

Messire loup. Le monarque en soupa,

Et de sa peau s’enveloppa.


Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;

Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.

Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.

Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :

Vous êtes dans une carrière

Où l’on ne se pardonne rien.


VIII, 4.
Le Pouvoir des Fables

À M. de Barillon

La qualité d’ambassadeur

Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?

Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?

S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,

Seront-ils point traités par vous de téméraires ?

Vous avez bien d’autres affaires

À démêler que les débats

Du lapin et de la belette.

Lisez-les, ne les lisez pas ;

Mais empêchez qu’on ne nous mette

Toute l’Europe sur les bras.

Que de mille endroits de le terre

Il nous vienne des ennemis,

J’y consens ; mais que l’Angleterre

Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,

J’ai peine à digérer la chose.

N’est-il point encor temps que Louis se repose ?

Quel autre Hercule enfin ne trouvait las

De combattre cette hydre ? Et faut-il qu’elle oppose

Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?

Si votre esprit plein de souplesse,

Par éloquence et par adresse,

Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,

Je vous sacrifierai cent moutons : c’est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse.

Cependant faites moi la grâce

De prendre en don ce peu d’encens ;

Prenez en gré mes vœux ardents,

Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.

Son sujet vous convient, je n’en dirai pas plus :

Sur les éloges que l’envie

Doit avouer qui vous sont dus,

Vous ne voulez pas qu’on appuie.


Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,

Un orateur, voyant sa patrie en danger,

Courut à la tribune ; et d’un art tyrannique,

Voulant forcer les cœurs dans une république,

Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut

À ces figures violentes

Qui savent exciter les âmes les plus lentes :

Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.

Le vent emporta tout, personne ne s’émut ;

L’animal aux têtes frivoles,

Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter ;

Tous regardaient ailleurs ; il en vit s’arrêter

À des combats d’enfants et point à ses paroles.

Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.

« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour

Avec l’anguille et l’hirondelle ;

Un fleuve les arrête, et l’anguille en nageant,

Comme l’hirondelle en volant,

Le traversa bientôt. » L’assemblée à l’instant

Cria tout d’une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?

— Ce qu’elle fit ? Un prompt courroux

L’anima d’abord contre vous.

Quoi ? de contes d’enfants son peuple s’embarrasse !

Et du péril qui la menace

Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !

Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? »

À ce reproche l’assemblée,

Par l’apologue réveillée,

Se donne entière à l’orateur :

Un trait de fable en eut l’honneur.


Nous sommes tous d’Athène en ce point, et moi-même,

Au moment que je fais cette moralité,

Si Peau d’Âne m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême.

Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant

Il le faut amuser encor comme un enfant.


VIII, 5.
L’Homme et la Puce

Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux,

Souvent pour des sujets même indignes des hommes :

Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes

Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,

Et que le plus petit de la race mortelle,

À chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,

Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens

Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.


Un sot, par une puce eut l’épaule mordue ;

Dans les plis de ses draps elle alla se loger.

« Hercule, se dit-il, tu devais bien purger

La terre de cette hydre au printemps revenue.

Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue

Tu n’en perdes la race afin de me venger ? »

Pour tuer une puce, il voulait obliger

Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.


VIII, 6.
Les Femmes et le Secret

Rien ne pèse tant qu’un secret :

Le porter loin est difficile aux dames ;

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d’hommes qui sont femmes.


Pour éprouver la sienne un mari s’écria

La nuit étant près d’elle : « Ô Dieux, qu’est-ce cela ?

Je n’en puis plus, on me déchire !

Quoi ? j’accouche d’un œuf ! — D’un œuf ? — Oui, le voilà,

Frais et nouveau pondu. Gardez bien de le dire :

On m’appellerait poule ; enfin n’en parlez pas. »

La femme, neuve sur ce cas,

Ainsi que sur mainte autre affaire,

Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire.

Mais ce serment s’évanouit

Avec les ombres de la nuit.

L’épouse, indiscrète et peu fine,

Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

Et de courir chez sa voisine.

« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;

N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :

Mon mari vient de pondre un œuf comme quatre.

Au nom de Dieu, gardez-vous bien

D’aller publier ce mystère.

— Vous moquez-vous ? dit l’autre. Ah ! vous ne savez guère

Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. »

La femme du pondeur s’en retourne chez elle.

L’autre grille déjà de conter la nouvelle ;

Elle va la répandre en plus de dix endroits ;

Au lieu d’un œuf, elle en dit trois.

Ce n’est pas encor tout, car une autre commère

En dit quatre et raconte à l’oreille le fait,

Précaution peu nécessaire,

Car ce n’était plus un secret.

Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée,

De bouche en bouche allait croissant,

Avant la fin de la journée

Ils se montaient à plus d’un cent.


VIII, 7.
Le Chien qui porte à son cou le dîné de son maître

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,

Ni les mains à celle de l’or :

Peu de gens gardent un trésor

Avec des soins assez fidèles.


Certain chien, qui portait la pitance au logis,

S’était fait un collier du dîné de son maître.

Il était tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être

Quand il voyait un mets exquis ;

Mais enfin il l’était, et tous tant que nous sommes

Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.

Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens,

Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes !

Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,

Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné.

Il n’en eut pas toute la joie

Qu’il espérait d’abord : le chien mit bas la proie

Pour la défendre mieux n’en étant plus chargé ;

Grand combat ; d’autres chiens arrivent ;

Ils étaient de ceux-là qui vivent

Sur le public, et craignent peu les coups.

Notre chien, se voyant trop faible contre eux tous,

Et que la chair courait un danger manifeste,

Voulut avoir sa part ; et, lui sage, il leur dit :

« Point de courroux, messieurs, mon lopin me suffit ;

Faites votre profit du reste. »

À ces mots, le premier, il vous happe un morceau ;

Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille,

À qui mieux mieux. Ils firent tous ripaille ;

Chacun d’eux eut part au gâteau.


Je crois voir en ceci l’image d’une ville

Où l’on met les deniers à la merci des gens.

Échevins, prévôt des marchands,

Tout fait sa main ; le plus habile

Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps

De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.

Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,

Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,

On lui fait voir qu’il est un sot.

Il n’a pas de peine à se rendre :

C’est bientôt le premier à prendre.


VIII, 8.
Le Rieur et les Poissons

On cherche les rieurs, et moi je les évite.

Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite :

Dieu ne créa que pour les sots

Les méchants diseurs de bons mots.

J’en vais peut-être en une fable

Introduire un ; peut-être aussi

Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.


Un rieur était à la table

D’un financier, et n’avait en son coin

Que de petits poissons : tous les gros étaient loin.

Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,

Et puis il feint, à la pareille,

D’écouter leur réponse. On demeura surpris ;

Cela suspendit les esprits.

Le rieur alors, d’un ton sage,

Dit qu’il craignait qu’un sien ami,

Pour les grandes Indes parti,

N’eut depuis un an fait naufrage ;

Il s’en informait donc à ce menu fretin ;

Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge

À savoir au vrai son destin ;

Les gros en sauraient davantage.

« N’en puis-je donc, Messieurs, un gros interroger ? »

De dire si la compagnie

Prit goût à sa plaisanterie,

J’en doute ; mais enfin, il les sut engager

À lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire

Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus

Qui n’en étaient pas revenus,

Et que depuis cent ans, sous l’abîme avaient vus

Les anciens du vaste empire.


VIII, 9.
Le Rat et l’Huître

Un rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,

Des lares paternels un jour se trouva sou.

Il laisse là le champ, le grain et la javelle,

Va courir le pays, abandonne son trou.

Sitôt qu’il fut hors de la case :

« Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !

Voici les Apennins, et voici le Caucase. »

La moindre taupinée était mont à ses yeux.

Au bout de quelques jours, le voyageur arrive

En un certain canton où Téthys sur la rive

Avait laissé mainte huître : et notre rat d’abord

Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.

« Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire !

Il n’osait voyager, craintif au premier point.

Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire :

J’ai passé les déserts, mais nous n’y bûmes point. »

D’un certain magister le rat tenait ces choses,

Et les disait à travers champs,

N’étant pas de ces rats qui, les livres rongeants,

Se font savants jusques aux dents.

Parmi tant d’huîtres toutes closes,

Une s’était ouverte et, bâillant au soleil,

Par un doux zéphyr réjouie,

Humait l’air, respirait, était épanouie,

Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nonpareil.

D’aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille :

« Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;

Et si je ne me trompe à la couleur du mets,

Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. »

Là-dessus, Maître Rat, plein de belle espérance,

Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,

Se sent pris comme aux lacs, car l’huître tout d’un coup

Se referme : et voilà ce que fait l’ignorance.



Cette fable contient plus d’un enseignement :

Nous y voyons premièrement

Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience

Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement.

Et puis nous y pouvons apprendre

Que tel est pris qui croyait prendre.


VIII, 10.
L’Ours et l’Amateur des Jardins

Certain ours montagnard, ours à demi léché,

Confiné par le Sort dans un bois solitaire,

Nouveau Bellérophon vivait seul et caché.

Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire

N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.

Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;

Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.

Nul animal n’avait affaire

Dans les lieux que l’ours habitait :

Si bien que, tout ours qu’il était,

Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.

Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,

Non loin de là certain vieillard

S’ennuyait aussi de sa part.

Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,

Il l’était de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi

Quelque doux et discret ami :

Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :

De façon que, lassé de vivre

Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,

Va chercher compagnie et se met en campagne.

L’ours, porté d’un même dessein,

Venait de quitter sa montagne.

Tous deux, par un cas surprenant,

Se rencontrent en un tournant.

L’homme eut peur : mais comment esquiver ? et que faire ?

Se tirer en Gascon d’une semblable affaire

Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.

L’ours très mauvais complimenteur,

Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,

Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire

Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,

J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas

De Nosseigneurs les ours le manger ordinaire ;

Mais j’offre ce que j’ai. » L’ours accepte ; et d’aller.

Les voilà bons amis avant que d’arriver ;

Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :

Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,

Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,

Comme l’ours en un jour ne disait pas deux mots,

L’homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.

L’ours allait à la chasse, apportait du gibier ;

Faisait son principal métier

D’être un bon émoucheur, écartait du visage

De son ami dormant ce parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le vieillard dormait d’un profond somme,

Sur le bout de son nez une allant se placer

Mit l’ours au désespoir ; il eut beau la chasser.

« Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme. »

Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur

Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,

Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche ;

Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,

Raide mort étendu sur la place il le couche. 

Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;

Mieux vaudrait un sage ennemi.


VIII, 11.
Les deux Amis

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa ;

L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre.

Les amis de ce pays-là

Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,

Et mettait à profit l’absence de soleil,

Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;

Il court chez son intime, éveille les valets :

Morphée avait touché le seuil de ce palais.

L’ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,

Vient trouver l’autre et dit : « Il vous arrive peu

De courir quand on dort ; vous me paraissez homme

À mieux user du temps destiné pour le somme :

N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?

En voici. S’il vous est venu quelque querelle,

J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point

De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle

Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?

— Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :

Je vous rends grâce de ce zèle.

Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;

J’ai craint qu’il ne fut vrai ; je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause. »

Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?

Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.

Qu’un ami véritable est une douce chose !

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir lui même :

Un songe, un rien, tout lui fait peur

Quand il s’agit de ce qu’il aime.


VIII, 12.
Le Cochon, la Chèvre, et le Mouton

Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras,

Montés sur un même char, s’en allaient à la foire.

Leur divertissement ne les y portait pas ;

On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire :

Le charton n’avait pas dessein

De les mener voir Tabarin.

Dom pourceau criait en chemin

Comme s’il avait eu cent bouchers à ses trousses.

C’était une clameur à rendre les gens sourds.

Les autres animaux, créatures plus douces,

Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ;

Ils ne voyaient nul mal à craindre.

Le charton dit au porc : « Qu’as-tu tant à te plaindre ?

Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?

Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,

Devraient t’apprendre à vivre ou du moins à te taire :

Regarde ce mouton, a-t-il dit un seul mot ?

Il est sage. — Il est sot,

Repartit le cochon : s’il savait son affaire,

Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ;

Et cette autre personne honnête

Crierait tout du haut de sa tête.

Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,

La chèvre de son lait, le mouton de sa laine :

Je ne sais pas s’ils ont raison ;

Mais quant à moi qui ne suis bon

Qu’à manger, ma mort est certaine.

Adieu mon toit et ma maison. »


Dom pourceau raisonnait en subtil personnage.

Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,

La plainte ni la peur ne changent le destin

Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.


VIII, 13.
Tircis et Amarante

J’avais Ésope quitté,

Pour être tout à Boccace ;

Mais une divinité

Veut revoir sur le Parnasse

Des fables de ma façon.

Or d’aller lui dire « Non »

Sans quelque valable excuse,

Ce n’est pas comme on en use

Avec des divinités,

Surtout quand ce sont de celles

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés.

Car, afin que l’on le sache,

C’est Sillery qui s’attache

À vouloir que, de nouveau,

Sire Loup, Sire Corbeau,

Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery dit tout :

Peu de gens en leur estime

Lui refusent le haut bout ;

Comment le pourrait-on faire ?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs : les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose :

Amenons des bergers, et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

Tircis disait un jour à la jeune Amarante :

« Ah ! si vous connaissiez, comme moi, certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante !

Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal :

Souffrez qu’on vous le communique ;

Croyez-moi, n’ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? »

Amarante aussitôt réplique :

« Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?

— L’amour. — Ce mot est beau : dites-moi quelque marque

À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?

— Des peines près de qui le plaisir des monarques

Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près d’un rivage ?

Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image

Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village

Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir ;

On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire ;

On a peur de le voir, encor qu’on le désire. »

Amarante dit à l’instant :

« Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?

Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître. »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant. »

L’autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui,

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,

Et qui font le marché d’autrui.


VIII, 14.
Les Obsèques de la Lionne

La femme du lion mourut ;

Aussitôt chacun accourut

Pour s’acquitter envers le prince

De certains compliments de consolation

Qui sont surcroît d’affliction.

Il fit avertir sa province

Que les obsèques se feraient

Un tel jour, en tel lieu, ses prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie,

Et pour placer la compagnie.

Jugez si chacun s’y trouva.

Le prince aux cris s’abandonna,

Et tout son antre en résonna :

Les lions n’ont point d’autre temple.

On entendit, à son exemple,

Rugir en leurs patois messieurs les courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens,

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,

Tâchent au moins de le paraître :

Peuple caméléon, peuple singe du maître ;

On dirait qu’un esprit anime mille corps :

C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire,

Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?

Cette mort le vengeait : la reine avait jadis

Étranglé sa femme et son fils.

Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,

Et soutint qu’il l’avait vu rire.

La colère du roi, comme dit Salomon,

Est terrible, et surtout celle du roi lion ;

Mais ce cerf n’avait pas accoutumé de lire.

Le monarque lui dit : « Chétif hôte des bois,

Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix.

Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes

Nos sacrés ongles : venez, loups,

Vengez la reine, immolez tous

Ce traître à ses augustes mânes. »

Le cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs

Est passé ; la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,

Tout près d’ici m’est apparue ;

Et je l’ai d’abord reconnue.

« Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,

« Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes.

« Aux Champs Élysiens j’ai goûté mille charmes,

« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

« Laisse agir quelque temps le désespoir du roi :

« J’y prends plaisir. » À peine on eut ouï la chose,

Qu’on se mit à crier : « Miracle, Apothéose ! »

Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni.



Amusez les rois par des songes ;

Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :

Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,

Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.


VIII, 15.
Le Rat et l’Éléphant

Se croire un personnage est fort commun en France :

On y fait l’homme d’importance,

Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.

C’est proprement le mal françois :

La sotte vanité nous est particulière.

Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :

Leur orgueil me semble, en un mot,

Beaucoup plus fou, mais pas si sot.

Donnons quelque image du nôtre,

Qui, sans doute, en vaut bien un autre.


Un rat des plus petits voyait un éléphant

Des plus gros et raillait le marcher un peu lent

De la bête de haut parage,

Qui marchait à gros équipage.

Sur l’animal à triple étage

Une sultane de renom,

Son chien, son chat et sa guenon,

Son perroquet, sa vieille et toute sa maison,

S’en allait en pèlerinage.

Le rat s’étonnait que les gens

Fussent touchés de voir cette pesante masse :

« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place

Nous rendait, disait-il, plus ou moins important !

Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?

Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?


Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,

D’un grain moins que les éléphants. »

Il en aurait dit davantage ;

Mais le chat, sortant de sa cage,

Lui fit voir en moins d’un instant

Qu’un rat n’est pas un éléphant.


VIII, 16.
L’Horoscope

On rencontre sa destinée

Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.


Un père eut pour toute lignée

Un fils qu’il aima trop, jusques à consulter

Sur le sort de sa géniture

Les diseurs de bonne aventure.

Un de ces gens lui dit que des lions surtout

Il éloignât l’enfant jusques à certain âge ;

Jusqu’à vingt ans, point davantage.

Le père, pour venir à bout

D’une précaution sur qui roulait la vie

De celui qu’il aimait, défendit que jamais

On lui laissât passer le seuil de son palais.

Il pouvait, sans sortir, contenter son envie,

Avec ses compagnons tout le jour badiner,

Sauter, courir, se promener.

Quand il fut en âge où la chasse

Plaît le plus aux jeunes esprits,

Cet exercice avec mépris

Lui fut dépeint ; mais, quoi qu’on fasse,

Propos, conseil, enseignement,

Rien ne change un tempérament.

Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,

À peine se sentit des bouillons d’un tel âge,

Qu’il soupira pour ce plaisir.

Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.

Il savait le sujet des fatales défenses ;

Et comme de logis plein de magnificences,

Abondait partout en tableaux,

Et que la laine et les pinceaux

Traçaient de tous côtés chasses et paysages,

En cet endroit des animaux,

En cet autre des personnages,

Le jeune homme s’émeut, voyant peint un lion.

« Ah ! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre

Dans l’ombre et dans les fers ! » À ces mots, il se livre

Aux transports violents de l’indignation,

Porte le poing sur l’innocente bête.

Sous la tapisserie, un clou se rencontra :

Ce clou le blesse ; il pénétra

Jusqu’aux ressorts de l’âme : et cette chère tête,

Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,

Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.

Même précaution nuisit au poète Eschyle.

Quelque devin le menaça, dit-on,

De la chute d’une maison.

Aussitôt il quitta la ville,

Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.

Un aigle, qui portait en l’air une tortue,

Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,

Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,

Étant de cheveux dépourvue,

Laissa tomber sa proie, afin de la casser :

Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.


De ces exemples il résulte

Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux

Que craint celui qui le consulte ;

Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.

Je ne crois point que la nature

Se soit lié les mains et nous les lie encor

Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort.

Il dépend d’une conjoncture

De lieux, de personnes, de temps ;

Non des conjonctions de tous ces charlatans.

Ce berger et ce roi sont sous même planète ;

L’un d’eux porte le sceptre et l’autre la houlette :

Jupiter le voulait ainsi.

Qu’est-ce que Jupiter ? Un corps sans connaissance.

D’où vient donc que cette influence

Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?

Puis comment pénétrer jusques à notre monde ?

Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin ?

Un atome la peut détourner en chemin :

Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope ?

L’état où nous voyons l’Europe

Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu :

Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a su.

L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,

Celle aussi de nos passions,

Permettent-ils à leur faiblesse

De suivre pas à pas toutes nos actions ?

Notre sort en dépend : sa course entre-suivie

Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas ;

Et ces gens veulent au compas

Tracer le cours de notre vie !


Il ne se faut point arrêter

Aux deux faits ambigus que je viens de conter.

Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,

N’y font rien : tout aveugle et menteur qu’est cet art,

Il peut frapper au but une fois entre mille ;

Ce sont des effets du hasard.


VIII, 17.
L’Âne et le Chien

Il se faut entr’aider, c’est la loi de Nature

L’âne un jour pourtant s’en moqua :

Et ne sais comme il y manqua ;

Car il est bonne créature

Il allait par pays, accompagné du chien,

Gravement, sans songer à rien,

Tous deux suivis d’un commun maître.

Ce maître s’endormit : l’âne se mit à paître.

Il était alors dans un pré

Dont l’herbe était fort à son gré.

Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :

Il ne faut pas être si délicat ;

Et faute de servir ce plat

Rarement un festin demeure.

Notre baudet s’en sut enfin

Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,

Lui dit : « Cher compagnon, baisse-toi, je te prie :

Je prendrai mon dîné dans le panier au pain. »

Point de réponse, mot : le roussin d’Arcadie

Craignit qu’en perdant un moment

Il ne perdit un coup de dent.

Il fit longtemps la sourde oreille :

Enfin il répondit : « Ami, je te conseille

D’attendre que ton maître ait fini son sommeil ;

Car il te donnera, sans faute, à son réveil,

Ta portion accoutumée :

Il ne saurait tarder beaucoup. »

Sur ces entrefaites, un loup

Sort du bois, et s’en vient : autre bête affamée.

L’âne appelle aussitôt le chien à son secours.

Le chien ne bouge et dit : « Ami, je te conseille

De fuir, en attendant que ton maître s’éveille ;

Il ne saurait trop tarder : détale vite, et cours.

Que si ce loup t’atteint, casse-lui la mâchoire :

On t’a ferré de neuf ; et si tu me veux croire,

Tu l’étendras tout plat. » Pendant ce beau discours,

Seigneur Loup étrangla le baudet sans remède.

J’en conclus qu’il faut qu’on s’entraide.


VIII, 18.
Le Bassa et le Marchand

Un marchand grec en certaine contrée

Faisait trafic. Un bassa l’appuyait ;

De quoi le grec en bassa le payait,

Non en marchand : tant c’est chère denrée

Qu’un protecteur. Celui-ci coûtait tant,

Que notre Grec s’allait partout plaignant.

Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance,

Lui vont offrir leur support en commun.

Eux trois voulaient moins de reconnaissance

Qu’à ce marchand il n’en coûtait pour un.

Le Grec écoute, avec eux il s’engage ;

Et le bassa du tout est averti :

Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,

À ces gens-là quelque méchant parti,

Les prévenant, les chargeant d’un message

Pour Mahomet, droit en son paradis,

Et sans tarder. Sinon ces gens unis

Le préviendront, bien certains qu’à la ronde

Il a des gens tout prêts pour le venger :

Quelque poison l’enverra protéger

Les trafiquants qui sont en l’autre monde.

Sur cet avis, le turc se comporta

Comme Alexandre, et, plein de confiance,

Chez le marchand tout droit il s’en alla,

Se mit à table. On vit tant d’assurance

En ses discours et dans tout son maintien,

Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.

Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;

Même l’on veut que j’en craigne les suites ;

Mais je te crois un trop homme de bien ;

Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage :

Je n’en dis pas là-dessus davantage.

Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,

Écoute-moi : sans tant de dialogue

Et de raisons qui pourront t’ennuyer,

Je ne te veux conter qu’un apologue.

Il était un berger, son chien et son troupeau.

Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire

D’un dogue de qui l’ordinaire

Était un pain entier. Il fallait bien et beau

Donner cet animal au seigneur du village.

Lui, berger, pour plus de ménage,

Aurait deux ou trois mâtineaux,

Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux

Bien mieux que cette bête seule.

Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas

Qu’il avait aussi triple gueule

Quand les loups livraient des combats.

Le berger s’en défait ; il prend trois chiens de taille

À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.

Le troupeau s’en sentit ; et tu te sentiras

Du choix de semblable canaille

Si tu fais bien, tu reviendras à moi. »

Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces

Que, tout compté, mieux vaut, en bonne foi,

S’abandonner à quelque puissant roi,

Que s’appuyer de plusieurs petits princes.


VIII, 19.
L’Avantage de la science

Entre deux bourgeois d’une ville

S’émut jadis un différend :

L’un était pauvre, mais habile ;

L’autre riche, mais ignorant.

Celui-ci sur son concurrent

Voulait emporter l’avantage,

Prétendait que tout homme sage

Était tenu de l’honorer.

C’était tout homme sot ; car pourquoi révérer

Des biens dépourvus de mérite ?

La raison m’en semble petite.

« Mon ami, disait-il souvent

Au savant,

Vous vous croyez considérable ;

Mais dites-moi, tenez-vous table ?

Que sert à vos pareils de lire incessamment ?

Ils sont toujours logés à la troisième chambre,

Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,

Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.

La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais d’homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe

L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,

Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez

À Messieurs les gens de finance

De méchants livres bien payés. »

Ces mots remplis d’impertinence

Eurent le sort qu’ils méritaient.

L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.

La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.

Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :

L’un et l’autre quitta sa ville.

L’ignorant resta sans asile :

Il reçut partout des mépris ;

L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.

Laissez dire les sots : le savoir a son prix.


VIII, 20.
Jupiter et les Tonnerres

Jupiter, voyant nos fautes,

Dit un jour, du haut des airs :

« Remplissons de nouveaux hôtes

Les cantons de l’univers

Habités par cette race

Qui m’importune et me lasse.

Va-t’en, Mercure, aux Enfers ;

Amène-moi la Furie

La plus cruelle des trois.

Race que j’ai trop chérie,

Tu périras cette fois. »

Jupiter ne tarda guère

À modérer son transport.


Ô vous rois, qu’il voulut faire

Arbitres de notre sort,

Laissez entre la colère

Et l’orage qui la suit,

L’intervalle d’une nuit.


Le dieu dont l’aile est légère,

Et la langue a des douceurs,

Alla voir les noires sœurs.

À Tisiphone et Mégère

Il préféra, ce dit-on,

L’impitoyable Alecton.

Ce choix la rendit si fière

Qu’elle jura par Pluton

Que toute l’engeance humaine

Serait bientôt du domaine

Des déités de là-bas.

Jupiter n’approuva pas

Le serment de l’Euménide.

Il la renvoie ; et pourtant

Il lance un foudre à l’instant

Sur certain peuple perfide.

Le tonnerre, ayant pour guide

Le père même de ceux

Qu’il menaçait de ses feux,

Se contenta de leur crainte ;

Il n’embrasa que l’enceinte

D’un désert inhabité :

Tout père frappe à côté.

Qu’arriva-t-il ? Notre engeance

Prit pied sur cette indulgence.

Tout l’Olympe s’en plaignit ;

Et l’assembleur de nuages

Jura le Styx, et promit

De former d’autres orages :

Ils seraient sûrs. On sourit ;

On lui dit qu’il était père,

Et qu’il laissât, pour le mieux,

À quelqu’un des autres dieux

D’autres tonnerres à faire.

Vulcain entreprit l’affaire.

Ce dieu remplit ses fourneaux

De deux sortes de carreaux :

L’un jamais ne se fourvoie ;

Et c’est celui que toujours

L’Olympe en corps nous envoie ;

L’autre s’écarte en son cours :

Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte ;

Bien souvent même il se perd ;

Et ce dernier en sa route

Nous vient du seul Jupiter.


VIII, 21.
Le Faucon et le Chapon

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;

Ne vous pressez donc nullement :

Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,

Que le chien de Jean de Nivelle.



Un citoyen du Mans, chapon de son métier,

Était sommé de comparaître

Par devant les lares du maître

Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.

Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose,

« Petit, petit, petit ! » mais, loin de s’y fier,

Le Normand et demi laissait les gens crier.

« Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :

On ne m’y tient pas, et pour cause. »

Cependant un faucon sur sa perche voyait

Notre Manceau qui s’enfuyait :

Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,

Devait, le lendemain, être d’un grand soupé,

Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille

Se serait passée aisément.

L’oiseau chasseur lui dit : « Ton peu d’entendement

Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,

Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.

Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre ?

Il t’attend : es-tu sourd ? Je n’entends que trop bien,

Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire ?

Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?

Reviendrais-tu pour cet appeau ?

Laisse-moi fuir, cesse de rire

De l’indocilité qui me fait envoler

Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.

Si tu voyais mettre à la broche

Tous les jours autant de faucons

Que j’y vois mettre de chapons,

Tu ne me ferais pas un semblable reproche. »


VIII, 22.
Le Chat et le Rat

Quatre animaux divers, le chat Grippe-fromage,

Triste oiseau le hibou, Ronge-maille le rat,

Dame belette au long corsage,

Toutes gens d’esprit scélérat,

Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.

Tant y furent, qu’un soir, à l’entour de ce pin

L’homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,

Sort pour aller chercher sa proie.

Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie

Le filet : il y tombe, en danger de mourir ;

Et mon chat de crier, et le rat d’accourir.

L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie ;

Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre chat dit : « Cher ami,

Les marques de ta bienveillance

Sont communes en mon endroit ;

Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance

M’a fait tomber. C’est à bon endroit

Que, seul entre les tiens, par amour singulière,

Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.

Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux dieux.

J’allais leur faire ma prière,

Comme tout dévot chat en use les matins.

Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;

Viens dissoudre ces nœuds. — Et quelle récompense

En aurai-je reprit le rat.

— Je jure éternelle alliance

Avec toi, repartit le chat.

Dispose de ma griffe, et sois en assurance :

Envers et contre tous je te protégerai,

Et la belette mangerai

Avec l’époux de la chouette :

Ils t’en veulent tous les deux. » Le rat dit : « Idiot !

Moi ton libérateur ? Je ne suis pas si sot. »

Puis il s’en va vers sa retraite.

La belette était près du trou.

Le rat grimpe plus haut, il y voit le hibou :

Dangers de toutes parts, le plus pressant l’emporte.

Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte

Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant

Qu’il dégage enfin l’hypocrite.

L’homme paraît en cet instant ;

Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.

À quelque temps de là, notre chat vit de loin

Son rat qui se tenait à l’erte, et sur ses gardes :

« Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin

Me fait injure : tu regardes

Comme ennemi ton allié.

Penses-tu que j’aie oublié

Qu’après Dieu je te dois la vie ?

— Et moi, reprit le rat, penses-tu que j’oublie

Ton naturel ? Aucun traité

Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?

S’assure-t-on sur l’alliance

Qu’a faite la nécessité ? »


VIII, 23.
Le Torrent et la Rivière

Avec grand bruit et grand fracas

Un torrent tombait des montagnes :

Tout fuyait devant lui : l’horreur suivait ses pas ;

Il faisait trembler les campagnes.

Nul voyageur n’osait passer

Une barrière si puissante :

Un seul vit des voleurs ; et, se sentant presser,

Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.

Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :

Notre homme enfin n’eut que la peur.

Ce succès lui donnant courage,

Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,

Il rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours,

Image d’un sommeil doux, paisible et tranquille,

Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :

Point de bords escarpés, un sable pur et net.

Il entre ; et son cheval le met

À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :

Tous deux au Styx allèrent boire ;

Tous deux, à nager malheureux,

Allèrent traverser, au séjour ténébreux,

Bien d’autres fleuves que les nôtres.


Les gens sans bruit sont dangereux

Il n’en est pas ainsi des autres.


VIII, 24.
L’Éducation

Laridon et César, frères dont l’origine

Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,

À deux maîtres divers échus au temps jadis,

Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.

Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;

Mais la diverse nourriture

Fortifiant en l’un cette heureuse nature,

En l’autre l’altérant, un certain marmiton

Nomma celui-ci Laridon.

Son frère, ayant couru mainte haute aventure,

Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,

Fut le premier César que la gent chienne ait eu.

On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse

Ne fît en ses enfants dégénérer son sang.

Laridon négligé témoignait sa tendresse

À l’objet le premier passant.

Il peupla tout de son engeance :

Tournebroches par lui rendus communs en France

Y font un corps à part, gens fuyant les hasards,

Peuple antipode des Césars.


On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :

Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :

Faute de cultiver la nature et ses dons,

Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !


VIII, 25.
Les deux Chiens et l’Âne mort

Les vertus devraient être sœurs,

Ainsi que les vices frères.

Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,

Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères.

J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

À l’égard des vertus, rarement on les voit

Toutes en un sujet éminemment placées

Se tenir par la main sans être dispersées.

L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent, mais froid.

Parmi les animaux, le chien se pique d’être

Soigneux, et fidèle à son maître ;

Mais il est sot, il est gourmand :

Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,

Virent un âne mort qui flottait sur les ondes.

Le vent de plus en plus l’éloignait de nos chiens.

« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :

Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;

J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval ?

— Eh ! qu’importe quel animal ?

Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.

Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;

Et de plus, il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée

En viendra bien à bout : ce corps demeurera

Bientôt à sec, et ce sera

Provision pour la semaine. »

Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l’haleine,

Et puis la vie ; ils firent tant

Qu’on les vit crever à l’instant.

L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,

L’impossibilité disparaît à son âme.

Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,

S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !

« Si j’arrondissais mes États !

Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire ! »


Tout cela, c’est la mer à boire ;

Mais rien à l’homme ne suffit.

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,

Il faudrait quatre corps ; encor, loin d’y suffire,

À mi-chemin je crois que tous demeureraient :

Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient

Mettre à fin ce qu’un seul désire.


VIII, 26.
Démocrite et les Abdéritains

Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire !

Qu’il me semble profane, injuste et téméraire,

Mettant de faux milieux entre la chose et lui,

Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !

Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.

Son pays le crut fou : petits esprits ! Mais quoi ?

Aucun n’est prophète chez soi.

Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.

L’erreur alla si loin qu’Abdère députa

Vers Hippocrate et l’invita,

Par lettre et par ambassade,

À venir rétablir la raison du malade :

« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,

Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite ;

Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.

Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :

Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Non content de ce songe, il y joint les atomes,

Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;

Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici bas,

Il connaît l’univers, et ne se connaît pas.

Un temps fut qu’il savait accorder les débats

Maintenant il parle à lui-même.

Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. »

Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;

Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,

Quelles rencontres dans la vie

Le Sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps

Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens

Cherchait dans l’homme et dans la bête

Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.

Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,

Les labyrinthes d’un cerveau

L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,

Et ne vit presque pas son ami s’avancer,

Attaché selon sa coutume.

Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :

Le sage est ménager du temps et des paroles.

Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,

Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,

Ils tombèrent sur la morale.

Il n’est besoin que j’étale

Tout ce que l’un et l’autre dit.


Le récit précédent suffit

Pour montrer que le peuple est juge récusable.

En quel sens est donc véritable

Ce que j’ai lu dans certain lieu,

Que sa voix est la voix de Dieu ?


VIII, 27.
Le Loup et le Chasseur

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux,

Te combattrai-je en vain sans cesse, en cet ouvrage ?

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?

L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,

Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons » ?

— Hâte-toi mon ami, tu n’as pas tant à vivre.

Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc ? — Dès demain.

— Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :

Jouis dès aujourd’hui, redoute un sort semblable

À celui du chasseur et du loup de ma fable.

Le premier de son arc avait mis bas un daim.

Un faon de biche passe, et le voilà soudain

Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.

La proie était honnête : un daim avec un faon ;

Tout modeste chasseur en eût été content :

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,

Tente encor notre archer, friand de tels morceaux.

Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux

Avec peine y mordaient ; la déesse infernale

Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.

De la force du loup pourtant il s’abattit.

C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit

Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.

Dans le temps que le porc revient à soi, l’archer

Voit le long d’un sillon une perdrix marcher,

Surcroît chétif aux autres têtes :

De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier, rappelant les restes de la vie,

Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps,

Et la perdrix le remercie.


Cette part du récit s’adresse au convoiteux :

L’avare aura pour lui le reste de l’exemple.


Un loup vit, en passant, ce spectacle piteux :

« Ô Fortune ! dit-il, je te promets un temple.

Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant

Il faut les ménager, ces rencontres sont rares. »

(Ainsi s’excusent les avares).

« J’en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant.

Un, deux, trois, quatre corps, ce sont quatre semaines,

Si je sais compter, toutes pleines.

Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant

La corde de cet arc : il faut que l’on l’ai faite

De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez. »

En disant ces mots, il se jette

Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette

Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés.


Je reviens à mon texte : il faut que l’on jouisse ;

Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :

La convoitise perdit l’un ;

L’autre périt par l’avarice.


Livre neuvième

IX, 1.
Le Dépositaire infidèle

Grâce aux filles de Mémoire,

J’ai chanté des animaux ;

Peut-être d’autres héros

M’auraient acquis moins de gloire.

Le loup, en langue des dieux,

Parle au chien dans mes ouvrages.

Les bêtes, à qui mieux mieux,

Y font divers personnages,

Les uns fous, les autres sages :

De telle sorte pourtant

Que les fous vont l’emportant :

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène

Des trompeurs, des scélérats,

Des tyrans et des ingrats,

Mainte prudente pécore,

Force sots, force flatteurs ;

Je pourrais y joindre encore

Des légions de menteurs :

« Tout homme ment », dit le Sage.

S’il n’y mettait seulement

Que les gens du bas étage,

On pourrait aucunement

Souffrir ce défaut aux hommes ;

Mais que tous tant que nous sommes,

Nous mentions, grand et petit,

Si quelqu’un d’autre l’avait dit,

Je soutiendrais le contraire.

Et même qui mentirait

Comme Ésope et comme Homère,

Un vrai menteur ne serait :

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé,

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L’un et l’autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus, s’il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire

Un certain dépositaire

Payé par son propre mot,

Est d’un méchant et d’un sot.

Voici le fait. Un trafiquant de Perse,

Chez son voisin, s’en allant en commerce,

Mit en dépôt un cent de fer un jour.

« Mon fer ? dit-il, quand il fut de retour.

— Votre fer ? il n’est plus. J’ai regret de vous dire

Qu’un rat l’a mangé tout entier.

J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier

À toujours quelque trou. » Le trafiquant admire

Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.

Au bout de quelques jours il détourne l’enfant

Du perfide voisin ; puis à souper convie

Le père qui s’excuse, et lui dit en pleurant :

« Dispensez-moi, je vous supplie ;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J’aimais un fils plus que ma vie ;

Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus.

On me l’a dérobé : plaignez mon infortune. »

Le marchand repartit : « Hier au soir, sur la brune,

Un chat-huant s’en vint votre fils enlever.

Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. »

Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie

Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?

Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.

— Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment ;

Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je,

Et ne vois rien qui vous oblige

D’en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d’un pays

Où le quintal de fer par un seul rat se mange,

Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ? »

L’autre vit où tendait cette feinte aventure :

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute avint entre deux voyageurs,

L’un d’eux étant de ces conteurs

Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope.

Tout est géant chez eux. Écoutez les, l’Europe,

Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.

« J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.

— Et moi, dit l’autre, un pot plus grand qu’une église. »

Le premier se moquant, l’autre reprit : « Tout doux ;

On le fit pour cuire vos choux. »

L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.

Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur

De vouloir par raison combattre son erreur.

Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.


IX, 2.
Les deux Pigeons

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre :

L’un d’eux, s’ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s’avançait davantage !

Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. « Hélas, dirai-je, il pleut :

« Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

« Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète

L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ;

Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : « J’étais là ; telle chose m’avint »,

Vous y croirez être vous-même. »

À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage

L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L’air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,

Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un las

Les menteurs et traîtres appas.

Le las était usé : si bien que, de son aile,

De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :

Quelque plume y périt : et le pis du destin

Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle,

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du las qui l’avaient attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure,

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)

Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d’à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile et traînant le pied,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s’en retourna :

Que bien, que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par le pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! Quand reviendront de semblables moments ?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?


IX, 3.
Le Singe et le Léopard

Le singe avec le léopard

Gagnaient de l’argent à la foire.

Ils affichaient chacun à part.

L’un d’eux disait : « Messieurs, mon mérite et ma gloire

Sont connus en bon lieu ; le roi m’a voulu voir ;

Et, si je meurs, il veut avoir

Un manchon de ma peau ; tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée,

Et vergetée, et mouchetée ! »

La bigarrure plaît. Partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait, bientôt, chacun sortit.

Le singe, de sa part, disait : « Venez, de grâce ;

Venez, Messieurs. Je fais cent tours de passe-passe.

Cette diversité dont on vous parle tant,

Mon voisin léopard l’a sur soi seulement ;

Moi, je l’ai dans l’esprit : votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du pape en son vivant,

Tout fraîchement en cette ville

Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler ;

Car il parle, on l’entend : il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,

Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs !

Non, Messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes contents

Nous rendrons à chacun son argent à la porte. »


Le singe avait raison. Ce n’est pas sur l’habit

Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :

L’une fournit toujours des choses agréables ;

L’autre en moins d’un moment lasse les regardants.

Ô ! que de grands seigneurs au léopard semblables,

N’ont que l’habit pour tous talents !

IX, 4.
Le Gland et la Citrouille

Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve

En tout cet univers, et l’aller parcourant,

Dans les citrouilles je la treuve.

Un villageois, considérant

Combien ce fruit est gros et sa tige menue :

« À quoi songeait, dit-il, l’auteur de tout cela ?

Il a bien mal placé cette citrouille-là

Hé parbleu ! je l’aurais pendue

À l’un des chênes que voilà ;

C’eût été justement l’affaire :

Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.

C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré

Au conseil de celui que prêche ton curé :

Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple,

Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,

Ne pend-il pas en cet endroit ?

Dieu s’est mépris : plus je contemple

Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo

Que l’on a fait un quiproquo. »

Cette réflexion embarrassant notre homme :

« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit »

Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.

Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.

Il s’éveille ; et portant la main sur son visage,

Il trouve encor le gland pris au poil du menton.

Son nez meurtri le force à changer de langage.

« Oh ! Oh ! dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc

S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,

Et que ce gland eût été gourde ?

Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison,

J’en vois bien à présent la cause. »

En louant Dieu de toute chose,

Garo retourne à la maison.


IX, 5.
L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin

Certain enfant qui sentait son collège,

Doublement sot et doublement fripon

Par le jeune âge et par le privilège

Qu’ont les pédants de gâter la raison,

Chez un voisin dérobait, ce dit-on,

Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,

De plus beaux dons que nous offre Pomone

Avait la fleur, les autres le rebut.

Chaque saison apportait son tribut ;

Car au printemps, il jouissait encore

Des plus beaux dons que nous présente Flore.

Un jour, dans son jardin il vit notre écolier

Qui, grimpant, sans égard, sur un arbre fruitier,

Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,

Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :

Même il ébrancherait l’arbre ; et fit tant, à la fin,

Que le possesseur du jardin

Envoya faire plainte au maître de la classe.

Celui-ci vint, suivi d’un cortège d’enfants :

Voilà le verger plein de gens

Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce,

Accrut le mal en amenant

Cette jeunesse mal instruite :

Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment

Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite

Se souvînt à jamais comme d’une leçon.

Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,

Avec force traits de science.

Son discours dura tant que la maudite engeance

Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.

Je hais les pièces d’éloquence

Hors de leur place, et qui n’ont point de fin,

Et ne sais bête au monde pire

Que l’écolier, si ce n’est le pédant.

Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,

Ne me plairait aucunement.


IX, 6.
Le Statuaire et la Statue de Jupiter

Un bloc de marbre était si beau

Qu’un statuaire en fit l’emplette.

« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?


Il sera dieu : même si je veux

Qu’il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez, humains ! faites des vœux :

Voilà le maître de la terre. »


L’artisan exprima si bien

Le caractère de l’idole,

Qu’on trouva qu’il ne manquait rien

À Jupiter que la parole.


Même l’on dit que l’ouvrier

Eut à peine achevé l’image,

Qu’on le vit frémir le premier,

Et redouter son propre ouvrage.


À la faiblesse du sculpteur

Le poète autrefois n’en dut guère,

Des dieux dont il fut l’inventeur

Craignant la haine et la colère.


Il était enfant en ceci ;

Les enfants n’ont l’âme occupée

Que du continuel souci

Qu’on ne fâche point leur poupée.


Le cœur suit aisément l’esprit :

De cette source est descendue

L’erreur païenne, qui se vit

Chez tant de peuples répandue.


Ils embrassaient violemment

Les intérêts de leur chimère :

Pygmalion devint amant

De la Vénus dont il fut père.


Chacun tourne en réalités,

Autant qu’il peut, ses propres songes :

L’homme est de glace aux vérités ;

Il est de feu pour les mensonges.


IX, 7.
La Souris métamorphosée en fille

Une souris tomba du bec d’un chat-huant :

Je ne l’eusse pas ramassée ;

Mais un bramin le fit : je le crois aisément ;

Chaque pays a sa pensée.

La souris était fort froissée.

De cette sorte de prochain

Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin

Le traite en frère. Ils ont en tête

Que notre âme, au sortir d’un roi,

Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête

Qu’il plaît au sort : c’est là l’un des points de leur loi.

Pythagore chez eux a puisé ce mystère.

Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire

De prier un sorcier qu’il logeât la souris

Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.

Le sorcier en fit une fille

De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,

Que le fils de Priam pour elle aurait tenté

Plus encor qu’il ne fit pour la grecque beauté.

Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.

Il dit à cet objet si doux :

« Vous n’avez qu’à choisir ; car chacun est jaloux

De l’honneur d’être votre époux.

— En ce cas, je donne, dit-elle,

Ma voix au plus puissant de tous.

— Soleil, s’écrie alors le bramin à genoux ;

C’est toi qui seras notre gendre.

— Non, dit-il, ce nuage épais

Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;

Je vous conseille de le prendre

— Eh bien ! dit le bramin au nuage volant,

Es-tu né pour ma fille ? — Hélas ! non ; car le vent

Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :

Je n’entreprendrai point les droits de Borée. »

Le bramin fâché s’écria :

« Ô vent, donc, puisque vent y a

Viens dans les bras de notre belle ! »

Il accourait : un mont en chemin l’arrêta.

L’éteuf passant à celui-là,

Il la renvoie, et dit : « J’aurais une querelle

Avec le rat, et l’offenser

Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »

Au mot de rat, la Damoiselle

Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.

Un rat ! un rat : c’est de ces coups

Qu’Amour fait ; témoin telles et telle :

Mais ceci soit dit entre nous.

On tient toujours du lieu dont on vient : cette fable

Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,

Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :

Car quel époux n’est point au soleil préférable,

En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant

Est moins fort qu’une puce ? elle le mord pourtant.

Le rat devrait aussi renvoyer pour bien faire

La belle au chat, le chat au chien,

Le chien au loup. Par le moyen

De cet argument circulaire,

Pilpay jusqu’au soleil eût enfin remonté ;

Le soleil eût joui de la jeune beauté.

Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :

Le sorcier du bramin fit sans doute une chose

Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.

Je prends droit là-dessus contre le bramin même ;

Car il faut, selon son système,

Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun

Aille puiser son âme en un trésor commun :

Toutes sont donc de même trempe ;

Mais agissant diversement

Selon l’organe seulement

L’une s’élève et l’autre rampe.

D’où vient donc que ce corps si bien organisé

Ne put obliger son hôtesse

De s’unir au soleil ? Un rat eut sa tendresse.

Tout débattu, tout bien pesé,

Les âmes des souris et les âmes des belles

Sont très différentes entre elles ;

Il en faut revenir toujours à son destin,

C’est à dire à la loi par le ciel établie :

Parlez au diable, parlez à la magie,

Vous ne détournerez nul être de sa fin.


IX, 8.
Le Fou qui vend la sagesse

Jamais auprès des fous ne te mets à portée :

Je ne te puis donner un plus sage conseil.

Il n’est enseignement pareil

À celui-là de fuir une tête éventée.

On en voit souvent dans les cours :

Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours

Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.

Un fol allait criant par tous les carrefours

Qu’il vendait la sagesse, et les mortels crédules

De courir à l’achat ; chacun fut diligent.

On essuyait force grimaces ;

Puis on avait pour son argent

Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.

La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?

C’étaient les plus moqués ; le mieux était de rire,

Ou de s’en aller, sans rien dire,

Avec son soufflet et son fil.

De chercher du sens à la chose,

On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.

La raison est-elle garant

De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause

De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.

Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,

Un des dupes un jour alla trouver un sage,

Qui, sans hésiter davantage,

Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.

Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,

Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire

La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs

De quelque semblable caresse.

Vous n’êtes point trompé : ce fou vend la sagesse. »


IX, 9.
L’Huître et les Plaideurs

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent

Une huître, que le flot y venait d’apporter :

Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;

À l’égard de la dent il fallut contester.

L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;

L’autre le pousse et dit : « Il est bon de savoir

Qui de nous en aura la joie.

Celui qui le premier a pu l’apercevoir

En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.

— Si par là l’on juge l’affaire,

Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.

— Je ne l’ai pas mauvais aussi,

Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.

— Eh bien, vous l’avez vue ; et moi, je l’ai sentie. »

Pendant tout ce bel incident,

Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.

Perrin, fort gravement, ouvre l’huître et la gruge,

Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit d’un ton de président :

« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille

Sans dépens, et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »

Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;

Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles,

Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,

Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.


IX, 10.
Le Loup et le Chien maigre

Autrefois carpillon fretin

Eut beau prêcher, il eut beau dire,

On le mit dans la poêle à frire.

Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,

Sans espoir de grosse aventure,

Est imprudence toute pure.

Le pêcheur eut raison ; Carpillon n’eut pas tort :

Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.

Maintenant, il faut que j’appuie

Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor.


Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,

Trouvant un chien hors du village,

S’en allait l’emporter. Le chien représenta

Sa maigreur : « Jà ne plaise à Votre Seigneurie

De me prendre en cet état là ;

Attendez : mon maître marie

Sa fille unique, et vous jugez

Qu’étant de noce, il faut, malgré moi, que j’engraisse.

Le loup le croit, le loup le laisse.

Le loup, quelques jours écoulés,

Revient voir si son chien n’était point meilleur à prendre ;

Mais le drôle était au logis.

Il dit au loup par un treillis :

« Ami, je vais sortir ; et si tu veux attendre,

Le portier du logis et moi

Nous serons tout à l’heure à toi. »

Ce portier du logis était un chien énorme,

Expédiant les loups en forme.

Celui-ci s’en douta. « Serviteur au portier »,

Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;

Mais il n’était pas fort habile :

Ce loup ne savait pas encor bien son métier.


IX, 11.
Rien de trop

Je ne vois point de créature

Se comporter modérément.

Il est certain tempérament

Que le maître de la nature

Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement.

Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.

Le blé, riche présent de la blonde Céres,

Trop touffu bien souvent, épuise les guérets :

En superfluités s’épandant d’ordinaire,

Et poussant trop abondamment,

Il ôte à son fruit l’aliment.

L’arbre n’en fait pas moins : tant le luxe sait plaire !

Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons

De retrancher l’excès des prodigues moissons :

Tout au travers ils se jetèrent,

Gâtèrent tout et tout broutèrent ;

Tant que le ciel permit aux loups

D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;

S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.

Puis le ciel permit aux humains

De punir ces derniers : les humains abusèrent

À leur tour des ordres divins.

De tous les animaux, l’homme a le plus de pente

À se porter dedans l’excès.

Il faudrait faire le procès

Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante

Qui ne prêche en ceci. « Rien de trop » est un point

Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.


IX, 12.
Le Cierge

C’est du séjour des dieux que les abeilles viennent.

Les premières, dit-on, s’en allèrent loger

Au mont Hymette, et se gorger

Des trésors qu’en ce lieu les zéphyrs entretiennent.

Quand on eut des palais de ces filles du Ciel

Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,

Ou, pour dire en français la chose,

Après que les ruches sans miel

N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie ;

Maint cierge aussi fut façonné.

Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie

Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;

Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné

Par sa propre et pure folie,

Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné ;

Ce cierge ne savait grain de philosophie.


Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit

Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.

L’Empédocle de cire au brasier se fondit :

Il n’était pas plus fou que l’autre.


IX, 13.
Jupiter et le Passager

Ô combien le péril enrichirait les dieux,

Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !

Mais le péril passé, l’on ne se souvient guère

De ce qu’on a promis aux Cieux ;

On compte seulement ce qu’on doit à la terre.

Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :

Il ne se sert jamais d’huissier.

— Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?

Comment appelez-vous ces avertissements ?

Un passager pendant l’orage,

Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans.

Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants

N’aurait pas coûté davantage.

Il brûla quelques os quand il fut au rivage :

Au nez de Jupiter la fumée en monta.

« Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà :

C’est un parfum de bœuf que ta grandeur respire.

La fumée est ta part, je ne te dois plus rien. »

Jupiter fit semblant de rire ;

Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,

Envoyant un songe lui dire

Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au vœu

Courut au trésor comme au feu.

Il trouva des voleurs ; et n’ayant dans sa bourse

Qu’un écu pour toute ressource,

Il leur promit cent talents d’or,

Bien comptés et d’un tel trésor :

On l’avait enterré dedans telle bourgade.

L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon

Qu’à notre prometteur l’un dit : « Mon camarade,

Tu te moques de nous ; meurs et va chez Pluton

Porter tes cent talents en don. »


IX, 14.
Le Chat et le Renard

Le chat et le renard, comme beaux petits saints,

S’en allaient en pèlerinage.

C’étaient deux vrais Tartufs, deux archipatelins

Deux francs Patte-pelus qui, des frais du voyage,

Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,

S’indemnisaient à qui mieux mieux.

Le chemin étant long, et partant ennuyeux,

Pour l’accourcir ils disputèrent.

La dispute est d’un grand secours.

Sans elle on dormirait toujours.

Nos pèlerins s’égosillèrent.

Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.

Le renard au chat dit enfin :

« Tu prétends être fort habile,

En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.

— Non, dit l’autre ; je n’ai qu’un tour dans mon bissac ;

Mais je soutiens qu’il en vaut mille. »

Eux de recommencer la dispute à l’envi.

Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,

Une meute apaisa la noise.

Le chat dit au renard : « Fouille en ton sac, ami ;

Cherche en ta cervelle matoise

Un stratagème sûr ; pour moi, voici le mien. »

À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.

L’autre fit cent tours inutiles,

Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut

Tous les confrères de Brifaut.

Partout il tenta des asiles ;

Et ce fut partout sans succès ;

La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.

Au sortir d’un terrier, deux chiens aux pieds agiles

L’étranglèrent du premier bond.


Le trop d’expédients peut gâter une affaire :

On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.

N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.


IX, 15.
Le Mari, la Femme, et le Voleur

Un mari fort amoureux,

Fort amoureux de sa femme,

Bien qu’il fût jouissant, se croyait malheureux.

Jamais œillade de la dame,

Propos flatteur et gracieux,

Mot d’amitié ni doux sourire

Déifiant le pauvre sire,

N’avaient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri.

Je le crois, c’était un mari.

Il ne tint point à l’hyménée

Que, content de sa destinée,

Il n’en remerciât les dieux ;

Mais quoi ? Si l’amour n’assaisonne

Les plaisirs que l’hymen nous donne,

Je ne vois pas qu’on en soit mieux.

Notre épouse étant donc de la sorte bâtie,

Et n’ayant caressé son mari de sa vie,

Il en faisait sa plainte une nuit. Un voleur

Interrompit la doléance.

La pauvre femme eut si grand peur

Qu’elle chercha quelque assurance

Entre les bras de son époux.

« Ami voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux

Me serait inconnu. Prends donc en récompense

Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ;

Prends le logis aussi. » Les voleurs ne sont pas

Gens honteux, ni fort délicats :

Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte

Que la plus forte passion

C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion,

Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :

J’en ai pour preuve cet amant

Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,

L’emportant à travers la flamme.

J’aime assez cet emportement ;

Le conte m’en a plu toujours infiniment :

Il est bien d’une âme espagnole,

Et plus grande encore que folle.


IX, 16.
Le Trésor et les deux Hommes

Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource,

Et logeant le diable en sa bourse,

C’est à dire n’y logeant rien,

S’imagina qu’il ferait bien

De se pendre et finir lui-même sa misère,

Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :

Genre de mort qui ne duit pas

À gens peu curieux de goûter le trépas.

Dans cette intention, une vieille masure

Fut la scène où devait se passer l’aventure.

Il y porte une corde, et veut avec un clou

Au haut d’un certain mur attacher le licou.

La muraille, vieille et peu forte,

S’ébranle au premier coup, tombe avec un trésor.

Notre désespéré le ramasse, et l’emporte,

Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or.

Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.

Tandis que le galant à grands pas se retire,

L’homme au trésor arrive, et trouve son argent

Absent.

« Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?

Je ne me pendrai pas ! Et vraiment si ferai,

Ou de corde je manquerai. »

Le lacs était tout prêt ; il n’y manquait qu’un homme :

Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.

Ce qui le consola peut-être

Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.

Aussi bien que l’argent, le licou trouva maître.

L’avare rarement finit ses jours sans pleurs,

Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,

Thésaurisant pour les voleurs,

Pour ses parents ou pour la terre.

Mais que dire du troc que la Fortune fit ?

Ce sont là de ses traits, elle s’en divertit :

Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.

Cette déesse inconstante

Se mit alors en l’esprit

De voir un homme se pendre ;

Et celui qui se pendit

S’y devait le moins attendre.


IX, 17.
Le Singe et le Chat

Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat,

Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.

D’animaux malfaisants c’était un très bon plat :

Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.

Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,

L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :

Bertrand dérobait tout : Raton, de son côté,

Était moins attentif aux souris qu’au fromage.

Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons

Regardaient rôtir des marrons.

Les escroquer était une très bonne affaire ;

Nos galants y voyaient double profit à faire :

Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.

Bertrand dit à Raton : « Frère, il faut aujourd’hui

Que tu fasses un coup de maître,

Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître

Propre à tirer marrons du feu,

Certes marrons verraient beau jeu. »

Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,

D’une manière délicate,

Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ;

Puis les reporte à plusieurs fois ;

Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque :

Et cependant Bertrand les croque.

Une servante vient : adieu mes gens. Raton

N’était pas content, ce dit-on.

Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes

Qui, flattés d’un pareil emploi,

Vont s’échauder en des provinces

Pour le profit de quelque roi.


IX, 18.
Le Milan et le Rossignol

Après que le milan, manifeste voleur,

Eut répandu l’alarme en tout le voisinage,

Et fait crier sur lui les enfants du village,

Un rossignol tomba dans ses mains par malheur.

Le héraut du printemps lui demande la vie.

« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?

Écoutez plutôt ma chanson :

Je vous raconterai Térée et son envie,

— Qui, Térée ? Est-ce un mets propre pour les milans ?

— Non pas ; c’était un roi dont les feux violents

Me firent ressentir leur ardeur criminelle.

Je m’en vais vous en dire une chanson si belle

Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »

Le milan alors lui réplique :

« Vraiment, nous voici bien ; lorsque je suis à jeun,

Tu me viens parler de musique.

— J’en parle bien aux rois. — Quand un roi te prendra,

Tu peux lui conter ces merveilles.

Pour un milan, il s’en rira :

Ventre affamé n’a point d’oreilles. »


IX, 19.
Le Berger et son troupeau

« Quoi ? toujours il me manquera

Quelqu’un de ce peuple imbécile !

Toujours le loup m’en gobera !

J’aurai beau les compter ! Ils étaient plus de mille.

Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin ;

Robin mouton qui, par la ville

Me suivait pour un peu de pain,

Et qui m’aurait suivi jusques au bout du monde.

Hélas ! de ma musette il entendait le son ;

Il me sentait venir de cent pas à la ronde.

Ah ! le pauvre Robin mouton ! »

Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre,

Et rendu de Robin la mémoire célèbre,

Il harangua tout le troupeau,

Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau.

Les conjurant de tenir ferme :

Cela seul suffirait pour écarter les loups.

Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous

De ne bouger non plus qu’un terme.

« Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton

Qui nous a pris Robin mouton. »

Chacun en répond sur sa tête.

Guillot les crut et leur fit fête.

Cependant, devant qu’il fût nuit,

Il arriva nouvel encombre.

Un loup parut : tout le troupeau s’enfuit.

Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.

Haranguez de méchants soldats :

Ils promettent de faire rage ;

Mais, au moindre danger, adieu tout le courage ;

Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.


Discours à Madame de la Sablière

Iris, je vous louerais : il n’est que trop aisé ;

Mais vous avez cent fois notre encens refusé,

En cela peu semblable au reste des mortelles,

Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.

Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.

Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :

Elle est commune aux dieux, aux monarques aux belles.

Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,

Le nectar que l’on sert au maître du tonnerre,

Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,

C’est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;

D’autres propos chez vous récompensent ce point :

Propos, agréables commerces,

Où le hasard fournit cent matières diverses,

Jusque là qu’en votre entretien

La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.

Laissons le monde et sa croyance.

La bagatelle, la science,

Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens

Qu’il faut de tout aux entretiens :

C’est un parterre où Flore épand ses biens ;

Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose,

Et fait du miel de toute chose.

Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais

Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits

De certaine philosophie,

Subtile, engageante et hardie.

On l’appelle nouvelle : en avez-vous ou non

Ouï parler ? Ils disent donc

Que la bête est une machine ;

Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :

Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine

À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein :

Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde ;

La première y meut la seconde ;

Une troisième suit : elle sonne à la fin.

Au dire de ces gens, la bête est toute telle :

L’objet la frappe en un endroit ;

Ce lieu frappé s’en va tout droit,

Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.

Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.

L’impression se fait, mais comment se fait-elle ?

Selon eux, par nécessité,

Sans passion, sans volonté :

L’animal se sent agité

De mouvements que le vulgaire appelle

Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.

Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas.

Qu’est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C’est autre chose.

Voici de la façon que Descartes l’expose ;

(Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Chez les païens, et qui tient le milieu

Entre l’homme et l’esprit ; comme entre l’huître et l’homme

Le tient tel de nos gens, franche bête de somme)

Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur.

Sur tous les animaux, enfants du Créateur,

J’ai le don de penser ; et je sais que je pense.

Or, vous savez, Iris, de certaine science,

Que, quand la bête penserait,

La bête ne réfléchirait,

Sur l’objet ni sur sa pensée.

Descartes va plus loin, et soutient nettement

Qu’elle ne pense nullement.

Vous n’êtes point embarrassée

De le croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois

Le bruit des cors, celui des voix,

N’a donné nul relâche à la fuyante proie,

Qu’en vain elle a mis ses efforts

À confondre et brouiller la voie,

L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,

En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force,

À présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver ses jours !

Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

Et le change, et cent stratagèmes

Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort.

On le déchire après sa mort :

Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la perdrix

Voit ses petits

En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle

Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas

Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,

Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,

Détourne le danger, sauve ainsi sa famille ;

Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,

Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit

De l’homme qui, confus, des yeux en vain la suit.


Non loin du Nord, il est un monde

Où l’on sait que les habitants

Vivent, ainsi qu’aux premiers temps,

Dans une ignorance profonde :

Je parle des humains, car, quant aux animaux,

Ils y construisent des travaux,

Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,

Et font communiquer l’une et l’autre rivage.

L’édifice résiste, et dure en son entier ;

Après un lit de bois est un lit de mortier :

Chaque castor agit ; commune en est la tâche ;

Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche ;

Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton.

La république de Platon

Ne serait rien que l’apprentie

De cette famille amphibie.

Ils savent en hiver élever leurs maisons,

Passent les étangs sur des ponts,

Fruit de leur art, savant ouvrage ;

Et nos pareils ont beau le voir,

Jusqu’à présent tout leur savoir

Est de passer l’onde à la nage.


Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,

Jamais on ne pourra m’obliger à le croire :

Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,

Que je tiens d’un roi plein de gloire.

Le défenseur du Nord vous sera mon garant :

Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;

Son nom seul est un mur à l’empire ottoman.

C’est le roi polonais, jamais un roi ne ment.

Il dit donc que, sur sa frontière,

Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :

Le sang qui se transmet des pères aux enfants

En renouvelle la matière.

Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.

Jamais la guerre avec tant d’art

Ne s’est faite parmi les hommes,

Non pas même au siècle où nous sommes.

Corps de garde avancé, vedettes, espions,

Embuscades, partis, et mille inventions

D’une pernicieuse et maudite science,

Fille du Styx, et mère des héros,

Exercent de ces animaux

Le bon sens et l’expérience.

Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devrait

Rendre Homère. Ah ! s’il le rendait,

Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure,

Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?

Ce que j’ai déjà dit : qu’aux bêtes la nature

Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;

Que la mémoire est corporelle ;

Et que, pour en venir aux exemples divers,

Que j’ai mis en jour dans ces vers,

L’animal n’a besoin que d’elle.

L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin

Chercher, par le même chemin,

L’image auparavant tracée,

Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

Sans le secours de la pensée,

Causer un même événement.

Nous agissons tout autrement :

La volonté nous détermine,

Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :

Je sens en moi certain agent,

Tout obéit dans ma machine

À ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même.

De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême ;

Mais comment le corps l’entend-il ?

C’est là le point. Je vois l’outil

Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?

Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide !

Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.

Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;

L’impression se fait : le moyen, je l’ignore ;

On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;

Et, s’il faut en parler avec sincérité,

Descartes l’ignorait encore.

Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :

Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux

Dont je viens de citer l’exemple,

Cet esprit n’agit pas ; l’homme seul est son temple.

Aussi faut-il donner à l’animal un point,

Que la plante, après tout, n’a point :

Cependant la plante respire.

Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?


Les deux Rats, le Renard, et l’Œuf

Deux rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.

Le dîné suffisait à gens de cette espèce :

Il n’est pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.

Pleins d’appétit et d’allégresse,

Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,

Quand un quidam parut : c’était maître renard.

Rencontre incommode et fâcheuse :

Comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,

Puis des pieds de devant ensemble le porter,

Ou le rouler, ou le traîner :

C’était chose impossible autant que hasardeuse.

Nécessité l’ingénieuse

Leur fournit une invention.

Comme ils pouvaient gagner leur habitation,

L’écornifleur étant à demi-quart de lieue,

L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,

Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,

L’autre le traîna par la queue.

Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,

Que les bêtes n’ont point d’esprit !

Pour moi, si j’en étais le maître,

Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.

Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?

Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.

Par un exemple tout égal,

J’attribuerais à l’animal,

Non point une raison selon notre manière :

Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :

Je subtiliserais un morceau de matière,

Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,

Quintessence d’atome, extrait de la lumière,

Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor

Que le feu ; car enfin si le bois fait la flamme,

La flamme, en s’épurant, peut-elle pas de l’âme

Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l’or

Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage

Capable de sentir, juger, rien davantage,

Et juger imparfaitement,

Sans qu’un singe jamais fît le moindre argument.

À l’égard de nous autres hommes,

Je ferais notre lot infiniment plus fort :

Nous aurions un double trésor :

L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,

Sages, fous, enfants, idiots,

Hôtes de l’univers, sous le nom d’animaux ;

L’autre, encore une autre âme, entre nous et les anges

Commune en un certain degré ;

Et ce trésor à part créé

Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,

Entrerait dans un point sans en être pressé,

Ne finirait jamais, quoique ayant commencé :

Choses réelles, quoique étranges.

Tant que l’enfance durerait,

Cette fille du ciel en nous ne paraîtrait

Qu’une tendre et faible lumière :

L’organe étant plus fort, la raison percerait

Les ténèbres de la matière,

Qui toujours envelopperait

L’autre âme imparfaite et grossière.


Livre dixième

X, 1.
L’Homme et la Couleuvre

Un homme vit une couleuvre :

« Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre

Agréable à tout l’univers ! »

À ces mots, l’animal pervers

(C’est le serpent que je veux dire,

Et non l’homme : on pourrait aisément s’y tromper),

À ces mots, le serpent, se laissant attraper,

Est pris, mis en un sac ; et ce qui fut le pire,

On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.

Afin de le payer toutefois de raison,

L’autre lui fit cette harangue :

« Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,

C’est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents

Ne me nuiront jamais. » Le serpent, en sa langue,

Reprit du mieux qu’il put : « S’il fallait condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

À qui pourrait-on pardonner ?

Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde

Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.

Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,

C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :

Selon ces lois, condamne-moi ;

Mais trouve bon qu’avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats,

Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. » Ces paroles

Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.

Enfin il repartit : « Tes raisons sont frivoles.

Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;

Mais rapportons-nous-en. — Soit fait », dit le reptile.

Une vache était là, l’on l’appelle, elle vient,

Le cas est proposé, c’était chose facile.

« Fallait-il, pour cela, dit-elle, m’appeler ?

La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?

Je nourris celui-ci depuis longues années ;

Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées :

Tout n’est que pour lui seul : mon lait et mes enfants

Le font à la maison revenir les mains pleines :

Même j’ai rétabli sa santé, que les ans

Avaient altérée ; et mes peines

Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.

Enfin me voilà vieille, il me laisse en un coin

Sans herbe : s’il voulait encor me laisser paître !

Mais je suis attachée : et si j’eusse eu pour maître

Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin

L’ingratitude ? Adieu, j’ai dit ce que je pense. »

L’homme, tout étonné d’une telle sentence,

Dit au serpent : « Faut-il croire ce qu’elle dit ?

C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.

Croyons ce bœuf. — Croyons », dit la rampante.

Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents.

Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,

Il dit que du labeur des ans

Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,

Parcourant sans cesse ce long cercle de peines

Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines

Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;

Que cette suite de travaux

Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,

Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,

On croyait l’honorer chaque fois que les hommes

Achetaient de son sang l’indulgence des dieux.

Ainsi parla le bœuf. L’homme dit : « Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur ;

Il cherche de grands mots et vient ici se faire,

Au lieu d’arbitre, accusateur.

Je le récuse aussi. » L’arbre étant pris pour juge,

Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge

Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;

Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs ;

L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire :

Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire

Un rustre l’abattait : c’était là son loyer,

Quoique, pendant tout l’an libéral il nous donne,

Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,

L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.

Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?

De son tempérament, il eût encor vécu.

L’homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,

Voulut à toute force avoir cause gagnée.

« Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là ! »

Du sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs, tant qu’il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands :

La raison les offense, ils se mettent en tête

Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens

Et serpents.

Si quelqu’un desserre les dents,

C’est un sot. J’en conviens : mais que faut-il faire ?

Parler de loin ou bien se taire.


X, 2.
La Tortue et les deux Canards

Une Tortue était, à la tête légère,

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,

Volontiers on fait cas d’une terre étrangère :

Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux Canards à qui la commère

Communiqua ce beau dessein,

Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :

Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique,

Vous verrez mainte République,

Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez

Des différentes mœurs que vous remarquerez.

Ulysse en fit autant. On ne s’attendait guère

De voir Ulysse en cette affaire.

La Tortue écouta la proposition.

Marché fait, les oiseaux forgent une machine

Pour transporter la pèlerine.

Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.

Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.

Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.

La Tortue enlevée on s’étonne partout

De voir aller en cette guise

L’animal lent et sa maison,

Justement au milieu de l’un et l’autre Oison.

Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues

Passer la Reine des Tortues.

— La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet ;

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait

De passer son chemin sans dire aucune chose ;

Car lâchant le bâton en desserrant les dents,

Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.

Son indiscrétion de sa perte fut cause.

Imprudence, babil, et sotte vanité,

Et vaine curiosité,

Ont ensemble étroit parentage.

Ce sont enfants tous d’un lignage.


X, 3.
Les Poissons et le Cormoran

Il n’était point d’étang dans tout le voisinage

Qu’un Cormoran n’eût mis à contribution.

Viviers et réservoirs lui payaient pension.

Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge

Eut glacé le pauvre animal,

La même cuisine alla mal.

Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.

Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,

N’ayant ni filets ni réseaux,

Souffrait une disette extrême.

Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,

Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un Étang

Cormoran vit une Écrevisse.

Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant

Porter un avis important

À ce peuple. Il faut qu’il périsse :

Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera.

L’Écrevisse en hâte s’en va

Conter le cas : grande est l’émute.

On court, on s’assemble, on députe

À l’Oiseau : Seigneur Cormoran,

D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?

Êtes-vous sûr de cette affaire ?

N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?

— Changer de lieu, dit-il. — Comment le ferons-nous ?

— N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,

L’un après l’autre, en ma retraite.

Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :

Il n’est demeure plus secrète.

Un Vivier que nature y creusa de ses mains,

Inconnu des traîtres humains,

Sauvera votre république.

On le crut. Le peuple aquatique

L’un après l’autre fut porté

Sous ce rocher peu fréquenté.

Là Cormoran le bon apôtre,

Les ayant mis en un endroit

Transparent, peu creux, fort étroit,

Vous les prenait sans peine, un jour l’un, un jour l’autre.

Il leur apprit à leurs dépens

Que l’on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens.

Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance

En aurait aussi bien croqué sa bonne part ;

Qu’importe qui vous mange ? homme ou loup ; toute panse

Me paraît une à cet égard ;

Un jour plus tôt, un jour plus tard,

Ce n’est pas grande différence.


X, 4.
L’Enfouisseur et son Compère

Un Pinsemaille avait tant amassé

Qu’il ne savait où loger sa finance.

L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,

Le rendait fort embarrassé

Dans le choix d’un dépositaire ;

Car il en voulait un, et voici sa raison :

L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère,

Si je le laisse à la maison ;

Moi-même de mon bien je serai le larron.

Le larron, Quoi jouir, c’est se voler soi-même !

Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;

Apprends de moi cette leçon :

Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire.

Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver

Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?

La peine d’acquérir, le soin de conserver,

Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire.

Pour se décharger d’un tel soin,

Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ;

Il aima mieux la terre, et prenant son compère,

Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.

Au bout de quelque temps, l’homme va voir son or :

Il ne retrouva que le gîte.

Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite

Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor

Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse.

Le compère aussitôt va remettre en sa place

L’argent volé, prétendant bien

Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.

Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :

Il retint tout chez lui, résolu de jouir,

Plus n’entasser, plus n’enfouir ;

Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,

Pensa tomber de sa hauteur.

Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.


X, 5.
Le Loup et les Bergers


Un loup rempli d’humanité

(S’il en est de tels dans le monde)

Fit un jour sur sa cruauté,

Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,

Une réflexion profonde.

« Je suis haï, dit-il ; et de qui ? d’un chacun.

Le loup est l’ennemi commun :

Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;

Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :

C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte :

On y mit notre tête à prix.

Il n’est hobereau qui ne fasse

Contre nous tels bans publier ;

Il n’est marmot osant crier

Que du loup aussitôt sa mère ne menace.

Le tout pour un âne rogneux,

Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,

Dont j’aurai passé mon envie.

Eh bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie :

Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.

Est-ce une chose si cruelle ?

Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ? »

Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt,

Mangeants un agneau cuit en broche.

« Oh ! oh ! dit-il, je me reproche

Le sang de cette gent : voilà ses gardiens

S’en repaissant eux et leurs chiens ;

Et moi, loup, j’en ferai scrupule ?

Non, par tous les dieux ! non, je serais ridicule :

Thibault l’agnelet passera,

Sans qu’à la broche je le mette ;

Et non seulement lui, mais la mère qu’il tette,

Et le père qui l’engendrera. »

Ce loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie

Faire festin de toute proie,

Manger les animaux ; et nous les réduirons

Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?

Ils n’auront ni croc ni marmite ?

Bergers, bergers ! le loup n’a tort

Que quand il n’est pas le plus fort :

Voulez-vous qu’il vive en ermite ?


X, 6.
L’Araignée et l’Hirondelle

« Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,

Par un secret d’accouchement nouveau,

Tirer Pallas, jadis mon ennemie,

Entends ma plainte une fois en ta vie !

Progné me vient enlever les morceaux ;

Caracolant, frisant l’air et les eaux,

Elle me prend mes mouches à ma porte :

Miennes je puis les dire ; et mon réseau

En serait plein sans ce maudit oiseau :

Je l’ai tissu de matière assez forte. »

Ainsi, d’un discours insolent,

Se plaignait l’araignée autrefois tapissière,

Et qui, lors étant filandière,

Prétendait enlacer tout insecte volant.

La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,

Malgré le bestion happait mouches dans l’air,

Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,

Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,

D’un ton demi-formé, bégayante couvée,

Demandaient par des cris encor mal entendus.

La pauvre aragne n’ayant plus

Que la tête et les pieds, artisans superflus,

Se vit elle-même enlevée :

L’hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,

Et l’animal pendant au bout.

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :

L’adroit, le vigilant, et le fort sont assis

À la première ; et les petits

Mangent leur reste à la seconde.


X, 7.
La Perdrix et les Coqs

Parmi de certains coqs incivils, peu galants,

Toujours en noise, et turbulents,

Une perdrix était nourrie.

Son sexe et l’hospitalité,

De la part de ces coqs, peuple à l’amour porté,

Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :

Ils feraient les honneurs de la ménagerie.

Ce peuple cependant, fort souvent en furie,

Pour la dame étrangère ayant peu de respect,

Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.

D’abord elle en fut affligée ;

Mais, sitôt qu’elle eût vu cette troupe enragée

S’entrebattre elle même et se percer les flancs ;

Elle se consola. « Ce sont leurs mœurs, dit-elle ;

Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :

Jupiter sur un seul modèle

N’a pas formé tous les esprits ;

Il est des naturels de coqs et de perdrix.

S’il dépendait de moi, je passerais ma vie

En plus honnête compagnie.

Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;

Il nous prend avec des tonnelles,

Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :

C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement. »


X, 8.
Le Chien à qui on a coupé les oreilles

« Qu’ai-je fait, pour me voir ainsi

Mutilé par mon propre maître ?

Le bel état où me voici !

Devant les autres chiens oserai-je paraître ?

Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,

Qui vous feraient choses pareilles… »

Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens,

Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,

Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.

Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps

Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature

À piller ses pareils, mainte mésaventure

L’aurait fait retourner chez lui

Avec cette partie en cent lieux altérée :

Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.

Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,

C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,

On le munit, de peur d’esclandre.

Témoin Maître Mouflar armé d’un gorgerin ;

Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main :

Un loup n’eût su par où le prendre.


X, 9.
Le Berger et le Roi

Deux démons à leur gré partagent notre vie,

Et de son patrimoine ont chassé la raison ;

Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :

Si vous me demandez leur état et leur nom,

J’appelle l’un Amour et l’autre Ambition.

Cette dernière étend le plus loin son empire ;

Car même elle entre dans l’amour.

Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire

Comme un roi fit venir un berger à sa cour.

Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.

Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,

Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,

Grâce aux soins du berger, de très notables sommes.

Le berger plut au roi par ces soins diligents.

« Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens :

Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;

Je te fais juge souverain. »

Voilà notre berger la balance à la main.

Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite,

Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout

Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite.

Bref, il en vint fort bien à bout.

L’ermite son voisin accourut pour lui dire :

« Veillé-je, et n’est-ce point un songe que je vois ?

Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ;

Leur faveur est glissante : on s’y trompe ; et le pire

C’est qu’il en coûte cher : de pareilles erreurs

Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.

Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage :

Je vous parle en ami ; craignez tout. » L’autre rit,

Et notre ermite poursuivit :

« Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.

Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,

Un serpent engourdi de froid

Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;

Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.

Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,

Quand un passant cria : « Que tenez-vous, ô dieux !

« Jetez cet animal traître et pernicieux,

« Ce serpent ! — C’est un fouet. — C’est un serpent, vous dis-je.

« À me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?

« Prétendez-vous garder ce trésor ? — Pourquoi non ?

« Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon :

« Vous n’en parlez que par envie. »

L’aveugle enfin ne le crut pas ;

Il en perdit bientôt la vie :

L’animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous, j’ose vous prédire

Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.

— Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?

— Mille dégoûts viendront », dit le prophète ermite.

Il en vint en effet, l’ermite n’eut pas tort.

Mainte peste de cour fit tant, par maint ressorts,

Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,

Furent suspects au prince. On cabale, on suscite

Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts :

« De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais. »

Le prince voulut voir ces richesses immenses.

Il ne trouva partout que médiocrité,

Louanges du désert et de la pauvreté :

C’étaient là ses magnificences.

« Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :

Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. »

Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris

Tous les machineurs d’impostures.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L’habit d’un gardeur de troupeaux,

Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et, je pense, aussi sa musette.

« Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais

N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,

Je vous reprends : sortons de ces riches palais

Comme l’on sortirait d’un songe !

Sire, pardonnez-moi cette exclamation.

J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.

Je m’y suis trop complu ; mais qui n’a dans la tête

Un petit grain d’ambition ? »


X, 10.
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisait raisonner les accords

D’une voix et d’une musette

Capables de toucher les morts,

Chantait un jour le long des bords

D’une onde arrosant les prairies

Dont Zéphire habitait les campagnes fleuries.

Annette cependant à la ligne pêchait ;

Mais nul poisson ne s’approchait :

La bergère perdait ses peines.

Le berger, qui, par ses chansons,

Eût attiré des inhumaines,

Crut, et crut mal, attirer des poissons.

Il leur chanta ceci : « Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde ;

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d’entrer aux prisons de la belle ;

Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.

Vous serez traités doucement ;

On n’en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;

Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,

Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie. »

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;

L’auditoire était sourd, aussi bien que muet :

Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S’en étant aux vents envolées,

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;

Voilà les poissons mis aux pieds de la bergère.


Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits

D’une multitude étrangère,

Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout.

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout.


X, 11.
Les deux Perroquets, le Roi, et son fils

Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,

Du rôt d’un roi faisaient leur ordinaire.

Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,

De ces oiseaux faisaient leurs favoris.

L’âge liait une amitié sincère

Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;

Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,

L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,

Nourris ensemble, et compagnons d’école.

C’était beaucoup d’honneur au jeune perroquet,

Car l’enfant était prince, et son père monarque.

Par le tempérament que lui donna la Parque,

Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,

Et le plus amoureux de toute la province,

Faisait aussi sa part des délices du prince.

Ces deux rivaux un jour ensemble se jouants,

Comme il arrive aux jeunes gens,

Le jeu devint une querelle.

Le passereau, peu circonspec,

S’attira de tels coups d’aile,

On crut qu’il n’en pourrait guérir.

Le prince indigné fit mourir

Son perroquet. Le bruit en vint au père.

L’infortuné vieillard crie et se désespère,

Le tout en vain ; ses cris sont superflus ;

L’oiseau parleur est déjà dans la barque :

Pour dire mieux : l’oiseau ne parlant plus

Fait qu’en fureur sur le fils du monarque

Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.

Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile

Le haut d’un pin. Là, dans le sein des dieux,

Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.

Le roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :

« Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?

Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.

Je suis contraint de déclarer,

Encor que ma douleur soit forte,

Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur :

Mon fils ! non ; c’est le sort qui du coup est l’auteur.

La Parque avait écrit de tout temps en son livre

Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,

L’autre de voir, par ce malheur.

Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. »

Le perroquet dit : « Sire roi,

Crois-tu qu’après un tel outrage

Je me doive fier à toi ?

Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,

Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?

Mais, que la Providence, ou bien que le Destin

Règle les affaires du monde,

Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin,

Ou dans quelque forêt profonde,

J’achèverai mes jours loin du fatal objet

Qui doit t’être un juste sujet

De haine et de fureur. Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.

Tu veux oublier cette offense ;

Je le crois : cependant il le faut, pour le mieux,

Éviter ta main et tes yeux.

Sire roi, mon ami, va-t’en, tu perds ta peine :

Ne me parle point de retour :

L’absence est aussi bien un remède à la haine

Qu’un appareil contre l’amour. »


X, 12.
La Lionne et l’Ourse

Mère lionne avait perdu son fan :

Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée

Poussait un tel rugissement

Que tout la forêt était importunée.

La nuit ni son obscurité,

Son silence et ses autres charmes,

De la reine des bois n’arrêtaient les vacarmes :

Nul animal n’était du sommeil visité.

L’ourse enfin lui dit : « Ma commère,

Un mot sans plus : tous les enfants

Qui sont passés entre vos dents

N’avaient-ils ni père ni mère ?

— Ils en avaient. — S’il est ainsi,

Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,

Si tant de mères se sont tues,

Que ne vous taisez-vous aussi ?

— Moi, me taire ! moi, malheureuse ?

Ah ! j’ai perdu mon fils ! il me faudra traîner

Une vieillesse douloureuse !

— Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?

— Hélas ! c’est le destin, qui me hait. » Ces paroles

Ont été de tout temps en la bouche de tous.


Misérables humains, ceci s’adresse à vous.

Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.

Quiconque en pareil cas, se croit haï des cieux,

Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux dieux.


X, 13.
Les deux Aventuriers et le Talisman

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.

Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux.

Ce dieu n’a guère de rivaux ;

J’en vois peu dans la fable, encor moins dans l’Histoire.

En voici pourtant un, que de vieux talismans

Firent chercher fortune au pays des romans.

Il voyageait de compagnie.

Son camarade et lui trouvèrent un poteau

Ayant au haut cet écriteau :

« Seigneur aventurier, s’il te prend quelque envie

« De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,

« Tu n’as qu’à passer ce torrent ;

« Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre

« Que tu verras couché par terre,

« Le porter d’une haleine, au sommet de ce mont

« Qui menace les cieux de son superbe front. »

L’un des deux chevaliers saigna du nez. Si l’onde

Est rapide autant que profonde,

Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,

Pourquoi de l’éléphant aller s’embarrasser ?

Quelle ridicule entreprise !

Le sage l’aura fait par tel art et de guise

Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :

Mais jusqu’au haut du mont ! d’une haleine ! il n’est pas

Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure

Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,

Propre à mettre au bout d’un bâton :

Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?

On nous veut attraper dedans cette écriture ;

Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :

C’est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. »

Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeur ni violence

Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,

Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.

Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,

Rencontre une esplanade, et puis une cité.

Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :

Le peuple aussitôt sort en armes.

Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes,

Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos,

Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.

Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte

Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.

Il ne se fit prier que de la bonne sorte,

Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.

Sixte en disait autant quand on le fit saint père :

(Serait-ce bien une misère

Que d’être pape ou d’être roi ?)

On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d’exécuter

Avant que de donner le temps à la sagesse

D’envisager le fait, et sans la consulter.


X, 14.
Discours à Monsieur le Duc de La Rochefoucault

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L’homme agit, et qu’il se comporte,

En mille occasions, comme les animaux :

« Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts

Que ses sujets, et la nature

À mis dans chaque créature

Quelque grain d’une masse où puisent les esprits ;

J’entends les esprits corps, et pétris de matière. »

Je vais prouver ce que je dis.

À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière

Précipite ses traits dans l’humide séjour,

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,

Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour,

Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe,

Et, nouveau Jupiter, du haut de cet Olympe

Je foudroie, à discrétion,

Un lapin qui n’y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui, sur la bruyère,

L’œil éveillé, l’oreille au guet,

S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Le bruit d’un coup fait que la bande

S’en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité :

Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande

S’évanouit bientôt ; je revois les lapins,

Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.

Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?

Dispersés par quelque orage,

À peine ils touchent le port

Qu’ils vont hasarder encor

Même vent, même naufrage ;

Vrais lapins, on les revoit

Sous les mains de la Fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune.

Quand les chiens étrangers passent par quelque endroit,

Qui n’est pas de leur détroit,

Je laisse à penser quelle fête !

Les chiens du lieu, n’ayant en tête

Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,

Vous accompagnent ces passants

Jusqu’aux confins du territoire.

Un intérêt de biens, de grandeur et de gloire,

Aux gouverneurs d’État, à certains courtisans,

À gens de tout métier, en fait tout autant faire.

On nous voit tous, pour l’ordinaire,

Piller le survenant, nous jeter sur sa peau,

La coquette et l’auteur sont de ce caractère :

Malheur à l’écrivain nouveau !

Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,

C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.

Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;

Mais les ouvrages les plus courts

Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guides

Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser

Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,

Et dont la modestie égale la grandeur,

Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur

La louange la plus permise,

La plus juste et la mieux acquise ;

Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu

Que votre nom reçût ici quelques hommages,

Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,

Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,

Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde

Qu’aucun climat de l’univers,

Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde

Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.


X, 15.
Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le Fils de roi

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,

Presque nus échappés à la fureur des ondes,

Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,

Réduits au sort de Bélisaire,

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avait assemblés,

Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C’est un récit de longue haleine.

Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :

Là le conseil se tint entre les pauvres gens.

Le prince s’étendit sur le malheur des grands.

Le pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée

De leur aventure passée,

Chacun fît de son mieux et s’appliquât au soin

De pourvoir au commun besoin.

« La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?

Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. »

Un pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on

Que le ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées

De l’esprit et de la raison ;

Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connaissances soient bornées ?

L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon

Par les trois échoués aux bords de l’Amérique.

L’un (c’était le marchand) savait l’arithmétique :

« À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.

— J’enseignerai la politique »,

Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit :

« Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école. » »

Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit

La sotte vanité de ce jargon frivole !

Le pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi ?

Le mois a trente jours : jusqu’à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi ?

Vous me donnez une espérance

Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.

Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?

Ou plutôt sur quelle assurance

Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?

Avant tout autre, c’est celui

Dont il s’agit. Votre science

Est courte là-dessus : ma main y suppléera. »

À ces mots, le pâtre s’en va

Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente

Pendant cette journée et pendant la suivante,

Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant

Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure

Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours ;

Et grâce aux dons de la nature,

La main est le plus sûr et le plus prompt secours.


Livre onzième

XI, 1.
Le Lion

Sultan Léopard autrefois

Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,

Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,

Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un lion dans la forêt prochaine.

Après les compliments et d’une et d’autre part,

Comme entre grands il se pratique,

Le sultan fit venir son vizir le renard,

Vieux routier, et bon politique.

« Tu crains, ce lui dit-il, lionceau mon voisin ;

Son père est mort ; que peut-il faire ?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

Il a chez lui plus d’une affaire,

Et devra beaucoup au Destin

S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »

Le renard dit, branlant la tête :

« Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié ;

Il faut de celui-ci conserver l’amitié ;

Ou s’efforcer de le détruire

Avant que la griffe et la dent

Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.

N’y perdez pas un seul moment.

J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;

Ce sera le meilleur lion

Pour ses amis, qui soit sur terre :

Tâchez donc d’en être ; sinon

Tâchez de l’affaiblir. » La harangue fut vaine.

Le sultan dormait lors ; et dedans son domaine

Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin

Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin

Sonne aussitôt sur lui : l’alarme se promène

De toutes parts ; et le vizir,

Consulté là-dessus, dit avec un soupir :

« Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.

En vain nous appelons mille gens à notre aide :

Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons

Qu’à manger leur part de mouton.

Apaisez le lion : seul il passe en puissance

Ce monde d’alliés vivant sur notre bien.

Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien,

Son courage, sa force, avec sa vigilance.

Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton :

S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :

Joignez-y quelque bœuf ; choisissez, pour ce don,

Tout le plus gras du pâturage.

Sauvez le reste ainsi. » Ce conseil ne plut pas.

Il en prit mal ; et force États

Voisins du sultan en pâtirent :

Nul n’y gagna, tous y perdirent.

Quoi que fît ce monde ennemi,

Celui qu’ils craignaient fut le maître.

Proposez-vous d’avoir un lion pour ami,

Si vous voulez le laisser craître.


XI, 2.
Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter

Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu

Dont il tirait l’origine,

Avait l’âme toute divine.

L’enfance n’aime rien : celle du jeune dieu

Faisait sa principale affaire

Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison

Devancèrent le temps, dont les ailes légères

N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore aux instants riants, aux charmantes manières,

Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.

Ce que la passion peut inspirer d’adresse,

Sentiments délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,

Avoir un autre esprit, et d’autres dons des cieux,

Que les enfants des autres dieux :

Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,

Tant il le fit parfaitement !

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

Il assembla les dieux, et dit : « J’ai su conduire

Seul et sans compagnon jusqu’ici l’univers ;

Mais il est des emplois divers

Qu’aux nouveaux dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :

C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. » Le maître du tonnerre

Eut à peine achevé que chacun applaudit.

Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.

« Je veux, dit le dieu de la guerre,

Lui montrer moi-même cet art

Par qui maints héros ont eu part

Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.

— Je serai son maître de lyre,

Dit le blond et docte Apollon.

— Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,

Son maître à surmonter les vices,

À dompter les transports, monstres empoisonneurs,

Comme hydres renaissant sans cesse dans les cœurs.

Ennemi des molles délices,

Il apprendra de moi les sentiers plus battus

Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. »

Quant ce vint au dieu de Cythère,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?


XI, 3.
Le Fermier, le Chien, et le Renard

Le loup et le renard sont d’étranges voisins

Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettait à toute heure

Les poules d’un fermier ; et quoique des plus fins,

Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.

D’une part l’appétit, de l’autre le danger,

N’étaient pas au compère un embarras léger.

« Hé quoi ! dit-il, cette canaille

Se moque impunément de moi ?

Je vais, je viens, je me travaille,

J’imagine cent tours le rustre, en paix chez soi,

Vous fait argent de tout, convertit en monnoie

Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc

Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,

Je suis au comble de la joie !

Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé

Au métier de renard ? Je jure les puissances

De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. »

Roulant en son cœur ces vengeances,

Il choisit une nuit libérale en pavots

Chacun était plongé dans un profond repos ;

Le maître du logis, les valets, le chien même,

Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le fermier,

Laissant ouvert son poulailler,

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,

Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.

Les marques de sa cruauté

Parurent avec l’aube on vit un étalage

De corps sanglants et de carnage.

Peu s’en fallut que le soleil

Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.

Tel, et d’un spectacle pareil,

Apollon irrité contre le fier Atride

Joncha son camp de morts on vit presque détruit

L’ost des grecs ; et ce fut l’ouvrage d’une nuit.

Tel encore autour de sa tente

Ajax, à l’âme impatiente,

De moutons et de boucs fit un vaste débris,

Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse

Et les auteurs de l’injustice

Par qui l’autre emporta le prix.

Le renard, autre Ajax, aux volailles funeste,

Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.

Le maître ne trouva de recours qu’à crier

Contre ses gens, son chien, c’est l’ordinaire usage.

« Ah ! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,

Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?

— Que ne l’évitiez-vous ? C’eût été plus tôt fait

Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,

Dormez sans avoir soin que la porte soit close,

Voulez-vous que moi, chien, qui n’ai rien à la chose,

Sans aucun intérêt je perde le repos ? »

Ce chien parlait très à propos

Son raisonnement pouvait être

Fort bon dans la bouche d’un maître,

Mais n’étant que d’un simple chien,

On trouva qu’il ne valait rien

On vous sangla le pauvre drille.

Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille

(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),

T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.

Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.

Que si quelque affaire t’importe,

Ne la fais point par procureur.


XI, 4.
Le Songe d’un habitant du Mogol

Jadis certain Mogol vit en songe un vizir

Aux Champs Élysiens possesseur d’un plaisir

Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée

Le même songeur vit en une autre contrée

Un ermite entouré de feux,

Qui touchait de pitié même les malheureux.

Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire

Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.

Le dormeur s’éveilla tant il en fut surpris.

Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,

Il se fit expliquer l’affaire.

L’interprète lui dit « Ne vous étonnez point ;

Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point

Acquis tant soit peu d’habitude,

C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour,

Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;

Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »


Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,

J’inspirerais ici l’amour de la retraite

Elle offre à ses amants des biens sans embarras,

Biens purs, présents du ciel, qui naissent sous les pas.

Solitude où je trouve une douceur secrète,

Lieux que j’aimai toujours ne pourrai-je jamais,

Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?

Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles ?

Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes,

M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux

Les divers mouvements inconnus à nos yeux,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !

Que si je ne suis né pour de si grands projets,

Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !

La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie,

Je ne dormirai point sous de riches lambris

Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?

En est-il moins profond, et moins plein de délices ?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d’aller trouver les morts.


XI, 5.
Le Lion, le Singe, et les deux Ânes

Le lion, pour bien gouverner,

Voulant apprendre la morale,

Se fit, un beau jour, amener

Le singe maître ès arts chez la gent animale.

La première leçon que donna le régent

Fut celle-ci « Grand roi, pour régner sagement,

Il faut que tout prince préfère

Le zèle de l’État à certain mouvement

Qu’on appelle communément

Amour-propre ; car c’est le père,

C’est l’auteur de tous les défauts

Que l’on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,

Ce n’est pas chose si petite

Qu’on en vienne à bout en un jour

C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.

Par là, votre personne auguste

N’admettra jamais rien en soi

De ridicule ni d’injuste.

— Donne-moi, repartit le roi,

Des exemples de l’un et de l’autre.

— Toute espèce, dit le docteur,

(Et je commence par la nôtre)

Toute profession s’estime dans son cœur,

Traite les autres d’ignorantes,

Les qualifie impertinentes,

Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.

L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême

On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen

De s’élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus j’argumente très bien

Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,

Cabale, et certain art de se faire valoir,

Mieux su des ignorants que des gens de savoir.

L’autre jour, suivant à la trace

Deux ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir,

Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,

J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère

« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot

« L’homme, cet animal si parfait ? Il profane

« Notre auguste nom, traitant d’âne

« Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot

« Il abuse encore d’un mot,

« Et traite notre rire et nos discours de braire.

« Les humains sont plaisants de prétendre exceller

« Par-dessus nous ! Non, non c’est à vous de parler,

« À leurs orateurs de se taire

« Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens

« Vous m’entendez, je vous entends ;

« Il suffit. Et quant aux merveilles

« Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,

« Philomèle est au prix novice dans cet art

« Vous surpassez Lambert ». L’autre baudet repart

« Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »

Ces ânes, non contents de s’être ainsi grattés,

S’en allèrent dans les cités

L’un l’autre se prôner ; chacun d’eux croyait faire,

En prisant ses pareils une fort bonne affaire,

Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.

J’en connais beaucoup aujourd’hui,

Non parmi les baudets mais parmi les puissances,

Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,

Qui changeraient entre eux les simples Excellences,

S’ils osaient, en des Majestés.

J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose

Que Votre Majesté gardera le secret.

Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait

Qui lui fit voir, entre autre chose,

L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.

L’injuste aura son tour il y faut plus de temps. »

Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire

S’il traita l’autre point, car il est délicat ;

Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,

Regardait ce lion comme un terrible sire.


XI, 6.
Le Loup et le Renard

Mais d’où vient qu’au renard Ésope accorde un point,

C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?

J’en cherche la raison, et ne la trouve point.

Quand le loup a besoin de défendre sa vie,

Ou d’attaquer celle d’autrui,

N’en sait-il pas autant que lui ?

Je crois qu’il en sait plus ; et j’oserais peut-être

Avec quelque raison contredire mon maître.

Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut

À l’hôte des terriers. Un soir il aperçut

La lune au fond d’un puits l’orbiculaire image

Lui parut un ample fromage.

Deux seaux alternativement

Puisaient le liquide élément

Notre renard, pressé par une faim canine,

S’accommode en celui qu’au haut de la machine

L’autre seau tenait suspendu.

Voilà l’animal descendu,

Tiré d’erreur, mais fort en peine,

Et voyant sa perte prochaine.

Car comment remonter, si quelque autre affamé,

De la même image charmé,

Et succédant à sa misère,

Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?

Deux jours s’étaient passés sans qu’aucun vint au puits.

Le temps, qui toujours marche, avait, pendant deux nuits,

Échancré, selon l’ordinaire,

De l’astre au front d’argent la face circulaire.

Sire Renard était désespéré.

Compère loup, le gosier altéré,

Passe par là. L’autre dit : « Camarade,

Je veux vous régaler voyez-vous cet objet ?

C’est un fromage exquis le dieu Faune l’a fait ;

La vache Io donna le lait.

Jupiter, s’il était malade,

Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.

J’en ai mangé cette échancrure ;

Le reste vous sera suffisante pâture.

Descendez dans un seau que j’ai mis là exprès. »

Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire,

Le loup fut un sot de le croire ;

Il descend, et son poids emportant l’autre part,

Reguinde en haut Maître Renard.

Ne nous moquons point nous nous laissons séduire

Sur aussi peu de fondement ;

Et chacun croit fort aisément

Ce qu’il craint et ce qu’il désire.


XI, 7.
Le Paysan du Danube

Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.

Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.

Jadis l’erreur du souriceau

Me servit à prouver le discours que j’avance

J’ai, pour le fonder à présent,

Le bon Socrate, Ésope et certain paysan

Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers quant à l’autre, voici

Le personnage en raccourci.

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue

Représentait un ours, mais un ours mal léché

Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,

Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon de poil de chèvre,

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes

Que lave le Danube. Il n’était point d’asiles

Où l’avarice des Romains

Ne pénétrât alors et ne portât les mains.

Le député vint donc, et fit cette harangue

« Romains, et vous Sénat assis pour m’écouter,

Je supplie avant tout les dieux de m’assister

Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue,

Que je ne dise rien qui doive être repris !

Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice

Faute d’y recourir, on viole leurs lois.

Témoin nous que punit la romaine avarice

Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L’instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour

Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;

Et, mettant en nos mains, par un juste retour,

Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse, en sa colère,

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die

En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.

Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers ?

Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paix d’heureux champs, et nos mains

Étaient propres aux arts ainsi qu’au labourage.

Qu’avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l’adresse et le courage

S’ils avaient eu l’avidité,

Comme vous, et la violence,

Peut être en votre place ils auraient la puissance,

Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N’entre qu’à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels

Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,

Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,

De mépris d’eux et de leurs temples,

D’avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome

La terre et le travail de l’homme

Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes,

Nous laissons nos chères compagnes ;

Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux,

Découragés de mettre au jour des malheureux,

Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés,

Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés

Vos prêteurs au malheur nous font joindre le crime.

Retirez-les ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d’avarice.

C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.

N’a-t-on point de présent à faire,

Point de pourpre à donner c’est en vain qu’on espère

Quelque refuge aux lois ; encor leur ministère

A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère. »

À ces mots, il se couche, et chacun étonné

Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice ; et ce fut la vengeance

Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit

D’autres préteurs ; et par écrit

Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,

Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.


XI, 8.
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes

Un octogénaire plantait.

« Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge ! »

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;

Assurément il radotait.

« Car, au nom des dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.

À quoi bon charger votre vie

Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?

Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu’à nous.

— Il ne convient pas à vous-même,

Repartit le vieillard. Tout établissement

Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage

Eh bien ! Défendez-vous au sage

De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui

J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l’aurore

Plus d’une fois sur vos tombeaux. »

Le vieillard eut raison l’un des trois jouvenceaux

Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;

L’autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la République,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d’un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.


XI, 9.
Les Souris et le Chat-Huant

Il ne faut jamais dire aux gens

« Écoutez un bon mot, oyez une merveille. »

Savez-vous si les écoutants

En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté

Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable

Il a l’air et les traits, encor que véritable.


On abattit un pin pour son antiquité,

Vieux palais d’un hibou, triste et sombre retraite

De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.

Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,

Logeaient, entre autres habitants,

Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse.

L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,

Et de son bec avait leur troupeau mutilé.

Cet oiseau raisonnait il faut qu’on le confesse.

En son temps, aux souris, le compagnon chassa

Les premières qu’il prit du logis échappées,

Pour y remédier, le drôle estropia

Tout ce qu’il prit ensuite ; et les jambes coupées

Firent qu’il les mangeait à sa commodité,

Aujourd’hui l’une, et demain l’autre.

Tout manger à la fois, l’impossibilité

S’y trouvait, joint aussi le soin de santé.

Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre

Elle allait jusqu’à leur porter

Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu’un Cartésien s’obstine

À traiter ce hibou de monstre et de machine ?

Quel ressort lui pouvait donner

Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?

Si ce n’est pas là raisonner,

La raison m’est chose inconnue.

Voyez que d’arguments il fit

« Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;

Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.

Tout, il est impossible. Et puis, pour le besoin

N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu’il échappe.

Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. » Or trouvez-moi

Chose par les humains à sa fin mieux conduite ?

Quel autre art de penser Aristote et sa suite

Enseignent-ils par votre foi ?


Ceci n’est point une fable ; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J’ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d’écrire dont je me sers.


Épilogue

C’est ainsi que ma muse, aux abords d’une onde pure

Traduisait en langue des Dieux

Tout ce que disent sous les cieux

Tant d’êtres empruntants la voix de la nature.

Truchement de peuples divers,

Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage ;

Car tout parle dans l’univers ;

Il n’est rien qui n’ait son langage :

Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers,

Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle,

Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle,

J’ai du moins ouvert le chemin :

D’autres pourront y mettre une dernière main.

Favori des neuf sœurs, achevez l’entreprise :

Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise ;

Sous ces inventions, il faut l’envelopper,

Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper :

Pendant le doux emploi de ma muse innocente,

Louis dompte l’Europe ; et, d’une main puissante,

Il conduit à leur fin les plus nobles projets

Qu’ait jamais formés un monarque.

Favori des neuf Sœurs, ce sont là des sujets

Vainqueurs du temps et de la Parque.


Livre douzième

À Monseigneur le duc de Bourgogne

Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au-delà d’un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d’éclat ; tout cela joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m’a obligé de vous présenter un ouvrage dont l’original a été l’admiration de tous les siècles ainsi que celle de tous les sages. Vous m’avez même ordonné de continuer ; et si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger des ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d’Ésope sont une ample matière pour ses talents, elles embrassent toutes sortes d’événements et de caractères. Ses mensonges sont proprement une manière d’histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d’importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m’étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu’on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d’armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu’au mérite des actions. Je ne suis pas d’un âge à espérer d’en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L’envie de vous plaire me tiendra lieu d’une imagination que les ans ont affaiblis : quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrais bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toutes les modérations que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu’on ne l’a dit d’Alexandre, qu’il va tenir les États de l’univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s’assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles ; je les laisse à de meilleures plumes que la mienne ; et suis, avec un profond respect, Monseigneur,

Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur

De la Fontaine.


XII, 1.
Les Compagnons d’Ulysse

À Monseigneur le duc de Bourgogne

Prince, l’unique objet du soin des Immortels,

Souffrez que mon encens parfume vos autels.

Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;

Les ans et les travaux me serviront d’excuse.

Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant

On aperçoit le vôtre aller en augmentant

Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.

Le héros dont il tient des qualités si belles

Dans le métier de Mars brûle d’en faire autan

Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,

Il ne marche à pas de géant

Dans la carrière de la gloire.

Quelque Dieu le retient (c’est notre souverain),

Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin ;

Cette rapidité fut alors nécessaire ;

Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.

Je m’en tais aussi bien les Ris et les Amours

Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.

De ces sortes de dieux votre cour se compose

Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout

D’autres divinités n’y tiennent le haut bout

Le Sens et la Raison y règlent toute chose.

Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,

Imprudents et peu circonspects,

S’abandonnèrent à des charmes

Qui métamorphosaient en bêtes les humains.

Les compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,

Erraient au gré du vent, de leurs sorts incertains.

Ils abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé, tenait alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage

Délicieux, mais plein d’un funeste poison.

D’abord ils perdent la raison ;

Quelques moments après, leur corps et leur visage

Prennent l’air et les traits d’animaux différents

Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;

Les uns sous une masse énorme,

Les autres sous une autre forme ;

Il s’en vit de petits « exemplum ut Talpa ».

Le seul Ulysse en échappa ;

Il sut se défier de la liqueur traîtresse.

Comme il joignait à la sagesse

La mine d’un héros et le doux entretien,

Il fit tant que l’enchanteresse

Prit un autre poison peu différent du sien.

Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme

Celle-ci déclara sa flamme.

Ulysse était trop fin pour ne pas profiter

D’une pareille conjoncture.

Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.

« Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?

Allez le proposer de ce pas à la troupe. »

Ulysse y court et dit « L’empoisonneuse coupe

À son remède encore ; et je viens vous l’offrir

Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?

On vous rend déjà la parole. »

Le lion dit, pensant rugir

« Je n’ai pas la tête si folle ;

Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir !

J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.

Je suis roi deviendrai-je un citadin d’Ithaque !

Tu me rendras peut-être encor simple soldat

Je ne veux point changer d’état. »

Ulysse du lion court à l’ours « Eh ! mon frère,

Comme te voilà fait ! Je t’ai vu si joli !

— Ah ! vraiment nous y voici,

Reprit l’ours à sa manière

Comme me voilà fait ? comme doit être un ours.

Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?

Je me rapporte aux yeux d’une ourse mes amours.

Te déplais-je ? va-t-en, suis ta route et me laisse

Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse.

Et te dis tout net et tout plat

Je ne veux point changer d’état. »

Le prince grec au loup va proposer l’affaire ;

Il lui dit, au hasard d’un semblable refus

« Camarade, je suis confus

Qu’une jeune et belle bergère

Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t’ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t’eût vu sauver la bergerie

Tu menais une honnête vie.

Quitte ces bois et redeviens,

Au lieu de ce loup, homme de bien.

— En est-il ? dit le loup pour moi, je n’en vois guère.

Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;

Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,

Mangé ces animaux que plaint tout le village ?

Si j’étais homme, par ta foi,

Aimerais-je moins le carnage ?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous

Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?

Tout bien considéré, je te soutiens en somme

Que, scélérat pour scélérat,

Il vaut mieux être un loup qu’un homme

Je ne veux point changer d’état. »

Ulysse fit à tous une même semonce.

Chacun d’eux fit même réponse,

Autant le grand que le petit.

La liberté, les lois, suivre leur appétit,

C’était leurs délices suprêmes ;

Tous renonçaient au los de belles actions.

Ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions,

Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.

Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet

Où je pusse mêler le plaisant à l’utile

C’était sans doute un beau projet

Si ce choix eût été facile.

Les compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts,

Ils ont force pareils en ce bas univers

Gens à qui j’impose pour peine

Votre censure et votre haine.

[Vous raisonnez sur tout : les ris et les amours

Tiennent souvent chez vous de solides discours :

Je leur veux proposer bientôt une matière

Noble, d’un très grand art, convenable aux héros ;

C’est la louange ; ses propos

Sont faits pour occuper votre âme tout entière.]


XII, 2.
Le Chat et les deux Moineaux

Un chat, contemporain d’un fort jeune moineau,

Fut logé près de lui dès l’âge du berceau

La cage et le panier avaient mêmes pénates ;

Le chat était souvent agacé par l’oiseau

L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.

Ce dernier toutefois épargnait son ami.

Ne le corrigeant qu’à demi,

Il se fût fait un grand scrupule

D’armer de pointes sa férule.

Le passereau, moins circonspec,

Lui donnait force coups de bec.

En sage et discrète personne,

Maître chat excusait ces jeux

Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne

Aux traits d’un courroux sérieux.

Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge

Une longue habitude en paix les maintenait ;

Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait

Quand un moineau du voisinage

S’en vint les visiter, et se fit compagnon

Du pétulant Pierrot et du sage Raton ;

Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;

Et Raton de prendre parti

« Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,

D’insulter ainsi notre ami !

Le moineau du voisin viendra manger le nôtre ?

Non, de par tous les chats ! » Entrant lors au combat,

Il croque l’étranger. « Vraiment, dit maître chat,

Les moineaux ont un goût exquis et délicat ! »

Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.

Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?

Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.

J’en crois voir quelques traits, mais leur ombre

Prince, vous les aurez incontinent trouvés

Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse

Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.


XII, 3.
Du Thésauriseur et du Singe

Un homme accumulait. On sait que cette erreur

Va souvent jusqu’à la fureur.

Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.

Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.

Pour sûreté de son trésor,

Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite

Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.

Là, d’une volupté selon moi fort petite,

Et selon lui fort grande, il entassait toujours

Il passait les nuits et les jours

À compter, calculer, supputer sans relâche,

Calculant, supputant, comptant comme à la tâche

Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.

Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître

Jetait quelque doublon toujours par la fenêtre,

Et rendait le compte imparfait

La chambre, bien cadenassée,

Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.

Un beau jour, Dom Bertrand se mit dans la pensée

D’en faire un sacrifice au liquide manoir.

Quant à moi, lorsque je compare

Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare,

Je ne sais bonnement auxquels donner le prix

Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;

Les raisons en seraient trop longues à déduire.

Un jour donc l’animal qui ne songeait qu’à nuire,

Détachait du monceau, tantôt quelque doublon,

Un jacobus, un ducaton,

Et puis quelque noble à la rose ;

Éprouvait son adresse et sa force à jeter

Ces morceaux de métal qui se font souhaiter

Par les humains sur toute chose.

S’il n’avait entendu son compteur à la fin

Mettre la clé dans la serrure,

Les ducats auraient tous pris le même chemin,

Et couru la même aventure ;

Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier

Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.

Dieu veuille préserver maint et maint financier

Qui n’en fait pas meilleur usage !


XII, 4.
Les deux Chèvres

Dès que les chèvres ont brouté,

Certain esprit de liberté

Leur fait chercher fortune ; elles vont en voyage

Vers les endroits du pâturage

Les moins fréquentés des humains.

Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,

Un rocher, quelque mont pendant en précipices,

C’est où ces dames vont promener leurs caprices.

Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.

Deux chèvres donc s’émancipant,

Toutes deux ayant patte blanche,

Quittèrent les bas prés, chacune de sa part.

L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.

Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.

Deux belettes à peine auraient passé de front

Sur ce pont :

D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond

Devaient faire trembler de peur ces amazones.

Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes

Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.

Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,

Philippe Quatre qui s’avance

Dans l’île de la Conférence.

Ainsi s’avançaient pas à pas,

Nez à nez, nos aventurières,

Qui toutes deux étant fort fières,

Vers le milieu du pont ne se voulurent pas

L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire

De compter dans leur race (à ce que dit l’Histoire,

L’une certaine chèvre, au mérite sans pair,

Dont Polyphème fit présent à Galatée ;

Et l’autre la chèvre Amalthée,

Par qui fut nourri Jupiter.

Faute de reculer, leur chute fut commune.

Toutes deux tombèrent dans l’eau. 


Cet accident n’est pas nouveau

Dans le chemin de la Fortune.


À Monseigneur le duc de Bourgogne
qui avait demandé à M. de La Fontaine une fable qui fût nommée
Le Chat et la Souris

Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée

Destine un temple en mes écrits,

Comment composerais-je une fable nommée

Le chat et la souris ?


Dois-je représenter dans ces vers une belle

Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,

Va se jouant des cœurs que des charmes ont pris

Comme le chat et la souris ?


Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?

Rien ne lui convient mieux et c’est chose commune

Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis

Comme le chat fait la souris.


Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris

Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue,

Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,

Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue

Comme le chat de la souris ?


Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,

Mon dessein se rencontre, et, si je ne m’abuse,

Je pourrais tout gâter par de plus longs récits

Le jeune prince alors se jouerait de ma muse

Comme le chat de la souris.


XII, 5.
Le vieux Chat et la jeune Souris

Une jeune souris, de peu d’expérience,

Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence,

Et payant de raisons le Raminagrobis

« Laissez-moi vivre une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerais-je, à votre avis,

L’hôte, l’hôtesse, et tout leur monde ?

D’un grain de blé je me nourris

Une noix me rend toute ronde.

À présent je suis maigre attendez quelque temps

Réservez ce repas à Messieurs vos enfants. »

Ainsi parlait au chat la souris attrapée.

L’autre lui dit « Tu t’es trompée

Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant à parler à des sourds.

Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.

Selon ces lois, descends là-bas

Meurs, et va-t-en, tout de ce pas,

Haranguer les sœurs filandières

Mes enfants trouveront assez d’autres repas. »

Il tint parole ; et, pour ma fable,

Voici le sens moral qui peut y convenir

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;

La vieillesse est impitoyable.


XII, 6.
Le Cerf malade

En pays pleins de cerfs, un cerf tomba malade.

Incontinent maint camarade

Accourt à son grabat le voir, le secourir,

Le consoler du moins multitude importune.

Eh ! messieurs, laissez-moi mourir.

Permettez qu’en forme commune

La Parque m’expédie ; et finissez vos pleurs.

Point du tout les consolateurs

De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent,

Quand il plut à Dieu s’en allèrent

Ce ne fut pas sans boire un coup,

C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.

Tout se mit à brouter les bois du voisinage.

La pitance du cerf en déchut de beaucoup.

Il ne trouva plus rien à frire

D’un mal il tomba dans un pire,

Et se vit réduit à la fin

À jeûner et mourir de faim.

Il en coûte à qui vous réclame,

Médecins du corps et de l’âme !

Ô temps ! ô mœurs ! J’ai beau crier,

Tout le monde se fait payer.


XII, 7.
La Chauve-Souris, le Buisson, et le Canard

Le buisson, le canard et la chauve-souris,

Voyant tous trois qu’en leur pays

Ils faisaient petite fortune,

Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.

Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents

Non moins soigneux qu’intelligents,

Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait bien ; quand leur emplette,

En passant par certains endroits,

Remplis d’écueils, et fort étroits,

Et de trajet très difficile,

Alla tout emballée au fond des magasins

Qui du Tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ;

Ou plutôt il n’en poussa point ;

Le plus petit marchand est savant sur ce point

Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.

Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte

Ne put se réparer le cas fut découvert.

Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert.

Aucun ne leur ouvrit sa bourse.

Et le sort principal, et les gros intérêts,

Et les sergents et les procès,

Et le créancier à la porte

Dès devant la pointe du jour,

N’occupaient le trio à chercher maint détour

Pour contenter cette cohorte.

Le buisson accrochait les passants à tous coups.

« Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises. »

Le plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.

L’oiseau chauve-souris n’osait plus approcher

Pendant le jour nulle demeure

Suivi de sergents à toute heure,

En des trous il s’allait cacher.

Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,

Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,

Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve

Par un escalier dérobé.


XII, 8.
La Querelle des chiens et des chats,
et celle des chats et des souris

La discorde a toujours régné dans l’univers ;

Notre monde en fournit mille exemples divers

Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire.

Commençons par les éléments

Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments

Ils seront appointés contraire.

Outre ces quatre potentats,

Combien d’êtres de tous états

Se font une guerre éternelle !

Autrefois un logis plein de chiens et de chats,

Par cent arrêts rendus en forme solennelle,

Vit terminer tous leurs débats.

Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,

Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,

Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.

Cette union si douce, et presque fraternelle,

Édifiait tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,

Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné,

Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.

J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas

Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.

Quoi qu’il en soit, cet altercas

Mit en combustion la salle et la cuisine

Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.

On fit un règlement dont les chats se plaignirent,

Et tout le quartier étourdirent.

Leur avocat disait qu’il fallait bel et bien

Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent.

Dans un recoin où d’abord leurs agents les cachèrent,

Les souris enfin les mangèrent.

Autre procès nouveau. Le peuple souriquois

En pâtit maint vieux chat, fin, subtil, et narquois,

Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,

Les guetta, les prit, fit main basse.

Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.

J’en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux

Nul animal, nul être, aucune créature,

Qui n’ait son opposé c’est la loi de nature.

D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.

Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.

Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles

On en vient sur un rien, plus de trois quarts du temps.

Humains, il vous faudrait encore à soixante ans

Renvoyer chez les barbacoles.


XII, 9.
Le Loup et le Renard

D’où vient que personne en la vie

N’est satisfait de son état ?

Tel voudrait bien être soldat

À qui le soldat porte envie.


Certain renard voulut, dit-on,

Se faire loup. Hé ! qui peut dire

Que pour le métier de mouton

Jamais aucun loup ne soupire ?


Ce qui m’étonne est qu’à huit ans

Un prince en fable ait mis la chose,

Pendant que sous mes cheveux blancs

Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose.


Les traits dans sa fable semés

Ne sont en l’ouvrage du poète

Ni tous ni si bien exprimés.

Sa louange en est plus complète.


De la chanter sur la musette

C’est mon talent, mais je m’attends

Que mon héros, dans peu de temps,

Me fera prendre la trompette.


Je ne suis pas un grand prophète ;

Cependant je lis dans les cieux

Que bientôt ses faits glorieux

Demanderont plusieurs Homères ;

Et ce temps-ci n’en produit guères.

Laissant à part tous ces mystères,

Essayons de conter la fable avec succès.


Le renard dit au loup : « Notre cher, pour tous mets

J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets

C’est une viande qui me lasse.

Tu fais meilleure chère avec moins de hasard

J’approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.

Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce ;

Rends-moi le premier de ma race

Qui fournisse son croc de quelque mouton gras

Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.

— Je le veux, dit le loup ; il m’est mort un mien frère

Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. »

Il vint, et le loup dit « Voici comme il faut faire,

Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. »

Le renard, ayant mis la peau,

Répétait les leçons que lui donnait son maître.

D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien ;

Puis enfin il n’y manqua rien.

À peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,

Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court,

Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.

Tel, vêtu des armes d’Achille,

Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville.

Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous.

L’ost au peuple bêlant crut voir cinquante loups

Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,

Et laisse seulement une brebis pour gage.

Le larron s’en saisit. À quelque pas de là,