Louis Aldonze Donatien

SADE

Donatien Alphonse François


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La Nouvelle Justine,
ou
les Malheurs de la vertu,
suivie de
l’Histoire de Juliette, sa sœur


[Ouvrage orné d’un frontispice et de cent sujets gravés avec soin]


On n’est point criminel pour faire la peinture
Des bizarres penchants qu’inspire la nature.



TOMES I À IV
[PREMIER LIVRE]

()



* Les tomes I à IV de l’édition originale, rassemblés, constituent le premier livre.
** Les gravures de l’édition originale ne sont pas reproduites ici.






Tome premier





Avis de l’éditeur

Le manuscrit original d’un ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré qu’il était, avait néanmoins obtenu plusieurs éditions, entièrement épuisées aujourd’hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le donner au public tel qu’il a été conçu par son auteur, qui l’écrivit en 1788. Un infidèle ami, à qui ce manuscrit fut confié pour lors, trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait pas que son livre fût imprimé de son vivant, en fit un extrait qui a paru sous le titre simple de Justine ou les Malheurs de la Vertu, misérable extrait bien au-dessous de l’original, et qui fut constamment désavoué par celui dont l’énergique crayon a dessiné la Justine et sa sœur que l’on va voir ici.

Nous n’hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre ; ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadé que le siècle philosophe dans lequel nous vivons ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s’y trouvent disséminés ; et quant aux tableaux cyniques, nous croyons, avec l’auteur, que toutes les situations possibles de l’âme étant à la disposition du romancier, il n’en est aucune dont il n’ait la permission de faire usage : il n’y a que les sots qui se scandalisent ; la véritable vertu ne s’effraie ni ne s’alarme jamais des peintures du vice, elle n’y trouve qu’un motif de plus à la marche sacrée qu’elle s’impose. On criera peut-être contre cet ouvrage ; mais qui criera ? ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites contre le Tartuffe.

Nous certifions, au reste, que dans cette édition tout est absolument conforme à l’original que nous possédons seul : coupe de l’ouvrage, scènes libidineuses, système philosophique, tout s’y trouve ; les gravures même ont été exécutées d’après les dessins que l’auteur avait fait faire avant sa mort, et qui étaient annexés à son manuscrit.

Aucun livre, d’ailleurs, n’est fait pour exciter une curiosité plus vive. En aucun, l’intérêt, ce ressort si difficile à mouvoir dans un ouvrage de cette nature, ne se soutient de manière plus attachante ; dans aucun les replis du cœur des libertins ne sont développés plus adroitement, ni les écarts de leur imagination tracés d’une manière plus forte ; dans aucun, enfin, n’est écrit ce qu’on va lire ici. Ne sommes-nous donc pas autorisé à croire que, sous ce rapport, il est fait pour passer à la postérité la plus reculée ? La vertu même dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses larmes, par l’orgueil de posséder en France une aussi piquante production.


N. B. Les aventures de Justine que nous publions en ce moment contiennent quatre volumes, ornés d’un frontispice et de quarante gravures. L’histoire de Juliette, qui y fait suite et qui s’y lie, en contient six, ornés de soixante gravures, ce qui forme une collection unique en ce genre, de dix volumes et de cent estampes toutes plus piquantes les unes que les autres.

La mise au jour de cette suite, dont la partie typographique est traitée avec le même soin que celle-ci, n’est retardée que par la confection des gravures, dont nous avons voulu que l’exécution répondît à celles renfermées dans les quatre premiers volumes. Aussitôt qu’elles seront terminées, nous satisferons la curiosité de nos lecteurs.



La Nouvelle Justine,
ou
les Malheurs de la vertu

[1799]




Chapitre I

Introduction — Justine lancée

Le chef-d’œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la fortune se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose sur l’homme et de tracer d’après cela quelques plans de conduite qui puissent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu’il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fortune qu’on a nommée tour à tour Destin, Dieu, Providence, Fatalité, Hasard, toutes dénominations aussi vicieuses, aussi dénuées de bon sens les unes que les autres, et qui n’apportent à l’esprit que des idées vagues et purement subjectives.

Si, pleins d’un respect vain, ridicule et superstitieux pour nos absurdes conventions sociales, il arrive malgré cela que nous n’ayons rencontré que des ronces, où les méchants ne cueillaient que des roses, les gens naturellement vicieux par système, par goût, ou par tempérament, ne calculeront-ils pas, avec assez de vraisemblance, qu’il vaut mieux s’abandonner au vice que d’y résister ? Ne diront-ils pas, avec quelque apparence de raison, que la vertu, quelque belle qu’elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu’on puisse prendre, quand elle se trouve trop faible pour lutter contre le vice, et que, dans un siècle absolument corrompu, comme celui dans lequel nous vivons, le plus sûr est de faire comme les autres ? Un peu plus philosophes, si l’on veut, ne diront-ils pas, avec l’ange Jesrad de Zadig, qu’il n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien, et qu’ils peuvent, d’après cela, se livrer au mal tant qu’ils voudront, puisqu’il n’est, dans le fait, qu’une des façons de faire le bien ? N’ajouteront-ils pas, avec quelque certitude, qu’il est indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ; que si le malheur persécute la vertu, et que la prospérité accompagne le crime, les choses étant égales aux intentions de la nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les méchants qui prospèrent, que parmi les vertueux qui échouent ?

C’est, nous ne le déguisons plus, pour appuyer ces systèmes, que nous allons donner au public l’histoire de la vertueuse Justine. Il est essentiel que les sots cessent d’encenser cette ridicule idole de la vertu, qui ne les a jusqu’ici payés que d’ingratitude, et que les gens d’esprit, communément livrés par principe aux écarts délicieux du vice et de la débauche, se rassurent en voyant les exemples frappants de bonheur et de prospérité qui les accompagnent presque inévitablement dans la route débordée qu’ils choisissent. Il est affreux sans doute d’avoir à peindre, d’une part, les malheurs effrayants dont le ciel accable la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu ; d’une autre, l’influence des prospérités sur ceux qui tourmentent ou qui mortifient cette même femme. Mais l’homme de lettres, assez philosophe pour dire le vrai, surmonte ces désagréments ; et, cruel par nécessité, il arrache impitoyablement d’une main les superstitieuses parures dont la sottise embellit la vertu, et montre effrontément de l’autre, à l’homme ignorant que l’on trompait, le vice au milieu des charmes et des jouissances qui l’entourent et le suivent sans cesse.

Tels sont les sentiments qui vont diriger nos travaux ; et c’est en raison de ces motifs, qu’unissant le langage le plus cynique aux systèmes les plus forts et les plus hardis, aux idées les plus immorales et les plus impies, nous allons, avec une courageuse audace, peindre le crime comme il est, c’est-à-dire, toujours triomphant et sublime, toujours content et fortuné et la vertu comme on la voit également toujours maussade et toujours triste, toujours pédante et toujours malheureuse.

Juliette et Justine, toutes deux filles d’un très riche banquier de Paris, furent élevées jusqu’à l’âge de quatorze et quinze ans dans l’une des plus célèbres abbayes de Paris. Là, aucuns conseils, aucuns livres, aucuns maîtres ne leur avaient été refusés ; et la morale, la religion, les talents semblaient, à l’envi l’un de l’autre, avoir formé ces jeunes personnes.

À cette époque fatale pour la vertu des deux jeunes filles, tout leur manqua dans un seul jour. Une banqueroute affreuse précipita leur père dans une situation si cruelle, qu’il en périt de chagrin ; sa femme le suivit un mois après. Deux parents froids et éloignés délibérèrent sur ce qu’ils feraient des jeunes orphelines. Leur part d’une succession absorbée par les créances se montait à cent écus pour chacune. Personne ne se souciant de s’en charger, on leur ouvrit la porte du couvent, et on leur remit leur dot, en les laissant libres de devenir ce qu’elles voudraient.

Juliette, vive, étourdie, fort jolie, méchante, espiègle, et l’aînée des deux, ne parut touchée que du plaisir de ne plus végéter dans un cloître sans réfléchir au cruel revers qui brisait ses chaînes. Justine, plus naïve, plus intéressante, âgée, comme nous l’avons dit, de quatorze ans, ayant reçu de la nature un caractère sombre et romantique, sentit bien mieux toute l’horreur de sa destinée ; douée d’une tendresse, d’une sensibilité surprenante, au lieu de l’art et de la finesse de son aînée, elle n’avait qu’une ingénuité, une candeur qui devait la faire tomber dans bien des pièges.

Cette jeune fille, à tant de qualités, joignait la beauté de ces belles vierges de Raphaël. De grands yeux bruns pleins d’âme et d’intérêt, une peau douce et éblouissante, une taille souple et flexible, des formes arrondies et dessinées par les mains de l’Amour même, un organe enchanteur, la bouche charmante, et les plus beaux cheveux du monde : voilà l’esquisse de cette cadette délicieuse, dont les grâces enchanteresses et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux. Que nos lecteurs se représentent tout ce que l’imagination peut créer de plus séduisant, et ils seront au-dessous de la réalité.

On leur avait donné vingt-quatre heures à l’une et à l’autre pour quitter l’abbaye. Juliette voulut essuyer les pleurs de Justine. Voyant qu’elle ne réussissait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la consoler. Elle lui reprocha sa sensibilité ; elle lui dit, avec une philosophie très au-dessus de son âge, et qui prouvait en elle les plus singuliers efforts de la nature qu’il ne fallait s’affliger de rien dans ce monde-ci, qu’il était possible de trouver en soi des sensations physiques d’une assez piquante volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pouvait être douloureux ; que ce procédé devenait d’autant plus essentiel à mettre en pratique, que la véritable sagesse consistait infiniment plus à doubler la somme de ses plaisirs qu’à multiplier celle de ses peines ; qu’il n’y avait rien qu’on ne dût faire, en un mot, pour étouffer dans soi cette perfide sensibilité, dont les autres seuls profitaient, tandis qu’elle ne nous apportait à nous que des chagrins.

— Tiens, dit-elle, en se jetant sur un lit, aux yeux de sa sœur, et se troussant jusqu’au-dessus du nombril, voilà comme je fais, Justine, quand j’ai du chagrin. Je me branle… je décharge… et cela me console.

La sage et vertueuse Justine eut horreur de cette action ; elle détourna les yeux ; et Juliette, tout en secouant sa jolie petite motte, lui dit :

— Justine, tu es une bête ; tu es plus belle que moi, mais tu ne seras jamais si heureuse.

Poursuivant ensuite son opération la putain soupira ; et son jeune foutre, éjaculé sous les yeux baissés de la vertu, tarit la source des larmes que, sans cette opération elle eût peut-être versées comme sa sœur.

— Tu es folle de t’inquiéter, poursuivit cette voluptueuse fille, en venant se rasseoir près de Justine ; avec la figure et l’âge que nous avons toutes les deux, il est impossible que nous mourions de faim.

Elle lui cita, à cette occasion, la fille d’une de leurs voisines, qui, s’étant échappée de la maison paternelle, était aujourd’hui richement entretenue, et bien plus heureuse, sans doute, que si elle fût restée dans le sein de sa famille.

— Il faut bien se garder de croire, ajouta-t-elle, que ce soit le mariage qui rende une jeune fille heureuse. Captivée sous la loi de l’hymen, elle a, avec beaucoup d’humeur à souffrir, une très légère dose de plaisir à attendre ; au lieu que, livrée au libertinage, elle peut toujours se garantir des mauvais procédés de l’amant, ou s’en consoler par le nombre.

Justine frémit de ces discours. Elle dit qu’elle préférerait la mort à l’ignominie ; et, quelques nouvelles instances que pût lui faire sa sœur, elle refusa constamment de loger avec elle, dès qu’elle la vit déterminée à une conduite qui lui faisait horreur.

Les deux jeunes filles se séparèrent donc, sans aucune promesse de se revoir, dès que leurs intentions étaient si différentes. Juliette, qui allait devenir une grande dame, consentirait-elle à recevoir une petite fille dont les inclinations vertueuses mais basses, seraient capables de la déshonorer ? Et, de son côté, Justine voudrait-elle risquer ses mœurs dans la société d’une créature perverse, qui allait devenir victime de la crapule et de la débauche publique ?

Nous allons, avec la permission du lecteur quitter quelque temps cette petite libertine, pour ne nous attacher maintenant qu’à transmettre au public les anecdotes de la vie de notre pudibonde héroïne.

On a beau dire : il faut un peu de vertu dans le monde ; et il est bien plus doux pour un biographe1 de peindre, dans le héros dont il transmet l’histoire, des traits de candeur et de bienfaisance, que de tenir sans cesse l’esprit fixé sur des débauches et des atrocités, comme sera obligé de le faire, sans doute, celui qui nous donne par suite de cet ouvrage-ci la très-scandaleuse et très-libertine histoire de l’impudique Juliette.

Justine, caressée dès son enfance par la couturière de sa mère, croit que cette femme sera sensible à son malheur ; elle va la trouver, elle lui fait part de ses infortunes, elle lui demande de l’ouvrage… À peine la reconnaît-on ; elle est renvoyée durement. Ô ciel ! dit cette pauvre créature, faut-il que les premiers pas que je fais dans le monde soient déjà marqués par des chagrins !… Cette femme m’aimait autrefois, pourquoi me rejette-t-elle aujourd’hui ? Hélas ! c’est que je suis orpheline et pauvre, c’est que je n’ai plus de ressources sur la terre, et que l’on n’estime les gens qu’en raison des secours et des agréments que l’on s’imagine en recevoir.

Justine en larmes va trouver son curé ; elle lui peint son état avec l’énergie de son âge. Elle était en petit fourreau blanc ; ses beaux cheveux négligemment repliés sous un grand mouchoir de Madras ; sa gorge à peine indiquée ne se distinguait presque pas sous la double gaze qui la dérobait à l’œil libertin ; sa jolie mine un peu pâle à cause des chagrins qui la dévoraient ; quelques larmes roulaient dans ses yeux, et leur prêtaient encore plus d’expression… Il était impossible d’être plus belle.

— Vous me voyez, monsieur, dit-elle au saint ecclésiastique… oui, vous me voyez dans une position bien affligeante pour une jeune fille. J’ai perdu mon père et ma mère ; le ciel me les enlève dans l’âge où j’ai le plus besoin de leurs secours. Ils sont morts ruinés, monsieur ; je n’ai plus rien ; voilà tout ce qu’ils m’ont laissé, continua-t-elle, en montrant les douze louis, et pas un coin pour reposer ma pauvre tête ; vous aurez pitié de moi, n’est-ce pas, monsieur ? Vous êtes le ministre de la religion, et la religion est le foyer de toutes les vertus. Au nom de Dieu qu’elle enseigne et que j’adore de toutes les forces de mon âme, au nom de l’Être suprême dont vous êtes l’organe, dites-moi, comme un second père, ce qu’il faut que je fasse, ce qu’il faut que je devienne ?

Le charitable prêtre répondit en lorgnant Justine, que la paroisse était bien chargée, qu’il était difficile qu’elle pût embrasser de nouvelles aumônes : mais que si Justine voulait le servir, que si elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans sa cuisine un morceau de pain pour elle. Et comme en disant cela le faiseur de dieux lui avait tant soit peu pressé le jupon sur les fesses, comme pour se donner une légère idée de leur coupe, Justine, qui devina l’intention, le repoussa, en lui disant :

— Monsieur, je ne vous demande ni l’aumône, ni une place de servante. Il y a trop peu de temps que je quitte un état au-dessus de celui qui peut faire désirer ces deux grâces, pour être réduite à les implorer ; je sollicite les conseils dont ma jeunesse et mes malheurs ont besoin, et vous voulez me les faire acheter trop cher.

Le serviteur de christ, honteux d’être dévoilé, se lève en colère ; il appelle sa nièce et sa servante :

— Chassez-moi cette petite coquine, leur crie-t-il ; vous n’imagineriez pas ce qu’elle vient de me proposer… Tant de vices à cet âge !… et à un homme comme moi !… Qu’elle sorte… qu’elle sorte, ou je la fais arrêter dans l’instant !…

Et la malheureuse Justine, repoussée, calomniée, insultée dès le premier jour qu’elle est condamnée à l’isolisme, entre dans une maison où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d’avance, et s’y livre à des larmes d’autant plus amères, qu’elle est naturellement très sensible, et que sa fierté vient d’être cruellement compromise.

Justine n’était pas au bout de toutes les petites duretés que devaient lui faire sentir ses désastres. Il y a une infinité de scélérats dans le monde, qui, loin de s’attendrir sur les malheurs d’une fille sage, ne cherchent qu’à les redoubler pour la mieux contraindre à servir des passions où son indigence la condamne. Mais de tous les désagréments qu’elle eut à essuyer dans les commencements de sa malheureuse histoire, nous ne citerons que celui qu’elle éprouva chez Dubourg, un des plus durs, comme l’un des plus riches traitants de la capitale. La femme chez qui Justine logeait, l’avait adressée chez lui comme chez quelqu’un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de son sort. Après avoir attendu très longtemps dans l’antichambre, on introduisit à la fin Justine. M. Dubourg, gros, court, et insolent comme tous les financiers, sortait de son lit, entortillé d’une robe de chambre flottante qui cachait à peine son désordre. On s’apprêtait à le coiffer. Il fit retirer son monde ; et, s’adressant à la jeune fille :

— Que me voulez-vous, mon enfant ? lui dit-il.

— Monsieur, lui répondit notre petite niaise, toute confuse, je suis une pauvre orpheline à peine âgée de quatorze ans, et qui connais déjà toutes les nuances de l’infortune ; j’implore votre commisération ; ayez pitié de moi, je vous conjure.

Et Justine, les larmes aux yeux, détaille avec intérêt au vieux scélérat les maux qu’elle endure, les difficultés qu’elle a de trouver une place… jusqu’à la répugnance qu’elle éprouve même à en prendre une, n’étant pas née pour cet état. Elle peint, en redoublant ses pleurs, l’effroi qu’elle a de l’avenir ; termine, en balbutiant, par l’espoir où elle est, qu’un homme aussi riche et aussi estimable que M. Dubourg lui procurera sans doute les moyens d’exister ; et tout cela avec cette éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l’opulence.

Dubourg était à peindre pendant ce récit. Commençant à s’échauffer pour cette jeune personne, il se branlotait d’une main sous sa robe de chambre, braquant de l’autre une lorgnette sur les attraits offerts à ses regards. En l’observant avec attention, on distinguait les gradations de la lubricité contourner graduellement les muscles de sa vieille figure, en raison du plus ou du moins de pathétique que mettait Justine à se plaindre.

Ce Dubourg était un libertin très endurci, grand amateur de petites filles, et soudoyant de tous côtés des femmes en état de lui procurer de semblable gibier. Peu en état d’en jouir, Dubourg s’en tenait ordinairement avec elles à une fantaisie aussi brutale que singulière. Son unique passion consistait à voir pleurer les enfants qu’on lui procurait ; et, pour les amener là, il faut en convenir, personne au monde n’avait un si rare talent. Ce malheureux coquin avait tant de méchanceté, tant de taquinerie dans l’esprit, qu’il était impossible qu’une fille tint aux mauvais propos dont il l’accablait. Les larmes coulaient en abondance, et Dubourg, heureux, joignait promptement quelques petits supplices matériels à la douleur morale qu’il venait d’exciter ; les pleurs coulaient alors avec plus de violence, et le barbare aux nues déchargeait, en couvrant de baisers le visage que ses procédés venaient d’inonder.

— Avez-vous toujours été sage, dit Dubourg à Justine, pour en venir cette fois à son but ?

— Hélas ! monsieur, répondit celle-ci, je ne serais ni aussi pauvre, ni aussi embarrassée, si j’avais voulu cesser de l’être.

— Mais à quel titre alors prétendez-vous donc que des gens riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ?

— Oh ! monsieur, je ne demande pas mieux que de rendre tous les services que la décence et ma jeunesse me permettent de remplir.

— Je ne parle pas de servir, moi : vous n’êtes ni d’âge ni de tournure à cela ; je vous parle d’être utile aux plaisirs des hommes. Cette vertu, dont vous faites un si grand étalage, ne sert à rien dans le monde ; vous aurez beau fléchir aux pieds de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point : la chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu’ils méprisent le plus souverainement, c’est la sagesse de votre sexe. On n’estime aujourd’hui, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit ou de quelle jouissance peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous plaisent et qui nous amusent ; mais leur chasteté nous ennuie. Quand des gens de notre sorte donnent, ce n’est jamais que pour recevoir. Or, comment une petite fille comme vous, assez laide, assez bête d’ailleurs, peut-elle reconnaître ce qu’on fait pour elle, si ce n’est par l’abandon de son corps ? Allons, troussez-vous, si vous voulez que je vous donne de l’argent.

Et Dubourg allongeait son bras pour saisir Justine et la placer entre ses jambes. Mais l’intéressante créature se retirant :

— Oh ! monsieur, s’écria-t-elle en larmes, il n’y a donc plus ni probité ni bienfaisance chez les hommes ?

— Ma foi, très peu, répond Dubourg, dont les mouvements masturbatifs redoublaient en raison des pleurs que faisaient couler ses propos, fort peu en vérité. On est revenu de cette manie d’obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la bienfaisance n’étaient que les voluptés de l’orgueil ; et comme rien n’est aussi fragile, l’on a voulu des sensations plus réelles. On a vu, qu’avec un enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour fruit de ses avances tous les plaisirs que peut offrir la luxure, que ceux très froids de la reconnaissance. La réputation d’un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas, même à l’instant où l’on en jouit le mieux, le plus léger plaisir des sens.

— Ah ! monsieur, avec de pareils principes, il faut donc que l’infortuné périsse !

— Qu’importe ! Il y a plus d’individus qu’il ne faut dans le monde ; pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l’État le plus ou le moins de bras qui la pressent ?

— Mais croyez-vous que des enfants respectent leur père quand ils en sont maltraités ?

— Que fait à un père l’amour des enfants qui le gênent !

— Il vaudrait donc mieux qu’on nous eût étouffés dès le berceau ?

— Assurément. C’est l’usage dans beaucoup de pays ; c’était la coutume des Grecs ; c’est celle des Chinois. Là, les enfants malheureux s’exposent ou se mettent à mort. À quoi bon laisser vivre des créatures comme vous, qui, ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents, ou parce qu’ils en sont privés ou parce qu’ils n’en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu’à surcharger l’État d’une denrée dont il regorge ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal constitués, devraient être condamnés à la mort dès leur naissance. Les premiers et les seconds, parce que, n’ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d’eux, ils souillent la société d’une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour ; et les troisièmes, parce qu’ils ne peuvent lui être d’aucune utilité. L’une et l’autre de ces classes sont à la société comme ces excroissances de chair, qui, se nourrissent du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent ; ou, si vous l’aimez mieux, comme ces végétaux parasites, qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s’adaptant leur substance nourricière. Abus criants que ces aumônes destinées à alimenter une telle écume… que ces maisons richement dotées, qu’on a l’extravagance de leur bâtir, comme si l’espèce des hommes était tellement rare… tellement précieuse, qu’il en fallût conserver jusqu’à la plus vile portion ; comme s’il n’y avait pas plus d’hommes, en un mot, qu’il n’en faut sur le globe, et comme s’il n’était pas plus nécessaire à la politique et à la nature, de détruire que de conserver.

Et ici Dubourg, écartant la robe qui couvrait ses mouvements, fit voir à Justine qu’il commençait à tirer un assez bon parti du petit engin sec et noir que sa main secouait depuis si longtemps.

— Allons, dit-il brusquement alors, allons, finissons des discours où tu n’entends rien, et cesse de te plaindre de la fortune, quand il ne tient qu’à toi d’y remédier.

— À quel prix, juste ciel !

— Au plus médiocre, puisqu’il ne s’agit que de se trousser et de me faire voir à l’instant ce qui est sous tes jupes… Appas bien minces, sans doute, et que tu ne devrais pas autant faire valoir. Allons, foutre, décide-toi ; je bande ; je veux voir de la chair ; qu’on m’en montre à l’instant, ou je me fâche.

— Mais, monsieur…

— Absurde créature… imbécile putain, crois-tu que je te ferai plus de grâce qu’aux autres !

Et, se levant avec fureur, il barricade sa porte, et saute sur Justine, dont les pleurs coulaient avec abondance. Le libertin les baise… il dévore ces larmes précieuses qui devaient lui donner l’idée de celles de la rosée sur la feuille du lis ou de la rose ; puis, retroussant lui-même les jupes d’une main, il les entortille et les contient autour des bras de Justine, tandis que l’autre va pour la première fois souiller ce que la nature avait depuis longtemps formé de plus parfait.

— Homme odieux, s’écrie Justine, en faisant alors un mouvement terrible pour s’échapper ; homme féroce, poursuit-elle, en déverrouillant la porte et se sauvant, puisse le ciel te punir un jour, comme tu le mérites, de ton exécrable endurcissement ! Tu n’es digne ni de ces richesses dont tu fais un aussi vil usage, ni de l’air même que tu ne respires que pour le corrompre par tes brutalités et tes scélératesses. Elle sort.

La malheureuse, rentrée chez elle, n’a rien de plus pressé que de se plaindre à son hôtesse de la réception qu’on lui a faite chez l’homme où celle-ci l’avait envoyée. Mais quelle fut sa surprise de voir cette misérable l’accabler de reproches, au lieu de partager sa douleur.

— Pauvre sotte, lui dit-elle en colère, imagines-tu que les hommes soient assez dupes pour faire l’aumône à de petites gueuses comme toi, sans exiger l’intérêt de leur argent ? M. Dubourg est trop bon d’avoir agi comme il l’a fait ; je veux que le diable m’emporte si à sa place je t’avais laissée sortir de chez moi sans m’être contentée. Mais, puisque tu ne veux pas profiter des secours que ma bienfaisance t’offrait, arrange-toi comme il te plaira. Tu me dois de l’argent tout à l’heure, ou demain la prison.

— Madame, ayez pitié.

— Oui, oui, pitié ; on meurt de faim avec de la pitié. Il te convient bien de faire la difficile. Sur cinq cents petites filles comme toi que j’ai procurées à cet honnête homme, depuis que je le connais, tu es la première qui m’ait joué un pareil tour… Quel déshonneur pour moi ! Cet homme si honnête dira que je ne sais pas mon métier, et il aura raison… Allons, allons, mademoiselle, il faut retourner chez Dubourg ; il faut le satisfaire ; il faut me rapporter de l’argent… Je le verrai, je le préviendrai, je raccommoderai, si je puis, vos sottises ; je lui ferai vos excuses ; mais songez à vous mieux conduire.

Justine, seule, se plongea dans les réflexions les plus tristes… Non, se disait-elle en pleurant, non, je ne retournerai certainement pas chez ce libertin. Je ne suis pas encore dénuée de ressources ; mon argent me reste presque entier, et il me suffit pour vivre encore longtemps ; je trouverai peut-être jusque-là des âmes moins dures, des cœurs plus compatissants. Et, en prononçant ces paroles, le premier mouvement de Justine fut de compter son petit trésor. Elle ouvre la commode… Oh ! ciel ! elle est volée… Il ne lui reste que ce qu’elle a dans sa poche, arrivant à peine à six livres. Je suis perdue ! s’écria-t-elle. Ah ! je vois trop d’où le coup part. Cette créature indigne veut, en me privant de toutes mes ressources, me contraindre à me jeter dans le sein du crime ; mais… que dis-je ? Hélas ! poursuivait-elle en larmes, n’est-il donc pas trop vrai qu’il ne me reste plus d’autre moyen de prolonger ma vie ! et, dans le cruel état où je suis, ce malheureux ou quelque autre peut-être plus méchant encore, ne deviennent-ils pas les seuls êtres dont je puisse attendre quelques secours ?

Justine au désespoir descend chez son hôtesse.

— Madame, lui dit-elle, je suis volée ; c’est chez vous que s’est fait le coup ; c’est dans un meuble à vous que l’argent a été pris. Hélas ! c’est tout ce que je possédais ; c’était le reste infortuné de la succession de mon père ; privée de cette faible ressource, il ne me reste plus que la mort. Oh ! madame, rendez-le moi, je vous conjure…

— Petite insolente, répond brusquement Mme Desroches, avant que de me porter pareilles plaintes, vous devriez connaître ma maison. Apprenez qu’elle est assez bien famée à la police, pour que, d’après le seul soupçon que vous venez de me témoigner je puisse à l’instant vous faire punir, si je voulais.

— Soupçon, madame, je n’en ai aucun ; ce ne sont point des soupçons que je vous témoigne, ce sont des plaintes que je vous porte ; elles sont permises à l’infortune. Oh ! madame, que faut-il que je devienne, après avoir perdu cette unique ressource ?

— Ma foi, vous deviendrez ce que vous voudrez, cela ne me regarde pas ; il y aurait des moyens de réparer, mais vous ne voulez pas en profiter.

Et ce peu de mots acheva de porter le dernier trait de lumière sur un esprit aussi pénétrant que l’était celui de Justine.

— Mais, madame, je puis servir, répondit cette infortunée toute en pleurs ; il n’est pas dit qu’il ne doive plus rester à la misère d’autre ressource que celle du crime.

— Ma foi, c’est la seule bonne aujourd’hui. Que gagnerez-vous en service ? Dix écus par an : vous entretiendrez-vous avec cela ? Eh ! croyez-moi, ma mie, celles qui servent sont elles-mêmes obligées d’avoir recours au libertinage pour se soutenir ; j’en fournis tous les jours de cette espèce. Telle que vous me voyez, je suis, j’ose le dire, une des meilleures maquerelles de Paris ; il n’y a pas de jour où il ne me passe vingt-cinq à trente filles par les mains. Aussi, cela me rapporte… Dieu sait ! Je suis sûre qu’il n’y a pas une femme de mon état en France qui fasse aussi joliment ses affaires que moi. Tenez, continua-t-elle, en étalant aux yeux de cette infortunée cinq ou six cents louis, pour presque autant de bijoux, et la plus belle armoire de linge et de robes, ce n’est pourtant qu’à ce libertinage qui vous effraie que je dois tout cela. Sacredieu, ma fille, il n’y a que ce métier-là aujourd’hui ; allez, croyez-moi, franchissez le pas… Et puis, c’est un brave homme que Dubourg ; il ne vous dépucellera pas, au moins : il ne bande plus, comment voudriez-vous qu’il foutît ! Quelques petites claques sur le cul, quelques légers soufflets sur les joues. Et, si vous vous comportez bien avec lui, en moins de deux ans, avec l’âge et la figure que vous avez, si vous joignez à cela de la complaisance, vous mettront en état de rouler carrosse à Paris.

— Je n’ai pas de vues si élevées, madame, répondit Justine. Ce n’est point une fortune que je veux, surtout s’il me la faut payer au prix de mon honneur. Je ne demande que la vie ; et j’offre à celui qui me la donnera tous les services qui pourront dépendre de mon âge, à côté de la reconnaissance la plus vive. Hélas ! madame, puisque vous êtes si riche, daignez compatir à mon sort. Je n’implore pas le prêt d’une aussi forte somme que celle que j’ai perdue chez vous ; donnez-moi seulement un louis, en attendant que je trouve une place ; je vous le rendrai, soyez-en bien sûre, je vous le rendrai sur le premier argent que je gagnerai.

— Je ne te donnerai seulement pas deux sous, dit Mme Desroches, trop aise de voir sa victime où sa scélératesse venait de la réduire, non, pas deux sous. Je t’offre les moyens d’en gagner, profites-en, ou à l’hôpital. Précisément, M. Dubourg est un des administrateurs de cette maison ; il lui sera facile de t’y faire mettre. Bonjour, ma mie, poursuivit la cruelle Desroches, à une grande et jolie fille qui venait sans doute chercher quelque pratique chez elle ; et pour toi, ma fille, bonsoir… De l’argent demain, ou la prison.

— Eh bien, madame, dit Justine en larmes, voyez M. Dubourg. Je retournerai chez lui, puisque vous me répondez qu’il me respectera. Oui, j’y retournerai ; mon malheur m’en impose la loi. Mais, en fléchissant sous le coup du destin, souvenez-vous, madame, qu’il me restera du moins le droit de vous mépriser à jamais.

— Impertinente créature, dit la Desroches en lui fermant la porte sur le dos, tu mériterais que je ne me mélasse plus de ce qui te regarde. Mais ce n’est pas pour toi que je le fais ; ainsi, tes sentiments me sont égaux. Adieu.

Il est inutile de peindre la nuit désolante que passa Justine. Vivement attachée à des principes de religion, de pudeur et de vertu, qu’elle avait, pour ainsi dire, sucés avec le lait, elle n’entrevoyait pas l’instant d’y renoncer, sans la plus déchirante affliction. Occupée des plus tristes pensées, repassant mille fois sans succès dans sa tête tous les moyens de se tirer d’embarras sans crime, le dernier parti qu’elle allait prendre était de se sauver furtivement de chez Mme Desroches, lorsque celle-ci vint frapper à sa porte.

— Descends, Justine, lui dit-elle brusquement ; viens déjeuner avec une de mes amies, et rends-moi grâces de mon ambassade. J’ai réussi ; M. Dubourg, sous la promesse que je lui ai faite de ta soumission, consent à te revoir.

— Mais, madame…

— Allons, ne fais pas l’enfant ; le chocolat est prêt ; suis-moi.

Justine descend. L’imprudence est la compagne du malheur ; Justine n’écoute que sa misère. Une très jolie femme, d’environ vingt-huit ans, était le tiers avec qui la Desroches faisait déjeuner Justine. Cette femme, pleine d’esprit, et de mœurs très corrompues, aussi riche qu’aimable, aussi adroite que belle, allait bientôt, comme on va le voir, devenir celle que Dubourg emploierait avec le plus de fruit pour achever de déterminer notre aimable enfant. On déjeune.

— Voilà une charmante fille, dit Mme Delmonse, en vérité, je félicite bien sincèrement celui qui sera assez heureux pour la posséder.

— Vous êtes bien bonne, madame, reprit tristement Justine.

— Allons donc, mon cœur, ne rougissez pas ainsi ; la pudeur est un enfantillage qu’il faut écarter soigneusement dès qu’on atteint l’âge de raison.

— Oh ! je vous supplie, madame, dit la Desroches, de former un peu cette petite fille ; elle se croit perdue parce que je lui rends le service de la procurer à un homme.

— Ah ! bon Dieu, quelle extravagance ! reprit Mme Delmonse, Justine vous devez, au contraire, une reconnaissance infinie à celle qui vous y invite. Quelle fausse idée, chère fille, avez-vous donc de la sagesse ; et comment pouvez-vous croire qu’une jeune personne y manque en se livrant à ceux qui veulent d’elle ? La continence dans une femme est une vertu impraticable, mon enfant ; ne vous flattez jamais de l’atteindre. Lorsque les passions s’allumeront dans votre âme, vous verrez que cette manière d’être nous est impossible. Toujours en butte à la séduction, comment veut-on qu’une femme puisse résister aux attraits du plaisir perpétuellement offerts à ses sens ? Et comment lui faire un crime de succomber, quand tout ce qui l’environne sème des fleurs sur l’abîme et l’invite à s’y précipiter ? Ne vous y trompez pas, Justine, ce n’est pas la vertu que l’on exige de nous, ce n’est que son masque ; et, pourvu que nous sachions feindre, on ne nous demande rien de plus. Celle d’entre nous qui serait sage, avec le renom d’une coquine, serait infiniment moins heureuse que celle qui se livrerait à tous les excès de la débauche, en conservant la réputation d’une honnête femme ; car, encore une fois, ce n’est pas le sacrifice qu’on fait de ses sens à la vertu qui rend heureux ; sans doute il ne peut y avoir de félicité dans une telle contrainte. Ce qui conduit au vrai bonheur n’est donc que l’apparence de cette vertu où les préjugés ridicules de l’homme ont condamné notre sexe. Je pourrais me donner comme exemple à toi, Justine. Il y a quatorze ans que je suis mariée ; jamais je n’ai perdu la confiance de mon époux ; il protesterait de ma sagesse et de ma vertu sur sa propre vie ; et, jetée dans le libertinage dès les premières années de mon hymen, il n’existe pas dans Paris une femme plus corrompue que moi ; il n’y a pas de jours que je ne me prostitue à sept ou huit hommes, et souvent à trois à la fois ; il n’est pas une maquerelle qui ne me serve, pas un joli homme qui ne m’ait foutue : et mon époux te jurera, quand tu voudras, que Vesta fut moins pure. La retenue la plus entière, l’hypocrisie la plus scrupuleuse, beaucoup d’art… de fausseté : voilà les moyens qui me déguisent, voilà les ligaments du masque que la prudence place sur mon front ; et j’en impose à tout le monde. Je suis putain comme Messaline : on me croit sage comme Lucrèce ; athée comme Vanimi : on me croit dévote comme sainte Thérèse ; fausse comme Tibère : on me croit franche comme Socrate ; sobre comme Diogène : Apicius fut moins intempérant que moi. J’idolâtre, en un mot, tous les vices ; je déteste toutes les vertus ; et si tu consultais mon époux, si tu interrogeais ma famille, on te dirait : Delmonse est un ange : tandis que le prince des ténèbres lui-même fut enclin à moins de désordres. C’est la prostitution qui t’effraie ! Eh, mon enfant, quelle extravagance ! Examinons-la dans tous ses rapports, et voyons sous lequel on pourrait la croire dangereuse.

Est-ce à elle-même qu’une jeune fille peut faire tort, étant libertine ? Non, sans doute ; car elle ne fait que céder aux plus doux mouvements de la nature, qui, certes, ne les lui suggérerait pas, s’ils devaient lui nuire. N’a-t-elle pas mis dans elle le désir de se prostituer à tous les hommes au nombre des premières nécessités de la vie ? et y a-t-il une seule femme qui puisse dire qu’elle n’éprouve pas le besoin de foutre, aussi impérieusement que ceux de boire et de manger ? Or, je te demande, Justine, comment la nature pourrait faire un crime à une femme de céder à des désirs qui composent la plus sublime partie de son existence ? Considérons-nous le libertinage d’un être de notre espèce, relativement à la société ? Certes, je crois qu’il est rare de trouver une action plus agréable au sexe qui partage avec nous le monde, que celle de la prostitution d’une jolie femme. Et où en serait-il, ce sexe, si toutes, entichées de faux systèmes de vertu que des imbéciles nous prêchent, s’obstinaient à ne jamais offrir que des refus aux désirs effrénés des hommes ? Réduits à se branler ou à s’enculer entre eux, il faudrait donc qu’ils renonçassent totalement à notre commerce ? Car, tu m’avoueras que le mariage ne saurait fixer : il est tout aussi impossible à un homme de s’en tenir à une seule femme, qu’à celle-ci de se contenter d’un seul homme. La nature déteste, abjure, contrarie tous ces dogmes de votre absurde civilisation ; et le tort de votre logique imbécile ne devient pas celui de ses lois : n’écoutons qu’elle, et nous ne serons jamais trompés. En un mot, Justine, crois-en quelqu’un qui a de l’expérience, de l’érudition, des principes, et sois persuadée que ce qu’une jeune fille peut faire de mieux et de plus raisonnable dans le monde, c’est de se prostituer à tous ceux qui veulent d’elle, en conservant, comme je viens de le dire, des dehors qui puissent imposer. Tu as grondé hier cette brave et honnête Desroches de l’intérêt qu’elle prenait à toi. Eh ! ma pauvre Justine, que ferions-nous sans ces serviables créatures ? Que d’obligations ne leur avons-nous pas des soins qu’elles veulent bien prendre de nos plaisirs ou de nos intérêts ? Est-il un métier au monde plus estimable et plus nécessaire que celui d’une maquerelle ? Cette honnête fonction fut estimée de tous les peuples ; toutes les nations la vénèrent. Les Grecs et les Romains lui érigèrent des temples ; le sage Caton maquerella sa femme ; Néron et Héliogabale retiraient un tribut des bordels qu’ils avaient au sein de leurs palais. Les éléments sont maquereaux ; la nature elle-même l’est à tous les instants. Ce talent bien exercé est, en un mot, le plus précieux… le plus cher à la société ; et les charitables gens qui l’exercent avec honneur devraient être encouragés par des récompenses.

— Vous êtes bien honnête, madame, dit Desroches, toute glorieuse de voir prendre ainsi son parti.

— Eh non, je dis ce que je pense, reprit Delmonse ; c’est mon cœur qui se peint ici ; et, après avoir fait l’éloge du métier en général, je féliciterai Justine du bonheur particulier qu’elle a de vous avoir rencontrée pour la conduire dans la carrière voluptueuse des plaisirs de la vie. Qu’elle se livre aveuglément à vos conseils, madame ; qu’elle n’écoute que vous ; et je lui garantis bientôt, à côté de la fortune la plus agréable, les plus délicats plaisirs de la vie.

Cette séduisante conversation n’était pas finie qu’on frappa à la porte.

— Ah ! dit Mme Desroches, en ouvrant, c’est le jeune homme que tu m’as demandé, Delmonse.

Et aussitôt un superbe cavalier de cinq pieds dix pouces, fait comme Hercule et beau comme l’Amour, se présente dans le salon.

— Il est charmant, dit notre libertine, en le considérant ; il ne s’agit plus que de savoir s’il sera aussi vigoureux que sa figure le promet. C’est qu’il y a longtemps que je ne me suis sentie si bien en train de foutre : vois mes yeux, Desroches, vois les flammes ardentes qu’ils exhalent. Ah sacre-dieu ! poursuivit la garce, en baisant le jeune homme avec effronterie ; sacrefoutredieu, je n’en puis plus.

— Il fallait donc me prévenir, dit Desroches, je t’en aurais donné trois ou quatre.

— Allons, voyons toujours celui-là.

Et l’impudente, passant un de ses bras autour de ce jeune homme qu’elle n’avait vu de ses jours, déboutonne de l’autre main sa culotte, sans le moindre respect pour l’innocence et pour la pudeur qu’un tel cynisme scandalisait aussi vivement.

— Madame, dit Justine toute rouge, permettez que je me retire.

— Non, non, pardieu, dit Delmonse, non, non. Desroches, oblige-la de rester ; je veux lui donner une leçon de pratique ; après lui en avoir donné une de théorie ; je veux qu’elle soit témoin de mes plaisirs, c’est l’unique moyen de lui en inspirer promptement le goût. Pour toi, Desroches, tu es un témoin nécessaire à mes orgies ; désirant te voir exercer ton métier jusqu’au bout, tu sais, ma bonne, que l’introduction du membre viril ne m’est vraiment agréable que quand elle est dirigée par tes mains ; tu me branles d’ailleurs si bien quand je fous, tu as tant de soin de mes hanches, de mon clitoris, de mon cul ! Ah ! Desroches, tu es la cheville ouvrière de mes plaisirs. Allons, allons, mettons-nous en train. Justine, asseyez-vous là devant nous, et ne nous perdez pas un moment de vue.

— Oh ! quel supplice, madame, s’écrie l’orpheline en pleurant ; laissez-moi me retirer, je vous en conjure, et croyez-moi que le spectacle des horreurs que vous allez commettre ne me causera jamais que des dégoûts.

Mais la Delmonse, entière dans ses désordres, et trouvant, avec assez de raison, que ses plaisirs gagnaient infiniment à scandaliser ainsi la vertu, s’oppose fortement à ce que Justine se retire, et la scène s’ouvre.

Tous les détails de la plus piquante luxure sont offerts aux yeux de notre pudique enfant. À la place de Desroches elle est contrainte à saisir le vit monstrueux du jeune homme, qu’à peine ses deux petites mains peuvent empoigner, et à le présenter au con de la Delmonse, à l’y introduire, à se prêter, malgré ses répugnances, aux caresses de cette femme impure, qui, raffinant tous ses plaisirs, trouve un accroissement indicible à leur volupté, dans les baisers luxurieux qu’elle applique sur la bouche innocente de cette enfant, pendant que le vigoureux athlète la fait pâmer cinq fois de suite sous les prodigieux efforts de son vit.

— Bougre-de-Dieu, dit la Messaline en se relevant de là comme une bacchante ; oh foutre-dieu, que j’ai eu de plaisir ! Sais-tu, Desroches, quelle serait maintenant mon envie ? Je veux faire dépuceler cette petite mijaurée par le monstrueux vit qui vient de me foutre. Que dis-tu du projet ?

— Non, non, répondit celle-ci ; nous la tuerions ; et je n’y gagnerais pas.

Cependant nos deux combattants reprennent leurs forces ; d’amples libations de vin de Champagne, quelques pâtisseries et des truffes les leur rendent bientôt. Delmonse se replace et défie son vainqueur. Justine, condamnée aux mêmes soins, est obligée de rengainer une seconde fois l’instrument. Il faut voir avec quelle peine… avec quelle répugnance elle exécute ce dont on la charge. La putain veut cette fois-ci qu’elle lui branle le clitoris. Desroches lui guide la main ; mais la gaucherie de l’écolière dégoûte bientôt la fougueuse Delmonse.

— Secoue-moi, secoue-moi, Desroches, s’écrie-t-elle ; je m’aperçois que si la corruption de l’innocence flatte le moral, la débilité de ses moyens ne vaut rien au physique, surtout avec une libertine comme moi, qui fatiguerait dans ses transports dix mains comme celle de Sapho, et dix vits comme celui d’Hercule.

Cette seconde séance terminée comme la première par d’amples sacrifices à Vénus, Delmonse se rajuste ; son fouteur sort ; et la Desroches, se hâtant de prendre un mantelet, fait des excuses à son amie sur ce que le rendez-vous qu’elle a pris avec Dubourg, l’empêche de lui tenir plus longtemps compagnie.

— Desroches, dit ici Mme Delmonse, au bout de quelques minutes de réflexion, plus je suis foutue, plus je deviens libertine ; une action chez moi détermine une idée, et cette nouvelle idée une action différente. Laisse-moi t’accompagner chez Dubourg ; j’ai la plus extrême envie de voir tout ce que ce vieux coquin inventera pour se ranimer avec cette petite fille ; si mes soins lui sont nécessaires, je les lui donnerai ; tu sais que ce n’est pas la première fois que tu me procures de telles pratiques, et que sans vanité je les conduis au but tout aussi sûrement qu’une Agnès. Souvent ces vieux scélérats me préfèrent, tu le sais bien encore ; et l’art chez moi suppléant à la jeunesse, je les fais souvent décharger bien plus vite que ne le ferait Hébé même.

— Ce que tu me demandes est possible, dit Desroches ; je connais assez mon Dubourg pour être bien sûre que je ne lui déplairai point en lui amenant une jolie femme de plus ; allons.

Un fiacre arrive ; la modeste Justine, toujours effrayée, y monte la première, et l’on part.

Dubourg était seul. Il attendait ces dames dans un état encore bien plus indécent que la veille : la brutalité, le libertinage, tous les caractères de la luxure la plus effrénée éclataient dans ses regards sournois.

— Vous ne comptiez que sur une femme aujourd’hui, monsieur, lui dit la Desroches en entrant, eh bien, j’ai cru ne pas vous déplaire en vous en amenant deux ; l’une d’ailleurs ne se prêtant qu’avec beaucoup de peine à vos plaisirs, j’ai imaginé qu’il n’y aurait nul inconvénient de vous en conduire une seconde, pour encourager et contenir la première.

— Et quelle est cette fille ? dit Dubourg sans se déranger, en jetant sur la Delmonse un coup d’œil mêlé de cynisme et d’indifférence.

— Une jolie femme de mes amies, répondit la Desroches, dont l’excessive complaisance égale les charmes, et qui va nous devenir peut-être aussi utile dans les plaisirs que vous vous promettez pour le moment, que dans ceux que vous projetez pour la suite avec la belle et l’intéressante Justine.

— Comment, dit Dubourg, tu crois qu’une séance ne terminera pas tout ceci ?

— Il serait possible, reprit Desroches ; et c’est dans cette appréhension que j’ai cru que l’intervention de mon amie pourrait toujours devenir nécessaire.

— Allons, nous verrons, dit Dubourg. Sortez, Desroches, sortez ; vous mettrez tout cela sur le mémoire. Comment sommes-nous ensemble ?

— Mais, monsieur, dit Desroches, depuis trois mois que vous n’avez compté, il y a bien près de cent mille francs.

— Cent mille francs ! juste ciel !

— Mais monsieur songe-t-il que je lui ai fourni plus de huit cents filles depuis cette époque ; elles sont toutes écrites… monsieur sait bien comme je pense, il sait bien que je serais fâchée de le tromper d’un sou.

— Allons, allons, nous verrons tout cela ; sors, Desroches ; je sens que la nature me presse, j’ai besoin d’être seul avec ces deux femmes. Et vous, Justine, avant que votre protectrice ne s’en aille, remerciez-la de ce que je veux bien en sa faveur vous rendre un instant mes bontés. Vous devez sentir, petite fille, à quel point vous en êtes indigne d’après votre conduite d’hier ; et si vous opposez encore la plus légère résistance à mes désirs, deux hommes vous attendent dans mon antichambre, pour vous conduire en un lieu dont vous ne sortirez de vos jours.

Ici Desroches sortit.

— Ô monsieur ! dit Justine en pleurant, en se précipitant aux pieds de cet homme barbare, laissez-vous fléchir, je vous en conjure ; soyez assez généreux pour me secourir sans exiger de moi ce qui me coûte assez cher pour vous offrir plutôt ma vie que de m’y soumettre. Oui, reprit-elle avec l’élan de la plus profonde sensibilité, oui, j’aime mieux mourir mille fois que d’enfreindre les principes de morale et de vertu dont on a nourri mon enfance ; monsieur, monsieur, ne me contraignez pas, je vous en supplie. Pouvez-vous concevoir le bonheur au sein des dégoûts et des larmes ? Osez-vous soupçonner le plaisir où vous ne verrez que des répugnances ? Vous n’aurez pas plutôt consommé votre crime, que le spectacle de mon désespoir vous accablera de remords.

Mais ce qui se passait empêcha la malheureuse de poursuivre. La Delmonse, en femme adroite, devinant sur le front de Dubourg les mouvements de son âme de fer, s’était agenouillée près de son fauteuil, et le branlait voluptueusement d’une main en le socratisant de l’autre2, afin de le rendre insensible à la jérémiade.

— Sacredieu, dit Dubourg, vigoureusement échauffé de l’épisode, et fourrageant déjà la complaisante Delmonse, oh foutredieu ! moi te faire grâce ! j’aimerais mieux t’étrangler, garce.

Il se lève à ces mots comme un furieux ; et, faisant voir un petit vit sec et noir, il saisit sa proie avec brutalité, enlève impunément les voiles qui dérobent encore à ses yeux libertins ce dont il brûle de jouir. Tour à tour, il injurie, il flatte, il maltraite, il caresse. Ah ! quel tableau, grand Dieu ! Il semblait que la nature voulût, dans cette première circonstance de la vie de Justine, imprimer à jamais dans elle, par ce spectacle, toute l’horreur qu’elle devait avoir pour un genre de crime d’où devait naître l’affluence des maux dont elle était menacée. Justine nue fut jetée sur un lit ; et, pendant que la Delmonse l’y contient, le libertin Dubourg inventorie les appas de celle qui, dans ce moment critique, veut bien lui servir de maquerelle.

— Attendez, dit la coquine ; je sens que mes jupes vous gênent ; je vais promptement vous livrer à nu l’objet qui, ce me semble, attire ici tous vos hommages ; c’est mon cul que vous voulez voir ; je connais… je respecte ce goût-là dans les gens de votre âge3. Tenez, mon ami, le voilà ; il est un peu plus rempli que celui de cette enfant ; mais ce contraste vous amusera ; voulez-vous les voir tous deux l’un près de l’autre ?

— Oui, sacredieu, dit Dubourg ; montez sur ses épaules pour la contenir, j’essayerai de l’enculer en vous baisant les fesses.

— Ah ! je vois ce qu’il vous faut, libertin, dit Delmonse, en se huchant à cheval sur les reins de Justine, qu’elle fixe par ce moyen perfide aux luxures brutales de Dubourg.

— Vraiment oui, c’est cela, répond le libertin en faisant précéder quelques claques assez bien appliquées et sur l’un et sur l’autre cul qu’on offre à ses passions ; oui, c’est cela ; voyons si je pourrai essayer du sodome.

Le bougre tente ; mais ses feux trop ardents s’éteignent dans l’effervescence de l’entreprise. Le ciel venge Justine des outrages où le monstre veut la livrer ; et la perte des forces de ce libertin, avant le sacrifice préserve cette malheureuse enfant d’en devenir la triste victime.

Dubourg n’en devient que plus insolent. Il accuse Justine des torts de sa faiblesse ; il veut les réparer par de nouvelles injures et par des invectives encore plus mortifiantes ; il n’est rien qu’il ne dise, rien qu’il ne tente, rien que sa perfide imagination, la dureté de son caractère, la dépravation de ses mœurs ne lui fasse entreprendre. La maladresse de Justine l’impatiente ; elle est loin de vouloir agir, c’est beaucoup pour elle que de se prêter. Cependant rien ne réussit. La Delmonse elle-même, avec tout son art, ne parvient pas à rendre à la vie cet engin énervé par une abondante décharge ; elle a beau presser, secouer, sucer cet instrument mollet, rien ne lève. Dubourg lui-même a beau passer avec ces deux femmes de la tendresse à la rigueur, de l’esclavage à la tyrannie, de l’air de la décence aux excès les plus crapuleux ; tous les trois excédés ne réussissent pas même à faire retrouver à ce malheureux engin l’air majestueux qu’il faudrait pour entreprendre de nouvelles attaques. Dubourg y renonce ; il fait promettre à Justine de revenir le lendemain ; et, pour l’y mieux déterminer, il ne veut pas absolument lui donner un sou. On la remet entre les mains de la Desroches ; et la Delmonse reste chez Dubourg, qui, restauré par un excellent repas, se vengea bientôt sur cette jolie femme de l’impossibilité où la nature l’avait mis de consommer son crime avec la petite fille. Il en coûta quelques vexations mutuelles, beaucoup d’efforts d’un côté, de complaisance de l’autre ; mais le sacrifice se consomma, et le superbe cul de la Delmonse reçut l’offrande infructueusement destinée à celui bien plus frais de Justine. Celle-ci, de retour à la maison, certifia à son hôtesse que, dût-elle expirer de besoin, elle ne s’exposerait plus à pareille scène ; elle accabla de nouveaux reproches le scélérat capable d’abuser aussi cruellement de sa misère. Mais le crime heureux et triomphant se rit des imprécations de l’infortune ; ses succès l’enhardissent, et sa marche rapide s’accélère en raison des malédictions qu’il reçoit. Voilà les perfides exemples qui laissent l’homme en suspens entre le vice et la vertu, et qui le plus souvent ne le déterminent qu’au vice, parce qu’à ses yeux l’expérience y présente toujours le bonheur.





Chapitre II

Nouveaux outrages dirigés contre la vertu de Justine — Comment la main du Ciel la récompense de son inviolable attachement à ses devoirs

Avant que de poursuivre, il nous paraît essentiel de mettre nos lecteurs au fait. Les moins clairvoyants ont déjà présumé sans doute que le vol de l’infortunée Justine était bien certainement l’ouvrage de la Desroches ; mais ce dont ils ne sont peut-être pas convaincus, c’est de la part étonnante qu’avait Dubourg à cette scandaleuse affaire. C’était par les conseils de ce scélérat que la Desroches avait opéré.

— Elle est à nous infailliblement, si nous lui enlevons toutes ses ressources, avait-il dit cruellement ; or, ce que je veux, c’est qu’elle soit à nous : donc il faut la réduire à l’aumône ; et, tel dur que pût être ce calcul, il était néanmoins infaillible.

Dans le dîner que Dubourg avait fait avec Delmonse, il lui avait avoué cette petite horreur. La tête de celle-ci, fertile en tours de cette espèce, s’en était vivement allumée. Le résultat de la conspiration était que la Delmonse ferait l’impossible pour placer Justine chez elle pendant les trois mois que son mari devait encore être à la campagne ; que pendant cet intervalle Dubourg essaierait de nouvelles tentatives, favorisées par Delmonse ; et qu’enfin si rien ne réussissait, on en tirerait une vengeance éclatante, afin, disait Dubourg, que la vertu se trouve dans cette aventure, aussi molestée, aussi dégradée qu’elle doit toujours l’être, chaque fois qu’elle ose combattre le vice à visage découvert. Ce joli complot décidé, le millionnaire, ainsi que nous l’avons dit, le signa de son foutre au fond du beau cul de la Delmonse ; et, dès le lendemain, cette aimable amie travailla sans relâche à la réussite du projet. Assez méchante pour avoir pris grand plaisir à l’idée de perdre la malheureuse Justine, elle ne manqua pas de revenir le lendemain déjeuner chez Desroches.

— Vous m’intéressâtes hier, mon enfant, dit l’hypocrite Delmonse à Justine, je ne croyais pas que l’on pût porter aussi loin la sagesse ; en vérité, vous êtes un ange arrivé tout exprès du ciel pour la conversion des humains. Je ne me suis, jusqu’à ce moment-ci, offerte à vos regards que comme une libertine, mais je dois en convenir, à vous seule est dû le changement subit qui vient de s’opérer en moi ; et c’est sur votre sein que je le jure, mon aimable modèle, vous ne me verrez plus que repentante et vertueuse. Ô Justine ! ô toi qui deviens si nécessaire à ma conversion ! voudrais-tu consentir à venir partager ma retraite ? Je t’aurais sous mes yeux ; et les grands exemples que je recevrai sans cesse de toi perfectionneront bientôt l’ouvrage de la réflexion.

— Hélas ! madame, répondit Justine, je ne suis pas faite pour donner des exemples ; et si votre conversion est réelle, c’est à l’Être suprême que vous le devez et non pas à moi. Faible et fragile créature, je suis bien loin de ce qu’il faut pour devenir un modèle ; et c’est vous, madame, vous qui m’en servirez, si vous écoutez jusqu’au bout la voix du ciel qui tonne dans votre âme. Je vous remercie de l’asile que vous m’offrez ; tant que je pourrai vous être utile, madame, sans contrarier mes principes, ordonnez, je suis à vos ordres ; et ma reconnaissance et mes faibles services acquitteront, s’il se peut, vos bienfaits.

La Desroches, prévenue par Delmonse, eut assez de sang-froid pour ne pas éclater à cette comédie ; elle félicita Justine de son bonheur. Ce que devait la jeune personne est aussitôt acquitté, et l’on part.

Mme Delmonse occupait une maison délicieuse. Des valets, du train, des chevaux, les meubles les plus riches apprirent bientôt à Justine qu’elle était chez une des femmes les plus opulentes de Paris.

— Par reconnaissance pour de plus anciens domestiques, dit la Delmonse, dès qu’elle tint Justine, il ne m’est pas possible de vous élever sur-le-champ aux premiers emplois de ma maison ; mais vous y parviendrez, mon ange, et quelque subalterne que soit, en attendant, celui que je vous donne, croyez que je n’en aurai pas moins de considération pour vous.

— Je ferai tout, madame, dit Justine ; trop heureuse de trouver au moins la vie et l’honneur de votre maison.

— Vous serez ma fille de garde-robe, mon enfant, reprit la Delmonse ; tout ce qui tient à la propreté de cette partie vous regardera, et, si vous vous conduisez bien, avant un an je vous élève au poste de ma troisième femme.

— Oh ! madame, répondit Justine confuse… je n’aurais pas cru…

— Ah ! je le vois, de l’orgueil, Justine, sont-ce donc là les vertus que j’attendais de vous ?

— Vous avez raison, madame, l’humilité doit être la première ; c’est celle au moins de mon état et de mes malheurs : ordonnez qu’on me mette au fait de mes devoirs, et soyez sûre de mon exactitude à les remplir.

— Je vais vous y mettre moi-même, ma chère fille, répondit la Delmonse, en conduisant Justine dans deux cabinets pratiqués derrière la niche de glace du boudoir élégant de cette sybarite. Tenez, voilà les lieux dont le soin vous regarde. Celui-ci, continua-t-elle, en lui ouvrant un de ces deux cabinets, orné de bidets et de baignoires, celui-ci n’est que de propreté ; il ne s’agit que de vider et de remplir. Cet autre, continue Delmonse, en ouvrant le second, est d’un détail un peu moins honnête ; vous le voyez, c’est une chaise percée, voilà bien des lieux à l’anglaise, mais je préfère ce fauteuil ; vous devinez, ma fille, le soin que vous devez en avoir, ainsi que des autres vases en porcelaine, destinés à de plus minces soins. Il y a encore une chose dont il faut que je vous prévienne. C’est une délicatesse, je le sais, mais elle est devenue habitude chez moi, et je ne m’en priverai pas sans chagrin.

— Et de quoi s’agit-il, madame ?

— Il faut être toujours là quand j’opère, et… je vais te dire le reste à l’oreille, mon enfant ; car, quand on est vertueuse, on rougit de l’obligation où l’on est de faire de semblables aveux. Il faut, avec le coton que tu vois dans cette armoire de bois d’acajou, purifier… nettoyer les taches qu’entraînent nécessairement avec elles ces sales nécessités de la nature.

— Moi-même, madame !

— Oui, mon enfant, toi-même. Celle qui t’a devancée faisait bien pis ; mais, toi, ma chère Justine, je te respecte ; tu es vertueuse, cela m’en impose.

— Eh ! que faisait-elle donc, celle qui était avant moi ?

— La même chose avec sa langue.

— Ah ! madame.

— Oui, je sens bien que c’est dur. Voilà où nous conduisent le luxe, la mollesse, et l’oubli de tous les devoirs sociaux. Quand on en est là, on s’accoutume à ne regarder tout ce qui nous entoure que comme des objets faits pour nous être asservis… Un grand nom, cent mille livres de rente, de la considération, du crédit : voilà ce qui nous mène à ces derniers degrés de la corruption réfléchie. Mais je me corrige, ma chère ; je me convertis, en honneur ; et ton sublime exemple va consolider le miracle. Vous serez nourrie, Justine ; vous mangerez avec mes femmes ; et vous gagnerez cent écus par an ; cela vous arrange-t-il ?

— Hélas ! madame, dit Justine, l’infortune ne marchande jamais : tous les secours qui lui sont offerts conviennent. Mais sa reconnaissance se proportionne et à l’espèce des services qu’on lui rend, et à la manière dont ils sont rendus.

— Oh ! vous serez contente de tout cela, Justine, je vous le promets, répondit Delmonse ; il n’y a que mes habitudes auxquelles je vous prie de ne pas me faire renoncer… Ah ! j’oubliais de vous montrer votre chambre ; elle tient à ces deux cabinets, absolument retranchée derrière eux ; c’est une espèce de forteresse… d’ailleurs jolie, un bon lit… ma sonnette en cas de besoin. Vous le voyez, je vous laisse chez vous, mon cœur, en me félicitant d’avoir pu faire quelque chose qui vous soit agréable.

Justine ne fut pas plus tôt seule, que sa profonde sensibilité lui arracha des larmes. Eh quoi ! disait-elle, en voyant l’avilissement de son sort, cette femme, qui me retire, à ce qu’elle prétend, dans sa maison par estime pour ma vertu, se plaît pourtant à m’avilir au point de me destiner un emploi aussi bas que celui que sa fierté me propose ! Et pourquoi donc dès que tous les individus se ressemblent, faut-il qu’il y en ait de condamnés à rendre aux autres des services aussi humiliants que ceux-là ? Ô douce égalité de la nature ! ne régnerez-vous donc jamais chez les hommes ?

On appelle Justine pour dîner ; elle fait connaissance avec ses trois compagnes, toutes trois jolies comme des anges. Le soir, elle commence ses honorables fonctions. D’abord la garde-robe, ensuite le bidet. Justine conduisait l’éponge, imbibait, lavait, nettoyait ; et tout cela dans un silence qui lui parut fort extraordinaire. Il semblait que la dignité de madame la comtesse Delmonse se fût compromise en conversant avec sa servante ; ou peut-être, et c’est ce que nous avons cru de préférence, madame Delmonse se taisait-elle pour ne pas compromettre le grand secret qui concernait sa chétive esclave.

Cependant, l’observatrice et judicieuse orpheline ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que les exemples de vertu qu’on lui avait assuré vouloir prendre d’elle n’avaient pas encore fait une sainte de sa respectable maîtresse. Profitant de l’absence de son mari, la coquine s’en donnait sans ménagement ; et les orgies qui se célébraient dans le voluptueux boudoir attenant aux deux pièces confiées aux soins de Justine la convainquirent bientôt du peu de sincérité de la conversion de cette femme. Une fois même, deux ou trois jeunes gens s’échappèrent dans ces cabinets de propreté, et insultèrent assez vivement Justine qui y procédait à ses fonctions. Elle se plaignit. À peine eut-on l’air de l’entendre ; et la vertueuse créature, en projetant de quitter bientôt cette maison, se détermina néanmoins par prudence à patienter quelque temps encore Un jour elle crut entendre la voix de Dubourg ; elle prête l’oreille, et ne distingue rien. C’était lui ; mais les précautions étaient bien prises pour que tout ce qui se tramait contre elle fût toujours revêtu des voiles du plus incroyable mystère.

Il y avait environ deux mois qu’elle menait dans cette maison une vie aussi tranquille qu’uniforme lorsque madame Delmonse, ne pouvant plus tenir aux feux de sa luxure, passa un soir dans sa garde-robe, fort échauffée de vin et de paillardise.

— Justine, dit-elle d’un air un peu moins grave, la place de ma troisième femme sera bientôt vacante ; Suzanne qui l’occupe est devenue amoureuse de mon premier laquais ; je les marie. Mais, mon enfant, pour monter à cette place, j’exige de toi des complaisances bien différentes de celles qui viennent de constituer les bases de ton devoir.

— Et de quoi s’agit-il, madame ?

— Il faut que nous couchions ensemble, Justine ; il faut que tu me branles…

— Oh ! madame, est-ce là cette vertu ?…

— Comment ! tu n’es pas encore revenue de tes chimères ?

— Chimères, madame ?… la vertu une chimère !

— Assurément, mon ange, il n’en est pas de plus méprisable. Les vertus, les religions, tout cela sont des freins populaires dont les philosophes se moquent et qu’ils se font un jeu d’enfreindre. Les seules lois de la nature sont nos passions ; et dès qu’elles contrarient la vertu, celle-ci n’a donc plus rien de réel. Un moment j’ai cru pouvoir vaincre le violent amour que tu m’inspires. Contente de t’avoir, je crus que ta présence adoucirait les maux que tes yeux faisaient à mon cœur ; et si je t’ai soumise aux emplois que tu exerces, c’est qu’ils me procuraient le plaisir de me montrer souvent nue devant toi. Mais ton insensibilité me révolte ; je ne puis plus imposer silence à mes passions, il faut qu’elles se satisfassent à tel prix que ce puisse être. Viens, suis-moi, fille céleste.

Et Delmonse, malgré les résistances de Justine, l’entraîne dans son appartement. Il n’y eut rien alors que cette séductrice n’employât pour achever de corrompre la vertu de cette jeune personne : présents, promesses, discours flatteurs, tout fut mis en usage, mais en vain ; et les fermes résistances de Justine convainquirent Mme Delmonse que les préjugés de la vertu dans une jeune fille peuvent avoir assez de force pour résister à toutes les attaques du crime. De ce moment, la mégère ne se contient plus : la luxure se change aisément en fureur dans des âmes de cette trempe4.

— Perfide créature, lui dit-elle au comble de la rage, je saurai t’arracher de force ce que tu refuses de bon gré à mes passions.

Elle sonne. Deux de ses femmes paraissent ; elles étaient prévenues. Esclaves des fantaisies de leur maîtresse, elles étaient depuis longtemps accoutumées à les favoriser et à les servir. Presque nues comme elle et échevelées, ressemblantes toutes trois à des bacchantes, elles saisissent Justine, la déshabillent ; et pendant que les deux acolytes l’exposent aux caresses impures de leur luxurieuse patronne, celle-ci, agenouillée devant l’autel des plaisirs, effraie la pudeur, en chasse la vertu pour y substituer la débauche et le libertinage le plus recherché… Le croirait-on ?… l’infâme ; elle gamahuchait Justine en lui enfonçant un doigt dans le trou du cul. L’une des femmes était chargée de chatouiller le clitoris ; l’autre, les deux jolis petits tétons à peine éclos de cette fille enchanteresse. Mais la nature n’avait encore rien dit au cœur naïf de notre intéressante orpheline. Froide, insensible à toutes les entreprises essayées sur elle, elle ne répondait que par des soupirs et des larmes aux efforts multipliés de ces tribades. Les postures varient. L’impudente Delmonse se met à cheval sur la poitrine de cette belle enfant ; elle lui pose le con sur la bouche ; une de ses femmes la branle à la fois par devant et par derrière ; une seconde continue de polluer Justine, dont le beau visage est inondé deux fois de suite de jets multipliés de la semence impure de Delmonse, qui décharge, à ce qu’on prétend, comme un homme. Tout fait horreur à Justine ; rien ne l’émeut, tout lui répugne. Irritée de tant de résistance, la Delmonse se met dans une inconcevable fureur. Elle saisit Justine par les cheveux ; elle l’entraîne dans sa chambre, l’y enferme et la laisse jeûner plusieurs jours au pain et à l’eau.

Cependant, jusqu’ici Mme Delmonse n’avait songé qu’à satisfaire sa passion ; elle avait presque perdu de vue ce dont elle était convenue avec Dubourg, qui, de son côté s’occupant de nouveaux plaisirs, paraissait oublier ceux-là. L’espoir de la vengeance ramène Delmonse à ses promesses ; elle jouit de l’idée délicieuse de trouver un ennemi de plus à cette infortunée ; et le récit de ce qui se passa va dévoiler les trames que ces scélérats employèrent.

Le huitième jour, Delmonse rendit à Justine sa liberté.

— Reprenez votre ouvrage, lui dit-elle gravement, et, si vous vous conduisez bien, je pourrai peut-être oublier vos torts.

— Madame, répondit Justine, je désirerais bien qu’il vous plût de prendre quelqu’un à ma place. Je ne m’aperçois que trop que je n’ai pas ce qu’il faut pour vous plaire ; et j’aime mieux une condition moins lucrative, et qui ne me compromettra pas autant.

— J’ai besoin de quinze jours pour cela, dit aigrement Mme Delmonse ; faites votre service très exactement jusqu’à cette époque ; et, si vous êtes alors dans les mêmes intentions, je vous remplacerai.

Justine accepte, et tout se calme.

Environ cinq jours avant l’échéance de ce délai, Mme Delmonse, au moment de se coucher, ordonne à Justine de passer dans son appartement.

— N’ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-elle en la voyant émue, je n’ai pas envie de m’exposer une seconde fois à vos humiliations ; je suis plus faite aux préférences qu’aux refus. C’est pour mon service que je vous demande, et non pour autre chose.

Justine entre. Mais quelle est sa surprise, quand elle voit Dubourg presque nu, au milieu des deux femmes de la Delmonse, empressées l’une et l’autre à servir les passions de ce libertin. Que devient-elle quand elle entend les portes se fermer, et que le ton, les discours, la physionomie de celle à qui elle a affaire ne lui présagent plus que des malheurs ?

— Ô madame ! s’écrie-t-elle en tombant aux pieds de cette femme perfide, quel est donc le nouveau piège que vous me préparez ? Est-il possible qu’une maîtresse abuse aussi cruellement de l’impuissance et de la misère d’une malheureuse domestique ! Oh ! quelle horreur, grand Dieu ! et quel crime vous commettez envers toutes les lois divines et humaines.

— Oh, nous allons bientôt, j’espère, nous souiller plus énergiquement, dit Dubourg en se relevant et collant ses lèvres impures sur la bouche délicate de Justine qui se retire avec dégoût… Oh ! oui, oui, poursuit ce monstre, nous allons nous livrer bientôt à d’autres crimes ; et j’espère qu’à la fin cette fière vertu ne trouvera plus de défense.

En même temps Justine est saisie, dépouillée, et offerte à l’instant, toute nue, par les femmes de Delmonse, aux immodestes projets du financier.

Dubourg, presque sûr, à ce qu’il prétend, de foutre au moins deux coups cette fois-ci, réserve pour le dernier celui des deux pucelages de Justine dont il fait le plus de cas, et c’est celui du con que l’on présente à ses premiers feux. Le scélérat s’avance ; c’est Delmonse elle-même qui le conduit, et qui, le glaive du paillard à la main, s’apprête à l’enfoncer au sein de la victime. Mais Dubourg, toujours partisan des détails, veut préluder par quelques-uns de ces petits supplices libidineux dont les jouissances ont tant d’empire sur ces sens engourdis. Idolâtre du cul le coquin veut le voir ; celui de Justine est si joli ! On le lui expose ; il le claque, refait placer, soufflette la victime, lui manie brutalement la motte, lui pince les tétons, s’égare sur les trois beautés qui l’entourent. L’une des femmes de Delmonse surtout, grande créature de dix-sept ans, faite à peindre, et belle comme un ange, paraît l’échauffer incroyablement. Par malheur on le branle, et très adroitement, pendant qu’il prélude : hélas ! le même accident qu’à la première séance arrive encore à celle-ci. Dubourg n’a que le temps de se jeter sur Justine. Les voies bien imbibées lui sont présentées entrouvertes ; mais l’arme plie à mesure que s’en exhale la liqueur qui la tient en arrêt. Dubourg, dont la décharge est impétueuse, perd la tête en y procédant ; il n’a plus ni assez de présence d’esprit, ni assez de force pour enfiler droit.

— Ah ! foutre-dieu, sacré nom d’un dieu, s’écrie-t-il, en accablant de soufflets et de coups de poing la pauvre Justine, et lui barbouillant le con de foutre, ah ! double foutredieu que j’abhorre, mon projet est manqué.

— Ne t’effraie pas, Dubourg, dit Delmonse ; le Dieu ou le Diable qui protège cette petite garce ne sera pas toujours vainqueur : elle succombera. Répare tes forces, j’ai de quoi te les rendre ici.

Elle lui frotte en même temps les couilles avec une liqueur dont elle connaît la vertu, lui fait servir un bouillon composé d’aromates et d’épices, dont l’effet est, dit-elle, assuré. De nouvelles provocations des trois femmes se joignent à ces stimulants ; il n’est rien que les coquines ne fassent, rien que leur lubricité n’invente, aucun goût qu’elles ne préviennent, aucune passion qu’elles n’échauffent ; tantôt victimes, et tantôt prêtresses, elles reçoivent actuellement ce qu’elles viennent de donner tout à l’heure ; et le joli corps de Justine toute nue, qu’on ne cesse d’offrir au paillard, les larmes, les lamentations, de cette belle fille, achèvent de donner à la scène tout le piquant qu’elle peut avoir. Dubourg bande ; il se rapproche de son objet. Comme c’est le con qu’il a voulu attaquer, on lui suppose les mêmes dessins, on le lui représente.

— Eh ! non, non, donnez-moi le cul ! s’écrie-t-il ; c’est ce foutu con qui m’a porté malheur, je le déteste. Un pucelage m’a tenté ; mais on ne compose point avec la nature ; ne m’offrez que le cul, mes amies, c’est le cul seul que je veux foutre.

Les charmantes petites fesses de Justine lui sont aussitôt énumérées ; le paillard débute par des baisers qui prouvent à quel point cette délicieuse partie du corps d’une femme a d’empire sur lui. Delmonse, pendant que ses deux acolytes écartent les fesses, continue de diriger l’instrument. Déjà les premières atteintes ont fait pousser un cri furieux à Justine ; mais le mouvement dérange l’attaque. Dubourg veut s’y représenter ; Justine effrayée se démène avec tant de violence et d’agilité, qu’elle échappe aux bras qui la captivent, et se précipite sous le lit en poussant d’affreux hurlements. Là, comme dans une forteresse ; notre héroïne retranchée proteste que ni prières ni menaces ne seront capables de la faire déguerpir, et qu’elle périra plutôt que de se rendre. Le féroce Dubourg la pointe à coups de canne. Plus leste qu’une anguille, Justine évite tout.

— Il faut l’écraser, dit Dubourg ; il faut enfoncer le lit, et l’étouffer sous les matelas.

Mais comme le paillard ne cesse de se faire branler en formant tous ces plans affreux, comme il manie de droite et de gauche tous les attraits qui lui sont offerts, la nature trompe une seconde fois son espoir criminel ; il n’a que le temps de se plonger dans le cul de la jolie fille de dix-sept ans, dont nous avons parlé tout à l’heure, où ses feux s’apaisent de manière à faire espérer à la triste Justine d’être tranquille au moins le reste de la nuit. Mais l’infortunée est toujours frémissante. Rien ne peut déterminer notre aimable enfant à quitter sa retraite, avant qu’elle ne soit certaine de celle de Dubourg. Alors elle gagne sa chambre en tremblant, et en renouvelant à sa maîtresse les plus vives insistances de la laisser sortir d’une maison où sa vertu se trouve à chaque instant aussi cruellement compromise. Delmonse furieuse ne répond que par des mépris.

Justine, un peu rassurée par ses compagnes, reprend ses occupations, sans réfléchir qu’après les torts que ces scélérats ont à lui reprocher les vengeances les plus éclatantes doivent nécessairement s’amonceler sur sa tête.

Mme Delmonse avait pour habitude, quand elle venait à sa garde-robe, de poser sur une chiffonnière une superbe montre enrichie de diamants ; dès qu’elle avait fini, elle la reprenait, l’oubliait quelquefois, et Justine, pour lors, la lui reportait aussitôt.

Trois jours après l’événement que nous venons de raconter, la montre de Mme Delmonse s’égare, et cette fois-ci ne se retrouve plus. On interroge Justine, qui répond de son exactitude, et en donne pour preuve celle dont elle a fait profession jusqu’à ce moment-ci. Delmonse ne dit mot ; mais le lendemain au soir, à peine Justine, retirée dans sa chambre, vient-elle de se jeter sur sa couche inondée de larmes pour y goûter quelques instants de repos, qu’elle entend enfoncer sa porte… Juste ciel ! c’est sa maîtresse même, conduisant un commissaire… des archers.

— Faites votre devoir, monsieur, dit-elle à l’homme de justice. Cette malheureuse a volé ma montre ; vous la trouverez sur elle ou dans sa chambre…

— Moi, vous avoir volé, madame, dit Justine confondue, en se jetant en désordre au bas de son lit ; ah ! qui doit être plus pénétrée que vous de mon innocence et de ma probité ?

Ici les yeux effrayés de Justine tombent machinalement sur l’un des quatre recors qui servent d’escorte au commissaire. Oh ! grand Dieu ! elle reconnaît Dubourg ; c’est lui, c’est cet insatiable libertin, qui, non content de l’exécration où sa scélératesse le livre, vient de porter la férocité au point de venir lui-même, sous ce déguisement, saisir, sur les traits renversés de sa malheureuse victime, toutes les progressions de la douleur et du désespoir où sa méchanceté la plonge ; raffinement exécrable, sans doute, mais dont l’effet devait être bien vif sur une âme aussi dépravée.

— Je suis perdue, dit Justine en le reconnaissant.

Elle veut parler ; mais la Delmonse fait tant de bruit que notre malheureuse orpheline n’est point entendue. Les perquisitions se continuent. La montre se retrouve. Dubourg, qui vient de la placer lui-même, la fait voir au commissaire, sous un matelas. Avec des preuves de cette force, il n’y a rien à répliquer. Justine est saisie. Dubourg dispute à ses confrères l’honneur de la garrotter lui-même. Des cordes grossières, appliquées par la main du vice, déchirent, blessent inhumainement les mains de la candeur et de l’innocence. On dit même que tout en agissant, le scélérat a l’audace de rapprocher de sa culotte ces mains qu’il enchaîne, de leur faire sentir tout l’effet que cette scène atroce produit sur ses sens émus.

Sans pouvoir s’expliquer, enfin, Justine est jetée dans un fiacre. C’est Dubourg et son valet de chambre, déguisé sous le costume de l’un des autres soldats, qui l’accompagnent pour la consigner dans des cachots où ces monstres eussent bien mieux figuré eux-mêmes. Une fois dans la voiture avec son complice, on ne se figure pas les atrocités que Dubourg entreprend. Quelle défense offrira Justine ? elle est liée ; et ce qu’il y a de bien extraordinaire, c’est que Thémis assure elle-même, cette fois, les projets désastreux du crime. Le valet de chambre contient ; Justine est troussée, parcourue, baisée, fourragée partout. Mais le libertin, trop ému, ne reçoit heureusement point de la nature les forces nécessaires à consommer son crime ; et l’autel est encore une fois arrosé de l’hommage que trop d’ardeur empêche de s’épancher au sanctuaire. Le fiacre arrive ; on descend ; et notre innocente héroïne est écrouée comme voleuse, sans qu’il lui soit possible de faire entendre un seul mot pour sa justification.

Le procès d’un infortuné, qui n’a ni crédit, ni protection, est promptement fait, dans un pays où l’on croit la vertu incompatible avec la misère… où le malheur est une preuve complète contre l’accusé. Là, une injuste prévention fait croire que celui qui a pu commettre le crime l’a commis ; les sentiments se mesurent à l’état où l’on trouve le coupable ; et sitôt que l’or ou des titres n’établissent pas sa pureté, l’impossibilité qu’il puisse être innocent devient alors démontrée5.

Justine eut beau se défendre ; elle eut beau fournir les meilleurs moyens à l’avocat de forme qu’on lui donna pour un instant ; sa maîtresse l’accusait ; la montre s’était trouvée dans sa chambre : il était clair qu’elle l’avait volée. Lorsqu’elle voulut citer les séductions, les attentats dirigés contre son honneur, la mascarade de Dubourg, ses entreprises pendant la conduite, on traita ses plaintes de récriminations ; on lui dit que M. Dubourg et Mme Delmonse étaient depuis longtemps connus pour des gens intègres incapables de telles horreurs. Elle fut donc transférée à la conciergerie, où elle se vit au moment de payer de ses jours le refus de partager une horreur. Un nouveau délit pouvait seul la sauver. La Providence voulut que le crime servît au moins une fois d’égide à la vertu, qu’il la préservât de l’abîme où l’allaient engloutir la méchanceté des hommes et l’imbécillité des juges. Justine se permit quelques plaintes amères contre les coquins qui la perdaient aussi cruellement ; mais ces imprécations, loin d’attirer sur eux la colère du ciel, ne servirent qu’à leur porter bonheur. Delmonse hérita peu de jours après d’un oncle mort aux îles, qui lui laissa cinquante mille livres de rente ; et Dubourg obtint du gouvernement une régie générale, qui, dans le même mois, augmenta son revenu de quatre cent mille francs annuels.

Il est donc vrai que la prospérité peut accompagner et couronner le crime, et qu’au milieu du désordre et de la corruption, tout ce que les hommes appellent le bonheur peut se répandre sur la vie. Que d’exemples de cette triste vérité il nous reste à offrir encore6 !





Chapitre III

Événement qui brise les fers de Justine — Quelle est la société qui l’entraîne — Nouveaux dangers que court sa pudeur — Infamies dont elle est témoin — Comment et avec qui elle échappe aux scélérats auxquels son étoile l’enchaînait

Justine avait pour voisine dans sa prison une femme d’environ trente-cinq ans, aussi célèbre par sa beauté, par son esprit, que par l’espèce et la multitude de ses forfaits. On la nommait Dubois ; et elle était, ainsi que Justine, à la veille de subir son jugement de mort. Le genre seul embarrassait les juges. S’étant souillée de tous les crimes imaginables, on se trouvait contraint, ou à inventer pour elle un supplice, ou à lui en faire subir un dont la loi excepte les femmes. Justine avait inspiré une sorte d’intérêt à cette créature, intérêt basé sur le crime, et qui pourtant délivra la vertu.

Un soir, deux jours peut-être avant celui où toutes les deux devaient perdre la vie, la Dubois dit à Justine de ne point se coucher, et de se tenir avec elle, sans affectation, le plus près possible du guichet. « Entre sept et huit heures, poursuivit-elle, le feu prendra à la conciergerie : c’est l’ouvrage de mes soins. Beaucoup de gens seront brûlés, sans doute ; peu importe, Justine le sort des autres doit être toujours nul, dès qu’il s’agit de notre bien-être. Je ne connais pas, moi, ce fil de fraternité ridicule qu’établissent chez les hommes la faiblesse et la superstition. Soyons isolés, ma fille, comme nous a fait naître la nature : lui voyons-nous jamais lier un homme à un homme ? Si quelquefois nos besoins nous rapprochent, séparons-nous dès que nos intérêts l’exigent, parce que l’égoïsme est la première des lois de la nature, la plus juste, la plus sacrée, sans doute. N’apercevons jamais dans les autres que des individus faits pour nos passions ou pour nos caprices. Déguisons-nous, si nous sommes les plus faibles ; usons de tous nos droits comme les animaux, si nous sommes les plus forts. En un mot, au milieu du meurtre et de l’incendie, nous nous sauverons, quatre de mes camarades, toi et moi ; oui, nous nous sauverons, je te le promets. Que t’importe ce que le reste deviendra ! suis-nous. »

Par un de ces caprices inexplicables du sort, sa main, qui venait de punir l’innocence dans notre héroïne, servit le crime dans sa protectrice. Le feu prit ; l’incendie fut horrible ; il y eut soixante personnes de brûlées. Mais Justine, la Dubois et ses complices se sauvèrent, et gagnèrent, dès la même nuit, la cabane d’un braconnier de la forêt de Bondy intime ami de la bande.

— Te voilà libre, Justine, dit alors la Dubois ; tu peux maintenant choisir tel genre de vie qu’il te plaira. Mais si tu suis mes conseils, mon enfant, tu renonceras à ces pratiques de vertu, qui, comme tu vois, ne t’ont jamais réussi. Une délicatesse déplacée puisqu’il ne s’agissait que d’être foutue, et que tu ne dois pas douter, d’après les récits que tu m’as faits, que la Delmonse et Dubourg ne soient les agents de ta perte ; une délicatesse ridicule, dis-je, te conduit aux pieds de l’échafaud : un crime affreux m’en sauve. Regarde à quoi les bonnes actions servent dans le monde, et si c’est bien la peine de s’immoler pour elles. Tu es jeune et jolie, Justine : en deux ans je me charge de ta fortune. Mais n’imagine pas que je te conduise au sanctuaire de son temple par les sentiers de la sagesse : il faut, quand on veut faire ce chemin, entreprendre plus d’un métier, et servir plus d’une intrigue. Le vol, le meurtre, le pillage, l’incendie, le putanisme, la prostitution, la débauche ; voilà les vertus de notre état ; nous n’en admîmes jamais d’autres. Consulte-toi, chère fille, et donne-nous promptement ta réponse ; car il est peu de sûreté pour nous dans cette chaumière ; il faut que nous en partions avant le jour.

— Oh ! madame, répondit Justine, je vous ai de grandes obligations ; je suis loin de vouloir m’y soustraire : vous m’avez sauvé la vie ; il est affreux pour moi que ce soit par un crime. Croyez que, s’il me l’eût fallu commettre, j’eusse préféré mille morts à la douleur d’y participer. Je sens tous les dangers que j’ai courus pour m’être abandonnée aux sentiments honnêtes qui resteront toujours dans mon cœur ; mais, quels que soient, madame, les dangers de la vertu je les préférerai sans cesse aux détestables faveurs qui accompagnent le crime. Il existe dans moi des principes de morale et religion, qui, grâce au ciel, ne m’abandonneront jamais. Si la main de Dieu me rend l’existence pénible, c’est pour m’en dédommager dans un monde meilleur. Cet espoir me console ; il adoucit mes chagrins ; il apaise mes plaintes ; il me fortifie dans la détresse, et me fait braver tous les maux qu’il plaira à la Providence de m’envoyer. Cette joie douce s’éteindrait aussitôt dans mon âme, si je venais à me souiller d’un crime ; et, avec la crainte des châtiments de ce monde, j’aurais le douloureux aspect des supplices de l’autre, qui ne me laisserait pas un instant de calme dans la vie.

— Oh, foutre ! s’écria la Dubois, en fronçant le sourcil, voilà des systèmes absurdes qui te conduiront à l’hôpital. Laisse là ton infâme Dieu, ma fille. Sa justice céleste, ses châtiments ou ses récompenses, toutes ces platitudes-là ne sont bonnes que pour des imbéciles et tu as trop d’esprit pour y croire. Ô Justine ! la dureté des riches légitime la mauvaise conduite des pauvres. Que leurs trésors s’ouvrent à nos besoins, que l’humanité règne dans leur cœur, et les vertus pourront s’établir dans le nôtre. Mais tant que notre infortune, notre patience à la supporter, notre bonne foi et notre asservissement ne serviront qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage. Eh ! nous serions bien dupes de nous les refuser, quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous surcharge. La nature nous a créés tous égaux, Justine ; si les injustes rigueurs du sort se plaisent à déranger ce premier plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger les caprices, et de réparer par notre adresse les usurpations du plus fort. J’aime à les entendre, ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres ; j’aime à les voir nous prêcher la vertu. Il est bien difficile de se garantir du vol, quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ! bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, lorsque, entouré sans cesse de flatteurs, rien ne peut exciter à la vengeance ! bien pénible en vérité d’être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ! Ils ont bien du mal à être sincères, ces gens opulents et oisifs, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir ; bien du mérite à ne pas désirer la femme des autres, quand tout ce que la lubricité peut avoir de plus vif, est sans cesse offert à leurs sens. Mais nous, Justine, nous que cette Providence barbare, que ce Dieu vain et ridicule, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l’humiliation, comme le serpent dans l’herbe ; nous, qu’on ne voit qu’avec dédain, parce que nous sommes pauvres ; qu’on tyrannise parce que nous sommes faibles ; nous dont les lèvres ne sont abreuvées que de fiel, et dont les pas ne pressent que des ronces ! tu veux que nous nous défendions du crime, quand sa main seule nous ouvre les portes de la vie, nous y maintient, nous y conserve, et nous empêche de la perdre ! tu veux que, perpétuellement soumis et dégradés, pendant que cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes les faveurs de la fortune, nous ne nous réservions que la peine, l’abattement et la douleur, que le besoin et que les larmes, que les flétrissures et l’échafaud ! Non, non, Justine, non, ou ce Dieu que tu as la bêtise de croire n’est fait que pour nos mépris ou ce ne sont point là ses volontés. Va, mon enfant, quand la nature nous place dans une situation où le mal nous devient nécessaire, et qu’elle nous laisse en même temps la faculté de l’exercer, c’est que le mal sert à ses lois comme le bien, et qu’elle gagne autant à l’un qu’à l’autre. L’état où elle nous a créés, c’est l’égalité. Celui qui dérange cet état, n’est pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agissent d’après des impressions reçues ; tous deux doivent les suivre et jouir en paix.

L’éloquence de la Dubois était autrement rapide que celle de la Delmonse. À moyens égaux, la cause du crime est bien mieux défendue par celui qui le commet par besoin, que par celui qui ne s’y livre que par libertinage ; et Justine étourdie pensa devenir la victime des séductions de cette femme adroite. Mais une voix plus forte combattant dans son cœur, elle déclare à sa corruptrice qu’elle est décidée à ne se jamais rendre, que le crime lui fait horreur, et qu’elle préfère la mort la plus affreuse à l’horrible obligation de le commettre.

— Eh bien, répondit la Dubois, deviens ce que tu voudras ; je t’abandonne à ton mauvais sort. Mais, si jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir par la fatalité qui sauve le crime en immolant toujours la vertu, souviens-toi du moins de ne jamais parler de nous.

Pendant ce dialogue, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier ; et comme le vin dispose ordinairement l’âme du malfaiteur à des excès plus grands, les scélérats n’apprirent pas plus tôt les résolutions de notre infortunée, qu’ils se décidèrent à faire d’elle une victime, ne pouvant en faire une complice. Leurs principes, leur profession (c’étaient des voleurs de grands chemins), leurs mœurs, l’état actuel de leur physique (on bande bien après trois mois de prison), le sombre réduit où ils étaient, l’épaisseur de la nuit, l’espèce de sécurité dans laquelle ils se trouvaient, leur ivresse, l’innocence de Justine, son âge, les attraits divins dont l’avait embellie la nature : tout les électrise, tout les encourage. Ils se lèvent de table ; tiennent conseil ; et le résultat est un ordre à Justine de se prêter sur-le-champ à satisfaire les désirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce ou de force. Si elle se prostitue de bonne volonté, ils lui donneront chacun un écu pour la conduire où elle voudra. S’il leur faut employer la violence, la chose se fera de même. Mais pour que le secret soit gardé, ils la poignarderont après s’être satisfaits, et l’enterreront au pied d’un arbre.

Il est inutile de peindre l’effet que cette cruelle délibération produisit sur l’âme de Justine ; nos lecteurs le comprennent aisément. Elle se jette aux genoux de la Dubois ; elle la conjure d’être une seconde fois sa protectrice. Mais la coquine ne fait que rire de ses larmes.

— Triple-dieu ! lui dit-elle, te voilà bien malheureuse ; tu frémis de l’obligation d’être successivement foutue par quatre beaux garçons comme ceux-là ! Tiens, lui dit-elle en les lui présentant tour à tour, vois celui-ci : il s’appelle Brise-Barbe ; vingt-cinq ans, ma fille, et un membre… qu’on admirerait, sans celui de mon frère que voici : c’est Cœur-de-Fer, trente ans ; vois comme il est tourné ; et ce vit ! je gage que tes deux mains ne l’empoignent pas ; ce troisième est Sans-Quartier ; regarde ses moustaches ; vingt-six ans ; (puis bas), Justine, la veille de notre incarcération, il m’avait foutue onze coups dans une soirée. Oh ! pour le quatrième, tu m’avoueras que c’est un ange ; il est trop beau pour faire ce métier ; vingt-et-un ans ; nous l’appelons le Roué et il le sera ; avec les dispositions qu’il a pour le crime, un tel sort ne peut lui manquer ; mais c’est son vit Justine, c’est son vit qu’il faut que tu voies ; on ne se fait pas d’idée d’un engin de cette espèce ; vois comme c’est long, comme c’est gros, comme c’est dur ; cette tête, comme elle est vermeille ! Va, je t’assure que quand j’ai cela dans mes entrailles, je me crois mieux foutue que ne le fût jamais Messaline. Mais sais-tu, ma fille, qu’il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux, pour être à ta place. Écoute, ajouta-t-elle pourtant, après un peu de réflexion, j’ai assez d’empire sûr ces drôles-là pour obtenir ta grâce, aux conditions que tu t’en rendras digne.

— Hélas ! madame, que faut-il faire ? Ordonnez-moi, je suis toute prête.

— Nous suivre, tuer, voler, empoisonner, massacrer, incendier, piller, ravager, comme nous ; à ce prix, je te sauve le reste.

Ici Justine ne crut pas devoir balancer. En acceptant cette cruelle condition, elle courait, il est vrai, de nouveaux dangers, mais ils étaient moins pressants que ceux dont elle était subitement menacée.

— Eh bien ! madame, j’irai partout, s’écria-t-elle, partout, je vous le promets ; sauvez-moi de la fureur de ces hommes, et je ne vous quitterai de la vie.

— Enfants, dit la Dubois, cette fille est de la troupe ; je l’y reçois ; je vous prie de ne lui point faire de violence ; ne la dégoûtez pas du métier ; son âge et sa figure peuvent attirer des dupes dans nos filets ; servons-nous-en, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs.

Mais les passions ont un degré d’énergie dans l’homme, où rien ne peut les captiver : plus on essaie alors de leur faire entendre la voix de la raison, plus leur perversité comprime cette voix ; et presque toujours alors les moyens présentés pour éteindre l’embrasement ne servent qu’à lui donner plus d’activité. Les camarades de la Dubois se trouvaient dans ce malheureux cas. Tous les quatre, le vit à la main, n’attendaient que le sort qu’ils consultaient avec des dés, pour savoir auquel d’entre eux seraient destinés les prémices. Les coquins buvaient, jouaient et bandaient. Or, des refus ou des raisons pénètrent bien difficilement dans des âmes ainsi disposées.

— Non, sacredieu, dit Brise-Barbe, il faut que la bougresse y passe ; il n’y a plus de moyens de la sauver. Ne dirait-on pas qu’il faut faire preuve de vertu pour être reçue dans une troupe de voleurs, et qu’il faut avoir son pucelage pour aller tuer sur les grands chemins ! Double bougre de dieu ! je veux foutre, s’écria Sans-Quartier, s’avançant vers Justine, le vit à la main et prêt à l’enfiler ; oui, foutu nom d’un dieu dont je me fous, je veux la foutre, ou l’égorger ; qu’elle choisisse.

Douce et tremblante victime, notre malheureuse enfant frémissait ; à peine avait-elle la force de respirer : à genoux devant ces quatre bandits, ses faibles bras s’élevaient pour les implorer ; et le Dieu que profanaient leurs blasphèmes était saintement invoqué par elle.

— Un moment, dit Cœur-de-Fer, qui, par sa qualité de frère de la Dubois avait l’honneur de commander la troupe, un moment, mes amis. Je bande comme vous ; vous le voyez, continua-t-il, en frappant de son vit sur la table, et cassant une noix avec ; comme vous, je veux décharger ; et je crois néanmoins qu’il est possible de se satisfaire en rendant tout le monde content. Puisque cette petite putain tient tant à la vertu, et que, comme le remarque fort sagement ma sœur, cette qualité différemment mise en action, pourra nous devenir nécessaire, laissons-lui son pucelage. Mais il faut que nous soyons apaisés ; les têtes n’y sont plus ; et, dans l’état où nous sommes, tu le vois ma sœur, nous vous égorgerions peut-être toutes les deux si vous résistiez à nos projets. Les passions de l’homme sans frein sont terribles ; c’est un fleuve qui déborde, et qui ravage tous les environs, si on ne lui ouvre pas une issue. Tu dois te souvenir, Dubois, de nous avoir vus souvent massacrer des femmes qui nous résistaient ; et ce qu’il y a de fort particulier, tu as vu le résultat de ces crimes devenir le même que celui de la luxure, et notre foutre couler sur le sang, comme s’il eût coulé dans les cons. Ne nous arrête donc pas, je te le conseille ; contente-toi de nous diriger. Voici donc ce que je propose :

Il faut que Justine se mette aussi nue que le jour qu’elle est venue au monde. J’exige qu’en cet état elle se prête tour à tour aux différents caprices luxurieux qu’il nous plaira de passer avec elle, pendant que la Dubois, apaisant nos ardeurs, fera brûler l’encens sur les autels dont cette extravagante nous refuse l’entrée.

— Me mettre nue, s’écria Justine !… me déshabiller devant des hommes ! Oh ! juste ciel, qu’exigez-vous ? Et quand je serai livrée de cette manière à vos regards, qui me garantira de vos insultes ?

— Mais, qui t’en garantit à présent, putain ? dit le Roué, en passant sa main sous les jupes de Justine, et lui collant ses lèvres sur la bouche.

— Oui, foutredieu, qui t’en garantit ? dit Sans-Quartier en saisissant le revers de la médaille que palpait le Roué ; tu vois bien que tu es à nous ; tu vois bien que la soumission est le seul parti que tu aies à prendre ; obéis donc, ou tu es morte.

— Allons, laissez-la, dit Cœur-de-Fer, en l’arrachant des mains de ses camarades ; laissez-la procéder tranquillement aux dispositions exigées.

— Non, dit Justine, en se voyant libre, non, vous ferez de moi ce que vous voudrez, vous êtes les plus forts ; mais vous n’obtiendrez rien de bon gré.

— Eh bien, garce, lui dit Cœur-de-Fer, en lui appliquant un soufflet qui la renverse sur le lit, ce sera donc nous qui te déshabillerons.

Et, lui passant aussitôt ses jupes par-dessus la tête, il les fend, avec son couteau, d’une si horrible manière que l’on crut un moment que c’était le ventre de cette malheureuse que le coquin partageait en deux. En un instant le plus beau corps du monde fut une seconde fois exposé à tout ce que la luxure peut avoir de plus monstrueux.

— Disposons-nous, dit Cœur-de-Fer. Ma sœur, étends-toi sur ce lit, que Brise-Barbe t’enconne. Justine, à califourchon sur Dubois, avancera son con vers la face de Brise-Barbe, et lui pissera dans la bouche ; je connais ses goûts.

— Oh ! foutre, dit le paillard, en s’adaptant fort vite au con de la Dubois, je n’ai point de jouissance plus vive que celle-là, et je te remercie de l’idée.

Il enconne, on pisse, il décharge, et Sans-Quartier se met à l’ouvrage.

— Pendant que je foutrai ta sœur, dit-il au chef, contiens devant moi cette gueuse.

On obéit. Il frappe à main ouverte, et d’une manière très nerveuse, tantôt les joues, tantôt le sein de Justine ; quelquefois il la baise sur la bouche et lui mord le bout de la langue ; dans d’autres moments, les deux fraises du sein de notre malheureuse enfant sont tellement froissées, qu’elle est prête à s’en évanouir. Elle souffre, elle demande grâce ; les larmes coulent de ses yeux, et n’enflamment que plus ardemment ce scélérat, qui, se sentant enfin près de sa décharge, tout en foutant, la prend à bras le corps, et la jette à dix pas de lui.

C’est le tour du Roué. Il enconne Dubois.

— Attends, dit Cœur-de-Fer, je vais t’enculer, mon fils ; nous mettrons cette gueuse au milieu de nous ; tu lui molesteras le con, moi le cul.

Et la malheureuse Justine, poussée, repoussée par ces deux brigands, ressemble au jeune saule battu par deux orages. Déjà cette mousse délicate qui cache le mont de Vénus est impitoyablement arrachée d’une part, pendant que de l’autre les deux plus jolies petites fesses qu’ait jamais créées la nature paraissent toutes meurtries des pinçons qu’impriment à plaisir, sur elles, les ongles crochus de Cœur-de-Fer ; lorsque les deux fouteurs, changeant lestement d’autel, substituent l’inceste à la sodomie, et deviennent, par cette inconstance lubrique, l’un le mari de sa sœur, l’autre l’amant de son beau-frère. Mais Justine n’y gagne pas. Cœur-de-Fer, mieux irrité, n’en devient que plus cruel.

— Voyons à qui frappera le plus fort, dit-il en claquant les joues ; toi, frappe le cul, mon frère.

Hélas ! c’est l’histoire du marteau sur l’enclume. Justine est si molestée, que des flots de sang lui sortent des narines.

— Voilà ce que je voulais, dit Cœur-de-Fer, en mettant sa bouche au-dessous. Brise-Barbe, tu veux de l’urine, moi du sang. Il reçoit, il avale, il décharge ; son fouteur le suit de bien près ; la volupté les couronne tous deux ; et le calme renaît dans la troupe.

— Dans tout ceci, dit la Dubois en se relevant, il me semble que c’est moi qui ai le plus gagné.

— Oh ! tes marchés sont toujours comme cela, dit son frère ; c’est pour être foutue toi-même, que tu n’as pas voulu que nous dépucelions cette petite fille ; mais, patience, elle n’y perdra rien.

Il fut question de se remettre en route ; et, dès la même nuit, la troupe gagna le Tremblay, avec l’intention de s’approcher des bois de Chantilly, où elle s’attendait à quelques bons coups.

Rien n’égalait le désespoir de Justine. Nous la croyons maintenant suffisamment connue de nos lecteurs, pour être bien certain qu’il est inutile de leur peindre tout ce qui lui faisait éprouver l’obligation de suivre de tels gens ; et si elle le fit, on s’imagine bien que ce ne fut qu’avec la ferme résolution de les quitter dès qu’elle le pourrait.

Nos scélérats couchèrent aux environs de Louvres sous des meules de foin. L’intention de notre sage orpheline aurait été de se rapprocher de la Dubois, pour passer la nuit à ses côtés ; mais la coquine avait d’autres projets que celui de s’employer à défendre la vertu des autres. Trois bandits l’entourèrent ; et l’abominable créature se livra à tous les trois en même temps. Le quatrième s’approcha de Justine ; c’était Cœur-de-Fer.

— Bel enfant, lui dit-il, j’espère que vous ne me refuserez pas au moins de passer la nuit près de vous. Et comme il s’aperçut de son extrême répugnance : « Ne craignez rien, lui dit-il nous causerons ; mais rien ne s’entreprendra que de votre gré.

Ô Justine ! poursuit ce libertin, en la pressant entre ses bras, n’est-ce donc pas une grande folie que cette prétention où vous êtes de vous conserver pure avec nous ? dussions-nous même y consentir, cela pourrait-il s’arranger avec les intérêts de la troupe ? Il est inutile de vous le dissimuler, chère enfant, mais, quand nous habiterons les villes, ce n’est qu’aux pièges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes.

— Eh bien, monsieur, répondit Justine, puisqu’il est certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, et pourquoi vous opposez-vous à ma fuite ?

— Assurément, nous nous y opposons, mon ange, répondit Cœur-de-Fer ; vous devez servir nos intérêts ou nos plaisirs ; vos malheurs vous imposent ce jour, il faut le subir. Mais vous savez, Justine, qu’il n’y a rien qu’on ne puisse arranger dans ce monde : écoutez-moi donc, et faites vous-même votre sort. Consentez à vivre avec moi, chère fille ; consentez à m’appartenir en propre, et je vous épargne le triste rôle qui vous est destiné.

— Moi, monsieur, devenir la maîtresse d’un…

— Dites le mot, Justine, d’un coquin, n’est-ce pas ? Il est bien certain que je ne puis vous offrir d’autres titres ; car vous voyez bien que nous n’épousons pas, nous autres. L’ennemi juré de tous les freins n’est pas d’humeur à se lier jamais par aucun ; et plus ceux-là paraissent captiver les hommes ordinaires, plus des scélérats comme nous les détestent. Cependant, raisonnez un peu. Sans l’indispensable nécessité où vous êtes de perdre ce qui vous est si cher, ne vaut-il pas mieux le sacrifier à un seul homme, qui deviendra dès lors votre soutien et votre protecteur, que de vous prostituer à tous ?

— Mais, premièrement, pourquoi faut-il que je n’aie pas d’autre parti à prendre ?

— Parce que nous vous tenons, ma fille, et que la raison du plus fort est toujours la meilleure. En vérité, poursuivit rapidement Cœur-de-Fer, n’est-ce pas une extravagance atroce que d’attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choses ? Comment une fille peut-elle être assez simple, pour croire que la vertu doive dépendre d’un peu plus ou d’un peu moins de largeur dans une des parties de son corps ? et qu’importe aux hommes et à Dieu que cette partie soit intacte ou flétrie ? Je dis plus ; c’est que l’intention de la nature étant que chaque individu remplisse ici-bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, et les femmes n’existant que pour servir de jouissances aux hommes, c’est visiblement l’outrager, que de résister ainsi à l’intention qu’elle a sur vous ; c’est vouloir être une créature inutile au monde, et par conséquent méprisable. Cette sagesse chimérique dont on a eu l’absurdité de vous faire une vertu dès l’enfance, et qui, bien loin d’être utile à la nature et à la société, outrage visiblement l’une et l’autre, n’est donc plus qu’un entêtement ridicule et véritablement répréhensible, dont une personne d’esprit comme vous ne devrait pas vouloir être coupable. N’importe, continuez de m’entendre, chère fille ; je vais vous prouver le désir que j’ai de vous plaire et de respecter votre faiblesse. Je ne toucherai point, Justine, à ce fantôme dont la possession fait tous vos délices. Une jolie fille comme vous a plus d’une faveur à donner ; et Vénus avec elle est fêtée dans bien plus d’un temple : je me contenterai du plus étroit. Vous le savez, ma chère, près du labyrinthe de Cypris, il est un antre obscur où vont se cacher les amours, pour nous séduire avec plus d’énergie : tel sera l’autel où je brûlerai l’encens. Là, pas le moindre inconvénient. Si les grossesses vous effraient, elles ne sauraient avoir lieu de cette manière ; votre jolie taille ne se déformera point ; ces prémices qui vous sont si douces, seront conservées sans atteinte ; et, quel que soit l’usage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté ; quelques rudes et multipliées que soient les attaques, dès que l’abeille a pompé le suc, le calice de la rose se referme au point de faire croire qu’il ne dût jamais s’entrouvrir. Il y a tout plein de filles qui ont joui dix ans de cette façon, et même avec plusieurs hommes, et qui ne se sont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainsi abusé de leurs filles, de leurs sœurs, sans que celle-ci en soit devenue moins digne de sacrifier ainsi à l’hymen ! À combien de confesseurs cette même route n’a-t-elle pas servi, sans que les parents s’en doutassent ? C’est, en un mot, l’asile du mystère ; c’est là qu’il s’enchaîne aux amours par les liens de la sagesse. Faut-il vous dire plus, Justine ? si ce temple est le plus secret, il est en même temps le plus délicieux. On ne trouve que là ce qu’il faut au bonheur ; et cette vaste aisance du voisin est bien éloignée de valoir les attraits piquants d’un local où l’on ne pénètre qu’avec effort, où l’on n’est logé qu’avec peine, où l’on ne jouit qu’avec délices. Les femmes mêmes y gagnent ; et celles que la raison contraignit à ne frayer que cette route ne regrettèrent jamais l’autre. Essayez, Justine, essayez : livrez-moi votre divin petit cul, et nous serons tous deux contents.

— Monsieur, répondit Justine, en se soustrayant de son mieux aux entreprises de ce libertin, d’autant plus dangereux qu’il réunissait l’esprit et la séduction à beaucoup de forces matérielles et à des mœurs très corrompues, oh ! monsieur, je n’ai nulle expérience des horreurs dont vous m’entretenez ; mais j’ai pourtant ouï dire que ce délit, que vous préconisez, outrage à la fois les femmes et la nature. La main du ciel le punit dans ce monde ; et les cinq villes de Sodome, Gomorrhe, etc., que Dieu fit périr dans les flammes, sont un exemple frappant du degré d’horreur que l’Éternel conçoit de cette action. La justice humaine a imité, autant qu’elle a pu, la punition de l’Être éternel ; et des bûchers consument des malheureux que ce vice entraîne.

— Quelle innocence ! quel enfantillage ! reprit Cœur-de-Fer. Ô Justine, qui put vous inculquer de si sots préjugés ? Encore un peu d’attention, ma chère, et je vais rectifier vos idées.

La perte de la semence destinée à propager l’espèce humaine, chère fille, est le seul crime qui puisse exister dans ce cas. Si cette semence est mise en nous aux seules fins de la propagation, je vous l’accorde, l’en détourner est alors une offense ; mais s’il est démontré qu’en plaçant cette semence dans nos reins, il s’en faille de beaucoup que la nature ait eu pour but de l’employer toute à la propagation, qu’importe, Justine, que, dans cette hypothèse, elle se perde dans le con, dans le cul, dans la bouche ou dans la main ? L’homme qui la détourne ne fait pas plus de mal que la nature qui ne l’emploie pas. Or, ces pertes de la nature, qu’il ne tient qu’à nous d’imiter, n’ont-elles pas lieu dans tout plein de circonstances ! La possibilité de les faire d’abord est une première preuve que ces distractions ne l’offensent point : il serait absolument contraire à ses lois et à sa sagesse de permettre ce qui l’offenserait. Une telle inconséquence nuirait à sa marche uniforme, troublerait ses plans, prouverait sa faiblesse et légitimerait nos offenses. Secondement, ces pertes sont cent et cent millions de fois par jour exécutées par elles-mêmes. Les pollutions nocturnes, l’inutilité de la semence quand la femme est grosse, son danger quand elle a ses règles, tout cela ne prouve-t-il pas que la nature approuve ces pertes, ou les autorise ; et que, fort peu sensible à ce qui peut résulter de l’écoulement de cette liqueur à laquelle nous avons la folie d’attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu’elle y procède chaque jour… qu’elle tolère la propagation, mais qu’il s’en faut bien qu’elle soit dans ses vues ; qu’elle veut bien que nous multipliions, mais que, ne gagnant pas plus à l’un de ces actes qu’à celui qui s’y oppose, le choix que nous pouvons faire lui est égal ; que nous laissant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons, ni ne l’offenserons pas davantage, en prenant dans l’un ou l’autre de ces partis celui qui nous conviendra le mieux ; et que celui que nous choisirons, n’étant que le résultat de sa puissance ou de son action sur nous, il lui plaira toujours, et ne l’offensera jamais. Ah ! crois-le, ma chère Justine, la nature s’inquiète bien peu de ces minuties, dont nous avons l’extravagance de lui composer un culte ; et, se jouant de nos petites lois, de nos petites combinaisons, elle marche d’un pas rapide à son but, en prouvant chaque jour à ceux qui l’étudient qu’elle ne crée que pour détruire, et que la destruction, la première de toutes ses lois, puisqu’elle ne parviendrait à aucune création sans elle, lui plaît bien plus que la propagation, qu’une secte de philosophes grecs appelaient avec beaucoup de raison le résultat des meurtres. Sois donc bien persuadée, mon enfant, que, quel que soit le temple où l’on sacrifie, dès que la nature permet que l’encens s’y brûle, c’est que l’hommage ne l’offense pas ; que le refus de produire, les pertes de la semence qui sert à la production, l’extinction de cette semence quand elle a germé, l’anéantissement de ce germe longtemps même après sa formation, la destruction de ce germe parvenu à sa plus extrême maturité, celle de tous les hommes, en un mot, oui, Justine, sois-en bien convaincue, tout cela sont des crimes imaginaires qui n’intéressent en rien la nature, et dont elle se joue, comme de nos autres institutions qui l’outragent au lieu de la servir. Tu me parles maintenant d’un Dieu qui punit autrefois ces voluptueuses erreurs sur de misérables bourgades d’Arabie que jamais aucun géographe ne connut. Ici d’abord, il faudrait commencer par adopter l’existence d’un Dieu, et c’est ce dont je suis bien loin, ma chère ; admettre ensuite que ce Dieu, que vous supposeriez le maître et le créateur de l’univers, ait pu s’abaisser au point d’aller vérifier si c’est dans un con ou dans un cul que les hommes introduisent leurs vits ; quelle petitesse ! quelle extravagance ! Eh ! non, Justine, il n’y a point de Dieu. Ce fut au sein de l’ignorance, des alarmes et des malheurs, que les mortels puisèrent leurs sombres et dégoûtantes notions sur la divinité. Que l’on examine toutes les religions, et l’on verra que les idées de ces agents puissants et imaginaires furent toujours associées à celles de la terreur. Nous tremblons aujourd’hui, parce que nos aïeux frémirent il y a plusieurs siècles. Si nous remontions à la source de nos craintes actuelles et des pensées lugubres qui s’élèvent dans notre esprit toutes les fois que nous entendons prononcer le nom de Dieu, nous les trouverions dans les déluges, les révolutions et les désastres qui ont détruit une partie du genre humain, et consterné les malheureux échappés au bouleversement de la terre. Si le Dieu des nations fût enfanté dans le sein des alarmes, ce fut encore dans celui de la douleur que chaque homme façonna la puissance inconnue qu’il se fit pour lui-même ; ce fut donc toujours dans l’atelier de la frayeur et de la tristesse, que l’homme malheureux créa le ridicule fantôme dont il fit son Dieu. Et qu’avons-nous besoin de ce moteur, quand l’étude réfléchie de la nature nous prouve que le mouvement perpétuel est la première de ses lois ? Si tout se meut par soi-même, de toute éternité, le souverain moteur que vous supposez n’a donc agi qu’un jour : or, quel culte légitime pourriez-vous rendre à un Dieu démontré inutile aujourd’hui ? Mais revenons, ô Justine ! cessez de croire que ce fut la main de ce vain fantôme qui détruisit les bourgades arabes dont vous me parlez. Situées sur un volcan, elles furent englouties, comme le furent depuis les villes voisines du Vésuve et de l’Etna, par un de ces phénomènes de la nature, dont les causes sont purement physiques, et qui ne concluent ni pour ni contre la conduite des hommes domiciliés dans ces villes dangereuses. La justice humaine a voulu, dites-vous, imiter celle de Dieu, mais je viens de vous démontrer d’abord que ce ne fut pas une justice de Dieu, mais un phénomène… un accident de la nature qui détruisit ces villes ; et, redevenant jurisconsulte après avoir été philosophe, je vous dirai, Justine, que cette loi qui condamnait autrefois au feu les gens entichés de ce goût, est une vieille ordonnance de saint Louis, lancée contre l’hérésie des Bulgares7 qui se livraient à cette passion. L’hérésie éteinte, par une impardonnable erreur on continua de poursuivre la morale de ce peuple, et de le punir du même supplice dirigé jadis contre l’opinion ; mais, bien revenu de cette extravagance, on se contente aujourd’hui d’une punition passagère ; et quand l’homme sera parvenu à ce degré de philosophie où notre siècle l’élève tous les jours, on retranchera même cette inutile correction, et l’on sentira que, nullement maîtres de nos goûts, nous ne sommes pas plus coupables en nous y livrant, quelque dépravés qu’ils puissent être, que nous ne le sommes d’être nés bancals ou bien faits.

Cœur-de-Fer s’échauffait en exposant ces sages maximes. Couché à terre le long des reins de Justine, et précisément dans la position où il la désirait pour en jouir d’après ses goûts, il relevait insensiblement les jupes de notre héroïne, qui, moitié crainte, moitié séduction, n’osait encore opposer de défense. Le coquin ne se vit pas plus tôt maître de la place qu’il donna sur-le-champ l’essor au dard enflammé qui n’attendait que la vue de la brèche pour s’y engloutir. De sa main droite, le paillard dirigeait l’instrument, tandis que de la gauche il contenait et rapprochait fortement de lui la croupe de Justine, qui, presque séduite, se contentait, en cédant un peu, de sauver ce qui lui paraissait le plus essentiel, sans réfléchir aux périls qui l’environnaient, en permettant à un taureau de s’introduire dans la partie la plus étroite de son corps.

— Oh foutre ! s’écria alors celui-ci, je la tiens ; et, d’une vigoureuse secousse, il effleure si cruellement le délicat petit trou qu’il veut perforer, que Justine, effrayée, pousse un cri, se relève et va se précipiter dans le groupe de la Dubois.

— Qu’est ceci ? s’écria la putain, qui venait de s’endormir, épuisée des sacrifices que trois hommes venaient de multiplier sur ses autels.

— Hélas ! madame, c’est moi, répond la tremblante Justine… votre frère… il veut…

— Oui, je veux foutre, s’écria Cœur-de-Fer en poursuivant sa victime, et la saisissant brusquement pour la ramener à lui ; je veux enculer cette petite fille, à quelque prix que ce puisse être. Et Justine reprise allait courir les plus grands dangers, si un bruit de voiture ne se fût aussitôt fait entendre sur le grand chemin.

L’intrépide Cœur-de-Fer quitte aussitôt ses plaisirs pour ses devoirs ; il éveille ses gens, et vole à d’autres crimes.

— Ah, bon, s’écrie la Dubois, réveillée et assise en écoutant avec attention, bon, voilà les cris : le coup est fait. Rien ne m’amuse comme ces signes certains de la victoire ; ils me prouvent que nos gens ont réussi, et je suis tranquille.

— Mais, madame, dit notre belle aventurière, et les victimes ?

— Qu’importe ; il faut qu’il y en ait sur la terre… Et celles qui périssent aux armées ?…

— Ah ! ce sont pour des causes…

— Infiniment moins importantes que celles-ci. Ce n’est pas pour vivre que des tyrans donnent à des généraux l’ordre d’écraser des nations : c’est par orgueil. Dirigés par nos besoins, nous n’attaquons les passants que dans la seule intention de vivre ; et cette loi, la plus impérieuse de toutes, légitime absolument nos actions.

— Mais, madame, on travaille… on a un métier.

— Eh bien, ma fille, c’est le nôtre, c’est celui que nous exerçons depuis notre enfance, c’est celui dans lequel nous avons été élevés ; et cette profession fut celle des premiers peuples de l’univers ; elle seule rétablit l’équilibre que dérangeait totalement l’inégalité des richesses. Le vol était en honneur dans toute la Grèce ; plusieurs peuples encore l’admettent, le favorisent, le récompensent comme une action hardie, prouvant à la fois le courage et l’adresse… comme une vertu, en un mot, essentielle à toute nation qui a de l’énergie…

Et la Dubois, se livrant à son éloquence ordinaire, allait entamer sans doute une discussion suivie8, lorsque la troupe revint, amenant un prisonnier avec elle.

— Voilà, dit Cœur-de-Fer, qui le conduisait, de quoi me dédommager des rigueurs de Justine.

Et l’on aperçut alors au clair de la lune un jeune garçon de quinze ans, beau comme l’Amour. J’ai tué le père et la mère, dit ce scélérat ; j’ai violé la fille qui n’avait pas dix ans ; il est, ce me semble, bien juste que j’encule le fils. En disant cela, il tourne la meule de foin qui servait d’asile à la troupe. On entend des cris sourds… des gémissements promptement couverts par ceux de la lubricité de ce scélérat ; les premiers se changent bientôt en hurlements, qui prouvent que le prudent coquin, ne voulant laisser nulle trace de son crime, jouit à la fois, pour y parvenir, du double plaisir de foutre et d’assassiner l’objet de sa luxure. Il reparaît couvert de sang.

— Allons, dit-il, calme-toi, Justine ; me voilà tranquille à présent ; sois-le de même jusqu’à ce que de nouveaux désirs viennent éveiller en moi de nouvelles horreurs. Décampons, mes amis, dit-il à la troupe ; nous avons tué six personnes ; les cadavres sont sur la route ; il se pourrait que dans peu d’heures il n’y eût plus ici de sûreté pour nous.

Le butin se partage, Cœur-de-Fer veut que Justine ait son lot ; il se monte à vingt louis ; on la force de les prendre ; elle frémit de l’obligation de garder un tel argent ; cependant on presse, chacun se charge, et la troupe part.

Le lendemain, les voleurs, se croyant en sûreté dans la forêt de Chantilly, se mirent à compter leur argent, pendant que l’on préparait leur souper, et n’évaluant qu’à deux cents louis la totalité de la prise :

— En vérité, dit l’un d’eux, ce n’était pas la peine de commettre six meurtres pour une si petite somme.

— Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n’est pas pour la somme que, quand vous êtes partis, je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs ; c’est pour notre unique sûreté. Ces crimes sont la faute des lois, et non pas la nôtre : tant que l’on punira les voleurs, ils assassineront pour ne pas être découverts. Où prenez-vous d’ailleurs, continua cette mégère, que deux cents louis ne valent pas six meurtres ? Il ne faut jamais apprécier les choses que par la relation qu’elles ont avec nos intérêts. La cessation de l’existence des êtres sacrifiés est nulle par rapport à nous. Assurément, nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus fussent plutôt en vie que dans le tombeau ; conséquemment, si le plus petit intérêt s’offre à nous avec l’un de ces cas, nous devons, sans aucun remords, le déterminer de préférence en notre faveur ; car, dans une chose totalement indifférente, nous devons, si nous sommes sages et maîtres de cette chose, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous est profitable, abstraction faite de tout ce que peut y perdre l’adversaire, parce qu’il n’y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres. Nous sentons l’un physiquement, l’autre n’arrive à nous que moralement ; et les sensations morales sont trompeuses ; il n’y a de vrai que les sensations matérielles. Ainsi, non seulement deux cents louis sont assez pour les six meurtres, mais trente sous même eussent suffi à les légitimer ; car ces trente sous nous eussent procuré une satisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n’eussent fait les dix meurtres qui ne nous affligent et ne nous touchent en quoi que ce puisse être, et de la lésion desquels il n’arrive même à nous qu’un chatouillement assez agréable, d’après la méchanceté naturelle des hommes, dont le premier mouvement, s’ils veulent l’étudier avec soin, est toujours une sorte de satisfaction du malheur et de l’infortune des autres.

La faiblesse de nos organes, le défaut de réflexion, les maudits préjugés dans lesquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la religion et des lois ; voilà ce qui arrête les sots dans la carrière du crime, voilà ce qui les empêche de s’immortaliser. Mais tout individu rempli de force et de vigueur, doué d’une âme énergique, qui, se préférant, comme il le doit, aux autres, saura peser leurs intérêts dans la balance des siens, se moquer de Dieu et des hommes, braver la mort et mépriser les lois, bien pénétré que c’est à lui seul qu’il doit tout rapporter, sentira que la multitude la plus étendue des lésions sur autrui, dont il ne doit physiquement rien ressentir, ne peut pas se mettre en compensation avec la plus légère des jouissances achetées par cet assemblage inouï de forfaits. La jouissance le flatte, elle est à lui ; l’effet du crime ne l’affecte pas, il est hors de lui. Or, je demande quel est l’homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger, et qui ne consentira pas à commettre cette chose légère, dont il ne ressent rien de fâcheux, pour se procurer celle dont il est agréablement ému ?

— Oh ! madame, dit Justine à la Dubois, en lui demandant la permission de répondre, ne sentez-vous donc point que votre condamnation est écrite dans ce qui vient de vous échapper ? Ce ne serait tout au plus qu’à l’être assez puissant pour n’avoir rien à redouter des autres, que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, perpétuellement proscrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les lois, devons-nous admettre des systèmes qui ne peuvent qu’aiguiser contre nous le glaive suspendu sur nos têtes ? Ne nous trouvassions-nous même pas dans cette triste position ; fussions-nous au centre de la société ; fussions-nous enfin où nous devrions être sans notre inconduite ou sans nos malheurs… pouvez-vous supporter, madame, que de telles maximes pussent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périsse pas celui qui, par un aveugle égoïsme, voudra lutter seul contre la coalition des intérêts des autres ? La société n’est-elle pas autorisée à ne jamais souffrir dans son sein celui qui se déclare contre elle ? et l’individu qui s’isole peut-il lutter contre tous ? peut-il se flatter d’être heureux et tranquille, si n’acceptant pas le pacte social, il ne consent pas à céder un peu de son bonheur pour en assurer le reste ? La société ne se soutient que par des échanges perpétuels de bienfaits : voilà les bases qui la constituent, voilà les liens qui la cimentent. Tel qui, au lieu de ces bienfaits, n’offrira que des crimes, devant être craint dès lors, sera nécessairement attaqué, s’il est le plus fort ; sacrifié par le premier qu’il offensera, s’il est le plus faible ; mais détruit de toutes manières, par la raison puissante qui engage l’homme à assurer son repos, et à nuire à celui qui veut le troubler. Telle est la raison qui rend presque impossible la durée des associations criminelles ; n’opposant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent se réunir promptement pour en émousser l’aiguillon… Même entre nous, madame, ajouta Justine, comment vous flatteriez-vous de maintenir la concorde, lorsque vous conseillerez à chacun de n’écouter que ses seuls intérêts ? Aurez-vous, de ce moment-là, quelque chose de juste à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres… qui le fera, pour réunir à lui seul toutes les parts ? Et quel plus bel éloge de la vertu, que la preuve de sa nécessité, même dans une société criminelle… que la certitude que cette société ne se soutiendrait pas un instant sans la vertu ?

— Quels épouvantables sophismes ! dit Cœur-de-Fer. Ce n’est pas la vertu qui soutient les associations criminelles : c’est l’intérêt, c’est l’égoïsme. Il porte donc à faux, Justine, cet éloge de la vertu, que vous avez tiré d’une chimérique hypothèse. Ce n’est nullement par vertu que, me croyant, je le suppose, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour les dépouiller ; c’est parce que, me trouvant seul alors, je me priverais des moyens qui peuvent assurer la fortune que j’attends de leurs secours. Ce motif est l’unique qui retienne également leurs bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Justine, il n’est qu’égoïste, il n’a pas le plus léger caractère de vertu. Celui qui veut lutter seul, dites-vous, contre les intérêts de la société, doit s’attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement, s’il n’a, pour y exister, que sa misère et l’abandon des autres ? Ce qu’on appelle l’intérêt de la société n’est que la masse des intérêts réunis ; mais ce n’est jamais qu’en cédant que cet intérêt particulier peut s’accorder et se lier aux intérêts généraux : or, que voulez-vous que cède celui qui n’a presque rien ? S’il le fait, vous m’avouerez qu’il a d’autant plus de tort, qu’il se trouve donner, dans ce cas, infiniment plus qu’il ne retire ; et, de ce moment, l’égalité du marché doit l’empêcher de le conclure. Pris dans cette position, ce qu’il y a de mieux à faire à un tel homme, n’est-il pas de se soustraire à cette société injuste, pour n’accorder de droits qu’à une société différente, qui, placée dans la même position que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ses petits pouvoirs, la puissance plus étendue qui voulait obliger ce malheureux à céder le peu qu’il avait, pour ne rien retirer des autres ? Mais il naîtra, dites-vous, de là un état de guerre perpétuel. Soit : n’est-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? n’est-ce pas celui pour lequel nous a tous créés la nature ? Les hommes naquirent isolés, envieux, cruels et despotes, voulant tout avoir et ne rien céder, et se battant sans cesse pour maintenir, ou leur ambition, ou leurs droits. Le législateur vint, et dit : « Cessez de vous déchirer ainsi ; en cédant un peu de part et d’autre, la tranquillité va renaître. » Je ne blâme point la proposition de ce pacte ; mais je soutiens qu’il existe deux sortes d’individus qui ne durent jamais s’y soumettre : ceux qui, se sentant les plus forts, n’avaient pas besoin de rien céder pour être heureux ; et ceux qui, étant les plus faibles, se trouvaient céder infiniment plus qu’on ne leur assurait. Cependant, la société n’est composée que d’êtres faibles et d’êtres forts. Or, si le pacte doit déplaire aux forts et aux faibles, il s’en fallait donc de beaucoup qu’il convint à la société ; et l’état de guerre, qui existait avant, devait se trouver infiniment préférable, puisqu’il laissait à chacun le libre exercice de ses forces et de son industrie, dont il se trouvait privé par le pacte injuste d’une société enlevant toujours trop à l’un, et n’accordant jamais assez à l’autre. Donc l’être vraiment sage est celui qui, au hasard de reprendre l’état de guerre qui régnait avant le pacte, se déchaîne impérieusement contre ce pacte, le viole autant qu’il le peut, certain que ce qu’il retirera de ces lésions sera toujours supérieur à ce qu’il pourra perdre, s’il se trouve le plus faible ; car il l’était de même en respectant le pacte ; il peut devenir le plus fort en le violant ; et, si les lois le ramènent à la classe dont il a voulu sortir, le pis-aller est qu’il perdra la vie, ce qui est un malheur infiniment moins grand que celui d’exister dans l’opprobre et dans la misère. Voilà donc deux chances pour nous : ou le crime qui rend heureux, ou l’échafaud qui nous empêche d’être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer ? et votre esprit, Justine, trouvera-t-il un raisonnement qui puisse combattre celui-là ?

— Il y en a mille, monsieur, il y en a mille, reprit Justine avec vivacité. Mais cette vie, d’ailleurs, est-elle donc l’unique objet de l’homme ? y est-il autrement que comme dans un passage, dont chaque degré qu’il parcourt ne doit, s’il est raisonnable, le conduire qu’à cette éternelle félicité, prix assuré de la vertu ? Je suppose avec vous, ce qui pourtant est rare, ce qui choque bien sûrement toutes les lumières de la raison, mais qu’importe, je vous accorde un instant que le crime puisse rendre heureux ici-bas le scélérat qui s’y adonne ; vous imaginez-vous que la justice de ce Dieu, qui existe quoique vous le méconnaissiez, croyez-vous, dis-je, que cette justice éternelle n’attende pas ce malhonnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci ?… Ah ! ne soutenez pas le contraire, monsieur, je vous en conjure ; c’est la seule consolation de l’infortune, ne la lui enlevez pas. Dès que les hommes nous délaissent, qui nous vengera, si ce n’est Dieu ?

— Qui ? personne, Justine, personne absolument ; il n’est nullement nécessaire que l’infortune soit vengée. Elle l’espère, parce qu’elle le désire ; elle s’en flatte, parce qu’elle le veut. Cette idée gigantesque la console ; mais elle n’en est pas moins fausse. Il y a mieux. Il est essentiel que l’infortune souffre ; son humiliation, ses douleurs sont au rang des lois de la nature, et son existence est utile au plan général, comme celle de la prospérité qui l’écrase : telle est la vérité qui doit étouffer les remords dans l’âme du scélérat et du malfaiteur. Qu’ils ne se contraignent donc pas, qu’ils se livrent aveuglément à toutes les lésions dont les vues politiques de la nature suggèrent les idées en eux ; c’est la seule façon dont cette mère universelle sait nous rendre les agents de ses lois. Quand ses inspirations secrètes nous disposent au mal, c’est que le mal lui est nécessaire ; c’est qu’elle le veut ; c’est qu’elle en a besoin ; c’est que la somme des crimes étant incomplète… insuffisante aux lois de l’équilibre, seules lois dont elle soit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance. Qu’il ne s’effraie donc ni ne s’arrête, celui dont l’âme est portée au mal ; qu’il le commette sans crainte, dès qu’il a senti l’impulsion ; ce n’est qu’en y résistant qu’il outragerait la nature. Mais, puisque vous revenez encore une fois, Justine, sur les fantômes déifiques, et sur le culte que vous imaginez leur être dû, apprenez, jeune innocente, que cette religion sur laquelle vous vous appuyez follement sans cesse n’étant que le rapport de l’homme à Dieu, l’hommage que la créature croit devoir à son auteur s’anéantit aussitôt que l’existence de cet auteur est elle-même prouvée chimérique. Écoutez donc, une dernière fois, ce que j’ai à vous objecter sur cet article.

Les premiers hommes, effrayés des phénomènes qui les frappèrent, durent croire nécessairement qu’un agent sublime et inconnu d’eux en avait dirigé la marche et l’influence : le caractère de la faiblesse est de supposer ou de craindre la force. L’esprit de l’homme, encore trop dans l’enfance pour trouver dans le sein de la nature les lois du mouvement, seuls ressorts de tout le mécanisme dont il s’étonnait, crut plus simple de supposer un moteur à cette nature, que de la croire motrice elle-même ; et, sans réfléchir qu’il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître gigantesque, à concilier avec les qualités qu’il lui prêtait tous les défauts que ses opérations nous démontrent ; qu’il aurait, dis-je, plus de peine à tout cela, qu’à trouver dans l’étude de la nature la cause de ce qui le surprenait, il s’étourdit, il s’aveugla au point d’admettre ce premier être, et de lui ériger des cultes. De ce moment, chaque nation s’en composa d’analogues à ses mœurs, à ses connaissances et à son climat. Il y eut bientôt sur la terre autant de religions que de peuples, autant de dieux que de familles. Sous toutes ces dégoûtantes idoles, il était cependant facile de reconnaître ce fantôme absurde, premier fruit de l’aveuglement humain ; le mime était différemment costumé, mais c’était toujours le même farceur ; on le servait par des simagrées différentes, mais c’était toujours le même culte. Or, que prouve cette unanimité, sinon l’égale bêtise de tous les hommes, et l’universalité de leur faiblesse ? S’ensuit-il de là que je doive imiter leur ineptie ! Si de plus profondes études, si un esprit plus mûr et plus réfléchi me contraint à reconnaître, à pénétrer les secrets de la nature, à me convaincre enfin, comme je vous le disais tout à l’heure, que, dès que le mouvement est en elle, le besoin du moteur devient nul ; dois-je dès lors, m’assoupissant comme vous sous le joug honteux de cette dégoûtante chimère, renoncer, pour lui être agréable, aux plus douces jouissances de la vie ? Non, Justine, non, je serais un extravagant, si je me comportais ainsi ; je serais un fou indigne de cette raison que la nature m’accorde pour démêler les pièges que l’imbécillité ou la fourberie des hommes me tendent chaque jour. Cesse de croire à ce Dieu fantastique, mon enfant ; il n’exista jamais. La nature se suffit à elle-même ; elle n’a nullement besoin d’un moteur ; ce moteur, gratuitement supposé, n’est qu’une décomposition de ses propres forces, n’est que ce que nous appelons dans l’école une pétition de principes. Un Dieu suppose une création, c’est-à-dire, un instant où il n’y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l’un ou l’autre de ces états était un mal, pourquoi votre imbécile Dieu le laissa-t-il subsister ? Était-ce un bien ? pourquoi le changea-t-il ? Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n’a plus rien à faire ; or, s’il est inutile, peut-il être puissant ? et s’il n’est pas puissant, peut-il être Dieu ? peut-il mériter nos hommages ? Si la nature se meut perpétuellement, en un mot, à quoi sert le moteur ? et si le moteur agit sur la matière en la mouvant, comment n’est-il pas matière lui-même ? Concevez-vous l’effet de l’esprit sur la matière, et la matière mue par l’esprit, qui, lui-même, n’a point de mouvement ? Vous dites que votre Dieu est bon ; et cependant, selon vous, malgré son alliance avec les hommes, malgré le sang de son cher fils, venu pour se faire pendre en Judée, dans la seule vue de cimenter cette alliance, malgré tout cela, dis-je, il y aura encore les deux tiers et demi du genre humain de condamnés aux flammes éternelles, parce qu’ils n’auront pas reçu de lui la grâce qu’ils lui demandent pourtant tous les jours. Vous dites qu’il est juste, ce Dieu ! Est-il bien équitable de n’accorder la connaissance d’un culte qui lui plaît qu’à une trentième partie de l’univers, pendant qu’il abandonne le reste dans une ignorance qu’il punira du dernier supplice ? Que diriez-vous d’un homme qui serait juste à la manière de votre Dieu ? Il est tout-puissant, ajoutez-vous. Mais, en ce cas, le mal lui plaît donc ; car il en existe sur la terre infiniment plus que de bien ; et cependant, il le laisse subsister. Il n’y a donc pas de milieu ici ; ou ce mal lui plaît, ou il n’a pas le pouvoir de s’y opposer ; et, dans l’un ou l’autre cas, je ne dois pas me repentir d’y être enclin ; car, s’il ne peut l’empêcher, certainement je ne puis être plus fort que lui ; et s’il lui plaît, je ne dois pas l’anéantir en moi. Il est immuable, dites-vous encore : et cependant je le vois changer cinq à six fois de peuples, de lois, de volontés, de sentiments. D’ailleurs l’immuabilité suppose l’impassibilité : or, un être impassible ne peut pas être vindicatif ; et vous prétendez pourtant que votre Dieu se venge. On frémit, en horreur, quand on voit la quantité de ridicules et d’inconséquences que vous prêtez à ce fantôme ; quand on examine à loisir toutes les qualités ridicules si contradictoires dont ses partisans sont obligés de le revêtir, pour en composer un être admissible, sans réfléchir que, plus ils le compliquent, plus ils le rendent inconcevable, et que, plus ils le justifient, plus ils l’avilissent. Vérifiez, Justine, vérifiez comme tous ses attributs se détruisent et s’absorbent mutuellement ; et vous reconnaîtrez que cet être exécrable, né de la crainte des uns, de la fourberie des autres, et de l’ignorance de tous, n’est qu’une platitude révoltante, qui ne mérite de nous, ni un instant de foi, ni un moment de respect ; une extravagance pitoyable, qui répugne à l’esprit, qui révolte le cœur, et qui n’est sortie des ténèbres que pour le tourment et l’humiliation des hommes. Exécrez cette chimère ; elle est épouvantable ; elle ne peut exister que dans l’étroite cervelle des imbéciles ou des frénétiques : il n’en est point de plus dangereuse au monde ; aucune qui doive être à la fois plus redoutée… plus abhorrée des humains.

Que l’espoir ou la crainte d’un monde à venir, fruit de ces premiers mensonges, ne vous inquiète donc point, Justine ; cessez, surtout, de vouloir vous en composer des freins. Faible portion d’une matière vile et brute, à notre mort, c’est-à-dire à la réunion des éléments qui nous composent aux éléments de la masse générale, anéantis pour jamais, quelle qu’ait été notre conduite, nous passerons un instant dans le creuset de la nature, pour en rejaillir sous d’autres formes ; et cela sans qu’il y ait plus de prérogatives pour celui qui aura follement encensé la vertu toute sa vie, que pour celui qui se sera vautré dans les crimes les plus affreux, parce qu’il n’est rien dont la nature s’offense, et que tous les hommes, également sortis de son sein, et n’ayant agi, quand ils étaient sur terre, que d’après les impulsions de cette mère commune, retrouveront tous, après leur existence, et la même fin et le même sort.

— Oh ! monsieur, répondit Justine, confondue de ces raisonnements, quoi, vous croyez que si, pendant qu’abusant hier de votre force pour violer et assassiner un malheureux enfant, un autre individu, près de là, se fût occupé de soulager l’infortune, ce dernier n’aurait pas mérité le ciel, pendant que vous vous rendiez digne de toute sa colère ?

— Non, certes, il n’eût pas mérité davantage, Justine. Premièrement, parce qu’il n’existe ni peines ni récompenses à venir ; et, secondement, parce que l’homme bienfaisant, que vous venez de mettre en parallèle avec moi, n’ayant agi que d’après les mêmes impulsions de la nature, n’a pu se rendre, à ses regards, ni plus coupable, ni plus méritant. Diverses circonstances nous auraient déterminés l’un et l’autre ; divers organes, différentes combinaisons de ces organes auraient produit le crime en moi, et la vertu dans lui ; mais nous aurions agi tous deux, comme il convenait à la nature que nous agissions ; lui, en faisant une bonne œuvre, parce qu’elle était utile aux plans actuels de la nature ; moi, en commettant un crime, parce qu’il fallait un contre-poids dans la balance ; et que, si ce parfait équilibre n’existait pas, et que l’un ou l’autre de ces modes vint à l’emporter, le cours des astres serait interrompu, et le mouvement absolument détruit dans l’univers… qui, purement matériel et mécanique, ne peut se juger, se combiner, s’observer, que d’après des données mécaniques, toujours suffisantes à en découvrir les mystères.

— Oh ! monsieur, dit Justine, ces systèmes sont épouvantables.

— Oui, pour vous, qui craignez d’en devenir la victime, jamais pour moi qui suis le sacrificateur.

— Et si la chance tourne ?

— Alors je me soumettrai, sans changer d’opinion ; et la philosophie me consolera, parce qu’elle m’assure un néant éternel, et que je le préfère à l’incertitude des peines ou des récompenses que vos religions me proposent. Les premières me révoltent, elles me font horreur ; les secondes ne me touchent point. Il n’y a aucune espèce de proportion entre ces peines et ces récompenses : de ce moment elles sont ridicules ; et s’il est certain qu’elles soient telles, elles ne peuvent plus dès lors être l’ouvrage d’un Dieu. À l’exemple de quelques docteurs, ne pouvant concilier les tourments physiques de l’enfer avec la bienfaisance de leur Dieu, me direz-vous que mon unique tourment sera d’être privé de sa vue ? Et que m’importe ? Pourrai-je jamais être puni de ne point voir ce dont je n’ai nulle idée ? Mais il se présentera un moment à mes yeux pour me faire sentir tout le prix de sa perte. En ce cas, elle sera légère ; car il n’est pas dans la nature que je puisse jamais regretter la perte d’un être qui viendra de sang-froid me condamner à un tourment éternel pour des fautes finies : cette seule injustice me le fait prendre dans une telle haine, qu’assurément je ne le regretterai pas quand il aura prononcé son jugement.

— Ah ! je le vois, monsieur, dit Justine, votre conversion est impossible.

— Tu as raison, mon ange, ne l’entreprends pas, ce serait en vain ; laisse-moi bien plutôt travailler à la tienne ; et crois que tu auras cent fois plus de mérite à te corrompre à mon exemple, qu’à vouloir me sanctifier au tien…

— Il faut la foutre, mon frère, dit la Dubois, et la bien foutre ; je ne vois que ce moyen pour la convertir : il est inouï comme une femme adopte vite les principes de celui qui la fout. L’élément du flambeau de la philosophie, c’est le foutre. Tous les principes de morale et de religion s’anéantissent bientôt devant les passions : réveille donc les siennes si tu veux l’éduquer avec fruit.

Et Cœur-de-Fer, la prenant déjà dans ses bras, allait, je crois, mettre promptement en action les conseils de la Dubois, quand le bruit d’un homme à cheval se fit entendre auprès de la troupe.

— Aux armes ! s’écrie Cœur-de-Fer, en enfonçant de son mieux dans sa culotte le vit énorme dont il menaçait déjà, pour la seconde fois, les fesses de l’infortunée Justine ; aux armes ! mes amis, nous penserons après au plaisir. On vole ; et, au bout d’un instant, on amène un malheureux voyageur dans le bosquet où se trouvait le camp de nos bandits.

Interrogé sur le motif qui le faisait voyager seul et si matin dans une route écartée, sur son âge, sur sa profession, le cavalier répondit qu’il se nommait Saint-Florent, l’un des premiers négociants de Lyon, qu’il avait trente-cinq ans, qu’il revenait de Flandre pour des affaires relatives à son commerce, qu’il avait peu d’argent sur lui, mais beaucoup de papiers ; il ajouta que son domestique l’avait quitté la veille, et que, pour éviter la chaleur, il marchait de grand matin, avec le projet d’arriver le même jour à Paris, où il conclurait une partie de ses affaires, pour repartir peu de jours après ; qu’au surplus, s’il suivait un sentier solitaire, il fallait apparemment qu’il se fût égaré, en s’endormant, sur son cheval ; et, cela dit, il demanda la vie, offrant lui-même tout ce qu’il possédait. On examine son portefeuille ; on compte son argent. La prise ne pouvait être meilleure. Saint-Florent avait près de quatre cent mille francs payables à vue sur la capitale, quelques bijoux, et environ cent louis comptant.

— Ami, lui dit Cœur-de-Fer, en lui présentant le bout d’un pistolet sous le nez, vous comprenez qu’avec de telles richesses nous ne pouvons vous laisser la vie ; nous serions bientôt dénoncés.

— Oh ! monsieur, s’écria Justine, en se précipitant aux pieds de ce brigand, je vous conjure de ne pas me donner, à ma réception dans votre troupe, l’horrible spectacle de la mort de ce malheureux ; laissez-lui la vie ; ne me refusez pas la première grâce que je vous demande.

Et recourant tout de suite à une ruse assez singulière pour légitimer l’intérêt qu’elle paraissait prendre à cet homme :

— Le nom que vient de se donner monsieur me fait croire que je lui appartiens d’assez près. Ne vous étonnez pas, dit-elle, en s’adressant au voyageur, de trouver une parente dans cette situation ; je vous expliquerai tout cela. À ce titre, poursuivit-elle avec chaleur, en implorant de nouveau Cœur-de-Fer, à ce titre, monsieur, accordez-moi la vie de cet infortuné ; je reconnaîtrai cette faveur par le dévouement le plus entier à tout ce qui pourra servir vos intérêts.

— Vous savez à quelle condition je puis vous accorder la grâce que vous me demandez, Justine, répondit Cœur-de-Fer ; vous n’ignorez pas ce que j’exige de vous.

— Eh bien ! monsieur, je ferai tout, s’écria-t-elle, en se précipitant entre ce malheureux et le voleur, toujours prêt à assassiner sa victime ; oui, oui, je consens à tout ; sauvez-le, je vous en supplie.

— Viens donc, dit alors Cœur-de-Fer à Justine ; c’est sur l’heure même que je veux que tu accomplisses ta parole.

Et, en disant cela, il l’entraîne avec le captif dans un taillis voisin. Il attache Saint-Florent à un arbre, et, faisant mettre Justine à quatre pattes au pied de ce même arbre, il la retrousse, et se prépare à consommer son crime, en tenant toujours le bout de son pistolet sous la gorge du pauvre voyageur, dont la vie dépend de la soumission de Justine, qui, confuse et tremblante, se prête, en frémissant et en embrassant les genoux du captif, à tout ce qu’il va plaire à son bourreau de lui faire éprouver. Mais un Dieu vint préserver encore une fois Justine des malheurs qui lui sont réservés ; et la nature, aux ordres de ce Dieu, quel qu’il soit, trompa si cruellement ici les désirs du brigand, que son fougueux engin mollit aux péristyles du temple, et que, quels que pussent être ses efforts, aucun ne réussit à lui redonner le degré d’énergie nécessaire à la consommation du forfait qu’il a projeté.

— Oh ! double-dieu, s’écrie-t-il en fureur, je suis trop échauffé ; rien ne vient… ou, peut-être, est-ce mon indulgence qui me perd : je serais bien plus sûr de bander, si je tuais ce bougre-là.

— Oh ! non, non, monsieur, dit Justine, en se retournant vers le voleur.

— Ne bouge donc pas, putain, dit celui-ci, en lui appliquant deux ou trois coups de poing sur les épaules ; ce sont tes foutues simagrées qui me dérangent ; j’ai bien affaire de voir un visage, lorsque c’est un cul qu’il me faut.

Et le paillard se remet en train. Mêmes obstacles ; la nature s’obstine à tromper ses désirs ; il y faut renoncer.

— Allons, dit-il enfin, en prenant son parti, je vois bien que je suis excédé ce soir ; reposons-nous tous trois ; rentrons. Justine, dit-il, dès qu’il fut dans le cercle, souvenez-vous de votre promesse, si vous voulez que je tienne la mienne, et réfléchissez que je tuerai ce gueux-là, tout aussi bien demain qu’aujourd’hui. Enfants, poursuit-il en s’adressant à ses camarades, vous me répondez de l’un et de l’autre ; et vous, Justine, allez dormir auprès de ma sœur ; je vous appellerai quand il en sera temps ; songez surtout que la vie de ce faquin, si vous balancez, me vengera de votre fourberie.

— Dormez, monsieur, dormez, dit Justine, et croyez que celle que vous avez remplie de reconnaissance, n’a d’autre empressement que de s’acquitter envers vous.

Il s’en fallait pourtant bien que tel fût le projet de Justine ; et voici, sans doute, un de ces cas particuliers, où la vertu même a besoin de s’étayer du vice : il est donc quelquefois nécessaire, puisque même les meilleures actions ont si souvent besoin de lui. Justine imagina que si jamais la feinte dût lui être permise, ce devait être dans cette occasion. Se trompa-t-elle ? nous le présumons. La circonstance était délicate, cela est vrai ; le premier devoir de la probité est d’être inviolablement attaché à sa parole : et jamais une bonne action, payée par un crime ne saurait devenir une vertu. On lui assurait la vie d’un homme au prix de sa prostitution ; en ne consentant point, ou en trompant, elle compromettait les jours de cet homme ; or, je demande si elle ne faisait pas un beaucoup plus grand mal, en risquant ainsi les jours de ce malheureux, qu’en les assurant par sa complaisance. Justine décida la question en dévote ; nous aurions prononcé en moraliste. C’est à nos lecteurs à nous dire maintenant lequel vaut mieux en société, ou d’une religion qui nous fait, malgré tout, préférer nos intérêts à ceux des autres, ou d’une morale qui nous ordonne tous les sacrifices, dès qu’il s’agit d’être utile aux hommes.

Quoi qu’il en soit, nos fripons, remplis d’une trop grande confiance, mangent, boivent et s’endorment, laissant leur prisonnier au milieu d’eux, et Justine en pleine liberté près de la Dubois, qui, ivre comme le reste de la troupe, ferma bientôt également les yeux.

Saisissant alors avec vivacité le premier moment de sommeil de ces scélérats :

— Monsieur, dit Justine au voyageur, la plus affreuse catastrophe m’a jetée parmi ces gens-ci ; je déteste, et eux, et l’instant fatal qui m’a conduite dans leur troupe. Je n’ai vraisemblablement pas l’honneur de vous appartenir, continua Justine, en disant le nom de son père, car voilà qui je suis, mais…

— Quoi ! mademoiselle, interrompit Saint-Florent. Quoi ! c’est là votre nom ?

— Oui.

— Ah ! c’est donc le ciel qui vous a suggéré cette ruse… Vous ne vous êtes point trompée, Justine ; vous êtes ma nièce : ma première femme, celle que je perdis il y a cinq ans, était la sœur de votre père. Oh ! combien je me félicite de l’heureux hasard qui nous réunit ! Si j’avais connu vos malheurs, avec quel empressement je les aurais réparés !

— Monsieur, monsieur, répond Justine avec vivacité, que de motifs de me savoir gré à moi-même de ce que j’entreprends pour vous ; oh ! monsieur, profitons du moment où ces monstres reposent, et sauvons-nous. Elle aperçoit, en disant cela, le portefeuille de son oncle, imprudemment laissé dans la poche de l’un des scélérats ; elle saute dessus, l’emporte… Partons, monsieur, dit-elle à Saint-Florent ; renonçons au reste ; nous ne l’enlèverions pas sans danger. Oh ! mon cher oncle, je me remets maintenant en vos mains ; prenez pitié de mon sort ; devenez le protecteur de mon innocence ; je me livre à vous ; sauvons-nous.

On rendrait mal l’état dans lequel se trouvait Saint-Florent. L’agitation que produisait en lui la multitude des mouvements divers dont il était à la fois remué, cette reconnaissance très réelle et sur laquelle il n’en imposait nullement, cette gratitude qu’il devait jouer, au moins s’il ne la ressentait pas, tous ces sentiments l’agitaient au point qu’à peine il pouvait prononcer un seul mot. Eh quoi ! disent quelques-uns de nos lecteurs, cet homme n’était pas d’avance pénétré de la plus sincère amitié pour une telle bienfaitrice ; il pouvait penser à autre chose qu’à se prosterner à ses genoux !… Et bien, osons donc le confier ici tout bas : Saint-Florent, bien plus fait pour rester avec cette troupe infâme, que pour en être retiré par les mains mêmes de la vertu, n’était guère digne de tous les secours que lui procurait, avec tant de zèle, sa vertueuse et charmante nièce ; et nous craignons bien que la suite n’apprenne que, si Justine échappait à un danger en se débarrassant de la Dubois et de ses compagnons, ce n’était que pour tomber peut-être dans un plus réel, en se livrant à son cher oncle… Oh Dieu ! après d’aussi grands services !… Eh ! n’est-il pas des âmes assez dépravées pour n’être contenues par aucune espèce de frein, et pour qui la multiplicité des entraves ne devient qu’un attrait de plus ? Mais n’empiétons pas sur les événements : il suffit que l’on sache que Saint-Florent, tant soit peu libertin, et fort scélérat, n’avait pas vu, sans une très chatouilleuse émotion, et le mauvais exemple qu’il venait de recevoir, et la multitude d’attraits dont la nature semblait n’avoir embelli Justine que pour autoriser ces mauvais exemples, en allumant le désir du crime dans tous ceux qui devaient les voir.

Les barrières franchies, nos deux fuyards pressent leurs pas sans se dire un mot, et l’aurore les retrouve bientôt hors de tous dangers, quoique toujours dans le milieu de la forêt.

Ce fut alors, ce fut à l’instant où l’astre vint se réfléchir sur les traits enchanteurs de Justine, que le coquin qui la suivait s’embrasa de toutes les flammes de la lubricité la plus incestueuse. Un moment il la prit pour la déesse des fleurs, allant avec les premiers feux du soleil entrouvrir le calice des roses dont ses attraits étaient l’image ; quelquefois pour un rayon même du jour dont la nature embellissait le monde. Elle marchait avec rapidité ; les plus belles couleurs animaient son teint : ses beaux cheveux blonds flottaient en désordre ; rien ne déguisait sa taille souple et légère ; et sa belle tête se retournait de temps en temps avec grâce pour offrir au compagnon de sa fuite une physionomie enchanteresse, à la fois embellie par le calme, par l’espoir de la félicité, et par cette nuance, plus délicate encore, qu’empreint sur la figure d’une jeune personne honnête le bonheur d’une belle action.

S’il est vrai que nos traits soient le fidèle miroir de notre âme, ceux de Saint-Florent ne devaient pas être contournés dans le même genre. D’horribles désirs bouleversaient son cœur ; d’affreux desseins germaient dans son esprit : mais il souriait en se déguisant ; et, jouant au mieux la reconnaissance, il n’entretenait notre héroïne que du plaisir d’avoir retrouvé une nièce malheureuse, dont sa fortune allait lui permettre de terminer à jamais les peines ; et son œil pénétrant et lascif achevait de deviner, sous les voiles de la pudeur dont Justine était entourée, l’entière collection des charmes dont il n’avait aperçu que de légers traits.

Tel est l’état où tous deux entrèrent dans Luzarches. Une hôtellerie se présente… on s’y repose.





Chapitre IV

Ingratitude — Spectacle singulier — Rencontre intéressante — Une nouvelle place — Irréligion — Immoralité — Impiété filiale — État du cœur de Justine

Il y a des moments dans la vie où l’on se trouve fort riche, sans avoir pourtant de quoi vivre : c’était l’histoire de Saint-Florent. Il avait quatre cent mille francs dans son portefeuille, et pas un écu dans sa bourse. Cette réflexion l’avait arrêté avant que d’entrer dans l’auberge.

— Tranquillisez-vous, mon oncle, lui dit Justine, en riant de son embarras, les voleurs que je quitte ne m’ont pas laissée sans argent. Voilà vingt louis ; prenez-les, je vous conjure, usez-en, donner le reste aux pauvres ; je ne voudrais, pour rien au monde, garder de l’or acquis par des meurtres.

Saint-Florent, qui jouait la délicatesse, quoique bien loin pourtant de celle que lui supposait Justine, ne voulut accepter le don qu’on lui offrait que sous l’exacte condition que Justine recevrait, de son côté, pour cent mille francs de lettres de change, qu’il la contraignit de mettre dans sa poche.

— Vous garderez cette somme, lui dit Saint-Florent ; elle est à vous, ma chère nièce ; c’est une bien faible récompense des grands services que vous m’avez rendus ; mais acceptez toujours cela, et croyez que je ne vous abandonnerai de ma vie.

On dîna. Justine tomba bientôt, malgré elle, dans des rêveries… dans des inquiétudes qui altérèrent la sérénité de ses traits. Saint-Florent lui en demanda la raison. Sans s’expliquer davantage, elle voulut rendre l’argent.

— Monsieur, dit-elle à son oncle, je n’ai point mérité une telle marque de reconnaissance ; et ma délicatesse ne me permet pas d’accepter un présent aussi considérable.

Saint-Florent, plein d’esprit, ne manqua pas de raisons pour vaincre Justine ; et l’argent, malgré elle, fut remis dans sa poche, sans que les craintes de cette intéressante fille parussent diminuer un instant. Pour les dissiper, on se donnait l’air de ne les pas voir, Saint-Florent pria sa chère nièce de lui raconter ses aventures ; et celle-ci, l’ayant satisfait, termina son récit, en témoignant à son oncle l’inquiétude que lui donnait le projet de rentrer à Paris.

— Eh bien, répondit le négociant, tout peut s’arranger. J’ai près d’ici une parente que nous irons voir : je vous présenterai à elle ; je la supplierai de vous garder jusqu’à ce que j’aie eu le temps d’arranger moi-même votre affaire. C’est la plus honnête femme du monde, et vous serez là comme chez une mère. Elle habite une campagne charmante près de Bondy. Il est de bonne heure… le plus beau temps possible ; êtes-vous en train de marcher ?

— Oui, monsieur.

— Partons, Justine, partons. Ce qui peut vous peindre ma reconnaissance est un besoin si pressant de mon cœur, que tout retard à l’exécution devient un supplice pour moi.

Justine, émue, se jette dans les bras de Saint-Florent.

— Oh ! mon oncle, lui dit-elle en larmes, que votre âme est sensible et combien la mienne y répond !

Le monstre a la cruauté de voir la pudeur dans son sein exhaler les plus tendres expressions de la reconnaissance sur un cœur endurci par le crime, et qui ne palpite que de lubricité sous les douces caresses de l’innocence et de la vertu noyée de larmes.

Une légère circonstance, que nous croyons ne devoir point oublier, afin de mettre nos lecteurs à même de mieux juger le personnage, eût dévoilé sans doute Saint-Florent aux yeux de sa nièce, si celle-ci, moins confiante, eût jeté sur son oncle un regard plus philosophique : mais la vertu paisible et douce est toujours loin de soupçonner le crime. Justine, au sortir de table, eût besoin de passer dans un cabinet d’aisance. Elle y entra, sans trop remarquer d’abord que Saint-Florent la suivait, et s’établissait lui-même dans une loge voisine, de laquelle, en montant, comme le fit Saint-Florent, sur le siège, on découvrait en plein tout ce qui se passait dans celle où s’était mise Justine, qui, ne se doutant de rien, s’offrit aux regards furtifs de ce libertin, dans cet état d’abandon et de nudité où l’on se met pour de tels besoins. Les plus belles fesses du monde furent donc une seconde fois offertes à Saint-Florent, qui acheva là de s’irriter et de comploter avec acharnement contre l’innocence et la pudeur de cette intéressante créature. Justine crut s’apercevoir de quelque chose. Elle rentra précipitamment, sans pouvoir s’empêcher de témoigner un peu de surprise. Saint-Florent se défendit : quelques caresses ramenèrent la confiance ; et l’on se mit en route.

Il était environ quatre heures du soir. À cette petite scène près, Saint-Florent ne s’était pas encore démenti : même honnêteté, mêmes prévenances, même délicatesse ; eût-il été le père de Justine, elle ne se serait pas cru plus en sûreté ; tous ses soupçons se dissipaient. Notre infortunée ne savait pas que c’est l’usage quand le danger approche.

Bientôt les ombres de la nuit commencent à répandre dans la forêt cette sorte de terreur religieuse, qui fait naître à la fois la crainte dans les âmes timides, le projet du crime dans les cœurs féroces. Nos voyageurs ne suivaient que des sentiers. Justine marchait la première. Elle se retourne pour demander à Saint-Florent si ces routes écartées sont réellement celles qu’il faut suivre… s’il croit enfin que l’on doive arriver bientôt. Ici l’égarement du libertin était à son comble : ses fougueuses passions venaient de briser tous les freins… Il faisait nuit. Le silence des bois, l’obscurité qui les enveloppait, tout irritait dans lui des désirs qu’il se voyait enfin le maître de satisfaire. Le paillard, en bandant, rappelait à son imagination lascive ce que le hasard ou ses supercheries lui avaient dévoilé de charmes dans cette délicieuse enfant. Il ne se contenait plus.

— Allons, sacredieu, dit-il à sa nièce, c’est ici qu’il faut que je foute ; il y a trop longtemps que je bande pour toi, putain, il faut que je décharge. Il la saisit par les épaules, il lui fait perdre l’équilibre. La malheureuse jette un cri.

— Ah ! garce, lui dit Saint-Florent, en fureur, n’espère pas que je te laisse la faculté de faire entendre tes plaintes.

Et il achève de la renverser à terre, en lui appliquant sur la tête un vigoureux coup de canne, qui l’étend sans connaissance au pied d’un arbre. Les dieux furent sourds. On n’a pas d’idée de l’indifférence qu’ils ont pour les hommes, même quand ceux-ci veulent les outrager ; on eût dit que, loin de venger cet horrible attentat, ils redoublaient à plaisir les ombres de la nuit, comme pour mieux envelopper… pour favoriser davantage les odieuses entreprises du crime sur la pudeur et sur l’innocence.

Saint-Florent, maître de Justine, la trousse, sort un vit monstrueux, enflammé de luxure et de rage, s’étend sur la victime, la presse de son poids, écarte les cuisses de cette malheureuse enfant sans défense, darde avec une inexprimable fureur son glaive aux bords de ces prémices délicats, qui, destinés à n’être que le prix des amours, paraissent repousser avec horreur les exécrables entreprises de la scélératesse et du crime. Il triomphe à la fin ; Justine est dépucelée. Oh ! quelle carrière le scélérat remplit ! C’est le tigre en courroux dépeçant la jeune brebis. Il lime, il pourfend, il blasphème ; le sang coule et rien ne l’arrête. Une impétueuse décharge apaise à la fin ses désirs, et le libertin, chancelant, s’éloigne, en regrettant qu’un crime, qui vient de lui donner autant de plaisir, ne puisse pas durer un siècle. À dix pas de là, ses sens se raniment. Il éprouve le remords singulier qui bouleverse l’âme du scélérat, s’imaginant n’avoir commis qu’à moitié le forfait qu’il pouvait étendre. Il se souvient qu’il a laissé dans les poches de Justine les cent mille francs qu’il lui avait remis ; il vient les lui voler. Mais Justine, assise sur ses poches, ne peut être fouillée sans qu’on la retourne. Ciel ! que de nouveaux charmes s’offrent, malgré l’obscurité, aux regards enflammés de l’incestueux Saint-Florent !

— Quoi ! dit-il, en considérant ce cul délicieux et frais qui le premier l’avait si vivement excité eh quoi ! j’ai pu négliger de tels appas ! Cette superbe fille a d’autres prémices que je n’ai pas osé cueillir ! Détestable pusillanimité ! Foutons, foutons ce cul divin, qui me donnera cent fois plus de plaisir que le con ; entrouvrons-le, déchirons-le, sacredieu, sans aucune pitié.

Maître absolu d’exécuter tout ce qu’il veut sur un corps inanimé… sans défense, le coquin place sa victime dans l’attitude propice à ses perfides desseins. Considérant le trou mignon qu’il va perforer, sa méchanceté s’irrite de la disproportion ; il braque l’instrument, sans le mouiller : toutes ces précautions, nées de la peur ou de l’humanité, sont méconnues du crime et de la vraie luxure ; et pourquoi donc empêcher de souffrir l’objet dont la douleur augmente nos jouissances ! Le scélérat encule ; une demi-heure entière l’indigne se plaît à cet outrage ; il y serait peut-être encore, si la nature n’eût, en le comblant de ses faveurs, posé le terme à ses plaisirs.

Le perfide s’éloigne à la fin, laissant la malheureuse victime de son libertinage à terre, sans ressources, sans honneur, et presque sans vie.

Ô homme ! te voilà donc, quand tu n’écoutes que des passions !

Justine, revenue à elle, et reconnaissant l’horrible état dans lequel elle est, veut terminer ses jours.

— Le monstre ! s’écrie-t-elle, que lui ai-je fait ? Par où ai-je mérité de sa part un aussi cruel traitement ? Je lui sauve la vie, je lui rends sa fortune ; il m’arrache ce que j’ai de plus cher : des tigres, au fond des plus sauvages forêts, n’eussent point osé de tels crimes…

Quelques minutes d’abattement succédèrent à ces premiers élans de la douleur ; ses beaux yeux, remplis de larmes, se tournent machinalement vers le ciel ; son cœur s’élance aux pieds du maître que son infortune y suppose. Cette voûte pure et brillante, ce silence imposant de la nuit… cette image de la nature en paix, près du bouleversement de son âme égarée, tout répand une ténébreuse horreur autour d’elle, d’où naît bientôt le besoin de prier ; elle se précipite aux genoux de ce Dieu puissant, nié par la sagesse, et cru par le malheur.

« Être saint et majestueux ! s’écrie-t-elle en pleurs, toi qui daignes en ce moment affreux remplir mon âme d’une joie céleste qui m’a sans doute empêchée d’attenter à mes jours, ô mon protecteur et mon guide ! j’aspire à tes bontés, j’implore ta clémence ; vois ma misère et mes tourments, ma résignation et mes vœux. Dieu puissant ! tu le sais, je suis innocente et faible, je suis trahie et maltraitée ; j’ai voulu faire le bien à ton exemple, et ta volonté m’en punit. Qu’elle s’accomplisse, ô mon Dieu ! tous ses effets sacrés me sont chers ; je les respecte, et cesse de m’en plaindre. Mais si je ne dois pourtant trouver ici-bas que des ronces, est-ce t’offenser, ô mon souverain maître ! que de supplier ta puissance de me rappeler vers toi, pour te prier sans trouble, pour t’adorer loin de ces hommes pervers, qui ne m’ont fait, hélas ! rencontrer que des maux, et dont les mains sanguinaires et perfides noient à plaisir mes tristes jours dans le torrent des larmes, et dans l’abîme des douleurs ? »

La prière console le malheureux ; le ciel est sa chimère, il devient plus fort après l’avoir caressée. Difficilement néanmoins tirerait-on de cet effet physique quelques inductions en faveur d’un Dieu : l’état du malheur est celui du délire ; et les enfants de la folie peuvent-ils en imposer à la raison ? Justine se lève, se rajuste, et s’éloigne.

De bien différentes idées nourrissaient l’esprit de Saint-Florent. Il existe des âmes dans le monde pour qui le crime a tant de charmes, qu’elles ne peuvent jamais s’en rassasier ; un premier délit n’est pour elles qu’une amorce de plus au second ; et leur satisfaction n’est complète, que quand la mesure est remplie.

— Quel joli pucelage je viens de cueillir, se disait ce traître, assis contre un arbre, à deux cents pas de l’arène où sa victime était immolée !… Quelle innocence ! quelle fraîcheur ! que de grâces et que de beautés !… comme elle m’embrasait !… comme elle irritait mes sens !… Je l’aurais étranglée, si elle eût été capable de m’opposer quelque résistance… Peut-être ai-je tort de lui laisser la vie… Si elle rencontre quelqu’un, elle se plaindra de moi… On peut m’atteindre, on peut me perdre. Qui ne sait jusqu’où peut aller la vengeance d’une fille irritée ?… Allons l’achever… Cette chétive créature de plus ou de moins dans l’univers n’y fera pas la plus légère altération ; c’est un vers que j’écrase en passant ; c’est un animal venimeux qui dirige vers moi son dard, et que j’empêche de me blesser ; il y a bien peu de mal à se débarrasser de ceux qui veulent nous nuire… retournons.

Mais la malheureuse Justine, destinée par la main du ciel à parcourir toute entière la route épineuse de l’infortune, ne devait pas succomber si jeune. Saint-Florent s’emporte en ne la trouvant plus ; il l’appelle ; elle l’entend, elle fuit avec plus de force.

Laissons ici ce scélérat se désespérer seul de n’avoir pas mieux réussi ; laissons-le reprendre son chemin ; peut-être le retrouverons-nous un jour. L’ordre des faits ne nous permet maintenant que de suivre le fil des aventures de notre intéressante Justine.

— Le voilà encore, ce monstre, dit-elle en doublant sa marche ; que peut-il me vouloir ? ne m’a-t-il donc pas suffisamment outragée ? que lui reste-t-il à entreprendre ?

Et elle s’enfonce dans un taillis pour se soustraire aux recherches d’un homme qui ne l’aurait rejointe que pour l’assassiner. Elle y passa le reste de la nuit dans des inquiétudes horribles.

— Eh bien ! pensa-t-elle quand le jour paraît, il est donc vrai qu’il y a des créatures humaines que la nature ravale au même sort que celui des bêtes féroces ; cachées dans leur réduit, fuyant des hommes à leur exemple, quelle différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ? Est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi pitoyable ?

Et des ruisseaux de larmes coulaient de ses beaux yeux, en se livrant à d’aussi cruelles réflexions.

À peine les finissait-elle, qu’un bruit imprévu se fit entendre.

— Oh ! Dieu, le voilà peut-être encore, le barbare, dit-elle en frémissant ; il me poursuit, il veut ma perte, il a conjuré contre mes jours ; je suis une fille perdue. Et, tout en se renfonçant dans le taillis qui la couvre, elle a pourtant le courage de prêter l’oreille.

Deux hommes occasionnaient ce bruit.

— Viens, mon ami, disait celui qui paraissait le maître, au jeune garçon qui le suivait, viens, nous serons à merveille ici. La cruelle et fatale présence d’une mère que j’abhorre, ne m’empêchera pas du moins, dans ce lieu sauvage, de goûter un moment avec toi des plaisirs qui me sont si doux.

Ils s’approchent, en disant cela, se placent tellement en face de Justine, qu’aucun de leurs propos, aucun de leurs mouvements ne peut lui échapper. Alors le maître, qui paraît âgé de vingt-quatre ans, déculotte l’autre, dont l’âge est de quatre lustres au plus, le branle, lui suce le vit, et le fait bander. La scène est longue… scandaleuse, remplie d’épisodes… entremêlée de luxures et de saletés bien faites pour scandaliser celle qui gémit encore d’outrages à peu près semblables. Mais quelles étaient ces infamies ?

Nous voyons d’ici quelques lecteurs plus curieux de ces obscénités que des détails vertueux de l’intéressante Justine, nous supplier de leur dévoiler ces horreurs. Eh bien, nous leur dirons, pour les satisfaire, que le jeune maître, nullement effrayé du dard monstrueux dont on le menace, l’excite, le couvre de baisers, s’en saisit, s’en pénètre, se pâme en l’introduisant dans son cul. Enthousiasmé de ces sodomites caresses, le coquin se débat sous le vit qui le fout, regrettant qu’il ne soit pas plus gros encore ; il en brave les coups, les prévient, les repousse. Deux tendres et légitimes époux se caresseraient avec moins d’ardeur ; leurs bouches se pressent, leurs langues s’entrelacent, leurs soupirs se confondent ; et tous deux, enivrés de luxure, trouvent dans une mutuelle décharge le complément de leurs voluptueuses orgies. L’hommage se renouvelle, et, pour en rallumer l’encens, rien n’est épargné par celui qui l’exige : baisers, attouchements, pollutions, raffinements de la plus insigne débauche, tout s’emploie à dessein de renouveler des forces qui s’éteignent, et tout réussit à les ranimer cinq fois de suite, mais sans qu’aucun des deux changeât de rôle ; le jeune maître fut toujours femme ; et, quoiqu’il fit paraître un fort beau vit, que branlait le laquais, tout en le foutant, et qu’il pût par conséquent devenir homme à son tour, il n’eut pas même l’air d’en concevoir un instant le désir. S’il visita l’engin de son fouteur, s’il le branla, s’il le suça, ce fut pour l’exciter… pour le faire bander ; mais jamais nul projet d’agence n’eut même l’air d’entrer dans son plan.

Oh ! que ce temps parut long à Justine ! et combien l’obligation de contempler le crime est déchirante pour la vertu.

Enfin, rassasiés sans doute, les scandaleux acteurs de cette scène, se lèvent pour regagner le chemin qui doit les conduire chez eux lorsque le maître, s’approchant du buisson pour y déposer le foutre dont son cul vient d’être inondé, aperçoit, en se relevant, la pointe du mouchoir dont est enveloppée la tête de Justine.

— Jasmin, dit-il à son valet… nous sommes trahis… nous sommes découverts… Une femme… un être impur a vu nos mystères… Approchons… sortons de là cette catin, et sachons la raison qui l’y place.

Mais la tremblante Justine ne leur donne pas le temps de l’enlever de sa retraite ; elle s’en arrache aussitôt elle-même. Et, tombant aux pieds de ceux qui l’ont découverte :

— Ô messieurs ! s’écrie-t-elle, en étendant les bras vers eux, daignez avoir pitié d’une malheureuse, dont le sort est plus à plaindre que vous ne le pensez ; il est bien peu de revers qui puissent égaler les miens. Que la situation où vous m’avez trouvée ne vous fasse naître aucun soupçon sur moi ; elle est la suite de la misère, bien plutôt que de mes torts. Loin d’augmenter les maux qui m’accablent, veuillez les diminuer, en me facilitant les moyens d’échapper aux fléaux qui me poursuivent.

Monsieur de Bressac, c’était le nom du jeune homme entre les mains de qui tombait Justine, avec un grand fond de méchanceté et de libertinage, n’était pas pourvu d’une dose très abondante de commisération. Il n’est malheureusement que trop commun de voir la luxure éteindre la pitié dans le cœur de l’homme. Son effet ordinaire est d’endurcir, soit que la plus grande partie de ses écarts nécessite l’apathie de l’âme, soit que la secousse violente que cette passion imprime à la masse des nerfs, diminue la force de leur action, toujours est-il qu’un libertin est rarement un homme sensible9. Mais à cette dureté naturelle dans l’espèce de gens dont nous parlons, il se joignait encore dans Bressac un profond dégoût pour les femmes… une haine si invétérée pour tout ce qui caractérisait ce sexe, qu’il appelait infâme, que bien difficilement Justine fût parvenue à placer dans lui les sentiments dont elle avait intérêt de l’émouvoir.

— Tourterelle des Bois, lui dit Bressac avec dureté, si tu cherches des dupes, adresse-toi mieux : ni mon ami, ni moi, ne touchons point de femmes ; elles nous font horreur, et nous les fuyons avec soin. Si c’est l’aumône que tu demandes, cherche des gens qui aiment les bonnes œuvres ; nous n’en faisons jamais que de mauvaises. Mais parle, misérable, as-tu vu ce qui s’est passé entre ce jeune homme et moi ?

— Je vous ai vus causer sur l’herbe, dit la prudente Justine ; rien de plus, messieurs, je vous le jure.

— Je veux le croire, dit Bressac, et cela pour ton bien. Si j’imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais de ce buisson… Jasmin, il est de bonne heure, nous avons le temps d’ouïr les aventures de cette fille ; écoutons-les, et nous verrons après ce qu’il en faudra faire.

Les jeunes gens s’asseyent ; Justine se met auprès d’eux, et leur raconte, avec son ingénuité ordinaire, tous les malheurs qui l’accablent depuis qu’elle est au monde.

— Allons, Jasmin, dit Bressac, en se relevant, soyons justes une fois. L’équitable Thémis a condamné cette créature ; ne souffrons pas que les vues de la déesse soient aussi cruellement frustrées ; faisons subir à la délinquante l’arrêt de mort qu’elle aurait encouru. Ce petit meurtre, bien loin d’être un crime, ne deviendra qu’une réparation dans l’ordre moral : puisque nous avons le malheur de le déranger quelquefois, rétablissons-le courageusement quand l’occasion s’en présente…

Et les cruels, ayant enlevé cette malheureuse de sa place, la traînent déjà vers le milieu du bois, riant de ses pleurs et de ses cris.

— Déshabillons-la primitivement, dit Bressac, en faisant disparaître tous les voiles de la décence et de la pudeur, et sans que les attraits que l’opération lui découvre attendrissent un homme endurci à toutes les séductions d’un sexe qu’il méprise. Le vilain être qu’une femme, disait-il en la tournant et la retournant à terre avec son pied ; ô Jasmin ! le vilain animal. Puis, crachant dessus : Dis, mon mignon, jouirais-tu de cette bête ?…

— Pas même en cul, dit le valet.

— Eh bien ! voilà pourtant ce que les sots appellent leur divinité ; voilà ce que les imbéciles adorent… Vois, vois donc ce ventre percé… vois cet infâme con ; voilà le temple où l’absurdité sacrifie ; voilà l’atelier de la régénération humaine. Allons, point de pitié ; attachons cette coquine…

Et la pauvre fille est à l’instant liée d’une corde que ces monstres ont formée de leurs cravates et de leurs mouchoirs : ils la placent alors entre quatre arbres, un membre fortement attaché à chacun ; et, dans cette cruelle attitude, qui laisse pencher son estomac sans soutien vers la terre, ses douleurs sont si vives, qu’une sœur froide découle de son front ; elle n’existe plus que par la violence du tourment ; elle expirerait, si l’on cessait de comprimer ses nerfs. Plus cette malheureuse souffre, et plus nos jeunes gens paraissent se divertir du spectacle. Ils la contemplent avec volupté ; ils saisissent avec empressement, sur son visage, chacune des contorsions que lui arrachent ses brûlantes angoisses, et modèlent leur affreuse joie sur le plus ou le moins de violence observée dans ces contorsions.

— En voilà assez, dit Bressac ; je consens, pour cette fois, qu’elle en soit quitte pour la peur.

— Justine, continua-t-il, en lâchant ses liens, et lui ordonnant de se rhabiller, soyez discrète, et suivez-nous ; si vous vous attachez à moi, vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Il faut une seconde femme à ma mère ; je vais vous présenter à elle ; et, sur la foi de vos récits, je lui répondrai de votre conduite. Mais si vous abusez de mes bontés, si vous trahissez ma confiance, ou que vous ne vous soumettiez pas à mes intentions, regardez ces quatre arbres, Justine ; examinez le terrain qu’ils ombragent et qui devait vous servir de sépulture ; souvenez-vous que ce funeste endroit n’est qu’à une lieue du château où je vous conduis et qu’à la plus légère faute, vous y serez aussitôt ramenée.

La plus frivole apparence de bonheur est à l’infortuné, ce que la bienfaisante rosée du matin est à la fleur desséchée de la veille par les feux brûlants de l’astre du jour. Justine se jette en larmes aux genoux de celui qui paraît la protéger ; elle jure d’être soumise et de se bien conduire. Mais le barbare Bressac, aussi insensible à la joie qu’à la douleur de cette chère enfant, lui dit durement :

— Nous verrons… Et l’on marche.

Jasmin et son maître causaient bas ensemble ; Justine les suivait humblement, sans dire un mot. Cinq quarts d’heure suffirent à les rendre au château de madame de Bressac, dont le luxe et la magnificence firent voir à Justine que, quel que pût être le poste qui lui fût destiné dans cette maison, il ne pouvait sûrement qu’être avantageux pour elle, si la main malfaisante qui ne cessait de la tourmenter ne venait encore troubler ici les apparences flatteuses qui paraissaient s’offrir à ses yeux.

Une demi-heure après son arrivée, le jeune homme la présente à sa mère.

Madame de Bressac était une femme de quarante-cinq ans, belle encore, honnête, sensible, mais d’une étonnante sévérité des mœurs. Orgueilleuse de n’avoir jamais fait un faux pas de sa vie, elle ne pardonnait pas une faiblesse aux autres : et, par ce rigorisme outré, loin d’attirer la tendresse de son fils, elle l’avait, pour ainsi dire, repoussé de son sein. Bressac avait bien des torts, nous en convenons ; mais où l’indulgence érigera-t-elle son temple, si ce n’est dans le cœur d’une mère ? Veuve depuis deux ans du père de ce jeune homme, madame de Bressac possédait cent mille écus de rente, qui, réunis à plus du double provenant de la fortune du père, assureraient un jour, comme on voit, près d’un million de revenu annuel au scélérat dont il s’agit. Malgré d’aussi grandes espérances, madame de Bressac donnait peu à son fils ; une pension de vingt-cinq mille francs pouvait-elle suffire à payer ses plaisirs ? Rien d’aussi cher que ce genre de volupté. Les hommes, on en convient, coûtent moins que les femmes. Mais les lubricités que l’on goûte avec eux, se renouvellent bien plus souvent ; on est bien plus foutu que l’on ne fout.

Rien n’avait pu déterminer le jeune Bressac au service ; tout ce qui l’écartait de son libertinage était si insupportable à ses yeux, qu’il ne pouvait en adopter la chaîne.

Madame de Bressac habitait, trois mois de l’année, cette terre où Justine la trouva ; elle passait le reste du temps à Paris. Mais, pendant cette campagne de trois mois, elle exigeait que son fils ne la quittât point. Quel supplice pour un homme abhorrant sa mère, et regardant comme perdus tous les moments qu’il passait éloigné d’une ville où se trouvait pour lui le centre des plaisirs !

Bressac ordonne à Justine de raconter à sa mère les choses dont elle lui avait fait part. Et dès qu’elle a fini :

— Votre candeur et votre naïveté, lui dit cette femme respectable, ne me permettent pas de douter que vous ne soyez vraie ; je ne prendrai d’autres informations sur vous, que celle de savoir si vous êtes vraiment la fille de l’homme que vous m’indiquez. Si cela est, j’ai connu votre père, et ce sera pour moi une raison de plus de m’intéresser à vous. Quant à l’affaire de la Delmonse, je me charge de l’arranger, en deux visites chez le chancelier, mon ami depuis des siècles ; cette créature, d’ailleurs, est une femme perdue de débauches et de réputation, et que je ferais enfermer si je voulais. Mais, réfléchissez bien, Justine, ajouta madame de Bressac, que ce que je vous promets ici n’est qu’au prix d’une conduite intacte. Ainsi, vous voyez que les effets de la reconnaissance que j’exige, tourneront toujours à votre profit.

Justine se jette aux pieds de sa bienfaitrice ; elle assure qu’on aura lieu d’être contente d’elle ; et sur-le-champ on la met en possession de sa place.

Au bout de trois jours, les informations faites par madame de Bressac arrivèrent ; on en fut content. Justine fut louée de sa franchise ; et toutes les idées du malheur s’évanouirent de son esprit, pour y faire place à l’espoir le plus doux. Mais il n’était pas écrit dans le ciel que cette chère fille dût jamais être heureuse, et si quelques instants de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n’était que pour lui rendre plus amers ceux d’horreur qui devaient les suivre.

À peine fut-on de retour à Paris, que madame de Bressac s’empressa de travailler pour sa femme de chambre. Les calomnies de la Delmonse furent reconnues ; mais on ne put l’atteindre. Partie depuis quelques jours pour aller recueillir en Amérique une riche succession qui venait de lui échoir, le ciel voulut qu’elle jouit de son crime en paix. Il y a tout plein d’occasions où son inconséquente équité ne s’appesantit que sur la vertu. Il ne faut pas oublier que nous ne publions ces faits que pour convaincre de cette vérité. Elle est triste ; mais il n’en est pas moins essentiel qu’elle soit dévoilée, afin que chacun puisse régler sur elle sa conduite dans les événements de la vie.

À l’égard de l’incendie des prisons du palais, on se convainquit que, si Justine avait profité de cet événement, au moins n’y avait-elle participé en rien ; et sa procédure s’anéantit, lui assura-t-on, sans que les magistrats qui s’en mêlèrent crussent devoir y employer d’autres formalités. La pauvre fille n’en savait pas davantage.

Pour peu qu’on ait acquis jusqu’à présent une connaissance assez étendue de l’âme de notre héroïne, on se figure aisément combien de pareils procédés, l’attachaient à madame de Bressac. Justine, jeune, faible et sensible, ouvrait avec plaisir son cœur aux sentiments de la reconnaissance. Follement persuadée qu’un bienfait doit lier celui qui le reçoit à celui de qui il émane, la pauvre fille épanchait à loisir dans le culte de ce sentiment puéril toute l’activité de son âme ingénue. Il s’en fallait bien que l’intention du jeune homme fût pourtant d’enchaîner Justine si fortement aux intérêts d’une mère qu’il ne pouvait souffrir. Mais nous croyons que c’est ici le cas de peindre ce nouveau personnage.

Bressac réunissait aux charmes de la jeunesse la figure la plus séduisante. Si sa taille ou ses traits avaient quelques défauts c’était parce qu’ils se rapprochaient un peu de cette nonchalance… de cette mollesse qui n’appartenait qu’aux femmes ; il semblait qu’en lui prêtant les attributs de ce sexe, la nature lui en eût également inspiré les goûts. Quelle âme cependant était enveloppée sous ces appas féminins ! On y rencontrait tous les vices qui caractérisent celles des plus grands scélérats ; on ne porta jamais plus loin la méchanceté, la vengeance, la cruauté, l’athéisme, la débauche, l’oubli de tous les devoirs, et principalement de ceux dont les âmes moins énergiquement prononcées paraissent faire leurs délices. La première manie de cet homme singulier était de détester souverainement sa mère, et malheureusement cette haine, fondée en principe, s’étayait chez lui, et sur des raisonnements sans réplique, et sur l’intérêt puissant qu’il devait nécessairement avoir d’en être fort vite débarrassé. Madame de Bressac faisait tout pour ramener son fils dans les sentiers de la vertu ; mais elle y employait trop de rigueur. Il en résultait que le jeune homme, plus enflammé par les effets mêmes de cette sévérité, ne se livrait à ses goûts qu’avec une plus grande impétuosité, et que la pauvre dame ne recueillait de ses persécutions qu’une dose de haine infiniment plus forte.

— Ne vous imaginez pas, disait un jour Bressac à Justine, que ce soit d’elle-même que ma mère agisse dans tout ce qui vous concerne. Croyez que si je ne la persécutais pas à tout instant, elle se rappellerait à peine les soins qu’elle vous a promis ; elle vous fait valoir tous ses pas, tandis qu’ils ne sont que mon ouvrage. Oui, Justine, à moi seul est due cette reconnaissance que vous prodiguez à ma mère ; et celle que j’exige de vous doit vous paraître d’autant plus désintéressée, que quelque jeune et jolie que vous puissiez être, vous savez bien que je ne prétends pas à vos faveurs ; non, chère fille, non ; doué du plus profond mépris pour tout ce qu’on peut obtenir d’une femme… pour son personnel même, les services que je vous demande sont d’un tout autre genre ; et quand vous serez bien convaincue de ce que j’ai fait pour votre tranquillité, j’espère que je trouverai dans votre âme tout ce que je suis en droit d’en attendre.

Ces discours, souvent répétés, paraissaient si obscurs à Justine, qu’elle ne savait comment y répondre : elle le faisait pourtant, et peut-être avec trop de vivacité. Faut-il l’avouer ? Hélas ! oui ; déguiser les torts de Justine, serait tromper la confiance du lecteur, et mal répondre à l’intérêt que ses revers ont inspiré jusqu’à ce moment.

Quels qu’eussent été les indignes procédés de Bressac pour elle, dès le premier jour qu’elle l’avait vu, il lui avait été impossible de se défendre d’un mouvement violent de tendresse pour lui. La reconnaissance augmentait dans son cœur cet involontaire penchant, auquel la fréquentation perpétuelle de l’objet chéri prêtait chaque jour de nouvelles forces ; et définitivement la pauvre Justine adorait ce scélérat malgré elle, avec la même ardeur qu’elle idolâtrait son Dieu, sa religion… la vertu. Elle avait fait mille réflexions sur la cruauté de cet homme, sur son éloignement pour les femmes, sur la dépravation de ses goûts, sur les distances morales qui les séparaient ; et rien, rien au monde ne pouvait éteindre cette passion naissante. Si Bressac lui eût demandé sa vie, s’il eût voulu son sang, Justine eût tout donné, tout répandu, désolée de ne pouvoir encore à son gré faire de plus grands sacrifices à l’unique objet de son cœur. Voilà l’amour, voilà pourquoi les Grecs le peignirent avec un bandeau. Mais Justine n’avait jamais parlé ; et l’ingrat Bressac était loin de démêler la cause des pleurs qu’elle versait journellement pour lui. Il était bien difficile pourtant qu’il ne se doutât pas du désir qu’elle avait de voler au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire ; qu’il n’entrevit pas des prévenances assez fortes, assez aveugles pour servir même ses erreurs, autant que la décence pouvait le permettre, et le soin qu’elle avait de les déguiser toujours à sa mère. Justine par cette conduite si naturelle à un cœur séduit, avait mérité la confiance entière du jeune Bressac ; et tout ce qui venait de cet amant chéri paraissait d’un tel prix aux yeux de Justine, que bien souvent l’infortunée s’imaginait avoir obtenu de l’amour ce que lui accordait uniquement le libertinage… la méchanceté, ou, peut-être plus sûrement encore, le besoin dont il la croyait aux affreux projets de son cœur.

Croirait-on qu’un jour il osa lui dire :

— Parmi les jeunes gens que je débauche, Justine, il en est quelques-uns qui ne se livrent à moi que par complaisance ; ceux-là auraient besoin de voir à nu les attraits d’une jeune fille. Cette nécessité offense mon orgueil : j’aimerais bien mieux que cet état où je les désire ne fût dû qu’à moi. Cependant comme il m’est indispensable, je préférerais, mon ange, le devoir à toi qu’à toute autre. Je ne me douterais de rien ; tu les disposerais dans mon cabinet, et je ne les ferais passer dans ma chambre que quand ils seraient en état.

— Oh ! monsieur, répondit Justine en larmes, pouvez-vous me proposer de pareilles choses ? et les horreurs où vous vous livrez…

— Ah ! Justine, interrompit Bressac, peut-on jamais se corriger de ce penchant !… si tu pouvais en connaître les charmes ; si tu pouvais comprendre ce qu’on éprouve à la douce illusion de n’être plus qu’une femme ! Incroyable illusion de l’esprit : on abhorre ce sexe, et l’on veut l’imiter ! Ah ! qu’il est doux d’y réussir, qu’il est délicieux d’être la putain de tous ceux qui veulent de vous ; et portant sur ce point au dernier période le délire et la prostitution, d’être successivement, dans le même jour, la maîtresse d’un crocheteur, d’un valet, d’un soldat, d’un cocher ; d’en être tour à tour chéri, caressé, jalousé, menacé, battu ; tantôt victorieux dans leurs bras, et tantôt victime à leurs pieds, les attendrissant par des caresses, les ranimant par des excès. Eh ! non, non, Justine, tu ne comprends pas quel est ce plaisir pour une tête organisée comme la mienne. Mais, le moral à part, si tu te représentais quelles sont les titillations voluptueuses de ce divin goût, ce qu’il fait sentir… éprouver, il est impossible d’y tenir. C’est un chatouillement si vif… des mouvements de lubricité si piquants… un délire si complet… on perd l’esprit, on déraisonne ; mille baisers plus ardents les uns que les autres, n’expriment pas encore avec assez d’ardeur l’ivresse où nous plonge l’agent. Enlacé dans ses bras, les bouches collées l’une sur l’autre, nous voudrions que notre existence entière pût s’incorporer à la sienne ; nous ne voudrions faire avec lui qu’un seul être. Si nous osons nous plaindre, c’est d’être négligés ; nous voudrions que, plus robuste qu’Hercule, notre fouteur nous pénétrât, nous élargit ; que cette semence précieuse, élancée brûlante au fond de nos entrailles, fit, par sa chaleur et sa force jaillir la nôtre dans ses mains ; nous voudrions n’être que foutre, quand il nous arrose du sien. Ne t’imagine pas que nous soyons faits comme les autres hommes ; c’est une construction toute différente : et cette membrane chatouilleuse tapissant l’intérieur de vos infâmes cons, le ciel, en nous créant, en orna les autels où nos céladons sacrifient. Nous sommes aussi certainement femmes là, que vous l’êtes à l’atelier de la régénération. Il n’est pas un de vos plaisirs qui ne nous soit connu, pas un dont nous ne sachions jouir. Mais nous avons de plus les nôtres ; et c’est cette réunion délicieuse qui fait de nous les hommes de la terre les plus sensibles à la volupté… les mieux créés pour la sentir. C’est cette réunion enchanteresse qui rend impossible la correction de nos goûts… qui ferait de nous des enthousiastes et des frénétiques, si l’on avait encore la stupidité de nous punir… qui nous fait adorer jusqu’à la mort, enfin, le dieu charmant qui nous enchaîne.

Ainsi s’exprimait monsieur de Bressac, en préconisant ses désirs. Justine essayait-elle de lui parler de la respectable femme à laquelle il devait le jour, et des chagrins que de pareils désordres devaient lui donner, elle n’apercevait plus dans ce jeune homme que du dépit, de l’humeur, et surtout beaucoup d’impatience de voir si longtemps en de telles mains des richesses qui, selon Bressac, auraient déjà dû lui appartenir ; elle n’y voyait plus que la haine la plus invétérée contre cette femme si honnête et si vertueuse, la révolte la plus constatée contre tout ce que les sots appellent les sentiments de la nature, et qui, bien analysés, ne sont que de purs effets de l’habitude.

Il est donc vrai que quand on est parvenu à transgresser aussi formellement dans ses goûts l’instinct de cette prétendue loi, la suite nécessaire de ce premier écart soit un penchant des plus violents à se précipiter bientôt dans mille autres.

Quelquefois l’ardente Justine employait des moyens pieux. Souvent consolée par ceux-là, parce qu’il est du caractère de la faiblesse de se contenter toujours des chimères, elle essayait de faire passer leurs illusions dans l’âme de ce pervers. Mais Bressac, ennemi déclaré des mystères de la religion, frondeur opiniâtre de ses dogmes, antagoniste outré de son auteur, au lieu de se laisser dominer par les opinions de Justine, s’efforça bientôt de les subjuguer par les siennes. Il estimait assez l’esprit de cette jeune personne, pour désirer d’y porter le flambeau de la philosophie : il avait besoin d’ailleurs de détruire en elle tous les préjugés. Voici donc comment il combattit ceux du culte :

— Toutes les religions partent d’un principe faux, Justine, lui disait-il un jour ; toutes supposent comme nécessaire l’admission d’un être créateur, dont l’existence est impossible. Rappelle-toi, sur cela, les préceptes sensés de ce certain Cœur-de-Fer, qui, dis-tu, avait comme moi travaillé ton esprit. Rien de plus sage que les principes de ce brigand ; je le vois comme un homme de beaucoup d’esprit ; et l’avilissement dans lequel on a la sottise de le tenir ne lui ôte pas le droit de bien raisonner.

Si toutes les productions de la nature sont des effets résultatifs des lois qui la captivent ; si son action et sa réaction perpétuelles supposent le mouvement nécessaire à son essence, que devient le souverain maître que lui prêtent gratuitement ceux qui ont quelque intérêt à l’adopter ? Voilà ce que te disait ce sage instituteur, chère fille. Que sont donc les religions, d’après cela, sinon le frein dont la tyrannie du plus fort voulût captiver le plus faible ? Rempli de ce dessein, il osa dire à celui qu’il prétendait dominer, qu’un Dieu forgeait les fers dont sa cruauté l’entourait ; et celui-ci, abruti par sa misère, crut indistinctement tout ce que voulut l’autre. Les religions, nées de ces fourberies, peuvent-elles donc mériter quelque respect ? En est-il une seule qui ne porte l’emblème de l’imposture et de la stupidité ? Que vois-je dans toutes ? Des mystères qui font frémir la raison, des dogmes outrageant la nature, des cérémonies grotesques qui n’inspirent que la dérision et le dégoût. Mais si, de toutes, deux méritent plus particulièrement notre mépris et notre haine, ô Justine, ne sont-ce pas celles qui s’appuient sur ces deux romans imbéciles, connus sous le nom d’ancien et de nouveau testament ! Parcourons un moment cet assemblage ridicule d’impertinences, de mensonges et de balourdises, et voyons le cas qu’il en faut faire. Ce seront des questions que je te ferai ; tu y répondras, si tu peux.

Comment d’abord faut-il que je m’y prenne pour prouver que les Juifs, brûlés à l’inquisition par milliers, furent pendant quatre mille ans les favoris de Dieu ? Comment, vous qui adorez leur loi, les faites-vous mourir parce qu’ils suivent leur loi ? Comment votre barbare et ridicule Dieu a-t-il été assez injuste, pour préférer au monde entier la petite horde juive, et quitter ensuite ce peuple favori, pour une autre caste infiniment plus petite et plus misérable ?

Pourquoi ce Dieu-là a-t-il fait autrefois tant de miracles ? Et pourquoi n’en veut-il plus faire pour nous, quoique nous ayons remplacé ce peuple, en faveur duquel il en opérait de si charmants jadis ?

Comment concilierez-vous la chronologie des Chinois, des Chaldéens, des Phéniciens, des Égyptiens avec celle des Juifs ? et comment accorderez-vous entre elles quarante manières différentes de supputer le temps chez les commentateurs ? Si je dis que Dieu dicte ce livre, ne me répondra-t-on pas qu’alors ce Dieu est donc un fier ignorant ?

Ne le voilà-t-il pas tel encore quand j’avancerai qu’il dit que Moïse écrivit dans le désert au delà du Jourdain ? comment cela se fait-il, puisque Moïse ne passa jamais le Jourdain ?

Le livre de Josué vous dit que Dieu fit graver le recueil des lois juives sur du mortier : or, tous les écrivains de ce temps vous apprennent qu’alors on ne gravait que sur la pierre et la brique. N’importe, admettons l’idée. Je demande comment, dans cette hypothèse, on a pu conserver ce recueil gravé sur du mortier, et comment un peuple, qui manquait de tout dans le désert, qui n’avait ni habits ni souliers, pouvait s’occuper de graver des lois !

Comment se trouve-t-il, dans un livre dicté par votre Dieu, des noms de villes qui n’existèrent jamais, des préceptes pour les lois que les Juifs avaient en horreur, et qui ne les gouvernaient pas encore… enfin une fourmilière de pareilles contradictions ? Votre Dieu est donc à la fois un imbécile et un inconséquent. J’aimerais autant n’en point avoir, que d’être réduit à en adorer un de cette tournure.

Comment prenez-vous l’histoire burlesque de la côte d’Adam ? est-elle physique ou allégorique ? Comment Dieu créa-t-il la lumière avant le soleil ? Comment divisa-t-il la lumière des ténèbres, puisque les ténèbres ne sont autre chose que la privation de la lumière ? Comment fit-il le jour avant que le soleil fût fait ? Comment le firmament fut-il formé au milieu des eaux, puisqu’il n’y a point de firmament10 ? N’est-il pas clair que votre plat Dieu est aussi mauvais physicien que détestable géographe et ridicule chronologiste ?

Voulez-vous une nouvelle preuve de sa sottise ? Avec quel dégoût ne lisez-vous pas, dans les livres qu’il dicte, que quatre fleuves, distants de mille lieues l’un de l’autre, prennent pourtant leur source dans le paradis terrestre ! Quelle est cette ridicule défense de manger du fruit d’un arbre dans un jardin dont on dispose ? Il y a bien de la méchanceté à Dieu de faire une pareille défense ; car il savait bien que l’homme succomberait : c’est donc un piège qu’il lui tendait. Quel vil coquin que votre Dieu ! je ne le voyais que comme un imbécile ; mais, en le suivant d’un peu près, je le trouve un bien grand scélérat.

Comment trouvez-vous ce grand benêt d’Éternel qui vient se promener, tête-à-tête avec Adam, Ève et le serpent, tous les jours à midi, et cela, dans le pays où le soleil est alors dans sa plus grande activité ? Pourquoi, quelque temps après, cet original-là ne veut-il plus qu’on prenne l’air dans son parc, et met-il près de la porte, pour en empêcher, un bœuf11, l’épée flamboyante à la main ? Peut-on rien voir de plus plat et de plus ridicule que cette collection d’anecdotes ?

De quelle manière m’expliquerez-vous l’histoire des anges qui baisent les filles de l’homme, et qui engendrent des géants ? Si tout cela est allégorique, c’est en vérité bien beau, et il y a un furieux effort de génie à avoir trouvé tout cela.

Comment vous tirerez-vous à présent du déluge, qui, s’il ne dura que quarante jours, comme Dieu le dit, ne dut pourtant donner que dix-huit pouces d’eau sur la terre ? Comment m’expliquerez-vous les cataractes du ciel, les animaux arrivant des quatre parties du monde pour être enfermés dans un grand coffre, où il ne tiendront seulement pas, d’après les proportions que vos livres divins en donnent, ce que contient la ménagerie du grand seigneur ? Et comment la famille de Noé, qui n’était composée que de huit personnes, put-elle alimenter et soigner toutes ces créatures ! Ô puissant Dieu des Juifs ! je suis bien certain que parmi toutes ces bêtes, il n’y en avait pas une plus bornée que toi.

Et la tour de Babel, comment vous en tirerez-vous ? Elle était sans doute beaucoup plus haute que les pyramides d’Égypte, puisque Dieu laissa subsister ces pyramides. La seule analogie que je trouve ici, c’est la confusion des langues avec les fabricateurs de votre Dieu ; il y a certes une grande ressemblance entre les gens qui ne s’entendent plus en formant un colosse matériel, et ceux qui déraisonnent en en édifiant un moral.

Et le bon Abraham, qui, à l’âge de cent trente-cinq ans, fait passer Sara pour sa sœur, de peur qu’on ne la débauche, ne vous amusera-t-il pas un peu ? J’aime assez Abraham, moi, mais je le voudrais un peu moins menteur… plus soumis, et que quand Dieu veut que sa postérité se fasse circoncire, le pauvre Abraham ne s’y oppose pas.

Ce qui me plaît infiniment, Justine, c’est le gaillard épisode des Sodomistes, qui veulent enculer des anges, et le bon Loth, qui aime mieux leur voir enculer ses filles, ce qui ne devait pas être la même chose aux yeux de gens aussi connaisseurs en cette partie, que les riverains du lac Asphaltite.

Mais la question que vous allez résoudre sur-le-champ sans doute, c’est comment la statue de sel en laquelle fut changée la femme de Loth, pût résister si longtemps à la pluie ?

Comment justifierez-vous les bénédictions tombées sur Jacob, qui trompe Isaac son père, et qui vole Laban son beau-père ? Comment arrangerez-vous l’apparition de Dieu sur une échelle, et le duel de Jacob avec un ange ? Oh ! comme cela est joli ! comme cela est intéressant !

Mais dites-moi comment vous vous tirerez de la petite erreur de calcul de cent quatre-vingt-quinze ans, que l’on trouve en vérifiant le séjour des Juifs en Égypte ? Comment vous arrangerez le bain des filles de Pharaon dans le Nil, où jamais personne ne se baigne à cause des crocodiles ?

Moïse ayant épousé la fille d’un idolâtre, comment Dieu, qui n’aimait pas les idolâtres, le prit-il néanmoins pour son prophète ? Comment les magiciens de Pharaon firent-ils les mêmes miracles que Moïse ? Comment Moïse, guidé par votre puissant Dieu, et se trouvant (suivant Dieu) à la tête de six cent trente mille combattants, s’enfuit-il avec son peuple, au lieu de s’emparer de l’Égypte, dont tous les premiers-nés avaient été mis à mort par Dieu même ? Comment la cavalerie de Pharaon poursuivit-elle ce peuple dans un pays où jamais cavalerie ne put agir ? et comment d’ailleurs Pharaon avait-il une cavalerie, puisque, dans la cinquième plaie de l’Égypte, Dieu avait spirituellement fait périr tous les chevaux ?

Comment un veau d’or put-il être formé dans huit jours ? et comment Moïse réduisit-il ce veau d’or en cendre ? Vous paraît-il encore bien naturel que vingt-trois mille hommes, dans le fond d’un désert, se laissent égorger par une seule tribu ?

Et que penserez-vous de l’équité divine, quand vous verrez que Dieu ordonne à Moïse, qui a pour femme une Madianite, de tuer vingt-quatre mille hommes, parce qu’un seul d’entre eux a couché avec une Miadianite ? Ces Hébreux, qu’on nous peint si féroces, n’étaient-ils pas néanmoins de bonnes gens de se laisser égorger ainsi pour les filles ? Mais, dites-moi, je vous prie, peut-on s’empêcher de rire, en voyant que Moïse trouve trente-deux mille pucelles dans le camp madianite, avec soixante et un mille ânes ? Il fallait au moins deux ânes par pucelle ; il n’y a pas d’honnête créature qui ne soit flattée, en pareil cas, d’en avoir un par devant, et l’autre par derrière.

Mais Dieu, bête, ignorant, mauvais géographe, affreux chronologiste, détestable physicien, sera-t-il meilleur naturaliste ? Non vraiment ; car il nous assure qu’il ne faut pas manger du lièvre, parce qu’il rumine et qu’il n’a pas le pied fourchu ; tandis qu’il n’y a pas d’écolier de huitième qui ne sache que le lièvre a le pied fendu et qu’il ne rumine pas. Mais c’est quand il fait le législateur, votre sublime Dieu, qu’il devient réellement superbe. Y a-t-il rien de si sage, de si essentiel que de recommander aux maris de ne point coucher avec leurs femmes quand elles ont leurs règles, et de les punir de mort si cela leur arrive ; de prescrire la manière dont il faut se laver, se torcher le cul ?… En vérité, tout cela est du plus grand genre ; et s’il est aisé de reconnaître à tout la main de l’Éternel… il est assurément bien facile d’aimer un Éternel qui prescrit de si belles choses.

Comment me prouverez-vous la nécessité d’un miracle pour passer le Jourdain, qui n’a pas quarante pieds de large ?

Comment arrangerez-vous qu’il n’y ait que les murs de Jéricho qui puissent tomber au son de la trompette ?

Comment excuserez-vous l’action de la putain Rahab qui trahit Jéricho sa patrie ? En quoi cette trahison était-elle nécessaire, puisqu’il suffisait d’un petit air de trompette pour se rendre maître de la ville ?

Pourquoi faut-il maintenant que ce soit des flancs de cette putain Rahab que Dieu veuille que son cher fils tire son origine ?

Pourquoi faut-il qu’enfant du crime et de la trahison, votre Jésus, sur le compte duquel nous allons bientôt revenir tire également son origine de l’inceste de Thamar et de Juda, et de l’adultère de David et de Bethsabée ? Oh ! comme les voies de Dieu sont incompréhensibles, et comme un être incompréhensible est aimable ?

De quel œil verrez-vous Josué faire pendre trente et une personnes seulement, parce qu’il avait envie d’avoir leur bien ?

Comment parlerez-vous de la bataille de Josué contre les Amorrhéens, pendant laquelle le Seigneur Dieu, toujours très humain, fait tomber pendant cinq heures de suite des quartiers de rochers sur les ennemis du peuple juif ?

Comment concilierez-vous, avec la connaissance que vous avez maintenant des astres, l’ordre de Josué au soleil de s’arrêter, pendant que le soleil est fixe, et que c’est la terre qui tourne ? Eh ! vraiment, allez-vous me répondre, c’est que Dieu ne savait pas encore le progrès que nous ferions en astronomie. C’est un grand génie que votre Dieu !

Que penserez-vous de Jephté qui immole sa fille, et qui fait égorger quarante-deux mille Juifs, seulement parce que leur langue n’est pas assez déliée pour prononcer le mot shibolet ?

Pourquoi, dans votre nouvelle loi, me parlez-vous du dogme de l’enfer et de celui de l’immortalité de l’âme, tandis que l’ancienne, sur laquelle la nouvelle est calquée, ne dit pas un mot de ces dégoûtantes absurdités ?

Comment adoucirez-vous l’immoralité du joli petit conte de ce Lévite venu sur son âne à Gaba, et que les gens de cette ville veulent enculer ? Le pauvre diable abandonne sa femme pour se tirer d’affaire ; mais, comme les femmes sont plus délicates que nous, la malheureuse meurt dans l’opération sodomite. Ah ! je vous en prie, dites-moi l’utilité de pareilles gentillesses dans un livre dicté par l’esprit de Dieu ?

Mais ce que j’espère au moins que vous m’expliquerez, c’est le dix-neuvième verset du premier chapitre des Juges, par lequel il est dit que Dieu qui accompagne Juda, ne peut gagner une victoire, attendu que les ennemis ont des chariots armés de faux. Comment se peut-il qu’un Dieu qui arrête le soleil, qui change tant de fois le cours de la nature, ne puisse venir à bout de vaincre les ennemis de son peuple, parce qu’ils ont des chariots armés de faux ? Ne se pourrait-il pas que les Juifs, infiniment plus athées que nous le croyons, n’eussent jamais regardé leur Dieu que comme une Divinité locale et protectrice, qui tantôt était plus puissante que les dieux ennemis, et tantôt était subjuguée par eux ? Cette opinion n’est-elle pas prouvée par cette réponse de Jephté… « Vous possédez de droit ce que votre Dieu Chamos vous a donné, souffrez donc que nous jouissons des biens qu’Adonaï notre Dieu nous a donnés de même. » Maintenant je pourrais vous demander encore comment il se trouvait un si grand nombre de chariots armés de faux dans un pays si montagneux, qu’on ne pouvait y voyager qu’avec des ânes ?

Vous devriez bien m’expliquer aussi comment il est possible que, dans un pays dénué de bois, Samson ait mis le feu aux moissons philistines, en attachant des flambeaux à la queue de trois cents renards, qui, communément, n’habitent que les bois ; comment il tua mille Philistins avec une mâchoire d’âne ; et comment il sortit d’une des dents de cette mâchoire une fontaine d’eau limpide. Convenez que soi-même il faut être un peu mâchoire d’âne pour avoir inventé une telle fable, ou pour y croire.

Je vous demande les mêmes éclaircissements sur le bonhomme Tobie, qui dormait les yeux ouverts, et qui fut aveuglé par une ordure d’hirondelle… sur l’ange qui descendit exprès de ce qu’on appelle l’empirée, pour aller chercher avec Tobie de l’argent que le Juif Gabel devait au père de ce Tobie… sur la femme de ce même Tobie, qui avait eu sept maris à qui le diable avait tordu le cou… et sur la manière de rendre la vue aux aveugles avec le fiel d’un poisson. Ces histoires sont vraiment curieuses ; et je ne connais rien de plus joli, après le roman du petit Poucet.

Mais pourrais-je, sans votre secours, interpréter le texte sacré, qui dit que la belle Judith descendait de Siméon, fils de Ruben, quoique Siméon soit le frère de Ruben, suivant le même texte sacré, qui ne peut mentir ? J’aime beaucoup Esther, et je trouve Assuérus fort sensé d’épouser une Juive et de coucher six mois avec elle sans savoir qui elle est.

Lorsque Saül fut déclaré roi, les Juifs étaient esclaves des Philistins, et l’on ne leur permettait aucune arme ; ils étaient même obligés d’aller chez les Philistins pour aiguiser leurs fers de ménage et d’agriculture. Comment se peut-il donc, d’après cela, que Saül, à la tête de trois cent mille combattants, dans un pays qui ne peut nourrir trente mille âmes, gagne cependant une mémorable victoire sur ces Philistins !

Votre David m’embarrasse au moins tout autant. Je vois avec peine, dans un tel scélérat, la tige de votre Dieu Jésus. Il est dur, pour un individu qui se mêle d’être Dieu, de ne tenir son origine que d’un assassin, d’un adultère, d’un ravisseur de femme, d’un vérolé, d’un coquin, en un mot, qui eût été roué vingt fois si nos lois d’Europe eussent pu l’atteindre.

À l’égard de ses richesses et de celles de Salomon, vous conviendrez qu’elles paraissent difficiles à concilier avec la pauvreté du pays. On arrange difficilement que Salomon, comme dit votre texte sacré, ait eu quatre cent mille chevaux dans un pays où il n’y eut jamais que des ânes.

Comment accorderez-vous, je vous prie, les magnifiques promesses des prophètes juifs avec le perpétuel esclavage de ce malheureux peuple, qui tantôt languit sous les Phéniciens, les Babyloniens, tantôt sous les Perses, sous les Syriens, sous les Romains, etc. ?

Votre Ézéchiel me paraît, ou un grand cochon ou un grand libertin, quand il mange de la merde ; et il me scandalise quand il dit à une fille : « Lorsque votre gorge s’est formée et que vous avez eu du poil, je me suis étendu sur vous, j’ai couvert votre nudité, je vous ai donné de superbes choses ; mais vous vous êtes bâti un bordel, vous vous êtes prostituée dans les places publiques ; vous avez désiré avec fureur de coucher avec ceux qui possèdent des membres d’âne, et qui éjaculent comme des chevaux. » Oh ! pudique Justine, tout cela, selon vous, est-il très-honnête ? un tel livre doit-il être nommé saint, et faire la pâture des jeunes filles ?

L’histoire de votre Jonas, enfermé trois jours dans le ventre d’une baleine, n’est-elle pas tout aussi dégoûtante ! n’est-elle pas visiblement copiée d’après celle d’Hercule, également captif dans les flancs d’une pareille bête ; mais qui, plus adroit que votre prophète, eut l’esprit de manger sur le gril le foie de la baleine ?

Faites-moi comprendre, je vous prie, les premiers versets du prophète Osée. Dieu lui ordonne expressément de prendre une putain et de lui faire des fils de putain. Le malheureux obéit. Dieu n’est pas encore content ; il veut qu’il prenne une femme qui ait fait son mari cocu. Le prophète obéit encore. Dites-moi, je vous prie, à quoi bon tout cela dans un livre saint ?… quel genre d’édification il revient aux fidèles croyants de ces révoltantes absurdités ? Mais c’est sur le nouveau testament que vos instructions me deviennent plus nécessaires. J’ai peur d’être embarrassé quand il faudra que j’accorde les deux généalogies de Jésus. On me dira que Mathieu donne Jacob pour père à Joseph, et que Luc le fait fils d’Élie. On me demandera comment l’un compte cinquante-six générations, et comment l’autre n’en compte que quarante-deux. Pourquoi enfin cet arbre généalogique est celui de Joseph, qui n’était pas le père de Jésus. Serez-vous de l’avis de saint Ambroise, qui dit que l’ange fit à Marie un enfant par l’oreille (Maria per aurem impraegnata est.) ? ou du jésuite Sanchès qui assure qu’elle déchargea pendant que l’ange la foutait !

Si j’ose parler d’après saint Luc, du dénombrement de toute la terre, ordonné par Auguste pendant que Cyrénius gouvernait la Judée, ce qui fut cause de la fuite en Égypte, on me rira au nez ; car il n’est personne qui ne sache qu’il n’y eut jamais de dénombrement dans l’empire, et que c’était Barus et non Cyrénius qui gouvernait pour lors en Syrie.

Quand je parlerai, d’après Matthieu, de cette fuite en Égypte, on me dira que cette fuite est un roman, qu’aucun des autres évangélistes n’en parle ; et, si j’accorde alors que la sainte famille resta en Judée, on me soutiendra qu’elle a été en Égypte.

Et croyez-vous que les astronomes ne se moqueront pas de moi, si je leur parle de l’étoile qui conduisit trois rois dans une étable ? Comment à la suite de ce conte, arrangerez-vous qu’Hérode, le plus despote des hommes, ait pu craindre un moment être supplanté par le bâtard d’une putain, venu au monde dans une étable ? Il est fâcheux qu’aucun historien ne vienne à l’appui de votre prétendu massacre des innocents ; il serait fort à désirer pour l’humanité, que ceux de la Saint-Barthélemy, de Mérindol, de Cabrières, etc., etc., fussent aussi douteux que celui-là.

Mais ce que j’espère me voir expliquer par vous, c’est la manière charmante dont le diable emporte Dieu, et le perche sur une montagne, d’où l’on voyait toute la terre. Le diable, qui promet tous ces biens à Dieu, pourvu que Dieu adore le diable, pourra peut-être scandaliser beaucoup d’honnêtes gens pour lesquels je vous demande un mot de recommandation.

Quand vous vous marierez, Justine, vous voudrez bien me dire de quelle manière Dieu, qui allait ainsi à la noce, s’y prenait pour changer l’eau en vin, en faveur de gens qui étaient déjà ivres.

En mangeant des figues à votre déjeuner à la fin de juillet, vous voudrez bien me dire aussi pourquoi Dieu, ayant faim, cherche aussi des figues au mois de mars, quand ce n’est pas le temps des figues.

Après ces éclaircissements, il m’échappera pourtant encore quelques bêtises. Il faudra que je dise, par exemple, que Dieu a été condamné à être pendu pour le péché originel. Si on me répond qu’il ne fut jamais question de péché originel ni dans l’ancien ni dans le nouveau testament, qu’il est seulement dit qu’Adam fut condamné à mourir le jour qu’il aurait mangé du fruit de l’arbre de la science, mais qu’il n’en mourut pas ; si on me traite de fou pour oser dire que Dieu a été pendu pour une pomme mangée quatre mille ans avant sa mort, je vous assure que la réponse m’embarrassera.

Dirai-je, avec Luc que c’est du petit village de Béthanie que Jésus s’élança vers le ciel ; ou bien, avec Matthieu, que ce fut de la Galilée ? préférerai-je l’opinion d’un docteur, qui, pour tout concilier, prétend que Dieu avait un pied en Galilée et l’autre en Béthanie ?

Instruisez-moi pourquoi le credo, qu’on appelle le symbole des apôtres, ne fut fait que du temps de Jérôme et de Rufin, quatre cents ans après les apôtres ? Dites-moi pourquoi les premiers pères de l’Église ne citent jamais que les évangiles appelés apocryphes ? n’est-ce pas une preuve évidente que les quatre canoniques n’étaient pas encore faits ?

Et toutes ces fraudes, pièces où le mensonge et la fourberie sont obligés de recourir pour étayer vos absurdités chrétiennes, ne sera-ce pas avec un peu de peine que vous les légitimerez à mes yeux ?

Dites-moi pourquoi Jésus n’ayant point institué sept sacrements, votre religion en admet pourtant sept ? Pourquoi Jésus n’ayant jamais parlé de la Trinité, vous adorez pourtant la Trinité ! En un mot, pourquoi votre Dieu réunissant autant de puissance, n’a pourtant pas celles de nous instruire de toutes ces vérités si essentielles à notre salut ?

Abandonnons un instant tout ce qu’on dit de votre Christ ; jugeons-le sur ses paroles et sur ses actions, plus que sur les relations de ceux qui nous en parlent. Comment, je vous en prie, des hommes raisonnables peuvent-ils encore ajouter quelque croyance aux paroles obscures, aux prétendus miracles du vil instituteur de ce culte effrayant ? Existera-t-il jamais un bateleur plus fait pour l’indignation publique ? Qu’est-ce qu’un Juif lépreux, qui, né d’une catin et d’un soldat, dans le plus chétif coin de l’univers, ose se faire passer pour l’organe de celui qui, dit-on, a créé le monde ? Avec des prétentions si relevées, vous conviendrez, Justine, qu’il fallait au moins quelques titres ? Quels sont ceux de ce ridicule ambassadeur ? Que va-t-il faire pour prouver sa mission ? La terre va-t-elle changer de face ? Les fléaux qui l’affligent vont-ils s’anéantir ? Le soleil va-t-il l’éclairer nuit et jour ? Les vices ne la souilleront-ils plus ? N’allons-nous voir enfin régner que le bonheur ? Pas un mot : c’est par des tours de passe-passe, par des gambades et par des calembours12, que l’envoyé de Dieu s’annonce à l’univers ; c’est dans la société respectable de manœuvres, d’artisans et de filles publiques, que le ministre du ciel vient manifester sa grandeur ; c’est en buvant avec les uns, foutant avec les autres, que l’ami de Dieu, Dieu même, vient soumettre à ses lois le pécheur endurci ; c’est en n’inventant, pour ses farces, que ce qui peut satisfaire ou son luxe, ou sa gourmandise, que l’imposteur prouve sa mission. Quoi qu’il en soit, il fait fortune ; de plats coquins se joignent à ce fripon ; une secte se forme ; les dogmes de cette canaille parviennent à séduire quelques Juifs. Esclaves de la puissance romaine, ils devaient embrasser avec joie une religion qui, les dégageant de leur fers, ne les assouplissaient qu’au frein religieux. Leur motif se devine ; on arrête les séditieux ; leur chef périt, mais d’une manière trop douce, sans doute, pour son genre de crime, et, par un impardonnable défaut de politique, on laisse disperser les disciples de ce malotru, au lieu de les égorger avec lui. Le fanatisme s’empare des esprits ; des femmes crient, des fous se débattent, des imbéciles croient : et voilà le plus méprisable des êtres, le plus maladroit fripon, le plus lourd imposteur qui ait encore paru, le voilà Dieu, le voilà fils de Dieu, égal à son père ; voilà toutes ses rêveries consacrées, toutes ses paroles devenues des dogmes, et ses balourdises des mystères. Le sein de son fabuleux papa s’ouvre pour le recevoir ; et ce créateur, jadis simple, le voilà devenu triple, pour complaire à ce fils si digne de sa grandeur. Mais ce saint Dieu en restera-t-il là ? Non, sans doute ; c’est à de plus grandes faveurs que se prêtera sa puissance. À la volonté d’un prêtre, c’est-à-dire, d’un gredin couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu, créateur de tout ce que nous voyons, s’abaissera jusqu’à descendre dix ou douze millions de fois par matinée dans un morceau de pâte, qui, devant être digéré par les fidèles, va se transmuer bientôt, au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus vils ; et cela, pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette impiété monstrueuse dans un souper de cabaret. Il l’a dit, il faut que cela soit ; il a dit : Ce pain que vous voyez sera ma chair, vous le digèrerez comme tel : or, je suis Dieu ; donc Dieu sera digéré par vous ; donc le créateur du ciel et de la terre se changera en merde, parce que je l’ai dit ; et l’homme mangera et chiera son Dieu, parce que ce Dieu est bon et qu’il est tout-puissant.

Cependant les inepties s’étendent. On attribue leur accroissement à leur sublimité, à la puissance de celui qui les introduit, tandis que les causes les plus simples doublent leurs existences ; tandis que l’accroissement de l’erreur ne prouve jamais que des filous d’une part, et des imbéciles de l’autre.

Elle arrive enfin sur le trône, cette infâme religion ; et c’est un empereur faible, cruel, ignorant, fanatique, qui, l’enveloppant du bandeau royal, en souille ainsi les deux bouts de la terre. Ô Justine ! de quel poids doivent être ces raisons sur un esprit examinateur et philosophe ! Le sage peut-il voir autre chose, dans ce ramas de fables épouvantables, que le fruit dégoûtant de l’imposture de quelques hommes et de la fausse crédulité d’un plus grand nombre ? Si Dieu avait voulu que nous eussions une religion quelconque et s’il était réellement puissant, ou, pour mieux dire, s’il y avait véritablement un Dieu, serait-ce par des moyens aussi absurdes qu’il nous eût fait part de ses ordres ? Serait-ce par l’organe d’un bandit méprisable qu’il nous eût montré comment il fallait le servir ? S’il est suprême, s’il est puissant, s’il est juste, s’il est bon, ce Dieu dont vous me parlez, sera-ce par des énigmes ou des farces qu’il voudra m’apprendre à le servir ou à le connaître ! Souverain moteur des astres et du cœur de l’homme, ne peut-il nous instruire en se servant des uns, ou nous parler en se gravant dans l’autre ? Qu’il imprime, un jour, en traits de feu, au centre du soleil, la loi qui peut lui plaire et qu’il veut nous donner : d’un bout de l’univers à l’autre, tous les hommes la lisant, la voyant à la fois, deviendront coupables s’ils ne la suivent pas alors ; aucune excuse ne pourra légitimer leur incrédulité. Mais n’indiquer ses désirs que dans un coin ignoré de l’Asie ; ne choisir, pour sectateur, que le peuple le plus fourbe et le plus visionnaire ; pour substitut, que le plus vil artisan, le plus absurde et le plus fripon ; embrouiller si bien la doctrine, qu’il est impossible de la comprendre ; en absorber la connaissance chez un petit nombre d’individus ; laisser les autres dans l’erreur, et les punir d’y être restés : eh non, Justine, non, non, toutes ces atrocités-là ne sont pas faites pour nous guider ; j’aimerais mieux mourir mille fois, que de les croire. Il n’y a point de Dieu, il n’y en eut jamais. Cet être chimérique n’exista que dans la tête des fous ; aucun être raisonnable ne pourra ni le définir, ni l’admettre ; et il n’y a qu’un sot qui puisse adopter une idée si prodigieusement contraire à la raison. Mais la nature, me direz-vous, est inconcevable sans un Dieu. Ah ! j’entends ; c’est-à-dire, que pour m’expliquer ce que vous comprenez fort peu, vous avez besoin d’une cause où vous ne comprenez rien du tout ; vous prétendez démêler ce qui est obscur, en redoublant l’épaisseur des voiles ; vous croyez briser un lien, en multipliant les entraves. Physiciens crédules et enthousiastes, pour nous prouver l’existence d’un Dieu, copiez des traités de botanique ; entrez, comme Fénelon, dans un détail minutieux des parties de l’homme ; élancez-vous dans les airs, pour admirer le cours des astres ; extasiez-vous devant des papillons, des insectes, des polypes, des atomes organisés, dans lesquels vous croyez trouver la grandeur de votre vain Dieu : toutes ces choses, vous aurez beau dire, ne démontreront jamais l’existence de cet être absurde et imaginaire ; elles prouveront seulement que vous n’avez pas les idées que vous devez avoir de l’immense variété des matières et des effets que peuvent produire des combinaisons diversifiées à l’infini, dont l’univers est l’assemblage ; elles prouveront que vous ignorez ce qu’est la nature, que vous n’avez aucune idée de ses forces, lorsque vous les jugez incapables de produire une foule de formes et d’êtres dont vos yeux, même armés de microscopes, ne voient jamais la moindre partie ; elles prouveront enfin que, faute de connaître les gens sensibles, vous trouverez plus court d’avoir recours à un mot sous lequel vous désignez un agent spirituel dont il vous sera toujours impossible d’avoir une idée sûre.

On nous dit gravement qu’il n’y a point d’effet sans cause ; on nous répète à tout moment que le monde ne s’est pas fait lui-même. Mais l’univers est une cause, il n’est point un effet, il n’est point un ouvrage ; il n’a point été créé, il a toujours été ce que nous le voyons ; son existence est nécessaire ; il est sa cause lui-même. La nature, dont l’essence est visiblement d’agir et de produire, pour remplir ses fonctions, comme elle fait sous nos yeux, n’a pas besoin d’un moteur invisible, bien plus inconnu qu’elle-même. La matière se meut par sa propre énergie, par une suite nécessaire de son hétérogénéité ; la diversité des mouvements ou des façons d’agir constitue seule la diversité des matières ; nous ne distinguons les êtres les uns des autres que par la différence des impressions ou des mouvements qu’ils communiquent à nos organes. Quoi ! vous voyez que tout est en action dans la nature, et vous prétendez que la nature est sans énergie ! Vous croyez imbécilement que ce tout, agissant essentiellement, peut avoir besoin d’un moteur ? Et quel est-il donc, ce moteur ? Un esprit, c’est-à-dire un être nul. Persuadez-vous donc, au contraire, que la matière agit par elle-même et cessez de raisonner sur votre amour spirituel, qui n’a rien de ce qu’il faut pour la mettre en action. Revenez de vos incursions inutiles ; rentrez d’un monde imaginaire dans un monde réel ; tenez-vous-en aux causes secondes ; laissez aux théologiens leur cause première, dont la nature n’a nullement besoin pour produire tout ce que vous voyez. Oh ! Justine, comme j’abhorre, comme je déteste cette idée d’un Dieu ! comme elle choque ma raison et déplaît à mon cœur ! Quand l’athéisme voudra des martyrs, qu’il le dise, et mon sang est tout prêt.

Détestons ces horreurs, chère fille ; que les outrages les mieux constatés cimentent le mépris qui leur est si bien dû. À peine avais-je les yeux ouverts que j’abhorrais ces rêveries grossières : je me fis dès lors une loi de les fouler aux pieds… un serment de n’y plus revenir. Imite-moi, si tu veux être heureuse ; déteste, abjure, profane, ainsi que moi, et l’objet odieux de ce culte effrayant, et ce culte lui-même, créé pour des chimères, fait, comme elles, pour être avili de tout ce qui prétend à la sagesse. Mais, vous disent à cela les sots, plus de morale, si vous n’avez plus de religion. Imbéciles ! quelle est-elle donc, cette morale que vous prêchez ? Je n’en connais qu’une, moi, mon enfant, celle de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ; celle de ne se rien refuser de tout ce qui peut augmenter notre bonheur ici-bas, fallût-il même, pour y réussir, troubler, détruire, absorber absolument celui des autres. La nature, qui nous fit naître seuls, ne nous commande nulle part de ménager notre prochain : si nous le faisons, c’est par politique ; je dis plus, c’est par égoïsme. Nous ne nous nuisons point, de peur qu’on nous nuise ; mais celui qui sera assez fort pour pouvoir nuire sans craindre le retour, nuira beaucoup, s’il n’écoute que ses penchants, parce qu’il n’en est aucun de plus caractérisé, de plus violent dans l’homme que celui de faire du mal et de despotiser. Ces mouvements nous viennent de la nature ; la seule obligation de vivre en société les modifie. Mais cette nécessité où la civilisation nous met de nous contraindre n’érige pas cette contrainte en vertu ; elle n’empêche pas que la volupté la plus grande pour l’homme existe à en franchir toutes les lois.

N’est-ce pas une ridiculité, je le demande, que d’oser dire qu’il faut aimer les autres hommes comme soi-même ? et ne reconnaît-on pas, à l’absurdité de ce commerce, toute la faiblesse d’un législateur fourbe et pauvre ? Eh ! que m’importe à moi le sort de mes semblables, pourvu que je me délecte ? En quoi tiens-je à cet individu, si ce n’est par les formes ? Or, je vous prie de me dire s’il faut que j’aime un être seulement parce qu’il existe, ou qu’il me ressemble, et que, sous ces uniques rapports, je le préfère subitement à moi. Si c’est là ce que vous appelez de la morale, en vérité, Justine, votre morale est bien ridicule ; et ce que je puis faire de mieux est, en l’assimilant à votre religion absurde, de la mépriser également. Il n’est qu’un motif qui puisse engager raisonnablement un homme à contraindre ses goûts, ses habitudes ou ses penchants, pour plaire à un autre homme. Je le répète, s’il le fait, c’est par faiblesse ou par égoïsme ; il ne le fera jamais, s’il est le plus fort. D’où je conclus que toutes les fois que la nature donnera plus de puissance ou plus de moyens à un autre qu’à moi, cet être fera très bien de me sacrifier à ses penchants, tout comme il peut être sûr que je ne le ménagerai pas, si c’est moi qui l’emporte, parce que, se rendre heureux, abstraction faite de toute considération de quelque espèce qu’on puisse la supposer, est, en un mot, la seule et unique loi que nous impose la nature. Je connais toute l’étendue de ce principe ; je sais jusqu’à quel point il peut conduire les hommes. Mais des hommes à qui je n’assigne d’autres barrières que celles de la nature, peuvent aller impunément à tout, et, s’ils sont vraiment raisonnables, ils ne mettront jamais à leurs actions d’autres bornes que leurs désirs, que leurs volontés, leurs passions. Ce qu’on nomme vertu est un être chimérique pour moi ; ce mode insignifiant et mobile, qui varie de climat en climat, ne m’inspire aucune grande idée. La vertu d’un peuple ne sera jamais que celle de son sol ou de ses législateurs ; celle de l’homme vraiment philosophe doit être la jouissance de ses désirs, ou le résultat de ses passions. Le mot crime, également arbitraire, ne m’en impose pas davantage. Il n’est, à mes yeux, de crime à rien, parce qu’il n’est aucune des actions que vous nommez criminelles, qui n’ait été jadis couronnée quelque part. Dès qu’aucune action ne peut être universellement regardée comme crime, l’existence du crime, purement géographique, devient absolument nulle, et l’homme qui s’abstient d’en commettre, quand il en a reçu le penchant de la nature, n’est qu’un sot qui s’aveugle à plaisir sur les premières impressions de cette nature, dont il méconnaît les principes. Ô Justine ! mon unique morale consiste à faire absolument tout ce qui me plaît, à ne jamais rien refuser à mes désirs. Mes vertus sont vos vices, mes crimes vos bonnes actions ; ce qui vous semble honnête est vraiment détestable à mes yeux ; vos bonnes œuvres me font horreur. Et si je n’en suis pas encore, comme Cœur-de-Fer, au point d’aller assassiner sur les grands chemins, ce n’est pas que je n’en aie souvent conçu le désir ; ce n’est pas que, par unique volupté, je ne l’aie peut-être exécuté quelquefois ; mais c’est que je suis riche, Justine, et que je peux jouir et faire pour le moins autant de mal, sans me donner autant de peines, et sans courir autant de dangers.

La sensible Justine réfutait mal des arguments de cette force ; mais ses larmes coulaient en abondance. C’est la ressource du faible, en se voyant ravir la chimère qui le consolait. Il n’ose la rééditer aux yeux du philosophe qui la pulvérise ; mais il la regrette ; le vide l’effraie ; n’ayant pas, comme l’homme puissant, les doux plaisirs du despotisme, il frémit du rôle d’esclave, et le voit d’autant plus horrible que son tyran n’a plus de frein.

Chaque jour Bressac employait à peu près les mêmes armes pour tâcher de corrompre Justine ; mais il ne pouvait en venir à bout. Le pauvre tient à la vertu par besoin ; la fortune, en lui refusant les moyens du crime, lui ôte en même temps tout intérêt à secouer le joug qu’il ne verrait ravir à la société qu’aux dépens de sa triste existence. Voilà tout le secret de la vertueuse misère.

Madame de Bressac, remplie de sagesse et de piété, n’ignorait pas que son fils légitimait, par des systèmes indestructibles, tous les vices dont il se souillait ; elle en répandait, des larmes bien amères dans le sein de la tendre Justine ; lui trouvant de l’esprit de la sensibilité, et cet âge naïf où la vertu séduit et trompe à la fois les hommes, elle aimait à lui confier ses chagrins.

Il n’était pourtant plus de bornes aux mauvais procédés de son fils pour elle ; le comte était au point de ne plus se cacher. Non seulement il avait entouré sa mère de toute cette canaille servant à ses plaisirs ; mais il avait même porté l’insolence et le délire, au point de déclarer à cette femme respectable que si elle s’avisait encore de contrarier ses goûts, il la convaincrait des charmes dont ils étaient accompagnés, en s’y livrant à ses yeux mêmes.

C’est où l’exactitude dont nous nous sommes fait une loi pèse horriblement à notre cœur vertueux. Mais il faut peindre ; nous avons promis d’être vrai ; toute dissimulation, toute gaze deviendrait une lésion faite à nos lecteurs, de qui l’estime nous est plus chère que tous les préjugés de la décence.

Madame de Bressac, dont l’usage était de venir tous les ans faire ses pâques à la paroisse de sa terre, et parce qu’elle y était plus tranquille, et parce que le pasteur de ce village plaisait mieux à son âme douce et peut-être un peu timorée, madame de Bressac, disons-nous, venait d’arriver dans cette intention, et n’avait amené, pour ce voyage, que deux ou trois valets, et Justine. Mais son fils, peu sensible à ces considérations, et n’ayant pas le projet de s’ennuyer pendant que sa mère allait s’extasier devant un Dieu de pain, auquel il ne croyait guère, avait à peu près mené le même train qu’a tous les voyages : valets de chambre, laquais, coureurs, secrétaire, jockeys, tout, en un mot, ce qui servait ordinairement ses plaisirs. Ce peu d’égards donna de l’humeur à madame de Bressac. Elle osa représenter à son fils que, pour une course de huit jours, ce n’était pas la peine d’avoir tant de monde. Et, sur l’insouciance du jeune homme à d’aussi sages représentations, elle employa le ton d’autorité.

— Écoute, dit Bressac à Justine, devenue très à contrecœur dans cette occasion l’organe des volontés de sa maîtresse, va dire à ma mère que le ton qu’elle prend avec moi me déplaît, qu’il est temps que je l’en corrige et que malgré les bonnes œuvres, les devoirs pieux dont elle s’est acquittée ce matin avec toi (car je sais qu’en dépit de ce que j’ai fait pour te persuader des ridicules de la religion chrétienne, il n’est pas de jour où tu n’en remplisses les infâmes devoirs), que malgré tout cela, dis-je, je vais dans un instant lui donner une petite leçon sous tes yeux, dont j’espère qu’elle profitera pour ne plus me faire de remontrances.

— Oh ! monsieur.

— Obéis, et ne t’avise jamais de répliquer quand c’est de moi que tu reçois des ordres.

Le château se ferme ; deux gardes, laissés au dehors, ont ordre de dire à tous ceux qui se présenteront, que madame vient de retourner à Paris.

Et Bressac remontant dans l’appartement de sa mère, avec son fidèle Jasmin, un autre de ses gens nommé Joseph, beau comme un ange, insolent comme le bourreau, et membré comme Hercule.

— Madame, lui dit-il en entrant, il faut que je vous tienne enfin la parole que je vous ai donnée de vous faire juger par vous-même de l’excès des plaisirs qui me transportent quand je me livre à la bougrerie, afin que vous ne cherchiez plus à les traverser désormais.

— En vérité, mon fils…

— Taisez-vous, madame ; ne vous imaginez pas que cette qualité illusoire de mère vous laisse aucun droit sur moi. Ce n’est pas un titre à mes yeux que de vous être fait foutre pour me mettre au monde ; et ces liens absurdes de la nature n’ont aucune puissance sur des âmes, comme la mienne, Vous allez voir de quoi il s’agit, madame ; quand vous aurez jugé mes plaisirs, je suis persuadé que vous les respecterez, vous les trouverez trop piquants pour oser me les interdire ; et, pénétrée de votre injustice, vous préférerez, je l’espère, les doux effets de mes passions à ceux de votre ridicule autorité.

Bressac, en disant cela, ferme portes et fenêtres ; puis, s’approchant du lit sur lequel sa mère venait de se jeter un instant pour se reposer des saintes fatigues du matin, il saisit brutalement la dame, ordonne à Joseph de la contenir sous ses yeux, et se fait enculer tout près d’elle par Jasmin.

— Observez, madame, disait le scélérat, observez avec soin ces mouvements, je vous conjure, regardez l’extase où me plongent les élans vigoureux de mon fouteur ; voyez mon vit, comme il se dresse… Attendez, tout en vous contenant d’une main, Joseph peut me branler de l’autre et faire dégorger sur vos cuisses charnues le sperme que vont décider les haut-le-corps de mon amant ; vous serez mouillée de mon foutre, madame, vous en serez inondée ; cela vous rappellera l’heureux temps où mon très honoré père vous en barbouillait le nombril… Mais que vois-je, Justine ! tu te détournes ; place-toi comme ta maîtresse, et contiens-la comme Joseph.

Il n’est pas aisé de peindre à la fois ce qu’éprouvaient ici nos différents personnages. L’infortunée Justine pleurait en obéissant ; madame de Bressac se dépitait ; Joseph, enflammé de libertinage, donnait l’essor à un vit monstrueux, qui n’attendait pour se nicher que de trouver une place vide ; Jasmin foutait comme un dieu ; et le méchant Bressac, en dévorant avec volupté les larmes de sa mère, paraissait prêt à la couvrir de foutre.

— Un moment, dit-il, en se retirant, je crois qu’on peut ajouter ici quelques épisodes. Joseph, prends ces verges, et fais-moi le plaisir d’étriller ma mère devant moi ; ne la ménage pas, je t’en prie. Vous Justine, venez me branler, et dirigez bien à plomb mon foutre sur les fesses de votre patronne, en observant de ménager vos secousses, afin que les flots n’éjaculent qu’au moment où ce cul respectable sera suffisamment ensanglanté par les soins de mon cher Joseph, qui, j’espère n’épargnera pas madame, et la traitera d’autant plus rigoureusement, qu’il est essentiel de joindre un peu de macérations aux bonnes œuvres dont elle s’est sanctifiée ce matin.

Hélas ! tout se dispose et s’exécute avec rigueur, madame de Bressac a beau crier, le cruel Joseph la déchire ; elle est en sang ; et Jasmin, qui décharge avant celui qu’il sodomise, va fouetter à son tour la pauvre maman, pendant que Joseph vient enculer son maître, et que Justine, avec autant de pudeur que de maladresse, continue de le masturber de son mieux.

— Monsieur ! oh ! monsieur, s’écrie madame de Bressac, vous me faites une insulte que je n’oublierai de la vie.

— Je l’espère, madame ; mon intention est que vous vous souveniez de cette scène, afin que vous ne me mettiez plus à l’avenir dans le cas de la renouveler.

Et en ce moment, comme le derrière de madame de Bressac se trouvait étonnamment écorché, que notre libertin, pressé par tout le sel de cette scène piquante, ne pouvait plus se contenir

— Vos fesses !… vos fesses !… madame, s’écrie-t-il ; je sens qu’il est nécessaire de pousser encore les choses plus loin, et je prétends, en votre faveur, faire un effort unique. Ce cul très blanc et beaucoup plus beau que je ne l’aurais cru me détermine à une infidélité… mais il faut que je le fustige avant.

Le scélérat prend les verges ; il déchire sa mère, pendant que l’on continue de le foutre ; puis, jetant les instruments de ce supplice, et s’engloutissant dans l’anus :

— Oui, en vérité, madame, lui dit-il, oui, d’honneur, c’est un effort, c’est un pucelage. Oh ! foutre, qu’il est divin, d’enculer sa mère ! Approchez, Justine, approchez, puisque je suis en train d’outrager mon culte ! venez partagez l’offense, faites-moi manier vos fesses.

Justine rougit ; mais comment résister à ce qu’on aime ? N’est-ce pas toujours une faveur que la pauvre fille en obtient ? Son cul mignon s’offre aux intempérances de tous ces libertins ; tous le palpent et l’admirent à l’envi. Elle est condamnée à poursuivre son opération masturbante ; il faut qu’elle branle la racine de ce vit niché dans le cul maternel, et de ses doigts délicats s’échappent enfin des torrents de sperme dans les entrailles de madame de Bressac qui s’évanouit à cette horreur.

Le jeune homme sort sans s’inquiéter de l’état de la respectable femme qu’il vient d’outrager, et Justine s’enferme avec elle pour la consoler, s’il se peut.

Nos lecteurs imaginent facilement ici que cette conduite faisait frémir notre malheureuse héroïne, et qu’elle tâchait d’en résoudre des motifs personnels pour étouffer dans son âme la terrible passion dont elle était travaillée ; mais l’amour est-il donc un mal dont on puisse guérir ? Tout ce qu’on cherche à lui opposer n’attise que plus vivement sa flamme ; le perfide Bressac ne paraissait jamais plus aimable aux yeux de cette pauvre fille, que quand sa raison avait réuni devant elle tout ce qui devait l’engager à le haïr.





Chapitre V

Projet d’un crime exécrable — Efforts pour le prévenir — Sophismes de celui qui le conçoit — Préliminaires, exécution de cette horreur — Justine s’échappe

Il y avait deux ans que Justine était dans cette maison, toujours persécutée par les mêmes chagrins, toujours consolée par le même espoir, lorsque l’infâme Bressac, se croyant à la fin sûr d’elle, osa lui dévoiler ses perfides desseins.

On était pour lors à la campagne, et Justine seule auprès de sa maîtresse, la première femme ayant obtenu de passer l’été à Paris pour quelques affaires de son mari. Un soir, peu après que cette belle fille fût retirée, tout à coup Bressac frappe à la porte et la prie de le laisser un instant causer avec elle : hélas ! tous ceux que lui accordait le cruel auteur de ses maux lui paraissaient trop précieux pour qu’elle osât en refuser aucun. Il entre, ferme avec soin la porte, et se jetant à ses côtés, dans un fauteuil :

— Écoute-moi, Justine, lui dit-il, avec un peu d’embarras ; j’ai des choses de la plus grave conséquence à te dire ; jure-moi que tu n’en révéleras jamais rien.

— Oh ! monsieur, pouvez-vous me croire capable d’abuser de votre confiance ?

— Tu ne sais pas ce que tu risquerais si tu venais à me prouver que je me suis trompé en te l’accordant.

— Le plus affreux de tous mes chagrins serait de l’avoir perdue, et je n’ai pas besoin de plus grandes menaces.

— Ma chère, poursuivit Bressac, en saisissant les mains de Justine, cette mère que je déteste, eh bien ! je l’ai condamnée à mort… et c’est toi qui dois me servir…

— Moi ! s’écria Justine, en reculant d’horreur… N’espérez pas… Oh ! monsieur, avez-vous pu concevoir un semblable projet ! Non, non, disposez de ma vie s’il vous la faut ; mais n’imaginez jamais obtenir la complicité du crime affreux que vous avez conçu.

— Écoute, Justine, poursuivit Bressac, en la ramenant avec douceur, je me suis bien douté de tes répugnances ; mais, comme tu as de l’esprit, je me suis flatté de les vaincre, de te prouver que ce crime qui te paraît si énorme, n’est au fond qu’une chose toute simple.

Deux forfaits s’offrent ici, Justine, à tes yeux peu philosophiques : la destruction d’une créature qui nous ressemble, et le mal dont cette destruction s’augmente, selon toi, quand cette créature nous tient d’aussi près. À l’égard du crime de la destruction de son semblable, sois-en certaine, chère fille, ce crime est purement chimérique : le pouvoir de détruire n’est pas accordé à l’homme ; il a tout au plus celui de varier des formes, mais il n’a pas celui de les anéantir. Or, toute forme est égale aux yeux de la nature ; rien ne se perd dans le creuset immense où ses variations s’exécutent ; toutes les portions de matière qui y tombent en rejaillissent incessamment sous d’autres figures ; et, quels que soient nos procédés sur cela, aucun ne l’outrage sans doute, aucun ne saurait l’offenser. Nos destructions raniment son pouvoir ; elles entretiennent son énergie, mais aucune ne l’atténue ; elle n’est contrariée par aucune. Et qu’importe à sa main créatrice que cette masse de chair conformant aujourd’hui l’individu bipède, se produise demain sous la forme de mille insectes différents ! Osera-t-on dire que la construction de cet animal à deux pieds lui coûte plus que celle du vermisseau, et qu’elle doit y prendre un plus grand intérêt ? Si donc ce degré d’attachement, ou bien plutôt d’indifférence, est le même, que peut lui faire que, par le glaive d’un homme, un autre homme soit changé en mouche ou en herbe ? Quand on m’aura convaincu de la sublimité de notre espèce, quand on m’aura démontré qu’elle est tellement importante à la nature, que nécessairement ses lois s’irritent de cette transmutation, je pourrai croire alors que le meurtre est un crime ; mais quand l’étude la plus réfléchie m’aura prouvé que tout ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait des ouvrages de la nature, est d’un égal prix à mes eux, je n’admettrai jamais que le changement d’un de ces êtres en mille autres, puisse en rien déranger ses vues. Je me dirai : Tous les animaux, toutes les plantes croissant, se nourrissant, se détruisant, se reproduisant par les mêmes moyens, ne recevant jamais une mort réelle, mais une simple variation dans ce qui les modifie, tous, dis-je, paraissant aujourd’hui sous une forme, et quelques années après sous une autre, peuvent, au gré de l’être qui veut les mouvoir, changer mille et mille fois dans un jour, sans qu’aucune loi de la nature en soit un instant affectée. Que dis-je ! sans que ce transmutateur ait produit autre chose qu’un bien, puisqu’en décomposant des individus dont les bases redeviennent nécessaires à la nature, il ne fait que lui rendre, par cette action improprement appelée criminelle, l’énergie créatrice dont le prive nécessairement celui qui, par une stupide indifférence, n’ose entreprendre aucun bouleversement. C’est le seul orgueil de l’homme qui érigea le meurtre en crime : cette vaine créature s’imaginant être la plus sublime du globe, se croyant la plus essentielle, partit de ce faux principe pour assurer que l’action qui la détruisait ne pouvait qu’être horrible ; mais sa vanité, sa démence ne change rien aux lois de la nature ; il n’y a point d’être qui n’éprouve au fond de son cœur le désir le plus véhément d’être défait de ceux qui le gênent, ou dont la mort peut lui être avantageuse ; et de ce désir à l’effet, Justine, imagines-tu que la différence soit bien grande ? Or, si ces impressions nous viennent de la nature, est-il présumable qu’elles l’irritent ? Nous inspirerait-elle ce qui la dégraderait ? Ah ! tranquillise-toi, chère fille : nous n’éprouvons rien qui ne lui serve. Tous les mouvements qu’elle place en nous sont les organes de ses lois ; les passions de l’homme ne sont que les moyens quelle emploie pour accélérer ses desseins. A-t-elle besoin d’individus ; elle nous inspire l’amour : voilà des créations. Les destructions lui deviennent-elles nécessaires ; elle place dans nos cœurs la vengeance, l’avarice, la luxure, l’ambition : voilà des meurtres. Mais elle a toujours travaillé pour elle, et nous sommes devenus, sans nous en douter, les débiles agents de ses moindres caprices.

Tout dans l’univers est subordonné aux lois de la nature. Si d’un côté les éléments agissent sans aucun égard aux intérêts particuliers des hommes, de même les hommes sont livrés à leurs propres jugements dans les différents chocs de la matière et peuvent employer toutes les facultés dont ils sont doués, à pourvoir à leur conservation et à leur bonheur. Comment ose-t-on dire, d’après cela, qu’un homme qui se défait, ou de celui qui l’a outragé, ou de celui que ses passions condamnent, puisse encourir, par ce procédé, l’indignation de la nature, qui elle-même lui a suggéré ce mouvement ? Comment peut-on dire, qu’aveugle instrument des volontés de la nature, il puisse en usurper les droits ? Dirons-nous qu’elle s’est réservé, d’une manière spéciale, celui de disposer de la vie des hommes, et qu’elle n’a pas soumis cet événement, ainsi que les autres, aux lois générales par lesquelles sa main règle l’univers ? La vie de l’homme, persuadons-nous le bien, dépend des mêmes lois que celle des animaux ; l’une et l’autre de ces existences sont soumises aux lois générales de la matière et du mouvement. Or, comment ose-t-on dire que l’homme peut disposer de la vie des bêtes et qu’il ne le peut de celle de son semblable ! Comment légitimer ces sophismes autrement que par les plus absurdes raisonnements de l’amour-propre et de l’orgueil ! Tous les animaux, abandonnés dans le monde à leur propre prudence, sont tous également, à leur tour, tantôt victimes et tantôt meurtriers ; ils ont tous également reçu de la nature le droit d’altérer les opérations de cette nature, autant que leur facultés peuvent le leur permettre. Rien n’existerait dans l’univers sans l’exercice absolu de ce droit : tous les mouvements, toutes les actions des hommes changent l’ordre de quelque portion de la matière, et détournent de leur cours usité les lois générales du mouvement. En rapprochant ces conséquences, nous trouverons donc que la vie de l’homme dépend des lois générales du mouvement et que ce n’est point outrager la nature que de troubler ou que d’altérer ces lois générales, en quelque manière que ce puisse être. Il est donc clair que, d’après cela, chaque homme a le droit de disposer de la vie de son semblable et d’user librement d’une puissance que lui a déléguée la nature. Il n’y a que les lois qui n’ont pas ce privilège, et cela, pour deux excellentes raisons. La première, parce que leurs motifs ne sont pas puisés dans l’égoïsme, la plus puissante et la plus légitime de toutes les excuses ; la seconde, parce qu’elles agissent toujours de sang-froid et de leur propre gré, au lieu que le meurtrier est toujours entraîné par ses passions, toujours l’aveugle instrument des volontés d’une nature qui le fait agir malgré lui. D’où il résulte que le spectacle de l’exécution d’un criminel n’offre à l’œil philosophique qui l’observe, que le crime, où les sots respectent la loi ; et, dans l’autre cas, que la justice, où ils n’aperçoivent que le forfait et l’infamie13.

Ô Justine ! persuade-toi donc bien que la vie la plus sublime des hommes n’est pas à la nature d’une plus grande importance que celle d’une huître, et qu’elle nous est abandonnée tout de même. Si la nature s’était réservé le soin particulier de disposer de la vie des hommes, de manière que ce fût usurper son droit que d’oser en jouir comme elle, il serait aussi mal d’agir pour se conserver que pour se détruire, et l’action que je ferais en détournant la pierre prête à écraser mon voisin, deviendrait aussi criminelle que celle que je commettrais en lui enfonçant un poignard dans le sein ; de ce moment je troublerais les lois de la nature ; de ce moment je m’arrogerais ses droits, en prolongeant au-delà du terme une vie dont sa main puissante avait marqué les limites. Un cheveu, une mouche, un insecte suffit à détruire cet être puissant, dont la vie nous paraît d’une si grande importance. Y a-t-il donc une absurdité à croire que nos passions puissent de même disposer légitimement d’une chose dépendante de causes si frivoles ? Ces passions ne sont-elles pas des agents de la nature, comme l’insecte qui tue l’homme, ou la plante qui l’empoisonne ? et ne sont-elles pas également dirigées par les mêmes volontés de la nature ? Eh quoi ! je ne serais pas coupable en arrêtant, si j’en avais le pouvoir, le cours du Nil ou du Danube, et je le serais en détournant quelques onces de sang de leurs canaux naturels ? Quelle imbécillité ! Il n’y a aucun être dans le monde qui ne tienne de la nature toute la puissance, toutes les facultés dont il jouit ; il n’en est aucun qui, par une action, quelque étendue qu’elle soit, quelque irrégulière qu’elle paraisse, puisse empiéter sur les plans de la nature, puisse troubler l’ordre de l’univers. Les opérations de ce scélérat sont l’ouvrage de la nature, comme la chaîne des événements qu’il croit déranger ; et quel que soit le principe qui le fasse agir, nous pouvons, par cette raison même, le regarder comme celui que la nature favorise davantage. Rien de ce qui met nos forces en activité ne saurait outrager celle de qui nous tenons ces forces, parce qu’il n’est ni présumable, ni possible, qu’elle nous en ait donné au-delà de ce qui peut la servir : certes, nous n’avons sûrement pas reçu d’elle la dose nécessaire à lui nuire. Quand l’individu que j’aurai désorganisé sera mort, les éléments qui le forment ne tiendront-ils pas toujours leur place dans l’univers et ne seront-ils pas tout aussi utiles dans la grande machine, que lorsqu’ils composaient l’être que j’ai détruit ? Que cet homme soit mort ou qu’il soit vivant, rien ne change dans l’univers, rien n’en est distrait. C’est donc un véritable blasphème que d’oser dire qu’une chétive créature comme nous puisse, en quoi que ce soit, troubler l’ordre du monde, ou usurper l’office de la nature ; c’est lui supposer un pouvoir qu’il serait impossible que lui transmit cette mère commune. L’homme est isolé dans le monde ; le fer qui le poignarde n’atteint matériellement que lui ; celui qui dirige ce fer ne trouble en rien les lois d’une société à laquelle la victime n’était liée que moralement. En convenant une minute, si vous le voulez, que l’obligation de faire le bien soit perpétuelle, elle doit nécessairement avoir quelque borne : le bien qui résultait pour la société de l’existence qu’il m’a plu de troubler, n’équivalait certainement pas aux maux que je ressentais de la prolongation des jours de cet homme ; pourquoi donc allongerai-je ses jours ; quand ils sont d’une si médiocre importance pour les autres, et d’un poids si funeste pour moi ? Je vais plus loin. Si le meurtre est un mal, il l’est dans tous les cas, dans toutes les suppositions ; alors les souverains, les nations qui exposent la vie des hommes pour leurs passions ou pour leurs intérêts, toutes ces mains, en un mot, qui dirigent sur lui des glaives homicides, sont toutes également criminelles, ou toutes également innocentes14. Si elles sont criminelles je puis l’être à leur exemple ; car la somme des passions et des intérêts d’une nation n’est que le résultat des intérêts et des passions particulières ; et il ne doit être permis à une nation de tout sacrifier à ses intérêts ou à ses passions, qu’autant qu’elle sera assez juste pour permettre que les individus qui la composent puissent, dans de pareils cas, faire des sacrifices égaux. Embrassons-nous la seconde branche de l’hypothèse ; toutes ces actions sont-elles innocentes ; que risquerai-je alors de m’en souiller toutes les fois que mon plaisir ou mon intérêt l’exigeront ? et de quel œil regarderai-je l’individu qui osera les trouver criminelles ?

Eh ! non, non, Justine, la nature ne laisse pas dans nos mains la possibilité des crimes qui troubleraient son économie. Peut-il tomber sous le sens que le plus faible ait la puissance d’offenser le plus fort ? Que sommes-nous relativement à la matière ? Peut-elle, en nous créant, avoir placé dans nous ce qui serait capable de lui nuire ? Cette imbécile supposition s’accorde-t-elle avec la manière sublime et sûre dont nous la voyons parvenir à ses fins ? Ah ! si le meurtre n’était pas une des actions de l’homme qui remplisse le mieux ses intentions, permettrait-elle qu’il s’opérât ? L’homme ne serait-il pas impassible aux coups de l’homme ? Peut-elle s’offenser de voir l’homme faire à son semblable ce qu’elle lui fait elle-même tous les jours ? Puisqu’il est démontré qu’elle ne peut se reproduire que par des destructions, n’est-ce pas agir d’après ses vues que de les multiplier sans cesse ? n’est-ce pas lui être agréable, que de coopérer à ses plans ? Et sous ce rapport, l’homme qui se livrera le plus ardemment et le plus souvent au meurtre, ne sera-t-il pas celui qui la servira le mieux, puisqu’il deviendra celui qui remplira le plus énergiquement des desseins qu’elle manifeste à tous les instants ? La première et la plus belle qualité de la nature est le mouvement qui l’agite sans cesse ; mais ce mouvement n’est qu’une suite perpétuelle de crimes ; ce n’est que par des crimes qu’elle le conserve ; elle ne vit, elle ne s’entretient, elle ne se perpétue qu’à force de destructions. L’être qui en produira davantage, celui qui lui ressemblera le mieux, celui qui sera le plus parfait, sera donc infailliblement celui dont l’agitation la plus active deviendra la cause d’un plus grand nombre de crimes ; celui qui, sans aucun effroi, sans aucune retenue, sacrifiera indistinctement tout ce que son intérêt ou ses passions pourront lui présenter de victimes, de quelque genre ou de quelque nature que ce puisse être. Tandis, je le répète, que l’être inactif ou indolent, c’est-à-dire l’être vertueux, doit être à ses regards le moins parfait sans doute, puisqu’il ne tend qu’à l’apathie, qu’à la tranquillité, qui replongerait incessamment tout dans le chaos, si son ascendant l’emportait. Il faut que l’équilibre se conserve : il ne peut être que par des crimes. Les crimes servent donc la nature. S’ils la servent, si elle les exige, si elle les désire, peuvent-ils l’offenser ? Et qui peut l’être, si elle ne l’est pas ?

Mais la créature que je détruis est ma mère. C’est donc sous ce second rapport que nous allons examiner le meurtre.

On ne saurait douter assurément que la volupté attendue par la mère, dans l’acte conjugal, ne soit l’unique motif qui l’y détermine. Ce fait établi, je demande par où la reconnaissance peut naître dans le cœur du fruit de cet acte égoïste. La mère, en s’y livrant, a-t-elle alors travaillé pour elle ou pour son enfant ? Je ne crois pas qu’une telle chose puisse se mettre en question. Cependant l’enfant naît ; la mère le nourrit. Sera-ce dans cette seconde opération que nous découvrirons le motif du sentiment de reconnaissance que nous cherchons ? Assurément non. Si la mère rend ce service à son enfant, ne doutons point qu’elle n’y soit entraînée par le sentiment naturel qui la porte à se dégager d’une sécrétion, qui, sans cela, pourrait lui devenir dangereuse ; elle imite les femelles des bêtes que le lait tuerait comme elle, si, comme elles, ce procédé ne l’en dégageait aussitôt. Or, les unes et les autres peuvent-elles s’en dégager autrement qu’en le laissant sucer à l’animal qui le désire, et qu’un autre mouvement naturel rapproche également du sein ? Ainsi, ce n’est point un service que la mère rend à l’enfant quand elle le nourrit ; c’est, au contraire, celui-ci qui en rend un très grand à sa mère, obligée sans cela d’avoir recours à des moyens artificiels, qui la plongeraient bientôt au cercueil. Voici donc l’enfant né et nourri, sans que nous ayons encore découvert, ni dans l’une ni dans l’autre de ces opérations, aucun motif de reconnaissance envers celle qui lui donna le jour, et qui le lui conserve. Me parlerez-vous des soins qui suivent ceux de l’enfance ? Ah ! n’y voyez d’autres motifs que ceux de l’orgueil de la mère. Ici la nature muette ne lui commande pas plus qu’elle ne le fait aux autres femelles animales. Au-delà des soins nécessaires à la vie de l’enfant, et à la santé de la mère, mécanisme qui n’est pas plus extraordinaire que celui du mariage de la vigne à l’ormeau ; au-delà de ces soins, dis-je, la nature ne dicte plus rien, et la mère peut abandonner l’enfant. Il s’élèvera et se fortifiera sans elle ; ses secours sont absolument superflus : ceux des animaux souffrent-ils dès qu’ils ont quitté le téton ? C’est par habitude, par vanité ; que les femmes prolongent ces soins ; et, loin d’être utiles à l’enfant, ils affaiblissent son instinct, ils le dégradent, ils lui font perdre son énergie ; on dirait qu’il a toujours besoin d’être conduit. Je vous demande maintenant si, parce que la mère continue de prendre des soins dont l’enfant peut se passer, et qui ne sont avantageux qu’à elle, cet enfant doit se tenir engagé par la reconnaissance. Quoi ! je devrais quelque chose à quelqu’un, parce que ce quelqu’un a fait pour moi ce dont je puis me passer à merveille, et ce dont lui seul a besoin ? Vous conviendrez qu’une telle façon de penser serait une affreuse extravagance. Voilà donc l’enfant parvenu à l’âge de puberté, sans que nous ayons encore aperçu dans lui le plus léger motif de gratitude pour sa mère ; que résultera-t-il de ses réflexions, s’il en fait alors ? Ose-t-on le dire : de l’éloignement, de la haine pour celle qui lui a donné le jour. Elle lui a transmis ses infirmités, les mauvaises qualités de son sang, ses vices, une existence, enfin, qu’il n’a reçue que pour être malheureux. Y a-t-il là, je vous le demande, de très grands motifs de reconnaissance, et n’en voyez-vous pas bien plutôt de la plus forte antipathie ? Il est donc clair que dans toutes les occasions de sa vie, où l’enfant sera le maître de disposer des jours de sa mère, il le pourra sans le plus petit scrupule, il le devra même décidément, parce qu’il ne peut que détester une telle femme ; que la vengeance est le fruit de la haine, et le meurtre, le moyen de la vengeance. Qu’il immole donc sans pitié cet individu auquel il s’imagine à tort devoir autant d’obligations ; qu’il déchire, sans aucun égard, ce sein qui l’a nourri ; il ne fera pas un mal plus grand que celui qu’il commettrait avec une autre créature, et plus léger, sans doute, s’il n’a pas avec cette autre créature autant de raisons de haine et d’éloignement qu’avec celle-ci. Les animaux marchandent-ils autant les êtres dont ils tiennent la vie ? Ils en jouissent, ils les immolent ; et la nature ne dit mot. Mesurez tous les autres prétendus devoirs de l’homme à celui-là ; toisez-les tous à ces réflexions ; et prononcez ensuite sur vos prétendus devoirs envers votre père, votre femme, votre époux, vos enfants, etc. Une fois bien pénétré de cette philosophie, vous verrez que vous êtes seul dans l’univers ; que tous les liens chimériques que vous vous êtes forgés sont l’ouvrage des hommes, qui, naturellement nés faibles, cherchent à s’étayer de ces liens. Un fils croit avoir besoin de son père ; le père, à son tour, s’imagine avoir besoin de son fils ; voilà le ciment de ces prétendus liens, de ces devoirs sacrés ; mais je défie qu’on les trouve dans la nature. Laisse donc là tes préjugés, Justine, et sers-moi ; ta fortune est faite.

— Oh ! monsieur, répondit cette pauvre fille tout effrayée, cette indifférence que vous supposez dans la nature, n’est encore ici que le résultat des sophismes de votre esprit. Écoutez plutôt votre cœur, et vous entendrez comme il condamnera tous ces faux arguments du vice et du libertinage ; ce cœur, au tribunal duquel je vous renvoie, n’est-il donc pas le sanctuaire où cette nature que vous outragez, veut qu’on l’écoute et qu’on la respecte ? si elle y grave la plus forte horreur pour le crime que vous méditez, m’accorderez-vous qu’il est condamnable ? Les passions, je le sais, vous aveuglent à présent ; mais aussitôt qu’elles se tairont, à quel point le remords vous rendra malheureux : plus est active votre sensibilité, plus l’aiguillon du repentir vous tourmentera. Oh ! monsieur, conservez, respectez les jours de cette tendre et précieuse amie ; ne la sacrifiez point, vous en péririez de désespoir. Chaque jour, à chaque instant, vous la verriez devant vos yeux, cette mère chérie qu’aurait plongée dans le tombeau votre aveugle fureur ; vous entendriez sa voix plaintive, prononcer encore ces doux noms qui faisaient la joie de votre enfance ; elle apparaîtrait dans vos veilles, elle vous tourmenterait dans vos songes, elle ouvrirait de ses doigts sanglants les blessures dont vous l’auriez déchirée. Pas un moment fortuné dès lors ne luirait pour vous sur la terre ; tous vos plaisirs seraient souillés, toutes vos idées se troubleraient ; une main céleste, dont vous méconnaissez le pouvoir, vengerait les jours que vous auriez détruits, en empoisonnant tous les vôtres. Et, sans avoir joui de vos forfaits, vous péririez du regret mortel d’avoir osé les accomplir.

Justine était en larmes en prononçant ces derniers mots ; elle était à genoux aux pieds de cet homme féroce, qui l’écoutait avec un air mêlé de rage et de mépris ; elle le suppliait, par tout ce qu’il pouvait avoir de plus sacré, d’oublier un projet infâme qu’elle lui jurait de cacher toute sa vie. Mais elle ne connaissait pas le monstre auquel elle avait affaire ; elle ne savait pas, l’innocente créature, à quel point les passions étayent et fortifient le crime dans une âme telle que celle de Bressac ; elle ignorait que tout ce que la vertu, la sensibilité peuvent inspirer dans pareille circonstance, devient, dans le cœur du scélérat, comme autant d’aiguillons dont les piqûres acérées déterminent l’horreur projetée avec encore plus de violence. Le véritable libertin aime jusqu’au déshonneur, jusqu’aux flétrissures, jusqu’aux reproches que lui méritent ses exécrables procédés ; ce sont des jouissances pour son âme perverse. N’en a-t-on pas vu qui aimaient jusqu’aux supplices que la vengeance humaine leur préparait ? qui les subissaient avec joie ? qui regardaient l’échafaud comme un trône de gloire, où ils eussent été bien fâchés de ne pas périr avec le même courage qui les avait animés dans l’exécrable exercice de leurs forfaits et de leurs attentats ? Voilà l’homme au dernier degré de la corruption réfléchie ; voilà Bressac. Il se lève froidement.

— Je vois bien, dit-il à Justine, que je m’étais trompé ; j’en suis plus fâché pour vous que pour moi ; n’importe, je trouverai d’autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu sans que votre maîtresse y ait rien gagné.

Une telle menace changea toutes les idées de Justine. En n’acceptant pas le crime qu’on lui proposait, elle risquait beaucoup pour son compte, et sa maîtresse périssait infailliblement ; en consentant à la complicité, elle se mettait à couvert du courroux de Bressac, et sauvait certainement la marquise. Cette réflexion, qui fut en elle l’ouvrage d’un instant, la détermine à tout accepter ; mais, comme un retour si prompt l’eût infailliblement fait soupçonner de fraude, elle ménagea quelque temps sa défaite, et mit Bressac dans le cas de lui répéter souvent ses maximes. Insensiblement, elle eut l’air de ne plus savoir que répondre. Bressac la croit convertie ; il se précipite dans ses bras. Quelle jouissance pour Justine, si ce mouvement eut eu la sagesse pour cause !… Mais il n’était plus temps ; l’horrible conduite de cet homme, ses desseins parricides, avaient anéanti tous les sentiments conçus par le faible cœur de cette pauvre fille ; et maintenant, calme, elle ne voyait plus dans l’ancienne idole de son cœur qu’un scélérat indigne d’y régner, même un seul instant.

— Tu es la première femme que j’embrasse, lui dit Bressac en la pressant avec ardeur ; tu es délicieuse, mon enfant ; un rayon de philosophie a donc pénétré ton esprit ? Est-il possible que cette tête charmante soit si longtemps restée dans d’affreux préjugés !… Ô Justine ! le flambeau de la raison dissipe donc les ténèbres où la superstition te plongeait ; tu vois clair, tu conçois le néant des crimes, et les devoirs sacrés de l’intérêt personnel l’emportent à la fin sur les frivoles considérations de la vertu ; viens, tu es un ange, je ne sais à quoi il tient que tu ne me fasses à l’instant changer de goût.

Effectivement, Bressac, animé bien plus par la certitude actuelle de son projet que par les attraits de Justine, la jette à plat ventre sur un lit, la trousse jusqu’au-dessus des reins, malgré ses défenses, et dit :

— Oui, foutre, voilà le plus beau cul du monde, mais malheureusement un con se trouve là… quel obstacle invincible !…

Et la recouvrant :

— Viens, Justine, convenons de nos faits ; en t’écoutant, l’illusion se soutient, elle se détruit quand je te vois.

Et, continuant de bander, d’obliger même Justine à presser son vit… à le ballotter dans ses jolis doigts :

— Ma courageuse amie, lui dit-il, tu empoisonneras donc ma mère ; je puis y compter. Tiens, voilà le venin subtil que tu jetteras dans l’eau de tilleul qu’elle prend chaque matin pour sa santé ; il est infaillible, et n’a nul goût ; j’en ai fait mille expériences…

— Mille, monsieur !

— Oh ! oui, Justine ; je me sers souvent de ces moyens-là, ou pour me débarrasser de ceux qui me gênent, ou par unique lubricité. Je trouve qu’il est délicieux d’être traîtreusement ainsi le maître de la vie des autres ; et j’ai bien souvent fait des proscriptions, dans la seule vue d’amuser ma tête. Tu agiras donc, Justine… oui, tu agiras ; je te garantis toutes les suites, et je te donne pour récompense, un contrat pour deux mille écus de rente le jour même de l’exécution.

Ces promesses furent signées sans expression de motifs. Bressac sonne ; un beau giton paraît.

— Que voulez-vous, monsieur ?

— Votre cul, mon enfant, Justine, déculottez-le, branlez mon vit, et conduisez-le au trou.

Bressac, servi comme il le désire, fout son homme, et décharge en fureur.

— Ô Justine ! dit-il en se retirant, ce n’est qu’à toi qu’est dû cet hommage. Tes autels ne pouvaient le recevoir, tu le sais ; mais ton acquiescement au forfait désiré a seul allumé l’encens ; il n’a donc brûlé que pour toi.

Il arriva, sur ces entrefaites, quelque chose de trop singulier… de trop capable de dévoiler l’âme atroce du monstre dont nous entretenons nos lecteurs, pour ne pas interrompre une minute le récit qu’ils attendent de l’aventure où sa scélératesse vient d’engager notre héroïne.

Le surlendemain du pacte criminel dont nous venons de parler, Bressac apprit qu’un oncle, sur la succession duquel il ne comptait nullement, venait de lui laisser cinquante mille écus de rente. Oh ciel ! se dit Justine en apprenant cette nouvelle, est-ce donc ainsi que la main de l’Être suprême punit le complot du forfait ?…

Et, se repentant bientôt de ce blasphème envers la Providence, elle se jette à genoux, implore son pardon, et se flatte que cet événement inattendu va du moins changer les projets de Bressac. Quelle est son erreur !

— Oh ! ma chère Justine, s’écria-t-il, en accourant le même soir dans sa chambre, comme les prospérités pleuvent sur moi ! Je te l’ai dit souvent, l’idée d’un crime ou son exécution sont les plus sûrs moyens d’attirer le bonheur ; il n’en est plus que pour les scélérats.

— Eh quoi ! monsieur, répondit Justine, cette fortune sur laquelle vous ne comptiez pas… la main qui vous la donne… oui, monsieur, madame m’a tout dit : sans elle votre oncle disposait ailleurs de son bien. Vous le savez il ne vous aimait pas ; ce n’est qu’à madame votre mère que vous devez cette dernière disposition ; elle seule l’a contraint à la signer… et votre ingratitude…

— Tu me fais rire, interrompt Bressac. Que signifie donc cette reconnaissance que tu m’imposes ? en vérité rien n’est aussi plaisant. Eh quoi ! tu ne comprendras jamais, Justine, qu’on ne doit rien au bienfaiteur, puisqu’il s’est satisfait en obligeant ; et pourquoi donc faut-il que je récompense un individu quelconque du plaisir qu’il lui a plu de se faire à lui-même ? Et je différerais mes desseins pour rendre grâces à Mme de Bressac ? et j’attendrais le reste de ma fortune pour remercier Mme de Bressac du grand service qu’elle m’a rendu !… Oh ! Justine, que tu me connais mal ! Faut-il t’en dire plus : cette nouvelle mort est mon ouvrage ; j’essayai sur le frère le poison dont je veux trancher les jours de la sœur… Ose à présent exiger des délais… Eh ! non, non, Justine, hâtons-nous, loin de différer, demain, après-demain au plus tard, il me tarde déjà de compter un quartier de tes rentes, de te mettre en possession de l’acte qui te les assure. Justine frémit, mais cacha son trouble, et vit qu’avec un tel homme il était sage de reprendre ses résolutions de la veille. Il lui restait la voie de la dénonciation ; mais rien au monde n’aurait déterminé la sensible Justine à des moyens qui n’empêchent une première horreur qu’en en commettant une seconde. Elle se détermina donc à prévenir sa maîtresse ; de tous les partis possibles, celui-là parut le meilleur ; elle s’y livra.

— Madame, lui dit-elle, le lendemain de sa dernière entrevue avec le jeune comte, j’ai quelque chose de la plus grande importance à vous révéler. Mais, à quel point que cela vous intéresse, je suis décidée au silence, si vous ne me donnez votre parole avant, de ne témoigner aucun ressentiment à votre fils ; vous agirez, madame, vous prendrez les meilleurs moyens, mais vous ne direz mot. Daignez me le promettre, ou je me tais.

Mme de Bressac, qui crut qu’il ne s’agissait ici que de quelque extravagance ordinaire à son fils, s’engagea par le serment qu’exigeait Justine, et celle-ci révéla tout.

— L’infâme ! s’écria cette malheureuse mère, qu’ai-je jamais fait que pour son bien ! Ah ! Justine, Justine, prouve-moi la vérité de ce projet ; mets-moi dans la situation de n’en pouvoir douter ; j’ai besoin de tout ce qui peut achever d’éteindre en moi les sentiments que mon cœur aveugle ose encore garder de ce monstre.

Et alors Justine montra le paquet : il était difficile d’établir une meilleure preuve. Mme de Bressac, qui désirait toujours l’illusion, voulut faire des essais ; on en fit avaler sur-le-champ une légère dose à un chien, qui mourut au bout de deux heures, dans d’effroyables convulsions. Mme de Bressac ne pouvant plus douter, prit un parti ; elle ordonna à Justine de lui donner le reste du poison, et écrivit sur-le-champ à M. de Sonzeval, son parent, de se rendre en secret chez le ministre, d’y développer l’atrocité d’un fils dont elle était à la veille de devenir victime, de se munir d’une lettre de cachet, et d’accourir à sa terre la délivrer, le plus tôt possible, du monstre qui complotait aussi cruellement contre ses jours.

Mais cet abominable crime devait se consommer ; il fallait encore cette fois-ci que, par une inconcevable permission du ciel, la vertu cédât aux efforts de la scélératesse. L’animal sur lequel on avait opéré découvrit tout. Bressac l’entendit hurler ; il demanda ce qu’on lui avait fait. Ceux auxquels il s’adressait, ignorant tout, ne répondirent rien de positif. De ce moment, ses soupçons s’accrurent ; il ne dit mot, mais il se troubla. Justine fit part de cet état à la marquise, qui s’en inquiéta davantage, sans pouvoir néanmoins imaginer autre chose que de presser le courrier, et de mieux cacher encore, s’il était possible, l’objet de sa mission. Elle dit à son fils qu’elle envoyait en diligence à Paris, prier M. de Sonzeval de se mettre à la tête de la succession de l’oncle dont on venait d’hériter, parce que, si personne ne paraissait sur-le-champ, il y aurait des procès à craindre. Elle ajouta qu’elle engageait ce parent à venir lui rendre compte de la négociation, afin qu’elle se décidât à partir elle-même avec son fils, si l’affaire l’exigeait.

Mais Bressac, trop bon physionomiste pour ne pas démêler l’embarras qui régnait sur le visage de sa mère, pour ne pas observer un peu de confusion sur celui de Justine, se paya de tout, et ne crut rien. Sous le prétexte d’une chasse, il s’éloigne du château ; il attend le courrier dans un lieu où il doit nécessairement passer. Cet homme, bien plus à lui qu’à sa mère, ne fait aucune difficulté de lui remettre ses dépêches ; et Bressac, convaincu de la trahison de Justine, donne cent louis au courrier, avec ordre de ne jamais reparaître chez sa mère. Il revient, la rage dans le cœur ; renvoie tous les domestiques à Paris, et ne garde au château que Jasmin, Joseph et Justine. À la fureur qui régnait dans les yeux de ce scélérat, notre malheureuse orpheline pressentit bientôt tous les malheurs dont sa maîtresse et elle allaient être accablées. Cependant, Bressac ne perd point de temps. Les portes se ferment, tout se barricade, des gardes-chasse interdisent l’entrée à tout le monde.

— Un grand crime vient de se commettre, dit Bressac ; il faut que j’en démêle les auteurs… Vous saurez tout, mes amis, quand j’aurai trouvé le coupable ; je ne garde à l’intérieur que les témoins avec celui que je soupçonne…

Hélas ! il n’était pas commis, ce crime atroce ; mais le scélérat allait le consommer… il allait… Nous frémissons de la nécessité de transmettre ces faits odieux ; mais nous avons promis d’être exact, et nous le devons, aux dépens même de notre pudeur.

— Exécrable créature, dit le jeune homme en abordant Justine, tu m’as trahi ; mais tu t’envelopperas toi-même dans les pièges que tu me préparais. Pourquoi me promettais-tu le service que je te demandais, dès que tu n’avais dessein que de me tromper ? et comment as-tu imaginé de servir la vertu en risquant la liberté, la vie peut-être de celui auquel tu devais le bonheur ? Nécessairement placée entre deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus abominable ? Il fallait refuser, putain ! oui, refuser, et ne pas accepter pour me trahir.

Alors Bressac dit à Justine tout ce qu’il avait fait pour surprendre les dépêches de la marquise, et comment était né le soupçon qui l’avait engagé à les détourner.

— Qu’as-tu fait, par ta fausseté, imbécile créature ? continue Bressac ; tu as risqué tes jours, sans sauver ceux de ta maîtresse ; car elle mourra de même, et ce sera sous tes yeux ; tu la suivras. Je te convaincrai, Justine, que la route de la vertu n’est pas constamment la meilleure, et qu’il y a des circonstances dans le monde où la complicité du crime est préférable à sa délation.

Bressac revole de là chez sa mère.

— Votre arrêt est porté, madame, lui dit ce monstre, il faut le subir. Peut-être auriez-vous mieux fait, connaissant mes desseins et ma haine pour vous, d’avaler tout simplement le breuvage : en évitant une mort douce, vous vous en êtes préparé une cruelle. Allons, madame, plus de délai.

— Barbare, de quoi m’accuses-tu ?

— Lisez votre lettre.

— Dès que tu conspirais contre mes jours, ne devais-je me défendre de toi ?

— Non, tu n’es plus qu’un être inutile sur la terre ; tes jours m’appartiennent, et les miens sont sacrés.

— Oh ! scélérat, la passion t’aveugle.

— Socrate avala sans résistance le poison qui lui fut présenté ; on t’en a offert de ma part, pourquoi ne l’as-tu pas pris ?

— Oh ! mon cher fils, comment peux-tu traiter avec tant de rigueur celle qui t’a porté dans son sein ?

— Ce service est nul pour moi ; tu ne m’avais pas pour objet en travaillant à mon existence ; et le résultat d’un procédé qui n’a satisfait qu’un con, ne saurait avoir nul mérite à mes yeux. Suis-moi, suis-moi, et ne raisonnons plus.

À ces mots, il la saisit, l’entraîne par les cheveux jusque dans un petit jardin planté de cyprès et entouré de hauts murs, asile impénétrable, et dans lequel, avec l’obscurité des tombeaux, régnait le silence affreux de la mort. Là, Justine, conduite par Jasmin et Joseph, attendait, en tremblant, le sort qui lui était réservé. Les premiers objets qui s’offrent aux yeux de Mme de Bressac, sont, d’un côté, un large trou, préparé pour la recevoir ; de l’autre, quatre dogues monstrueux, écumant de rage, et qu’on laissait jeûner, à cette intention, depuis la découverte du malheureux secret. Parvenu dans ce lieu d’horreur, Bressac lui-même trousse sa mère ; ses mains impures se portent avec lascivité sur les chastes attraits de cette respectable femme. Le sein qui l’allaita excite sa fureur ; il le pétrit dans ses doigts matricides.

— Apporte, dit-il à l’un de ses dogues, en lui désignant un téton ; le chien s’élance, et ses dents, imprégnées de cette chair blanche et délicate, en font aussitôt jaillir le sang. Ici, reprend Bressac, en pinçant la motte et l’offrant au mâtin ; nouvelle morsure. Ils la déchireront, ils la dévoreront, je l’espère, continue le monstre ; attachons et voyons l’effet.

— Quoi ! tu n’encules pas, dit Jasmin ; mets-lui donc ton vit dans le cul ; je lui ferai mordre les fesses, pendant que tu la sodomiseras.

— La bonne idée, dit Bressac.

Et le drôle s’exécute. Il encule sa mère, pendant que Jasmin, prenant des pincées sur le milieu des fesses, les offre alternativement au chien, qui les dévore aussitôt qu’il les voit.

— Fais-lui déchirer encore les tétons pendant que je fous, dit Bressac au mignon, et que Joseph m’encule, en maniant Justine.

Quel spectacle ! Éloigné de la vue des hommes, toi seul pouvais le voir, oh ! Grand Dieu ! Et tu ne tonnas point ! et ta foudre impuissante demeura suspendue ! ton insouciance sur les crimes des hommes est donc vraie, puisque ta colère était nulle en voyant consommer celui-là !

— Retirons-nous, je déchargerais, dit l’infâme, au bout d’une courte carrière, et lions cette garce à des arbres.

Il la dépouille, et l’y attache lui-même, par le moyen d’une corde qui, prenant le long de ses reins, lui laisse les bras libres, et la possibilité d’avancer et de reculer dans un espace d’environ six pieds.

— Les belles fesses, dit le scélérat, en retouchant le cul, déjà tout en sang, de sa malheureuse mère ! les superbes chairs ! l’excellent déjeuner pour mes chiens ! Ah ! garce, ce sont des chiens qui m’ont découvert, ce seront des chiens qui te puniront.

Et, à la manière brutale dont il manie les cuisses, le sein et toutes les parties charnues de sa mère, il semble que ses mains meurtrières voudraient le disputer de rage à la dent acérée de ses dogues.

— Allons, Jasmin, pique ces animaux ; toi, Joseph, encule Justine ; nous la ferons dévorer après. Il faut que cette fidèle domestique périsse de la même mort que sa chère maîtresse ; il faut qu’un même tombeau les réunisse… Tu vois comme il est profond, je l’ai fait creuser à dessein.

Et la tremblante Justine pleurait, demandait grâce, et n’obtenait de ses bourreaux que des mépris et des éclats de rire.

Les chiens, enfin, environnent la malheureuse Bressac ; excités par Jasmin, ils se jettent à la fois sur le corps sans défense de cette mère infortunée et la dévorent à belles dents. Elle a beau les repousser, elle a beau multiplier ses efforts pour éviter leurs dents cruelles, tous ses mouvements ne servent qu’à les animer davantage ; et des ruisseaux de sang inondent le gazon. Bressac encule Jasmin, pendant que Joseph sodomise Justine ; il se repaît des exécrations qu’il fait exécuter. Les cris de notre pauvre orpheline se mêlent à ceux de sa maîtresse ; peu faite au traitement qu’elle endure, il faut toutes les forces de Joseph pour l’y contenir. Ce duo de gémissements, de cris, détermine bientôt l’extase du jeune homme ; il fout, il excite les chiens, il encourage Joseph. Sa mère est prête d’expirer, Justine s’évanouit ; et l’extase la plus délicieuse vient combler la scélératesse du génie le plus extraordinaire qu’ait encore créé la nature.

— Allons, dit Bressac, ramenons ces dindes ; il faut achever l’une et déterminer le sort de l’autre.

On ramène Mme de Bressac dans son appartement ; on la jette sur son lit. Et son indigne fils, voyant qu’elle vit encore, arme d’un poignard la main de Justine, lui saisit le bras qui tient le fer, le conduit, en dépit de toutes les résistances de cette malheureuse, dans le cœur de la triste Bressac, qui expire en demandant à Dieu la grâce de son fils.

— Tu vois le meurtre que tu viens de commettre, dit le barbare Bressac à Justine, presque sans connaissance, et mouillée du sang de sa maîtresse : tu le vois, peut-il exister au monde une plus effrayante action ? Tu en seras punie, il le faut, tu seras rouée vive, tu seras brûlée.

Et la poussant dans une chambre voisine, il l’y enferme, en plaçant le poignard tout sanglant auprès d’elle. Il ouvre ensuite le château, joue la douleur et les larmes, dit qu’un monstre vient d’assassiner sa mère, qu’il a trouvé l’arme dans la chambre de cette scélérate, qu’il l’y tient enfermée, et qu’il réclame avec diligence tous les secours de la justice.

Mais un Dieu protecteur sauve ici l’innocence. La mesure n’était pas remplie, et c’était par d’autres épreuves que la malheureuse Justine devait accomplir ses destins. Bressac, égaré, croit avoir bien fermé la porte ; elle ne l’est pas. Justine profite du moment où tout ce train est dans la cour du château ; elle sort rapidement, s’évade par les jardins, trouve la porte du parc entrouverte ; et la voilà dans la forêt.

Entièrement livrée à sa douleur, Justine se jette au pied d’un arbre, et là, lui donnant le plus libre cours, elle fait retentir le bois de ses gémissements ; elle presse la terre de son malheureux corps, elle arrose l’herbe de ses larmes.

— Ô mon Dieu, s’écrie-t-elle, vous l’avez voulu ; il était écrit dans vos décrets éternels que l’innocence devint la proie du coupable ; disposez de moi, Seigneur ; je suis encore bien loin des maux que vous avez soufferts pour nous. Puissent ceux que j’endure en vous adorant, me rendre digne un jour des récompenses que vous promettez au faible, quand il vous a pour objet dans ses tribulations, et qu’il vous glorifie dans ses peines !

La nuit tombait : Justine n’ose aller plus loin. Elle craint, en évitant un danger, de tomber dans un autre. Elle jette les yeux autour d’elle ; elle aperçoit le fatal buisson où elle avait couché deux ans auparavant, dans une situation tout aussi malheureuse ; elle s’y traîne ; et, s’étant mise à la même place, accablée d’inquiétude et de chagrins, elle y passe la plus cruelle nuit qu’il soit possible d’exprimer.

Cependant, à peine le jour parut-il, que son inquiétude redoubla. Que de dangers n’y avait-il pas pour elle, en se trouvant encore dans la dépendance du château de Bressac ! Elle se lève ; elle fuit à grands pas, elle quitte la forêt, et, résolue de gagner, à tout hasard, la première habitation qui s’offrirait à elle, elle entre dans le bourg de Saint-Marcel, éloigné de Paris d’environ cinq lieues. Une superbe maison se présente à l’entrée du village. Elle s’informe : on lui dit que c’est une célèbre école, où les enfants des deux sexes viennent de plus de vingt lieues recevoir la meilleure éducation ; où le maître, homme très instruit dans toutes les sciences, et principalement dans celles de la médecine et celles de la chirurgie, donne lui-même à ses élèves, et tous les secours que le physique exige, et toute l’éducation la plus soignée.

— Entrez, dit à Justine la personne qui l’instruisait ; si, comme je le suppose, vous cherchez une place, il y en a toujours de vacantes dans cette maison. M. Rodin, le maître du logis, se fera, j’en suis sûr, le plus grand plaisir de vous être utile ; c’est un parfait honnête homme, extrêmement aimé dans Saint-Marcel, et qui jouit de la considération générale.

Justine ne balance point ; elle frappe. Et ce qu’elle vit, ce qu’elle entendit, ce qu’elle fit dans cette nouvelle maison, fera la matière du chapitre suivant.





Chapitre VI

Ce que c’est que le nouvel asile offert à notre infortunée — Sorte d’hospitalité qu’elle reçoit — Aventure épouvantable

Notre héroïne avait dix-sept ans lorsqu’elle se présenta chez M. Rodin, maître de la pension de Saint-Marcel. Ses attraits, mieux développés, offraient encore plus de charmes ; toute sa personne avait, malgré ses chagrins, acquis un genre de perfection qui la rendait vraiment une des plus jolies filles qu’il fût possible de voir.

— Mademoiselle, lui dit Rodin, en la recevant très honnêtement, vous me trompez sans doute, en vous présentant à moi comme domestique ; ce n’est ni avec une aussi jolie taille, ni avec une peau aussi belle, des yeux aussi brillants, des cheveux si superbes, une manière de s’exprimer aussi pure, ce n’est pas, sans doute, avec toutes ces grâces que l’on se trouve réduite à servir. Si bien traitée par la nature, vous ne sauriez être la victime du sort ; et je dois bien plutôt attendre des ordres de vous, qu’il ne m’appartient de vous en donner.

— Oh ! monsieur, à quel degré pourtant je dois me plaindre de la fortune !

— Eh bien, c’est une injustice ; nous la réparerons, mademoiselle ; et, là-dessus, Justine encouragée, raconta ses malheurs à Rodin.

Voilà qui est affreux, dit l’adroit imposteur ; ce M. de Bressac est un monstre, connu depuis longtemps par ses excessives débauches, et je vous regarde comme très heureuse d’être sortie de ses mains. Mais, belle Justine, je persiste à vous dire que vous n’êtes pas créée pour servir : celle aux genoux de qui devrait être l’univers, celle qui pourrait l’enchaîner par ses yeux, ne doit exister que pour être libre. J’ai une fille qui vient d’atteindre sa quatorzième année, elle sera trop heureuse d’avoir une société comme la vôtre ; vous mangerez avec nous ; vous partagerez nos peines pour cette classe intéressante de l’humanité, que la France entière daigne confier à mes soins attentifs ; comme nous, vous contribuerez à l’œuvre méritoire de cultiver les talents de la jeunesse ; et, comme nous, vous travaillerez à la perfection de ses mœurs.

Était-il au monde un rôle plus analogue au caractère doux, pieux et sensible de notre intéressante orpheline ? en était-il un qui dût lui convenir davantage ? Des larmes coulèrent de ses yeux ; elle pressa la main de son bienfaiteur… la couvrit des baisers de sa reconnaissance : mais l’adroit Rodin se soustrait à des témoignages qu’il sent bien mériter aussi peu. On fait venir Rosalie ; Justine lui est présentée ; et les liens de la plus vive tendresse réunissent bientôt ces deux charmantes personnes.

Avant que d’aller plus loin, nous devons, il semble, rendre compte des premiers devoirs que Justine crut nécessaire à remplir. Elle désirait avec ardeur savoir ce qui s’était passé au château de Bressac depuis l’époque de sa fuite. Elle jette les yeux pour cette commission sur une jeune paysanne vive, spirituelle, qui lui promet de prendre au plus tôt sous main toutes les informations capables de l’instruire. Malheureusement, Jeannette est soupçonnée ; on la questionne, elle se coupe, et la seule chose qu’elle a la prudence de taire, est le lieu de la retraite de celle qui l’envoie.

— Eh bien ! gardez votre secret, dit Bressac ; mais, en quelque lieu que soit cette coquine, remettez-lui cette lettre, et dites-lui de prendre garde à elle.

Jeannette effrayée revient en hâte, et voici la lettre qu’elle rend à Justine :


« Une scélérate, capable d’avoir assassiné ma mère est bien hardie de renvoyer dans le même lieu où son crime s’est exécuté ! Ce qu’elle peut faire de plus sage est de cacher avec soin le lieu de sa retraite ; elle peut être sûr qu’on l’y troublera si on l’y découvre. Qu’elle s’abstienne d’une seconde mission ; on lui déclare qu’on ferait arrêter son ambassadrice. Au reste, il est bon qu’elle sache que l’affaire de la Conciergerie, qu’elle a crue terminée, ne l’est point ; le décret n’a pas été purgé. On la laissait ainsi sous le glaive pour voir comment elle se conduirait, avec le projet de ne s’intéresser à elle, qu’au cas elle en fût digne. Qu’elle juge donc, d’après l’état où elle est, de quel poids doit être en justice la seconde accusation bien plus grave qui vient d’être dirigée contre elle. »


Justine pensa s’évanouir en voyant ce billet ; elle le porte à Rodin qui la rassure ; et la chère innocente revient questionner Jeannette. En se retirant, l’adroite commissionnaire avait donné le change ; et, dans la crainte d’être poursuivie, elle était entrée dans Paris ; elle y avait couché et en était sortie le lendemain à la pointe du jour. Tout d’ailleurs, était dans le trouble au château de Bressac ; les parents étaient là, la justice venait d’accourir ; et le fils, qui jouait la désolation, n’accusait que Justine du malheur arrivé. Plusieurs vols précédents, dont Bressac chargeait également la malheureuse Justine, jetaient du jour sur le second crime ; et, à moins que de l’avoir vu commettre, il devenait certain qu’on ne pouvait en soupçonner d’autres.

Jasmin, Joseph avaient déposé ; on les croyait ; Justine devait frémir. Bressac devenait d’ailleurs, au moyen de cette nouvelle succession, beaucoup plus riche qu’on ne l’avait cru. Le coffre-fort, le portefeuille, le mobilier, les bijoux mettaient ce jeune homme, indépendamment des revenus, en possession de plus d’un million comptant. À travers sa douleur affectée, il avait, disait-on, bien de la peine à cacher sa joie ; et les parents, convoqués pour l’examen du cadavre, en déplorant le sort de la victime, avaient juré de la venger. Les morsures, un moment, avaient embarrassé l’artiste examinateur ; mais Bressac, en prouvant qu’un chien était resté par mégarde enfermé pendant vingt-quatre heures auprès du cadavre, avant qu’on eût eu le temps d’appeler les prêtres de Paris, avait par cet adroit mensonge dissipé la surprise du chirurgien.

— Eh bien ! dit Justine, voilà donc encore une croix que la main du ciel me présente ! Par une inconcevable fatalité du destin, je serai suspectée, accusée, peut-être même punie d’un crime dont j’ai détesté jusqu’à l’idée ; et celui qui me l’a fait commettre, celui qui a guidé mon bras, celui qui seul est coupable du plus infâme matricide dont la terre ait été souillée ; celui-là, dis-je, est heureux, il est riche, il est comblé des bienfaits de la fortune ; et je n’ai pas, moi, dans le monde, un seul coin où je puisse me reposer en paix. Être suprême ! poursuivit-elle en larmes, je me soumets à tes desseins sur moi ; que ta volonté s’accomplisse, je ne suis née que pour la remplir…

Et, pendant que l’intéressante créature fait de profondes réflexions sur la méchanceté des hommes et surtout sur celle des libertins assez dépravés pour sacrifier tout au plaisir d’éjaculer leur foutre un peu plus chaudement, nous allons donner au lecteur une idée succincte et du personnage chez lequel elle était, et des motifs de l’agréable réception qu’elle avait reçue.

Rodin, maître du logis, était un homme de trente-six ans, brun, le sourcil épais, l’œil vif, l’air vigoureux, bandant fort dur, la taille haute, bien prise, l’air de la force et de la santé, mais en même temps du libertinage. Très au-dessus de son état, Rodin, n’exerçant la chirurgie que par goût, et l’institution que par raison de luxure, possédait, indépendamment des fruits de sa profession, environ vingt mille francs de rente. Une sœur belle comme un ange, et dont nous allons parler tout à l’heure, remplaçait près de lui, dans toute l’étendue du terme, l’aimable épouse que depuis près de dix ans lui avait enlevée la mort. Une très jolie gouvernante et Rosalie, sa fille, partageaient les faveurs de cet impudique. Essayons, s’il se peut, de peindre ces objets.

Célestine, sœur de Rodin, âgée de trente ans, était grande, mince, bien faite ; les yeux les plus expressifs et la physionomie la plus lubrique qu’il fût possible de posséder ; brune très velue, le clitoris fort long, le cul coupé à la manière des hommes, peu de gorge, un tempérament excessif, beaucoup de méchanceté et de libertinage dans l’esprit ; ayant tous les goûts, mais principalement celui des femmes, et celui plus extraordinaire encore pour une femme, de n’aimer à se prêter aux hommes que de cette manière que les sots proscrivent, et dont la nature a fait si délicieusement le plus divin des écarts de l’amour15.

Marthe était le nom de la gouvernante ; elle avait dix-neuf ans, une figure ronde et fraîche, de beaux yeux bleus, blanche comme un cygne, toutes les formes de la plus agréable proportion, et le plus beau cul qu’il fût possible de voir.

Pour Rosalie, on peut dire avec vérité que c’était une de ces filles célestes que la nature offre très rarement à l’hommage des mortels. Atteignant à peine sa quatorzième année, Rosalie réunissait à tous les charmes les plus capables de faire sensation, une taille de nymphe, des yeux pleins du plus tendre intérêt, des traits mignons et piquants, la plus jolie bouche, de superbes cheveux châtains, tombant au bas de sa ceinture, la peau d’un éclat… d’une finesse… déjà la plus jolie gorge du monde et le plus beau cul… Ô divins amateurs de cette délicieuse partie ! il n’en est pas un de vous qui ne se fût enthousiasmé à l’aspect de ces fesses divines, pas un qui ne leur eût rendu le culte le plus saint ; il n’y avait peut-être que celles de Justine au monde qui pussent leur être comparées.

M. Rodin, comme nous l’avons dit, tenait chez lui une pension des deux sexes. Il en avait obtenu le privilège du vivant de sa femme ; et sa sœur remplaçant la maîtresse du logis, les choses n’avaient point changé. Les élèves de Rodin étaient nombreux et choisis. Il y avait toujours chez lui deux cents pensionnaires, moitié filles et moitié garçons ; jamais il ne les prenait au-dessous de douze ans ; ils étaient toujours renvoyés à dix-sept. Rien n’était joli comme les élèves qu’il admettait. Si on lui en présentait un qui eût quelques défauts corporels ou de vilains traits, il était aussitôt rejeté sous vingt prétextes colorés de sophismes toujours indestructibles. Par ce moyen, ou le nombre de ses pensionnaires n’était pas complet, ou ce qu’il possédait était toujours charmant.

Rodin donnait lui-même les leçons aux jeunes gens ; il leur enseignait les sciences et les arts, et Célestine, sa sœur, en faisait autant chez les filles ; aucun maître étranger n’entrait. Par ce moyen, tous les petits mystères lubriques de la maison, toutes les iniquités secrètes se concentraient dans l’intérieur.

Dès que Justine vit clair, son esprit pénétrant ne put s’empêcher de se livrer à bien des réflexions ; et l’intimité qu’on lui laissait avec Rosalie la mit bientôt à même de tout éclaircir avec elle. La charmante fille de Rodin ne fit d’abord que sourire aux questions de Justine ; et, ce procédé redoublant l’inquiétude de notre jeune aventurière, elle n’en pressa Rosalie de s’éclaircir qu’avec infiniment plus d’insistances.

— Écoute, lui dit cette charmante fille, avec toute la candeur de son âge et toute la naïveté de son aimable caractère, écoute, Justine, je vais tout t’apprendre ; je vois que tu es incapable de trahir les secrets que j’ai à te révéler, et je ne veux plus en avoir pour toi.

Assurément, ma chère amie, mon père, ainsi que tu l’observes fort bien, pourrait se passer du métier qu’il exerce ; et s’il tient à l’une et à l’autre de ces professions, deux motifs que je vais te développer en sont causes. Il exerce la chirurgie par goût, pour le seul plaisir de faire de nouvelles découvertes ; il les a tellement multipliées, il a donné sur cette partie des ouvrages si goûtés, qu’il passe pour le plus habile homme qu’il y ait maintenant en France ; il a travaillé quelques années à Paris, et c’est pour son agrément qu’il s’est retiré dans cette campagne ; le véritable chirurgien de Saint-Marcel est un nommé Rombeau qu’il a pris sous sa protection, et qu’il associe à ses expériences. Tu veux savoir, à présent, ce qui l’engage à tenir pension ? Le libertinage, ma chère, le seul libertinage, passion portée à l’extrême en lui. Mon père et ma tante, aussi débauchés l’un que l’autre, trouvent tous deux dans leurs écoliers mâles ou femelles des objets que la faiblesse et la dépendance soumettent à leur luxure ; et ils en profitent. Leurs goûts se ressemblent, leurs penchants sont les mêmes ; ils se servent si bien l’un et l’autre, qu’il n’est pas une fille que Rodin ne donne à sa sœur, et pas un garçon que celui-ci ne fournisse à son frère.

— Et les suites de cette abominable intrigue, dit Justine, établissent sans doute entre eux l’inceste le plus effrayant ?

— Plût au ciel qu’ils en restassent là ! dit Rosalie.

— Dieu ! tu m’effraies.

— Tu sauras tout, mon ange, reprit l’aimable fille de Rodin… oui, je t’apprendrai tout. Viens, suis-moi ; nous sommes vendredi, c’est précisément un des jours où l’instituteur corrige les coupables ; telle est la source des plaisirs de Rodin ; c’est en infligeant ces tourments qu’il se délecte. Suis-moi, te dis-je, tu vas voir comment il opère. On peut tout observer du cabinet de ma chambre, voisin de ces expéditions ; rendons-nous-y sans bruit ; et garde-toi surtout de jamais ouvrir la bouche de tout ce que je te dis et de tout ce que je te fais voir.

Il était important pour Justine de connaître les mœurs du nouveau personnage qui lui offrait un asile ; elle le sentit ; et, ne voulant rien négliger de tout ce qui pouvait les lui dévoiler, elle suit les pas de Rosalie, qui la place près d’une cloison assez mal jointe pour laisser, entre les planches qui la forment, un jour suffisant à distinguer et à entendre tout ce qui se dit et tout ce qui se fait dans la chambre voisine.

Mlle Rodin et son frère y étaient déjà. Nous allons rendre le compte le plus exact de tout ce qu’ils se dirent, du moment où Justine put les entendre ; et, comme ils ne faisaient que d’entrer, vraisemblablement ils ne s’étaient pas encore dit grand-chose.

— Qui fouettes-tu, mon frère ? dit la demoiselle.

— Je voudrais que ce fût Justine.

— Cette jolie fille t’échauffe terriblement la tête ?

— Tu l’as vu, ma sœur ; je t’ai foutue cette nuit deux coups, et je ne déchargeais que pour elle… je lui crois le plus délicieux cul… tu n’imaginerais pas le désir que j’ai de le voir.

— Il me semble que cela n’est pas difficile.

— Plus que tu ne le penses… de la vertu, de la religion, des préjugés : voilà tous les monstres que j’ai à combattre. Si je ne prends pas la citadelle d’assaut, je n’en serai jamais le maître.

— Oh ! pardieu, s’il ne faut que la violer, je te promets mon aide ; sois bien certain que nous en viendrons à bout, ou par séduction ou par force ; il faudra bien que la putain y passe.

— Est-ce qu’elle ne t’inspire rien, ma sœur ?

— Elle est charmante, mais je lui crois peu de tempérament ; et je ne m’étonne point qu’avec sa tournure elle échauffe plus facilement un homme qu’une femme.

— Tu as raison ; mais elle m’irrite beaucoup, moi… Oh ! étonnamment.

Et ici Rodin leva par derrière les jupons de sa sœur, et lui claqua les fesses assez fortement à plusieurs reprises.

— Branle-moi, Célestine, lui dit-il ; mets-moi en train.

Et notre homme, s’asseyant sur un fauteuil, place son vit mollet dans les mains de sa sœur, qui, en deux ou trois tours de main, lui rendit bientôt toute son énergie. Pendant ce temps, Rodin, tenant toujours les jupes de sa sœur relevées, exposait à ses yeux paillards les fesses de la libertine. Il les maniait, il les entrouvrait ; il était même facile de distinguer, par le genre de baisers dont il les accablait, à quel point ce trône de l’amour avait d’empire sur ses sens.

— Prends des verges, dit Rodin en se relevant, et viens t’égayer sur mon cul ; il n’est point de cérémonies au monde qui me mette plus en train que celle-là. J’ai besoin d’y être ce matin ; mon imagination est très allumée et je sens que mes forces ne la soutiennent pas.

Célestine ouvre une armoire, en tire une douzaine de poignées de verges, qu’elle étale sur une commode, et, choisissant la meilleure, elle vient en flageller son frère, qui se branle, qui s’extasie sous les coups qu’on lui porte, en s’écriant toujours à voix basse :

— Ah ! Justine, si je te tenais… mais je te tiendrai, Justine, tu y passeras ; il ne sera pas dit que je t’ai donné l’hospitalité pour rien… je brûle de voir ton cul, je le verrai… je le fouetterai, je le fouetterai, ce beau cul, Justine ; tu ne sais pas ce que sont mes désirs, quand le libertinage les allume.

Et Célestine, cessant un moment de flageller son frère, vint s’appuyer les mains sur les bras du fauteuil, les fesses en l’air, en le provoquant au combat ; mais Rodin, qui ne voulait qu’essayer ses forces, et non les perdre, se contente de quelques claques, de deux ou trois morsures, et prie sa sœur d’aller lui chercher tour à tour les enfants de l’un et de l’autre sexe que son dessein est d’expédier. En ce moment de repos, Justine se jette dans les bras de son amie.

— Oh ! Dieu, dit-elle, as-tu donc entendu la conjuration formée contre moi ?

— Ah ! ma chère fille, s’écria Rosalie, je crains bien que tu ne t’en tires pas ; tu serais la seule qui serait sortie intacte de cette maison.

— Je me sauverai, dit Justine.

— Cela est impossible, reprit Rosalie : sa profession lui donne le droit de fermer ses portes ; cette maison est comme un couvent. Une évasion, en te faisant traiter de séductrice ou de voleuse, pourrait te conduire à Bicêtre. Prends patience, ma chère, c’est le plus court.

Et le bruit que nos deux espions entendirent les obligea de se remettre au trou. Célestine amenait avec elle une jeune fille de quatorze ans, blonde et jolie comme l’Amour. La pauvre enfant, tout en larmes, trop malheureusement au fait de ce qui l’attend n’approche qu’en gémissant de son instituteur ; elle se jette à ses pieds ; elle implore sa grâce. Mais Rodin, inflexible, allume, dans cette sévérité même, les premières étincelles de son plaisir, elles jaillissent déjà de son cœur par ses regards farouches.

— Oh ! non, s’écrie-t-il, non, non, voilà trop de fois que cela vous arrive, Julie ; je me repends de mes bontés, elles n’ont servi qu’à vous plonger dans de nouvelles fautes ; la gravité de celle-ci, d’ailleurs, pourrait-elle me permettre la clémence, à supposer que je le voulusse ?

— Gardez-vous-en, mon frère, s’écrie Célestine ; ce serait encourager cette fille au mal ; l’exemple en serait pernicieux dans la maison. Oubliez-vous donc que cette petite coquine a donné hier un billet à un garçon, en entrant dans la classe ?…

— Je vous proteste que non, dit la charmante Agnès en larmes ; oh ! rien n’est plus faux, monsieur, croyez-moi… croyez-moi, j’en suis incapable.

— Ne sois pas la dupe de ces reproches, dit promptement Rosalie à Justine ; toutes ces fautes sont imaginées à dessein de consolider ses prétextes : cette petite fille est un ange ; c’est parce qu’elle lui résiste, qu’il la traite avec dureté.

Et, pendant ce temps, la sœur de Rodin, lâchant le cordon des jupes, les faits couler au bas des jambes, et, relevant la chemise de l’enfant autour des reins, expose aux yeux de son frère le petit corps le plus voluptueux qu’il fût possible de voir. Le paillard, pendant ce temps-là, saisit les mains de la jeune fille, les attache à l’anneau du pilier placé à ce dessein dans le milieu de la chambre de correction, s’empare d’une poignée de verges, prise cette fois au sein d’une cuve remplie de vinaigre, où elles acquièrent, par cette lotion, plus de verdeur et plus de piquant, met son vit entre les mains de sa sœur qui, agenouillée devant lui, le branle, pendant qu’il va opérer et se prépare à la plus rigoureuse… à la plus sanglante opération. Six coups, assez légèrement appuyés, sont les préliminaires de l’orage. Julie frémit… La malheureuse, elle n’a plus de défenses… plus d’autres que sa belle tête languissamment tournée vers son bourreau… de superbes cheveux en désordre, et des pleurs inondant le plus beau visage du monde, le plus doux, le plus intéressant. Rodin considère le tableau, il s’en embrase, sa bouche effleure celle de la victime ; il n’ose la baiser, il n’ose dévorer les pleurs dont sa férocité s’électrise ; une de ses mains, plus hardie, parcourt les fesses… Que de blancheur ! que de beauté ! ce sont des roses effeuillées sur des lis par la main même des grâces ! Quel est-il donc l’être assez dur pour condamner aux tourments des appas si frais, si mignons ? Quel monstre peut chercher le plaisir au sein des larmes et de la douleur ? Rodin contemple ; son œil égaré parcourt, ses mains osent profaner les fleurs que sa cruauté veut flétrir. Tantôt le libertin entrouvre, et tantôt il resserre ces attraits divins qui l’enchantent ; il les offre, sous toutes les formes, à son œil examinateur. Mais c’est à ceux-là seuls qu’il s’en tient ; quoique le vrai temple de l’amour soit à sa portée, Rodin, fidèle à son culte, n’y jette pas même ses regards ; il en craint jusqu’aux apparences. Si l’attitude les expose, il les déguise ; le plus léger écart troublerait son hommage, il ne veut pas qu’on le distraie.

Enfin sa fureur n’a plus de bornes ; il l’exprime par des invectives ; il accable de sottises et de menaces cette pauvre petite malheureuse, tremblante sous les coups dont elle se voit prête à être déchirée. Rodin que l’on branle toujours, est aveuglé par le plaisir.

— Allons, dit-il, préparez-vous, il faut souffrir.

Et le cruel laissant, d’un bras vigoureux, tomber ses faisceaux d’aplomb sur toutes les parties qui lui sont offertes, en applique cette fois-ci vingt coups, qui changent bientôt en vermillon le tendre et divin incarnat de cette peau si fraîche. Julie pousse des cris, des pleurs coulent de ses beaux yeux, et se répandent en perles sur sa jolie gorge. Rodin n’en devient que plus furieux ; il porte brutalement ses mains sur les parties molestées, les touche, les comprime, semble les préparer à de nouveaux assauts. Rodin recommence, sa sœur l’excite.

— Tu la ménages, lui crie cette mégère.

— Eh non, non, dit Rodin, n’appuyant plus un seul coup qui ne soit précédé d’une invective, d’une menace ou d’un reproche.

Le sang paraît. Rodin s’extasie ; il se délecte à contempler les preuves parlantes de sa férocité ; il ne peut plus se contenir ; son vit distille le foutre ; il s’approche de l’enfant, contenue par Célestine, qui fait voir à son frère le cul qu’il désire. Le bougre, en furieux, se présente à la brèche.

— Fais-le entrer, dit-il tout bas à sa sœur.

Et, du bout de la tête de l’énorme machine, il attaque légèrement le petit trognon de rose qui se présente à lui. Que ne donnerait-il pas pour aller plus avant ! mais il n’ose.

Célestine le secoue de nouveau ; et le cruel, recommençant à frapper, achève d’entrouvrir, à force de cinglons, cet asile des grâces et de la volupté. Il ne sait plus où il en est ; son ivresse est au point qu’il perd l’usage de la raison. Il jure, il blasphème, il tempête. Tout ce qu’il voit de charmes est traité avec la même rigueur ; les reins, les cuisses, les fesses, ce qu’il peut saisir en-dessous du plus joli petit con vierge, tout se déchire, tout se flagelle en détail ; rien n’est soustrait à ses barbares coups. À la violence dont sa sœur le pollue, on dirait qu’elle pompe une citerne. Le scélérat s’arrête cependant ; il sent l’impossibilité de passer outre sans risquer de perdre des forces qui lui deviennent utiles pour de nouvelles opérations.

— Rhabillez-vous, dit-il à Julie, en la détachant, et se rajustant lui-même ; et si pareille chose vous arrive encore, songez que vous n’en serez pas quitte pour si peu.

Julie sort, et rentre dans sa classe.

— Tu me branlais trop vite, dit Rodin à sa sœur, peu ne s’en est fallu que je ne déchargeasse ; il ne faut faire que plotter et me sucer de temps en temps. Elle est jolie cette petite fille, l’as-tu eue ?

— Et quelle est celle qui ne m’a point passé par les mains ?

— Mais tu ne t’attendris pas quand je les fouette.

— Que m’importe le sort d’une putain qui m’a fait décharger ! je la déchirerais moi-même. Ah ! tu ne connais pas mon cœur ! il est encore plus féroce que le tien. Entre un instant dans mon cul, Rodin ; je brûle.

Et, se remettant à la même place où elle s’était présentée avant la fustigation de Julie, elle relève ses jupes et présente ses fesses. Rodin s’y plonge sans préparation ; il la lime un demi-quart d’heure ; la coquine se branle, décharge, et, contente sans être apaisée, elle va chercher de nouvelles victimes.

Celle qu’on présente cette fois-ci est une fille de l’âge de Justine ; elle lui ressemblerait même un peu, s’il était possible d’admettre que la nature eût pu refaire deux fois un aussi parfait modèle de grâces et de beautés.

— Aimée, lui dit Rodin, il est singulier qu’à votre âge vous vous mettiez dans le cas d’être fouettée comme une enfant.

— Mon âge et ma conduite ne devraient pas m’exposer à un tel affront, monsieur, répondit fièrement cette charmante fille : mais quand on est la plus faible, on a toujours tort.

— Voilà une réponse bien insolente, mademoiselle, dit Célestine : je me flatte qu’elle n’excitera pas beaucoup d’indulgence dans l’âme de mon frère.

— Elle en peut être sûre, dit Rodin, en dénouant les jupes avec brutalité.

— Mais, monsieur, je ne croyais…

Et le paillard, achevant de détacher promptement tous ce qui le gêne, met au jour le cul le plus frais, le plus appétissant qu’il eût encore vu.

— Aimée, lui dit Rodin en la courbant sur un fauteuil, vous m’avez dit que vous souffriez cruellement d’hémorroïdes ; pendant que j’y suis, je vais examiner, et si vraiment ce mal paraissait de quelque importance, je vous traiterais avec plus de douceur.

— Jamais, monsieur, répondit modestement Aimée, non, jamais je ne me suis plainte d’une telle chose…

— N’importe, poursuivit Rodin, en continuant de courber, cela pourrait venir ; il est bon que j’observe.

Et, comme Célestine aidait à la chose, la pauvre Aimée, sans pouvoir s’en défendre, fut bientôt mise à quatre pattes.

Et voilà Rodin examinant, parcourant, maniant tout à l’aise les plus belles chairs, les plus divins attraits.

— Non, vraiment, il n’y a rien de ce que je croyais, dit Rodin, tout cela est en bon état ; allons, nous pouvons châtier.

Les mains se saisissent, on les attache, et la belle Aimée reste en proie aux scélératesses de ces monstres.

— Commence-la, ma sœur, dit Rodin ; je veux voir si la pitié ne te fera pas enfreindre ton devoir.

Célestine prend les verges ; son frère examine en face ; il veut jouir des contorsions que la frayeur arrache : il n’ose se branler, il est vu ; mais sa main frotte la cuisse sur laquelle repose l’engin tout dressé. L’opération commence ; et Mlle Rodin, tout aussi cruelle que son frère, frappe pour le moins avec autant de force. Cependant, celui-ci, qui veut tout voir, tout saisir, passe auprès de sa sœur, pour mieux juger de l’effet des coups sur les belles masses qu’ils ensanglantent. Ne pouvant plus se contenir, il se saisit d’une nouvelle poignée, éloigne sa sœur et flagelle avec une telle violence, que le sang paraît aussitôt. La pauvre infortunée ne souffle pas : on ne se doutait de ses douleurs que par un mouvement convulsif de ses deux fesses qui s’entrouvraient quand on ne frappait point et se resserraient à l’approche du coup. Même tentative à celle-ci qu’à l’autre. Rodin se présente au combat ; Aimée le devine et resserre le cul. Rodin de rage lui assène un coup de poing dans les reins qui la fait aussitôt courber. Il se représente ; mais Aimée se relève et par ce mouvement le fait reglisser encore.

— Tout cela, monsieur, dit-elle à la fin, ne me paraît pas tenir à la pénitence que vous avez dessein de m’infliger ; je vous supplie donc de finir.

Rodin furieux refouette de nouveau ; et deux cents coups de fouet, appliqués d’un bras sûr, calment à peine sa colère où le plongent les refus qu’il éprouve. Son engin furieux semble menacer le ciel ; Célestine veut le saisir et le diriger vers l’inattaquable forteresse.

— Non, dit Rodin, qu’on l’éloigne de mes yeux… Emmenez, emmenez cette fille rebelle ; je veux qu’elle soit huit jours enfermée au pain et à l’eau, pour lui apprendre à me manquer.

Aimée sort en baissant les yeux, et le féroce instituteur demande un garçon.

Celui que Célestine amène est un écolier de quinze ans, plus beau que l’Amour même.

Rodin le gronde. Plus à l’aise avec lui, sans doute, il le cajole, il le baise, en le sermonnant.

— Vous avez mérité d’être puni, lui dit-il, et vous allez l’être.

À ces mots, la culotte est à bas. Mais tout l’intéresse ici ; rien n’est exclu ; les voiles se relèvent ; tout se palpe indistinctement : le cul, le vit, les couilles, le ventre, les cuisses, la bouche, tout se baise, tout se dévore. Rodin menace, il cajole, il invective, il flatte : il est dans ce désordre délicieux de la luxure, où les passions n’écoutent plus que leur organe, où le voluptueux ne se plaint que de l’impossibilité dans laquelle il est de ne pouvoir multiplier ses outrages. Ses doigts obscènes cherchent à faire naître dans ce jeune garçon les mêmes sentiments de lubricité qu’il en reçoit ; il le branle.

— Eh bien, dit le satyre en voyant ses succès, vous voilà pourtant dans cet état impur que je vous ai si sévèrement défendu ; je gage qu’avec deux mouvements de plus tout partirait sur moi.

Trop sûr des titillations qu’il produit, le libertin s’avance pour en recueillir l’hommage, et sa bouche est le temple offert à ce divin encens ; ses mains en excitent les jets, il les attire, il les dévore, lui-même est tout prêt d’éclater ; mais il veut en venir au but.

— Ah ! je vais vous punir, dit-il en se relevant, les lèvres encore inondées du foutre qu’il avale, oui, fripon, je vais vous punir.

Il prend les mains du jeune homme ; il les captive ; s’offre en entier l’autel où il veut sacrifier sa fureur, il l’entrouvre, ses baisers le parcourent, sa langue s’y enfonce, elle s’y perd. Rodin, ivre d’amour et de férocité, remêle encore les expressions et les sentiments de tous deux.

— Ah ! petit fripon, s’écrie-t-il, il faut que je me venge de l’impression que tu me fais.

Les verges se prennent ; Célestine suce son frère, celui-ci fouette. Plus excité sans doute qu’avec la vestale, ses coups deviennent plus forts et bien plus nombreux. L’enfant pleure ; Rodin s’extasie. Mais de nouveaux plaisirs l’appellent. On détache l’écolier ; d’autres surviennent.

Une petite fille de douze ans, belle comme le jour, succède au garçon ; à celle-ci un écolier de seize, suivi d’une fille de quatorze. Rodin, toujours servi, toujours aidé par sa sœur, en fustige soixante dans sa matinée, trente-cinq filles et vingt-cinq garçons.

Le dernier est un Adonis de quinze ans, d’une figure vraiment enchanteresse. Rodin n’y tient plus ; en venant de le mettre en sang, il veut le foutre ; sa sœur aide à ce viol affreux ; elle contient le patient aux désirs effrénés de son frère. Rodin encule, il sacre, il pourfend, il déchire et darde bientôt au fond du cul de ce bel ange les jets écumeux de sa flamme. On console l’enfant ; il est excorié ; on lui donne des bonbons, il se tait.

Et voilà comme ce libertin abusait de la confiance que l’on avait en lui ; voilà comme il trompait les parents, qui, ne voyant que les progrès vraiment rapides de cette école, fermaient imbécilement les yeux sur les dangers dont elle était remplie.

— Ô ciel ! dit Justine, quand ces orgies furent terminées, comment ose-t-on se livrer à de tels excès ? Comment peut-on trouver des plaisirs dans les tourments que l’on inflige ?

— Ah ! tu ne sais pas tout, répondit Rosalie. Écoute, lui dit-elle en repassant dans sa chambre ; ce que tu as vu a pu te faire comprendre que, lorsque mon père trouve quelques facilités dans les jeunes filles, il agit avec elles de la même manière qu’il vient de traiter ce jeune garçon. Les filles, au moyen de cette précaution ne sont point déshonorées, poursuivit Rosalie : point de grossesse à craindre ; et rien dès lors ne peut les empêcher de trouver des époux. Il n’y a point d’années où il ne jouisse ainsi de plus de la moitié des garçons ou des filles. Ô Justine, poursuivit cette chère enfant en se précipitant dans les bras de son amie, et moi-même, j’ai été victime de son libertinage ; à sept ans il m’avait violée, et presque tous les jours depuis…

— Mais, interrompit Justine, depuis que tu as atteint un âge plus mûr, la religion t’offrait un recours ; que ne consultais-tu un directeur ?

— Hélas ! ignores-tu donc, reprit vivement Rosalie, qu’il étouffe dans nous toutes les semences de la religion, à mesure qu’il nous pervertit et qu’il nous en défend tous les actes. D’ailleurs, j’ignore ma religion ; à peine m’en a-t-il instruite. Le peu qu’il m’a dit sur ces matières n’a jamais été que dans la crainte que mon ignorance ne trahît son impiété ; mais je n’ai jamais été à confesse, je n’ai jamais fait ma première communion. Il jette un si grand ridicule sur toutes ces choses, il en absorbe si bien dans nous jusqu’aux moindres idées, qu’il éloigne à jamais de ces devoirs celles dont il a joui ; ou, si elles sont contraintes à les remplir, à cause de leur famille, c’est avec une tiédeur, une indifférence, un mépris tel qu’il ne redoute rien de leurs indiscrétions avec les confesseurs. Quelquefois il réunit les jeunes personnes de l’un et de l’autre sexe dont il est sûr ; et là, il leur fait des conférences dont le but est d’anéantir totalement en elles tous les germes de religion et toutes les semences de la vertu. Mais il en est qui ne participent jamais à ces faveurs, soit à cause de leur trop de faiblesse, ou de leur ridicule attachement aux préjugés dont leur famille les empoisonne.

— Que de prudence ! dit Justine.

— Il en faut, répondit Rosalie, pour maintenir le calme qu’il veut goûter au milieu des orages qui doivent nécessairement s’élever sans cesse sur l’atmosphère d’une route semblable ; et c’est à cette politique étonnante qu’est due la tranquillité dont il jouit depuis dix ans.

— Viens, dit Rosalie quelques jours après cette scène, viens juger par tes propres yeux de tout ce qu’entreprend mon père avec sa sœur, avec moi, sa gouvernante et quelques-uns de ses favoris. Ces horreurs, je l’espère, te convaincront de ce que je t’ai dit : elles te prouveront ce que doit souffrir une fille honnête comme moi, à laquelle la nature semble avoir donné de l’horreur pour tout ce à quoi son devoir la soumet.

— Son devoir ! jamais ; dis son malheur.

— Hélas ! le cruel me compose des devoirs de mes malheurs, et je serais perdue si je résistais. Pressons-nous, poursuivit Rosalie, voilà la classe qui se ferme ; c’est l’heure où, échauffé des préliminaires, il va venir se dédommager de la contrainte que lui impose quelquefois sa prudence. Remets-toi où je t’avais placée l’autre jour et tes yeux vont tout découvrir.

Pour peindre à nos lecteurs la scène libidineuse dont Justine fut témoin, il faut d’abord leur indiquer les acteurs.

Ces personnages étaient Marthe, gouvernante de Rodin, âgée, comme nous l’avons dit, de dix-neuf ans, et jolie comme un ange ; Célestine, sœur du même ; Rosalie, sa fille ; un jeune écolier de seize ans, nommé Fierval ; et sa sœur, âgée de quinze ans, que l’on appelait Léonore ; couple enchanteur qui semblait se disputer de grâces de figure, de taille et d’agréments. Tous deux se ressemblaient beaucoup, tous deux s’aimaient, et l’on va voir jusqu’à quel degré notre lubrique instituteur favorisait cette incestueuse passion.

— Nous voilà tranquilles, dit Rodin en fermant soigneusement toutes les portes ; ne nous occupons que de paillardises ; les fustigations de ce matin m’ont mis dans un état… Vous le voyez, dit-il en mettant sur la table un vit dur et bandant qui paraissait déjà menacer tous les culs…

Oui, tous les culs ; il faut que nos lecteurs se familiarisent ici avec l’idée de ne voir fêter à Rodin que cet unique temple ; soit prédilection, soit sagesse, le bon Rodin s’interdisait toute autre jouissance, et ce n’est que dans celle-ci que nous allons le voir s’escrimer.

— Viens, cher petit ange, dit-il à Fierval en lui dardant sa langue dans la bouche ; viens que je commence par toi, tu sais que je t’idolâtre. Léonore, venez déculotter votre frère ; vous savez que ce soin vous regarde ; que ce soient vos mains qui présentent à mes baisers le sublime cul de ce bel enfant…

À merveille ! voilà précisément ce que je veux… Et le coquin baisait, palpait, entrouvrait, suçait le plus joli derrière qu’on pût imaginer. Ma sœur, poursuivit Rodin, pendant que je gamahuche ce beau jeune homme, agenouille-toi devant lui et suce-le ; toi, Marthe, viens trousser Léonore ; je veux baiser son cul près de celui de son frère ; cette réunion m’excitera… oui, voilà ce que c’est. Mais il manque quelque chose au tableau. Rosalie, trousse Marthe et place-toi de façon à ce que je puisse manier à la fois vos deux culs.

Un instant le tableau reste fixe. Mais Rodin avait trop de désirs, trop d’imagination, pour ne pas le varier promptement.

Voilà comment le second s’arrange :

Sa sœur, agenouillée devant lui, suce son vit ; Léonore et Fierval se placent par échelons en face de sa bouche, en telle sorte qu’il puisse baiser à la fois et celle du jeune homme et le trou du cul de la sœur ; de droite et de gauche il manie les fesses de Marthe et de Rosalie.

— Essayons autre chose, dit-il encore au bout d’un instant ; il faut que je fouette ; ce plaisir est inouï pour moi, je ne puis m’en rassasier. Léonore, voyons votre beau cul ; les baisers dont je viens de le couvrir n’ont fait qu’irriter en moi le désir de le traiter avec fureur ; mais je voudrais que votre frère commençât l’opération. Placé derrière lui, les verges à la main je le traiterai durement, s’il a le malheur de vous ménager.

L’attitude s’arrange ; mais Rodin, pendant qu’il opère, veut que sa sœur le branle sur les fesses de sa fille et que Marthe le fouette. Qui le croirait ! Fierval, digne élève de Rodin, n’annonce aucune envie de ménager sa sœur ; excité par les coups qu’il reçoit lui-même, le petit libertin la frappe à tour de bras.

— Allons, mon ami, dit Rodin, fous ta sœur, encule-la ; rien n’est délicieux comme de foutre un cul qu’on vient de fouetter ; viens, que je conduise, que je devienne le premier agent de ton voluptueux inceste.

Et, le saisissant par le vit, il l’attire près du derrière de Léonore, mouille lui-même avec sa bouche, et le vit du jeune homme et le cul de la victime, les unit, leur apprend à se baiser en se foutant de cette manière, place la main du jeune homme au clitoris de la patiente et se dispose alors à sodomiser lui-même le fouteur.

— Monte sur les reins de Fierval, dit-il à Rosalie ; je gamahucherai ton cul en foutant celui de cet Amour ; Marthe, continue de me fouetter et que ma sœur remplisse ma main de ses belles fesses.

— Oh, foutre ! quelle jouissance ! s’écrie le paillard en la savourant ; en peut-il être de plus délicieuse !… Oui sans doute il en est, reprend-il ; Rosalie, tu vas me le prouver. Dérangeons tout cela ; c’est ma fille que je veux foutre.

— Inconstant, lui dit Célestine tu n’es satisfait de rien,

— Eh ! ma sœur, l’est-on jamais avec une tête aussi dépravée que la mienne ? Mais est-ce à toi de te surprendre ! et la plus lubrique des filles doit-elle donc s’étonner de quelques caprices libertins ?

Attendez, dit le paillard, avant que de former le groupe qui me coûtera sûrement du sperme, papillonnons encore une minute. Placez-vous tous à genoux, appuyés contre ce canapé, de manière à ce que Léonore m’offre un cul, Fierval une bouche, ma sœur un cul, Marthe une bouche. Rosalie, tenant mon engin, me conduira d’autel en autel et j’offrirai mon hommage à chacun. Aussitôt qu’elle m’aura niché, elle s’élancera sur le sofa, s’accroupira sur mon visage et me fera baiser, comme malgré moi, ses fesses et le trou mignon de son cul…

— Ah ! petite coquine, dit-il à Rosalie, quand il fut au bout de la file, c’est-à-dire dans la bouche de Marthe, ah ! petite gueuse, vous allez être punie de l’indécence que vous venez de commettre… Faire baiser votre cul à celui dont vous tenez le jour ! osez lui en toucher le nez ! impudente créature !… Je vais vous faire voir si l’on se moque ainsi de son père.

Et il la saisit, tout en se faisant sucer par Marthe ; il la fouette, il la déchire avec un martinet armé de camions. Rien n’est épargné ; la malheureuse est en sang, depuis le milieu des reins jusqu’au bas des cuisses. Les branches de son cruel instrument ne s’impriment nulle part, que ses lèvres ne s’y collent aussitôt ; et l’intérieur de l’autel, et la bouche de la victime, tout, excepté le devant, tout est dévoré de suçons. Bientôt, sans varier l’attitude, se contentant de se la rendre plus propice, Rodin pénètre dans l’asile étroit des plaisirs. Le scélérat encule sa fille ; Fierval le sodomise ; la perspective est le délicieux cul de Léonore, que Rodin couvre de baisers ; à droite et à gauche, sous ses mains, les culs de sa gouvernante et de sa sœur. Que pouvait-il désirer davantage ? Il touche, il baise, il pourfend, il déchire ; on l’encule, mille suçons plus chauds les uns que les autres expriment son ardeur sur ce qu’on offre à sa luxure. La bombe éclate, c’est le cul de sa fille qu’il inonde de foutre ; et le libertin, enivré, ose goûter les plus doux plaisirs au sein de l’inceste et de l’infamie.

Un moment de repos succède à ces orgies. On entoure Rodin, on le caresse ; l’une s’efforce à le rendre à la vie par la chaleur de ses baisers lascifs ; celle-ci presse son vit, le décalotte et le secoue légèrement, pendant qu’une troisième chatouille le trou de son cul et qu’une quatrième offre son beau derrière à toutes les caresses qu’il lui plaît d’inventer ; le jeune Fierval lui fait sucer son vit. Tant de soins raniment bientôt notre moribond. Marthe qui le branlait, en montrant l’état du patient, félicite chacun de ses succès.

— Vous voulez me tuer à force de plaisirs, dit Rodin ; et bien, j’y consens ; il est doux d’expirer ainsi. Célestine, fous sous mes veux, je t’en prie, avec le jeune Fierval ; et que Léonore, sa sœur, agenouillée entre tes jambes, suce ton clitoris ; pendant ce temps-là, Rosalie et Marthe me branleront, l’une le cul, l’autre le vit, en face de l’opération, et sois sûr que ton foutre aura bientôt déterminé le mien.

Mais Rodin augurait beaucoup trop de ses forces ; sa sœur avait déjà déchargé six fois, avant que le triste vit de Rodin eût seulement acquis le quart de consistance nécessaire à l’éjaculation qu’il projette.

— Venez, dit-il, venez tous me sucer les uns après les autres ; pendant qu’une de vos bouches comprimera mon vit, qu’une autre s’adapte sur mes lèvres, qu’une troisième gamahuche mon cul ; afin que je sois chatouillé par des langues aux endroits les plus lascifs de mon corps et que ce ne soit qu’à des langues que mon éjaculation soit due.

Le projet était bien senti ; mais Rodin n’en avait pas calculé la durée. On fut une heure à le mordiller, à le pressurer, à le sucer dans tous les sens, lorsque la nature revêche le comble enfin de ses faveurs ; il décharge dans la bouche de sa fille, ayant celle de Léonore sur la sienne, celle de Fierval au trou de son cul, et sous ses mains, de droite et de gauche, les fesses de sa sœur et de Marthe.

— S’il est quelque chose de délicieux dans le monde, dit Rodin dès qu’il fut tranquille, assurément c’est le libertinage. Où trouver une passion qui tienne tous nos sens dans un chatouillement plus lascif ! Est-il rien sur la terre qui rende plus heureux ? C’est le libertinage qui brise les hochets de l’enfance ; c’est lui qui allume le flambeau de la raison, qui donne de l’énergie à l’homme. Et si cela est, ne doit-il pas induire de là que c’est pour ce seul plaisir que l’a créé la nature ? Qu’il mette tous les autres en parallèle avec celui-ci, il verra quelle différence : il sentira s’il en est un seul qui l’embrase avec autant d’ardeur. Son empire est tel sur une âme qu’aussitôt qu’elle en est remplie elle ne peut plus penser à autre chose. Examinez un homme vraiment libertin, vous le verrez toujours occupé ou de ce qu’il a fait, ou de ce qu’il projette de faire. Dans une parfaite insouciance sur tout ce qui ne tient pas à ses plaisirs, vous le verrez pensif, concentré dans lui-même et comme s’il craignait de donner accès à un mouvement qui pût le distraire une minute des libidineuses idées qui l’enflamment ; on dirait qu’une fois enchaîné au culte de ce dieu, il lui devient absolument impossible d’être ému par quoi que ce puisse être et que rien n’est capable de distraire son âme de la délicieuse passion qui la captive. C’est donc à elle seule que nous devons tout sacrifier ; il ne doit être qu’elle seule de respectable à nos yeux. Méprisons souverainement tout ce qui s’en éloigne ou la combat ; et, pour mieux lui prouver notre hommage, plongeons-nous aveuglément dans tous les écarts de ses vices ; que rien ne soit sacré pour nous que ce qui la caractérise ou la sert ; ne sentons, n’existons, ne respirons que pour elle ; il n’y a que les sots qui la trouvent dangereuse. Eh ! comment pourrait jamais l’être un raffinement de jouissance ? Le libertinage est-il autre chose ? Non, sans doute. Eh bien, comment ce qu’il y a de meilleur peut-il avoir des inconvénients ? Je dis plus, ces inconvénients même, existassent-ils, ne seraient-ils pas préférables encore à tous les dangers de la tempérance… à tout l’ennui de la sagesse ? L’état d’inertie de l’homme sobre n’est-il pas l’image du sommeil de la mort ? L’homme froid et indifférent est le repos de la nature : à quoi sert-il dans l’univers ? que met-il en mouvement ? qu’exécute-t-il ? à quoi son pédantisme est-il bon ? S’il est nul, n’est-il pas condamnable ? et n’est-il pas dès lors à charge de la société ? Si la tempérance et la sobriété dominaient malheureusement dans le monde, tout y languirait, tout y végéterait ; il n’y aurait plus ni mouvement ni force, et tout retomberait dans le chaos.

Voilà ce que nos moralistes ne veulent point comprendre, parce qu’étayant sans cesse leurs principes sur les bases religieuses, ils ne peuvent concevoir un état au-delà des plans de leur divinité, et que ce monstre de l’imagination échauffée des hommes ne peut jamais entrer pour rien dans les calculs de la philosophie. Mais une chose bien singulière, c’est que les freins que l’homme oppose au libertinage ne sont que les aiguillons du libertinage même : la pudeur, le premier de ces freins, n’est-elle pas un des stimulants les plus actifs de cette passion ? elle est essentielle à la luxure. On est fâché qu’un autre sache nos fantaisies ; il semble qu’elles ne devraient être entendues que de nous, et que tout ce qui n’est pas nous ne devrait pas avoir l’esprit de les comprendre. Tel fut le premier motif qui fit jeter des gazes sur les actions impures ; on ne voulut pas faire devant tout le monde ce qu’il ne paraissait pas que tout le monde dût savoir ; mais le rideau ne fut tiré que pour redoubler ses excès. Ne doutons pas qu’il n’y eût moins de libertins, si le cynisme était à la mode. On ne se cache que parce qu’on veut sortir de la règle ordinaire ; et le premier qui, dans l’enfance des sociétés, fit passer sa maîtresse derrière un buisson, fut le plus libertin de la peuplade. Corrompons-nous donc, mes enfants ; souillons-nous donc de toutes les impuretés possibles ; foutons sans règle et sans mesure ; lâchons la bride à tous nos penchants ; chérissons nos goûts ; et soyons certains que, plus nous nous livrerons à la débauche des sens, et plus nous approcherons du bonheur dont la lubricité couronnera toujours ceux qui la chérissent et la servent.

Ici le jeune Fierval témoigna le désir de foutre Rosalie ; il était près d’elle, il la baisait, il la maniait.

— Encule donc, imbécile, lui dit Rodin ; ne semble-t-il pas que tu craignes de céder à tes désirs ! Sont-ce donc là les fruits du sermon que je viens de te faire. Viens sodomiser ma fille dans mes bras, je vais la tenir : j’aime l’idée d’être son maquereau. Ma sœur, branle-lui le cul pendant qu’il fout ma fille ; et toi, Marthe, fais-lui baiser ton joli derrière ; il faut environner de plaisirs ce joli petit ange, il faut l’en rassasier.

Et Rosalie, soumise, fut encore obligée de soutenir cet assaut… elle dont la vertu composait l’existence ! elle qui, consultée, n’eût voulu pour bonheur qu’un couvent et qu’un Dieu !

Fierval ne fut pas long ; aussi vivement excité, le petit libertin déchargea bientôt. Rodin, qui, en tenant sa fille sur ses genoux, avait pris plaisir à lui sucer la bouche pendant l’opération, voulut aussi sucer le vit du jeune homme au sortir du cul de sa fille. Il en exprima jusqu’à la dernière goutte de foutre ; et ces épisodes l’ayant fait rebander, il encule Léonore et sa fille alternativement ; il baise le cul de Fierval ; Célestine et Marthe le fouettent tour à tour ; et c’est dans le derrière de sa fille qu’il décharge, en étrillant à tour de bras les délicieuses fesses de Léonore.

Le brave instituteur va se mettre à table après de tels exploits ; et Justine, affligée, honteuse de tout ce qu’elle a vu, s’écrie, en se repliant sur la pureté de sa conscience : Ô mon Dieu ! ne suis-je donc née que pour vivre au milieu du crime et de l’infamie ? et serait-ce pour exercer ma patience que votre équité me condamne à de si cruelles épreuves ?

Sans l’extrême amitié qu’elle portait à sa jeune compagne, on ne doit pas douter que Justine ne se fut évadée sur-le-champ. Mais, pleine de cette force que donne la vertu, elle aspirait à l’honneur d’arracher Rosalie au libertinage. Cet espoir la déterminait à la patience, lorsque Rodin, las d’en avoir autant, se décide à savoir ce qu’il doit attendre de sa nouvelle acquisition.

Il y avait environ quinze jours que notre héroïne était dans cette maison, lorsque Rodin, enflammé du désir que nous venons de peindre, se présente un matin chez elle. Après quelques instants de conversation générale, Rodin fit parler ses désirs. Peu accoutumé aux préliminaires d’un sentiment dont le coquin n’éprouve que le besoin physique, il saisit Justine à brasse-corps et veut la culbuter sur un lit.

— Laissez-moi, monsieur, dit cette vertueuse fille, laissez-moi ou j’appelle toute la maison en témoignage de l’horreur que vous me proposez. Et à quel titre, je vous prie, prétendez-vous faire de moi la victime de votre brutalité ? est-ce parce que vous m’avez reçue chez vous ? Mais je m’y rends utile, j’y gagne ma vie ; et quand je m’y conduis bien j’y dois être à l’abri de vos insultes. Souvenez-vous qu’il ne sera jamais rien dans le monde qui puisse m’y soumettre ; ma reconnaissance vous est due, mais je ne l’acquitterai pas au prix de mon honneur.

Rodin, confondu d’une résistance à laquelle il ne s’attendait point avec une fille tellement dénuée de ressources, et que d’après l’injustice ordinaire aux hommes, il ne devait pas supposer si sauvage, Rodin, dis-je, regarda Justine avec attention.

— Mon cœur, lui dit-il au bout d’un instant, c’est assez mal à propos que tu fais la vestale avec moi ; j’avais, ce me semble, quelque droit à des complaisances de ta part. N’importe, ne me quitte pas pour cette bagatelle ; je suis bien aise d’avoir une fille sage dans ma maison : celles qui m’entourent le sont si peu ! Puisque tu affiches tant de vertu dans ce cas-ci, tu en montreras, j’espère, dans tous : mes intérêts y gagneront. Ma fille t’aime, elle me supplie de t’engager à ne nous jamais quitter ; reste donc près de nous, je t’y invite.

— Monsieur, répondit Justine, je n’y serai pas heureuse ; on ne m’y verra pas sans jalousie, et je serai bientôt contrainte à vous quitter.

— Ne l’appréhende pas, dit Rodin, ne crains nul effet de la jalousie de ma sœur ou de ma gouvernante ; celle-ci te sera toujours subordonnée, et je sais que ma sœur t’aime. Sois donc sûre que ma protection et ma confiance te seront toujours accordées ; mais, pour continuer d’en être digne, il est bon que tu saches qu’une discrétion à toute épreuve est la première qualité que j’exige de toi. Il se passe ici beaucoup de choses qui contrarieront tes principes ; il faut tout voir et tout entendre, sans te permettre même une réflexion… Oh ! oui, oui, Justine, poursuivit chaleureusement Rodin, à ces conditions ne me quitte jamais ; au sein des vices multipliés où m’emporte un tempérament de feu, un cœur très gangrené, j’aurai du moins la consolation de posséder un être vertueux près de moi, et dans les bras duquel je me jetterai comme aux pieds d’un Dieu, quand je serai rassasié de mes débauches.

Eh bien ! pensa Justine en ce moment, la vertu est donc nécessaire, elle est donc indispensable à l’homme, puisque le vicieux lui-même est obligé de se rassurer par elle. Et notre aimable fille, se rappelant alors les instances que Rosalie lui avait faites pour ne la point quitter, croyant reconnaître quelques bons principes dans Rodin, s’engagea décidément avec lui.

— Justine, lui dit Rodin, c’est bien décidément auprès de ma fille que je vais te placer à présent ; tu n’auras rien à démêler avec mes autres femmes et je te donne quatre cents livres d’appointements.

Une telle place devenait une fortune dans la position de notre malheureuse orpheline. Enflammée du désir de ramener Rosalie au bien, et peut-être même son père, si elle acquérait quelque empire sur lui, elle ne se repentit point de ce qu’elle venait de faire. Rodin la présente à sa fille.

— Rosalie, lui dit-il, je n’avais jusqu’à ce moment qu’un désir vague de lier éternellement Justine à toi ; cette intention fait aujourd’hui le charme et la consolation de ma vie ; daigne accepter ce présent de ma main.

Les deux jeunes filles s’embrassent, et voilà Justine installée.

Il ne se passa pas huit jours sans que cette sage et vertueuse fille ne commençât à travailler aux conversions qu’elle désirait ; mais l’endurcissement de Rodin rompait toutes ses mesures.

— Ne crois pas, répondit-il un jour aux sages conseils de cette vertueuse créature, que l’espèce d’hommage que j’offre à la vertu, dans toi, soit une preuve, ou que j’estime la vertu, ou que j’aie envie de la préférer au vice ; non, Justine, ne l’imagine pas, tu t’abuserais. Ceux qui, partant de mon procédé pour toi, soutiendraient, d’après lui, qu’il prouve, ou l’importance, ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande erreur ! et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser. La masure qui me sert d’abri à la chasse, quand les rayons trop ardents du soleil dardent d’aplomb sur mon individu, n’est assurément pas un monument utile ; sa nécessité n’est bien sûrement que de circonstance. Je m’expose à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui m’en garantit, je m’en sers. Mais ce quelque chose est-il moins inutile ? en doit-il être moins méprisable ? Dans une société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : nos associations n’étant pas de ce genre, il faut absolument ou jouer la vertu ou s’en servir, afin d’être moins redouté de ceux qui la suivent. Que personne ne l’adopte, elle deviendra inutile. Je n’ai donc pas tort, quand je soutiens que sa nécessité n’est que d’opinion ou de circonstance. La vertu, ne nous y trompons pas, n’est pas d’un prix incontestable ; elle n’est qu’une manière de se conduire, qui varie suivant chaque climat, et qui, par conséquent, n’a rien de plus réel que les modes usitées dans telle province, et inadoptées dans d’autres. Il n’y a que ce qui est utile à tous les âges, à tous les peuples, à tous les pays, qui soit réellement bon ; ce qui n’a pas une utilité démontrée, et ce qui change perpétuellement, ne saurait prétendre à un caractère de bonté. Voilà d’où vient que les théistes, en établissant une chimère, mirent l’immuabilité au rang des perfections de leur Dieu. Mais la vertu est absolument privée de ce caractère. Non seulement il y a des vertus de religion, de mode, de circonstance, de tempérament, de climat, mais il y en a aussi de gouvernement. Les vertus d’une révolution, par exemple, sont bien éloignées d’être celles d’un gouvernement tranquille. Brutus, le plus grand des hommes en république, eût été roué dans une monarchie ; Labarre, exécuté sous Louis XV, eût peut-être mérité des couronnes quelques années plus tard. En général, il n’est pas deux peuples sur la surface de la terre qui soient vertueux de la même façon ; donc la vertu n’a rien de réel, rien de bon intrinsèquement, et ne mérite en rien notre culte. Il faut s’en servir comme d’étaie, adopter hypocritement celle du pays où l’on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos ; et afin aussi que cette vertu respectée, où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice. Mais, encore une fois, tout cela est de circonstance, et rien de tout cela n’assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu d’ailleurs impossible à certains hommes. Recommandez la chasteté à un libertin, la tempérance à un ivrogne, la bienfaisance à un homme féroce ; la nature, plus forte que vos recommandations et vos lois, rompra tous les freins que vous voudrez imposer ; et vous serez forcé de convenir qu’une vertu qui contrarie ou qui combat les passions, ne peut être que très dangereuse. Ce sera assurément, chez les hommes que je viens de citer, les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes, les seules manières d’être qui s’arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes. Il y aura donc, dans cette hypothèse, des vices très utiles. Or, comment la vertu le serait-elle, s’il est démontré que ses contraires puissent l’être ? On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et, sous ce rapport, elle est bonne ; car, s’il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour je ne recevrai que du bien. Prenons-y bien garde, ce raisonnement n’est qu’un sophisme. Pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu’ils pratiquent la vertu, par l’obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement ; recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché ; j’éprouve beaucoup plus de mal des privations que j’endure pour être vertueux, que je ne reçois de bien de ceux qui le sont. Le pacte n’étant point égal, je ne dois donc pas m’y soumettre ; et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrai de peine, en me contraignant à l’être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ? Reste maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux, et le mal que je recevrai à mon tour, si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j’en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque, est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres. Dès lors, tout le monde est à peu près également heureux ; ce qui n’est pas, et ce qui ne saurait être, dans une société où les uns sont bons et les autres méchants, parce qu’il résulte de ce mélange des pièges perpétuels, qui n’existent point dans l’autre cas. Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers ; voilà la source d’une infinité de malheurs : dans l’association totalement vicieuse tous les intérêts sont égaux ; chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants, tous marchent au même but, tous sont heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux ; non, quand on est convenu d’encenser le bien. Mais, méprisez, avilissez ce que vous appelez le bien ; ne révérez plus que ce que vous avez la bêtise d’appeler le mal, et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu’il sera permis (ce serait souvent une raison pour en diminuer l’attrait), mais c’est que les lois ne le punissent plus, et qu’elles diminuent, par la crainte qu’elles inspirent, le plaisir qu’a placé la nature au crime.

Je suppose une société où il sera convenu que l’inceste (adoptons ce délit moral comme tout autre), que l’inceste, dis-je, soit un crime. Ceux qui s’y livreront seront malheureux, parce que l’opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront de commettre ce mal, ou qui ne l’oseront d’après ces freins, seront également malheureux : ainsi la loi qui proscrira l’inceste n’aura fait que des infortunés. Que, dans la société voisine, l’inceste ne soit pas un crime ; ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux ; donc, la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. Il en est de même de toutes les autres choses maladroitement considérées comme criminelles. En les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint : car celui qui aime cette chose quelconque s’y livre en paix ; et celui qui ne s’en soucie pas, ou reste dans une sorte d’indifférence qui n’est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu’il a pu recevoir par une foule d’autres lésions dont il grève à son tour ceux qu’il n’aime pas. Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très content, ou dans un état d’insouciance qui n’a rien de pénible : par conséquent, rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu’on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s’enorgueillissent donc pas de cette sorte d’hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c’est une affaire purement de circonstance. Mais, dans le fait, ce culte est ridicule, il est chimérique ; et la vertu qui l’obtient un instant n’en est pas pour cela plus belle. Le vice, au contraire, est rempli d’agréments ; dans sa seule pratique est tout le bonheur de la vie ; lui seul enflamme, échauffe les passions ; et celui qui a pris comme moi l’habitude d’y vivre, n’a même plus la faculté d’adopter une autre carrière. Je sais que les préjugés le combattent, que l’opinion en triomphe quelquefois ; mais y a-t-il rien de plus méprisable au monde que les préjugés, et rien qui mérite d’être bravé comme l’opinion ? L’opinion, a dit Voltaire, est la reine du monde : n’est-ce pas avouer qu’elle n’a, comme les reines, qu’une puissance de convention, qu’une arbitraire autorité ? Et que me fait à moi l’opinion des hommes ! que m’importe ce qu’ils pensent de mon individu ! pourvu que je trouve le bonheur dans les principes que je me suis faits. De deux choses l’une : ou ils me cachent cette opinion, de ce moment elle ne me fait aucun mal ; ou ils me la témoignent, et j’éprouve dès lors une jouissance de plus. Oui sans doute, une jouissance ; le mépris des sots en est une pour le philosophe ; il est délicieux de braver l’opinion publique ; et le comble de la sagesse, sans doute, est de la réduire au silence. On nous vante l’estime générale : et que gagne-t-on, je vous prie, à être estimé des autres ? Ce sentiment coûte à l’homme ; il offense l’orgueil : j’aimerai quelquefois celui que je méprise, jamais celui que je révère ; ce dernier aura toujours un grand nombre d’ennemis, quand on prendra à peine garde à l’autre. Ne balançons donc point entre deux modes, dont l’un, la vertu, ne conduit qu’à l’inaction la plus stupide et la plus monotone, et l’autre, le vice, à tout ce que l’homme peut espérer de plus délicieux sur la terre.

Telle était la logique infernale des malheureuses passions de Rodin. L’éloquence douce et naturelle de Justine n’en pouvait saper les sophismes. Mais Rosalie, plus douce et moins corrompue, Rosalie détestant les horreurs auxquelles on la soumettait, se livrait plus facilement aux conseils prudents de son amie. Cette sage directrice désirait avec ardeur faire remplir à son élève les premiers devoirs de la religion. Il aurait fallu, pour cela, mettre un prêtre dans la confidence ; et Rodin n’en voulait aucun dans sa maison : il les détestait tous aussi cordialement que le culte qu’ils professaient ; pour rien au monde il n’en eût souffert un près de sa fille. Conduire cette jeune personne à un confesseur était également impossible : Rodin ne laissait jamais sortir Rosalie sans qu’elle fût accompagnée. Il fallait donc attendre que quelque occasion se présentât ; et, pendant ce délai, Justine instruisait toujours son élève ; en lui donnant le goût des vertus, elle lui inspirait celui de la religion ; elle lui en expliquait les dogmes, elle lui en dévoilait les mystères, et liait tellement ces deux sentiments dans son jeune cœur qu’elle les rendait indispensables au bonheur de sa vie.

— Ô mademoiselle ! lui disait-elle un jour, en recueillant les larmes de sa componction, l’homme peut-il s’aveugler au point de croire qu’il ne soit pas destiné à une meilleure fin ? Ne suffit-il pas qu’il ait été doué du pouvoir et de la faculté de connaître son Dieu, pour s’assurer que ces dons ne lui ont été accordés que pour remplir les devoirs qu’ils imposent ? Or, qu’y a-t-il au monde de plus capable de plaire à l’Éternel, si ce n’est la vertu dont lui-même est l’exemple ? Le créateur de tant de merveilles peut-il avoir d’autres lois que le bien ? et nos cœurs pourraient-ils lui plaire, si la bonté, la bienfaisance et la sagesse n’en étaient pas les premiers éléments ? Il me semble, poursuivait la crédule orpheline, qu’avec les âmes sensibles il ne faudrait jamais employer d’autres motifs d’amour envers cet Être suprême, que ceux qu’inspire la reconnaissance. N’est-ce pas une faveur que de nous avoir fait jouir des beautés de cet univers ? et ne lui devons-nous pas quelque gratitude pour un tel bienfait ? Mais une raison, plus forte encore, établit, constate la chaîne universelle de nos devoirs : pourquoi refuserions-nous de remplir ceux qu’exige sa loi, puisque ce sont les mêmes que ceux qui consolident notre bonheur avec les hommes ? N’est-il pas doux de sentir qu’on se rend agréable à l’Être suprême, rien qu’en se livrant aux vertus qui doivent contribuer à notre félicité sur la terre ; et que les moyens qui nous rendent propres à vivre avec nos semblables sont les mêmes que ceux qui nous donnent, après cette vie, l’assurance de renaître au sein de l’Éternel ? Ah ! Rosalie, comme ils s’aveuglent ceux qui voudraient nous ravir cet espoir ! Séduits, trompés par leurs misérables passions, ils aiment mieux nier les vérités éternelles que d’abandonner ce qui les rend indignes ; ils aiment mieux dire : on nous abuse, que d’avouer qu’ils s’abusent eux-mêmes. L’idée des pertes qu’ils se prépareraient ainsi troublerait leurs affreuses voluptés ; il leur paraît moins terrible d’anéantir l’espoir du ciel que de s’assujettir à ce qui doit le leur acquérir. Mais quand ces tyranniques passions s’affaiblissent en eux, quand le voile se déchire, quand rien ne balance plus, dans leur cœur corrompu, cette voix impérieuse du Dieu que méconnaissait leur délire, quel il doit être, ô Rosalie ! le cruel retour sur eux-mêmes, et combien le remords qui l’accompagne doit leur faire payer cher l’instant d’erreur qui les aveuglait ! Voilà l’état où il faut juger l’homme pour régler sa propre conduite. Ce n’est ni dans l’ivresse, ni dans le transport d’une fièvre ardente, que nous devons croire à ce qu’il dit ; c’est lorsque sa raison, calmée, jouissant de toute son énergie, cherche la vérité, la soupçonne et la voit. Nous le désirons de nous-mêmes alors, cet Être saint, autrefois méconnu ; nous l’implorons, il nous console ; nous le prions, il nous écoute. Et pourquoi le nierions-nous ? pourquoi le méconnaîtrions-nous, cet objet si nécessaire au bonheur ? pourquoi préférerions-nous de dire, avec l’homme égaré : il n’est point de Dieu, tandis que le cœur de l’homme raisonnable nous offre à tout instant des preuves de l’existence de cet être divin ? Vaut-il donc mieux rêver avec les fous, que de penser juste avec les sages ? Tout découle néanmoins de ce premier principe : dès qu’il existe un Dieu, ce Dieu mérite notre culte ; et la première base de ce culte est incontestablement la vertu.

De ces premières vérités Justine déduisait facilement les autres ; et Rosalie, déiste, était bientôt chrétienne. Mais quel moyen de joindre un peu de pratique à la théorie ? Rosalie, contrainte d’obéir à son père, ne pouvait tout au plus que montrer du dégoût à porter la chaîne qu’il lui imposait ; et, avec un homme comme Rodin, cela ne pouvait-il pas devenir dangereux ? Il était intraitable ; aucun des systèmes pieux et moraux de Justine ne tenait contre lui. Mais si elle ne réussissait pas à le convaincre, au moins ne l’ébranlait-il pas.

Pendant que Justine cherchait à convertir la fille de la maison où elle était, Rodin ne perdait pas l’espoir de faire, à son tour, une prosélyte de Justine. Au nombre d’une infinité de petits pièges tendus pour se procurer le plaisir d’examiner les corps de ceux des pensionnaires que Rodin voulait connaître avant que de séduire, ou dont il voulait simplement se procurer la vue, sentant l’impossibilité d’aller plus loin avec ces sujets-là, il y avait un cabinet d’aisance très élégant, et dont on ne donnait la clef qu’aux individus dont on voulait dérober les charmes. Le siège de ce cabinet d’aisance était pratiqué de manière que, quand la personne qui s’y plaçait était assise, tout son postérieur se trouvait à la vue, à la portée de Rodin, commodément assis dans un cabinet contigu. L’enfant se doutait-il de quelque chose, se levait-il pour regarder ; une trappe à ressort se fermait soudain sans le moindre bruit, et l’opérant, tranquille, se replaçait en paix. La trappe se rouvrait alors ; et Rodin, le nez près du cul, le voyait chier tout à l’aise. Ce qu’il avait dérobé lui plaisait-il, on était bientôt condamné au fouet, et du fouet à la sodomie.

On imagine bien que la clef de ce cabinet magique fut bientôt confiée à Justine, et que notre paillard, électrisé de ce qu’il surprit chez cette aimable enfant, complota bientôt contre ses charmes, d’une manière plus certaine et plus décidée qu’il ne l’avait fait jusqu’alors.

— Oh Dieu ! ma sœur, s’écria-t-il en revoyant Célestine au retour de l’une de ces expéditions, oh ! juste ciel ! tu n’as pas d’idée des divins appas de cette fille ; non, il n’est rien ici qui la vaille ; il n’est pas un seul cul qui ressemble au sien… Justine me tourne la tête… elle me met hors de moi… il faut que je l’aie, ma sœur ; il faut que j’en jouisse, à tel prix que ce puisse être. Essaie, tente, promets, séduis ; mais triomphe, ou la rage, remplaçant dans mon cœur le sentiment que Justine y fait naître, me portera peut-être à des excès… dont tu sais que je suis capable, quand les difficultés me maîtrisent.

Célestine mit tout en usage ; quinze jours entiers s’employèrent à ces séductions, sans que la sirène en recueillit d’autres certitudes que celle de voir avorter tous ses plans.

— Certes, disait-elle un jour à Justine, tu es bien dupe de préférer au bonheur certain qui t’attend le système idéal de sagesse que nourrit ton extravagance. Comment, avec l’esprit que je te connais, peux-tu imaginer que cette pureté de mœurs dont tu fais ici tant d’étalage, puisse jamais être bonne à quelque chose ? Quel gré crois-tu que te sauront les hommes de te conserver pure avec eux ? Cette fierté, qui étonne un moment, en blessant celle des autres, finit bientôt par n’obtenir d’eux que des mépris ; et tu auras passé l’âge de plaire, sans tirer le moindre parti des dons précieux que t’a prodigués la nature ; tu l’outrages, en négligeant ses dons ; et quel mal crois-tu donc faire, en prêtant ton corps à celui qui le désire ? Ce mouvement, dans lui, n’est-il pas celui de la nature ? Tu l’offenses en n’y cédant pas ; tu t’opposes au véritable but de cette mère sage, qui, destinant aux plaisirs des hommes les attraits qu’elle plaça dans toi, doit te punir tôt ou tard de l’opposition que ta vertu met à ses desseins. Cette chasteté ridicule, à laquelle tu attaches un si grand mérite, n’est donc plus, comme tu le vois, qu’une criminelle résistance aux intentions qu’elle a sur toi. Ah ! crois-moi, mon ange, les hommes ne nous estiment qu’en raison des plaisirs qu’ils reçoivent de nous ; si nous les refusons, ils nous délaissent ; et, repliés sur nous-mêmes, alors, il ne nous reste plus pour jouissance que le petit orgueil d’avoir résisté. De tels triomphes valent-ils ceux que je t’offre ?… Oh ! mon enfant, est-il rien de plus doux que les voluptés sensuelles ? est-il rien qui délecte aussi puissamment tout notre être… qui donne des jouissances aussi vives… aussi prolongées !… Ah ! oui, oui, mon ange, n’en doute pas ; un instant au sein de l’amour vaut mieux que mille ans de vertu. Cède Justine, cède ; ta vanité en sera satisfaite également. Rodin te préfère à tout ce qui est ici. Cette douce victoire de l’amour-propre ne vaut-elle pas tous les sacrifices faits à la vertu ? et, couronnée par la main des grâces, ne seras-tu pas plus heureuse en cédant aux plaisirs, qu’en résistant à la nature ? Qu’elle est imbécile, celle qui croit s’élever au-dessus des autres par la sotte pratique des bonnes mœurs ! Que lui arrive-t-il après des siècles de privation ? tout le monde oublie les vertus par lesquelles elle croyait s’immortaliser ; et les hommes, partagés en deux classes sur ce qui la concerne, offrent une moitié d’individus qui la méprise, près d’une seconde partie qui se refuse à l’admission de sa sagesse ; mais pas un être en sa faveur, pas un qui lui sache gré de ce qu’elle n’a fait que pour elle seule… Me parleras-tu du contentement de soi-même ? Ah ! Justine, quelle triste jouissance ! et que celle qui ne se rend heureuse que par de telles chimères est au-dessous de l’être charmant qui ne trouve sa félicité que dans le sein du libertinage. Goûte, goûte un instant ces plaisirs contre lesquels tes préjugés se révoltent et tu ne voudras plus exister que pour eux seuls. Mon frère t’adore ; il fera tout pour toi ; oublies-tu ce qu’il a déjà fait ? le premier devoir d’une âme sensible n’est-il pas la reconnaissance ? tu y manques, à ce devoir sacré, tu y manques, Justine, en résistant à ton bienfaiteur.

Mais rien ne persuadait cette fille angélique, et, trouvant dans son honnête cœur des armes pour repousser de telles séductions, elle persistait à n’offrir à ses hôtes que de la résistance et des refus, lorsque ce libertin, persuadé du peu de succès de ses premières démarches, se décide enfin à l’exécution d’une ruse infernale, dont il n’y avait au monde qu’une tête comme la sienne qui pût avoir conçu le projet.

Aidé d’un trou qu’il avait pratiqué dans l’une des cloisons qui entouraient la chambre de Justine, il avait remarqué que, dans les grandes chaleurs, cette chère fille aimait à coucher toute nue. Elle se déshabillait dès qu’elle se croyait bien enfermée, et se jetait imprudemment de cette manière sur son lit, pour y reposer plus au frais. Rodin fit promptement et mystérieusement exécuter une trappe, au moyen de laquelle le lit de Justine pouvait s’enlever dans la chambre qui était au-dessus. Il s’empare de cette chambre ; et, une belle nuit, dès qu’il croit sa victime dans les bras du sommeil, la trappe joue ; et voilà notre infortunée toute nue, et sans la plus légère défense, au pouvoir de ce scélérat, bien fermé, bien barricadé dans la chambre où il croit enfin réussir.

— Ah ! je te tiens, coquine, s’écrie-t-il en se jetant sur sa proie ; tu ne m’échapperas plus maintenant.

Et le paillard, en disant cela, éclairé par six bougies, placées avec intention dans cette chambre, jouit à la fois, et du plaisir de considérer le corps sublime de la jeune innocente, et de la volupté plus grande encore de le couvrir de ses baisers. Nous n’avons pas besoin de peindre son état. On se représente aisément celui d’un libertin qui possède enfin ce qu’il désire, après l’avoir attendu des siècles. Mais, quelque vigueur que cet état lui prête, il n’en acquiert aucune supériorité sur Justine. Plus forte de sa vertu que Rodin ne l’est de son crime, elle s’élance ; légère et souple comme une anguille, elle se glisse, échappe au bras qui la retient, ouvre une fenêtre et crie au secours. On ne songe pas à tout, quand on combine une mauvaise action ; aveuglé par les délices que sa jouissance nous promet, on néglige presque toujours les soins les plus importants. Rodin ne s’était pas souvenu que cette maudite fenêtre donnait précisément sur le dortoir des jeunes filles et que l’esclandre que faisait Justine allait peut-être le perdre pour la vie.

— Arrête, malheureuse, arrête, lui crie-t-il ; sors, je vais t’ouvrir ; ne dis mot ; au nom du ciel, ne me perds pas !

— Eh bien, ouvrez-moi la porte, dit Justine ; je cesserai de crier, dès que je la verrai ouverte.

Il fallut obéir, la prudence l’exigeait. Justine sort ; et le crime, encore une fois repoussé par l’énergie de la vertu, ne retire de ses entreprises que le regret de les avoir aussi mal exécutées.

C’était bien ici le cas de quitter la maison de Rodin ; et Justine eût sans doute profité de la circonstance, si elle ne se fût pas trouvée positivement alors dans la crise la plus importante de la conversion de Rosalie. Mais il faut, avant que de développer l’événement affreux produit par ce projet, remonter aux premières démarches de Justine pour en opérer le succès.

Cette fille, plus libre de sortir que Rosalie, avait trouvé le moyen de confier à un jeune prêtre de la paroisse tout le plan inventé par elle, pour initier son amie aux grands mystères d’une religion dont on lui cachait les trésors. L’abbé Delne, passionné serviteur du Christ, avait saisi avec empressement la sainte et sublime idée de faire rentrer au giron de l’Église une douce brebis qu’on en voulait distraire. Depuis trois semaines, par l’entremise de Justine, Delne avait avec Rosalie des conférences pieuses ; et c’était dans la chambre même de Rosalie que se tenaient ces conciliabules. La fille de Rodin suffisamment instruite, pleine du plus ardent désir de s’approcher d’un sacrement dont on lui déguisait la grandeur, devait s’échapper un matin, à la pointe du jour, pour voler promptement à l’église, s’acquitter d’un si saint devoir et rentrer ensuite mystérieusement. Tout promettait le plus entier succès, et Rosalie, arrachée au libertinage de son père, devait éclater ensuite, et se faire obtenir un couvent ; lorsque cette fois-ci le ciel ne permit pas, comme dans la scène précédente, que la vertu triomphât du vice. Une imprudence perdit tout ; et le crime rentra dans ses droits.

Justine ordinairement n’assistait pas à ces mystiques exhortations. Elle faisait le guet ; et son rôle était d’avertir si Rodin venait à paraître.

Se croyant tous les trois au port, on se négligea cette fois. Justine est appelée chez Rosalie ; on l’invite à partager l’extase où sa compagne va se plonger ; et nos trois anges s’élançaient de concert vers la voûte du ciel, lorsque Rodin, plus rapproché des objets terrestres, et tout naturellement dévoré du désir d’enculer sa fille, la cherchait le vit à la main. Il entre dans sa chambre, croyant la trouver au lit. Dieu ! quelle est sa surprise de la voir aux genoux d’un prêtre, et le crucifix à la main ? Un moment Rodin croit rêver ; tour à tour il avance et recule d’effroi : enfin, il appelle à lui.

— Ma sœur, dit-il à Célestine qui s’avance avec Marthe, vous voyez comme on me trahit. Justine, il m’est aisé de voir à qui je dois le plan de cette séduction infâme : retirez-vous, je ne vous en veux point ; mes sentiments pour vous sont tels, qu’eussiez-vous attenté à mes jours, je crois que je vous pardonnerais encore. Mais pour toi, scélérat, dit-il en saisissant l’ecclésiastique au collet, pour toi, suborneur atroce, indigne satellite d’une religion que j’abhorre, tu ne sortiras pas d’ici, sois-en sûr, aussi facilement que tu y es entré : un cachot va me répondre de toi ; je t’apprendrai à venir souiller de ton souffle impur les principes de philosophie que je répands dans cette maison. Sortez, Rosalie ; allez chez votre tante, et n’en sortez pas sans mes ordres.

Rodin entraîne alors l’abbé, tout interdit ; et, aidé de sa sœur et de sa gouvernante, il le plonge dans un caveau de sa maison, où jamais le jour n’avait pénétré. Il revient de là chercher Rosalie, pour l’enfermer dans un autre cachot. Rodin sort ; il parcourt le village.

— On vient d’enlever ma fille, dit-il à tout le monde, et je soupçonne l’abbé Delne…

On vole chez lui : l’abbé ne s’y trouve point.

— Voilà mon malheur éclairci, dit Rodin ; je n’avais que des soupçons : d’affreuses vérités m’éclairent… C’est ma faute ; j’avais vu commencer cette intrigue ; que ne la troublai-je dès les premiers jours.

Tout le monde donna dans le piège ; et dès qu’au moyen de cette ruse Rodin se voit maître de son homme, il n’ouvre sa prison que pour la changer en tombeau ; et, par un raffinement bien digne d’un tel monstre, sitôt que Delne a rendu l’âme, son corps est cloué sur les murs du cachot ; et c’est dans ce cercueil que le barbare Rodin vient replacer sa fille…

— Je veux que ton séducteur soit toujours sous tes yeux, lui dit-il, jusqu’à ce que ton sang ait lavé ton crime.

Tel était l’état des choses, lorsque Justine, à laquelle Rodin n’avait encore rien dit, se croyant à couvert de tout, en raison de l’amour qu’elle inspirait à ce barbare, entreprit l’impossible pour découvrir le sort de son amie, bien sûre que, si elle la trouvait, elle saurait aussi ce que Delne était devenu. Profitant de tous les moments où elle croyait n’être pas surveillée, elle parcourt les plus secrets recoins de la maison. Elle croit entendre quelques gémissements au fond d’une cour très obscure ; elle s’approche… un tas de bois paraît boucher une porte étroite et reculée ; elle avance en écartant tous les obstacles… de nouvelles plaintes se font entendre…

— Ô Justine ! est-ce toi ?

— Oui, chère et tendre amie, s’écrie-t-elle, en reconnaissant la voix de Rosalie ; oui, c’est Justine que le ciel t’envoie pour te secourir.

Et les questions multipliées de cette tendre fille laissent à peine à celle de Rodin le temps de répondre. Ce fut alors que Justine apprit, et l’horrible situation où était Rosalie, et le meurtre commis par son père en la personne du pauvre abbé Delne, mais dont Rosalie ignorait les détails ; la seule chose dont elle paraissait sûre, c’est que Rodin avait eu pour complices, et sa sœur et sa gouvernante, et que la victime, sans doute, avait beaucoup souffert, s’il en fallait juger par ses cris et par les coups de couteau dont son cadavre paraissait percé.

— C’est mon tour, ajouta Rosalie : hier soir mon père entra dans ma prison, suivi de Rombeau, le chirurgien de ce village, et dont je t’ai déjà dit les liaisons avec Rodin ; tous deux se sont permis des horreurs avec moi. Mon père a voulu (ce qui jamais ne lui avait passé par la tête), il a exigé que je servisse aux passions effrénées de son confrère ; mon père même me tenait pendant cette affreuse scène… Ensuite il leur est échappé des propos qui ne me laissent plus douter de mon malheureux sort. Ô Justine ! je suis perdue, si tu ne parviens pas à me délivrer ; tout, ma chère amie, tout me prouve que ces monstres vont me faire servir à quelques-unes de leurs expériences.

— Oh ciel ! dit Justine, en interrompant la fille de Rodin, est-ce que pareille chose leur est déjà arrivée ?

— J’ai de fortes raisons pour le croire. Quand ils tiennent ici des jeunes personnes de l’un ou de l’autre sexe, qui n’ont ni père ni mère…

— Eh bien ? Tu me fais trembler…

— Elles disparaissent sans qu’il soit possible de savoir ce qu’elles sont devenues. Il n’y a pas un mois qu’une jeune fille de quatorze ans, belle comme le jour, disparut ainsi ; et je me souviens très bien que ce jour-là j’entendis des cris étouffés dans le cabinet de mon père ; le lendemain on dit qu’elle s’était sauvée. Quelque temps après, un jeune orphelin de quinze ans s’éclipsa de même, et on n’en a pas reparlé davantage. Je frémis, en un mot, ma chère, si tu ne réussis pas à me tirer promptement de ce cachot.

Justine demanda à son amie si elle savait où l’on mettait les clefs de cette cave. Rosalie l’ignorait ; elle ne croyait pourtant pas que l’on eût l’habitude de les emporter. Justine les cherche, mais en vain ; et l’heure de reparaître arriva, sans qu’elle pût donner à cette chère enfant d’autres secours que des consolations, quelques espérances et des pleurs. Rosalie fit jurer à Justine qu’elle viendrait la voir le lendemain ; et celle-ci le lui promit, en l’assurant même que, si à cette époque elle n’avait rien découvert de satisfaisant sur ce qui la regardait, elle irait sur-le-champ porter ses plaintes en justice, pour soustraire cette malheureuse, à tel prix que ce pût être, au sort affreux qui la menaçait.

Justine remonte. Rombeau, ce soir-là, soupait avec Rodin. Déterminée à tout pour éclaircir le sort de son amie, elle se cache dans un cabinet à issue particulière, et tenant à la chambre où soupaient ces deux scélérats. Là, leur conversation la convainquit bientôt, et des forfaits déjà commis, et de ceux que devait redouter encore son infortunée Rosalie.

— Je suis désespéré, dit Rodin à son confrère, de ne t’avoir pas associé à ma vengeance. Oh ! mon ami, tu ne saurais imaginer les plaisirs que j’ai recueillis du sacrifice offert à cette passion chérie de mon âme.

— Il est certain qu’un plus sensible était difficile à te faire… Ta fille à ses genoux !… Le scélérat ! il aurait bientôt passé de ses exhortations mystiques à des entretiens plus flatteurs : il ne voulait qu’enfiler ta fille ; tu peux, je crois, en être bien certain.

— Je crois que je lui aurais plutôt pardonné cette injure, que celle de lui gâter l’esprit. L’infâme ! il l’aurait confessée, communiée ; il aurait perdu cette créature.

— Que tu dois te savoir de gré d’avoir coupé net à tout cela ! Et qu’elle mort lui as-tu fait subir ?

— Oh ! c’est une scène unique. Marthe et ma sœur m’aidaient. J’ai fait exécuter devant lui vingt postures plus lubriques les unes que les autres. Elles l’ont sucé, branlé ; je l’ai fait épuiser avant que de l’envoyer dans l’autre monde ; et je te réponds que si les furies s’en emparent, elles auront de la peine à le faire bander.

— Et enfin ?

— Je l’ai fait crucifier. J’ai voulu que le valet expirât de la même mort que son maître ; et pendant les quatre heures qu’il a langui sur cette croix, il n’est pas de supplice que je ne lui aie fait éprouver. Je l’y ai foutu ; je l’y ai fouetté ; je lui ai vingt fois enfoncé mon couteau dans le corps. Oh ! combien j’aurais voulu que tu me servisses dans cette délicieuse opération ! Mais tu n’y étais pas et j’étais pressé : on ne vit pas tant qu’un ennemi respire.

— Et ta coupable fille, n’y passera-t-elle donc pas ? Songe, Rodin, songe à quel point un pareil sujet peut être utile à l’anatomie ; jamais elle ne sera à son dernier degré de perfection, que l’examen des vaisseaux ne soit fait sur un enfant de quatorze ou quinze ans, expiré d’une mort cruelle. Ce n’est que de cette contraction que nous pourrons obtenir une analyse complète d’une partie aussi intéressante. Il en est de même de la membrane qui assure la virginité ; il faut nécessairement une jeune fille pour cet examen. Qu’observe-t-on dans l’âge de la puberté ? Rien, les menstrues déchirent l’hymen ; et toutes les recherches deviennent inexactes. L’âge de ta fille est précisément celui qu’il nous faut ; elle n’est pas réglée ; nous ne l’avons vue que par derrière ; de telles attaques n’endommagent nullement cette membrane, et nous l’étudierons tout à l’aise. J’espère que tu te détermineras.

— Sacredieu ! je le suis, reprit Rodin. Il est odieux que de futiles considérations arrêtent ainsi le progrès des sciences. Les grands hommes se sont-ils laissé captiver par d’aussi méprisables liens ? Tous nos maîtres en l’art d’Hippocrate ont fait des expériences dans les hôpitaux. Mon instituteur en chirurgie disséquait tous les ans des créatures vivantes de l’un et l’autre sexe ; et nous n’avons tous deux rectifié les bévues de nos prédécesseurs, que par de semblables opérations. Pour une douzaine de sacrifices, nous avons sauvé la vie à plus de deux mille individus ; et je demande si l’on doit jamais balancer en tel cas. Tous les artistes ont pensé de même. Quand Michel-Ange voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme et de le copier dans les angoisses ? La sublime Madeleine en pleurs du Guide, fut prise sur une belle fille que les élèves de ce grand homme avaient flagellée à outrance ; tout le monde sait qu’elle en mourut. Mais quand il s’agit des progrès de notre art, de quelle nécessité ne doivent pas être ces mêmes moyens ! et combien y a-t-il un moindre mal à se le permettre ? Le meurtre opéré par les lois est-il d’une autre espèce ? et l’objet de ces lois qu’on trouve si sages, n’est-il pas le sacrifice d’un pour en sauver mille ? On nous devrait, au contraire, des récompenses, quand nous sommes assez courageux pour vaincre ainsi la nature au profit de l’humanité.

— Oh ! la victoire n’est pas bien grande, dit Rombeau ; je ne te conseille pas de t’en faire un mérite aux yeux de ceux qui connaissent le chatouillement excessif que produisent ces sortes d’actions.

— Je ne te cache pas qu’elles m’aiguillonnent infiniment. En général, toutes les douleurs, que je produis sur les autres, soit en opérant, soit en flagellant, soit en disséquant sur le cru16 mettent les animaux spermatiques dans une telle discordance en moi, qu’il en résulte un prurit manifeste, et une érection involontaire, laquelle, sans me toucher, me conduit plus ou moins vite à l’éjaculation, en raison du degré de souffrance imprimé sur le sujet. Tu te rappelles m’avoir vu décharger, sans que personne ne me touchât, la dernière fois que nous opérâmes ensemble sur ce jeune garçon dont j’ouvris le flanc gauche pour observer les palpitations du cœur. Quand j’en fus à couper les ligaments qui captivent ce viscère, et que j’enlevais par conséquent la vie au sujet, tu te souviens que mon foutre partit malgré moi, et que tu fus obligé de m’achever ; tu te rappelles de même que les dernières gouttes de sperme n’étaient pas élancées du canal, que je rebandais encore. Au reste, ne nous chicanons pas ; j’ai assez de preuves, mon cher, du rapport de tes goûts aux miens, pour que nous n’ayons aucune querelle à nous chercher mutuellement sur cet objet.

— Je l’avoue, dit Rombeau, j’éprouve les mêmes mouvements, et je ne conçois point par quelle inexplicable contradiction la mystérieuse nature inspire tous les jours à l’homme le goût de la destruction de ses œuvres.

— Je l’entends parfaitement, moi, dit Rodin ; ces portions de matière, désorganisées et jetées par nous dans le creuset de ses œuvres, lui donnent le plaisir de recréer sous d’autres formes ; et si la jouissance de la nature est la création, celle de l’homme qui détruit doit infiniment flatter la nature. Or, elle ne réussit à ses créations que par des destructions. Il faut donc étonnamment détruire des hommes pour lui composer la voluptueuse jouissance d’en créer.

— Aussi, le meurtre est un plaisir.

— Je dis plus ; il est un devoir ; il est un des moyens dont la nature se sert pour parvenir aux fins qu’elle se propose sur nous. Et n’eût-il pas même un but important, comme celui qu’il acquiert par nos expériences, ne fût-il commis que par le seul effet des passions, il serait toujours une bonne œuvre ; car ces passions, n’en doute pas, mon ami, ne sont placées par la nature dans nous, que pour adoucir les répugnances que ses volontés nous inspireraient sans cela. Ne dût-il donc s’agir que de ma seule fantaisie, je regarderais la chose comme toute simple ; à plus forte raison quand elle devient nécessaire à un art aussi utile aux hommes, quand elle peut fournir d’aussi grandes lumières. Dès lors, ce meurtre devient la plus belle, la plus sage de toutes les actions, et ce ne serait qu’à se la refuser qu’il pourrait exister du crime. C’est le prix ridicule que nous attachons à cette vie, qui nous fait éternellement déraisonner sur le genre d’action qui engage un homme à se délivrer de son semblable. Croyant que l’existence est le plus grand des biens, nous nous imaginons stupidement faire un crime, en soustrayant ceux qui en jouissent. Mais la cessation de cette existence, ou du moins ce qui la suit, n’est pas plus un mal que la vie n’est un bien ; ou plutôt, si rien ne meurt, si rien ne se détruit, si rien ne se perd dans la nature, si toutes les parties décomposées d’un corps quelconque n’attendent que la dissolution pour reparaître aussitôt sous des formes nouvelles, quelle indifférence n’y aura-t-il pas dans l’action du meurtre ? et qu’il serait imbécile l’être qui oserait y trouver un crime !

— À la bonne heure, dit Rombeau. Mais faut-il te l’avouer ? En raison des liens qui t’enchaînent à cette créature, je craignais que tu ne balançasses.

— Et quelle puissance t’imagines-tu que le titre de fille puisse jamais avoir sur mon cœur ? Sois donc persuadé, mon ami, que je regarde un peu de foutre éclos du même œil (au poids près) que celui qu’une putain fait éjaculer de mon vit ; je n’ai jamais fait plus de cas de l’un que de l’autre. On est le maître de reprendre ce qu’on a donné ; jamais le droit de disposer de ses enfants ne fut contesté chez aucun peuple. Les Perses, les Mèdes, les Arméniens, les Grecs en jouissaient dans la plus extrême latitude ; les lois de Lycurgue, le modèle des législateurs, non seulement laissaient aux pères tous droits sur leurs enfants, mais condamnaient même à la mort ceux que les parents ne voulaient pas nourrir ou qui se trouvaient mal conformés. Une grande partie des sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu’ils naissent. Presque toutes les femmes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique se font avorter sans encourir de blâme. Cook retrouva cet usage dans toutes les îles de la mer du Sud. Romulus permit l’infanticide ; la loi des douze tables le tolère de même ; et, jusqu’à Constantin, les Romains exposaient ou tuaient impunément leurs enfants. Aristote conseille ce prétendu crime ; la secte des stoïciens le regardait comme louable. Il est encore très en usage en Chine ; chaque jour on trouve, et dans les rues et sur les canaux de Pékin, plus de dix mille individus immolés ou abandonnés par leurs parents, et quel que soit l’âge d’un enfant dans ce sage empire, un père, pour s’en débarrasser, n’a besoin que de le mettre entre les mains d’un juge. D’après les lois des Parthes, on tuait son fils, sa fille, sa sœur, son frère, sans encourir la moindre peine. César trouva cette coutume généralement établie dans les Gaules. Plusieurs passages du Pentateuque prouvent qu’il était permis de tuer ses enfants chez le peuple de Dieu ; et Dieu lui-même enfin l’exigea d’Abraham. L’on crut longtemps, dit un célèbre moderne, que la prospérité des empires dépendait de l’esclavage des enfants ; cette opinion était fondée sur les principes de la plus saine raison. Eh quoi ! un gouvernement quelconque se croira autorisé à sacrifier vingt ou trente mille de ses sujets dans un jour, pour sa propre cause ; et un père ne pourra, lorsqu’il le jugera convenable, devenir le maître de la vie de ses enfants ? Quelle absurdité ! Quelle inconséquence ! et quelle faiblesse dans ceux qui sont contenus par de telles chaînes ! L’autorité du père sur ses enfants, la seule réelle, la seule qui ait servi de base ou de modèle à toutes les autres, nous est dictée par la voix de la nature même ; et l’étude réfléchie de ses opérations nous en offre à l’instant des exemples. Le tzar Pierre ne doutait nullement de ce droit et il en usa. Il adressa une déclaration publique à tous les ordres de son empire, par laquelle il disait que, d’après les lois divines et humaines, un père avait le droit absolu de juger ses enfants à mort, sans appel et sans prendre l’avis de qui que ce fût. Il n’y a que dans notre France barbare où une fausse et ridicule pitié crut devoir enchaîner ce droit. Non, poursuivit Rodin avec chaleur, non, mon ami, je ne comprendrai jamais qu’un père qui voulût bien donner la vie, ne soit pas libre de donner la mort ; je n’entendrai jamais que l’être qu’il a créé ne lui appartienne pas ; il ne peut exister au monde une propriété plus sacrée ; or, si cette propriété est bien établie, la possibilité d’en disposer à son gré en devient une suite nécessaire. Combien de races parmi les animaux nous donnent l’exemple de l’infanticide. Combien en est-il qui, comme le lapin, n’ont pas de plus grand plaisir que celui de dévorer leurs enfants ! Je vais plus loin, mon ami ; je suis affirmativement convaincu qu’une des meilleures actions qu’un père ou qu’une mère puisse faire consiste à se débarrasser de ses enfants ; nous n’avons point de plus grands ennemis dans le monde. Et n’est-il donc pas bien fait, d’après cela, de s’en délivrer avant qu’ils soient en âge de nous nuire ? La propagation est d’ailleurs infiniment trop nombreuse en Europe ; elle excède infiniment ses moyens de subsistance : le meurtre de ses enfants est donc encore une excellente action, considérée sous ce nouveau point de vue. Qui pourrait donc me retenir ? l’humanité ? Ô mon ami, je ne connais pas, je l’avoue, une plus fausse vertu. L’humanité, je le prouverai quand on voudra, n’est qu’une manière d’être, qui, prise dans le sens que les moralistes lui donnent, bouleverserait bientôt l’univers17.

— Ah ! dit Rombeau, plein d’enthousiasme pour d’aussi effrayantes maximes, je t’approuve, mon cher ; ta sagesse m’enchante, mais ton indifférence m’étonne : je te croyais amoureux de ta fille.

— Moi, mon cher, amoureux d’une femme !… Ah ! Rombeau, je me supposais mieux connu de toi, de toi qui connais si parfaitement mes goûts, de toi qui dois être si pénétré de l’horreur que m’inspire un sexe dont je me sers par libertinage, et jamais par penchant. Le goût prodigieux que j’ai pour les culs, l’ivresse où me met un derrière, m’oblige à fêter indistinctement tous les êtres en qui je suppose de la supériorité dans cette partie ; et c’est pour multiplier mes hommages que je ne mets jamais de distinction, ni entre les âges, ni entre les sexes. N’as-tu pas la preuve de ce que je dis, Rombeau ? et, malgré tes quarante-cinq ans, la sublimité de tes fesses ne m’engage-t-elle pas, tu le sais, à t’enculer de temps en temps ? Voilà du libertinage, mais de l’amour, jamais. Ce sentiment pusillanime fut toujours inconnu de mon cœur. Il y a mieux : c’est que pour peu qu’une jeune fille ou qu’un jeune garçon ait malheureusement nourri mon illusion trop longtemps, le dégoût s’annonce avec énergie ; et je n’ai jamais connu qu’un moyen d’y satisfaire délicieusement, c’est de tuer mon ami, de tuer, il n’y a que cela ; c’est, j’en conviens, le dernier plaisir que peut nous donner un objet de luxure, mais c’est bien aussi le meilleur. Il y a sept ans que ma fille sert à mes plaisirs ; il est temps qu’elle paie la cessation de mon ivresse par celle de son existence…

Et Rodin, qui bandait fort dur, mit en ce moment son vit entre les mains de son ami, qui ne tarda pas à lui faire empoigner le sien.

— Il me semble, dit Rombeau, que nous sommes fort en état de remplir les intentions conçues.

— Oui, voilà des vits très en l’air, dit Rodin ; lève-toi donc, que je manie ton cul, je ne m’en rassasie jamais.

Et le paillard, déculottant son ami, se met à lui palper, à lui claquer, à lui mordre les fesses un quart d’heure. Rombeau le rend à son camarade ; et les deux vilains se mettent dans une telle posture, qu’ils peuvent à la fois se branler le vit, en se gamahuchant le trou du cul. Rodin n’y tient pas ; il courbe son camarade sur un canapé, et lui plante le vit dans le derrière jusqu’aux couilles, en le polluant à pleines mains.

— Si tu étais, dit-il, aussi sûr que moi de ne pas décharger (car il faut réserver ses forces), oui, si tu étais aussi ferme que je vais l’être, quoiqu’en te foutant, je t’enverrais chercher quelqu’un pour te mettre en train, et, après une heure d’épouvantables paillardises, nous irions prendre la victime.

— Je te réponds de moi, dit Rombeau, il n’y a personne au monde qui soit plus maître de son foutre.

— Eh bien ! qui veux-tu ?

— Des garçons…

Et ici Rodin, ayant décidé son ami, sonna sa gouvernante, qui vint aussitôt prendre ses ordres

Justine ne croit pas devoir rester plus longtemps ; si elle a tant tardé, c’est pour éclaircir le sort de Rosalie. Il ne lui est que trop dévoilé maintenant ; il n’est plus question que de la secourir. Notre héroïne y vole, résolue de périr, ou de délivrer son amie.

— Infortunée ! lui crie-t-elle, pas un moment à perdre… Les monstres !… tu n’avais que trop raison… c’est pour ce soir… ils vont venir.

Et, en prononçant ces mots entrecoupés, la trop compatissante Justine fait l’impossible pour enfoncer la porte. Une de ses secousses fait tomber quelque chose ; elle y porte la main, c’est la clef ; elle la ramasse, elle se hâte d’ouvrir, elle embrasse son amie, la presse de fuir, lui répond de suivre ses pas. Un moment Rosalie veut faire voir à Justine l’horreur du cachot qu’elle habite, le cadavre dont il est tapissé. Ce malheureux retard fait perdre tout le succès de l’entreprise. Le temps se perd. Rosalie, qui s’en aperçoit, s’élance à la fin. Juste ciel ! il était encore dit que la vertu devait succomber, et que les sentiments de la plus juste et de la plus tendre commisération allaient être durement punis. Rodin et Rombeau, éclairés par la gouvernante, tous trois dans un désordre suffisant à prouver le genre des actions où ils viennent de se livrer, paraissent tout à coup. Rodin saisit sa fille au moment où elle franchit le seuil de la porte, au-delà duquel elle n’avait plus que quelques pas à faire pour se trouver libre.

— Où vas-tu ? s’écrie ce père furieux en arrêtant Rosalie, pendant que Rombeau s’empare de Justine. Ah, ah ! continua-t-il en regardant celle-ci, c’est cette putain qui favorise la fuite… Scélérate, ajouta-t-il en sacrant, voilà donc l’effet de vos grands principes de vertu !… Enlever une fille à son père ! Et voilà la récompense des bontés que j’ai eues de ne t’avoir pas poignardée, l’autre jour, quand je vis, par tes soins, ma fille aux pieds d’un prêtre !

— J’ai dû faire tout ce que j’ai fait, répond fermement Justine. Quand un père est assez barbare pour vouloir assassiner sa fille, il n’est rien qu’on ne doive entreprendre pour prévenir un pareil forfait.

— Bon ! dit Rodin, de l’espionnage et de la séduction : tous les vices les plus dangereux dans une domestique. Montons, montons ; il est très important de juger cette affaire.

Et Rosalie, suivie de Justine, toutes deux traînées par ces scélérats, regagnent l’intérieur de la maison. Célestine, qu’elles y trouvent, presque nue, les reçoit en les accablant d’injures. Marthe ferme soigneusement toutes les portes, revient se mettre au rang des actrices. Et la plus effrayante, la plus abominable, la plus cruelle des scènes se prépare.

Essayons de la peindre. Au défaut de l’énergie dont elle serait susceptible, sous d’autres pinceaux que les nôtres, mettons-y du moins de la vérité.

— Commençons par boire, dit Rodin ; je n’aime pas à me mettre en semblable besogne, sans avoir la tête un peu prise.

Comme la table est encore dressée, il n’est question que de faire sauter des bouchons ; et six bouteilles du meilleur champagne sont avalées dans un quart d’heure.

— Donnez-en six autres, dit Rodin à sa sœur ; nous les expédierons en travaillant. Ah ! mademoiselle Justine, dit le scélérat, en se rapprochant de cette chère fille tout en larmes, et ne prévoyant que trop le sort qui l’attend, c’est donc ainsi que vous débauchez les filles de chez leur père, vous qui jouez si bien la vestale… Crois-tu, Rombeau, que j’ai fait l’impossible pour avoir cette fille-là, et que je n’ai pu réussir. Mais nous la tenons, sacredieu, nous la tenons, je lui défie maintenant de nous échapper. Et vous, petite putain, continue-t-il, en attirant sa fille à lui, et lui appliquant un soufflet à tour de bras, vous vous laissez donc séduire par cette coquine ?… Rombeau, il faut les disséquer toutes deux : nous ferons sur ma fille les expériences de l’hymen, celles des battements du cœur sur Justine.

— Je ferai tout ce qu’on voudra de cette poulette, dit Rombeau, à moitié ivre, en venant manier brutalement la gorge de Justine. Il y a longtemps que la garce m’échauffe la cervelle. Depuis que je te la connais, je me suis déjà branlé deux ou trois fois en sa faveur.

Et, tout en discourant, Rombeau travaille à faire disparaître les gazes qui gênent leur luxure. Ces deux pauvres enfants furent bientôt dans l’état le plus complet de nudité ; mais comme on connaissait Rosalie, c’est sur le beau corps de notre aventurière que tous les regards se dirigent. Célestine s’approche. Et, la saisissant dans ses bras :

— Oh ! foutre, la belle fille, s’écrie-t-elle.

— Eh bien ! branlez-vous, dit Rodin. Rombeau, amusons-nous de ce spectacle préliminaire ; j’aime assez à contraindre une fille qui pleure à décharger malgré elle.

Mlle Rodin emporte Justine, en larmes, sur un canapé ; et, pendant qu’elle la pollue avec tout l’art possible, Rodin, agenouillé devant les fesses de cette belle fille, que sa sœur avait soin de lui présenter, accablait ce beau cul des plus ardents baisers. Rombeau, placé devant le couple, escroquait des suçons à Justine, pendant que Marthe pétrissait le cul de son maître, qui, de l’une de ses mains, traitait assez brutalement celui de sa fille.

Célestine triomphe ; la gueuse y met tant d’adresse et tant d’énergie, que le plaisir l’emporte sur la douleur, et que notre innocente décharge…

— La putain a donné du foutre, dit Rombeau, je m’en suis aperçu au resserrement de son anus ; je le léchais pendant ce temps-là…

— Oui, il y a eu du foutre, dit Mlle Rodin, j’en ai les doigts mouillés.

Et la garce les suce ; en baisant Justine sur la bouche.

— Mon enfant, dit Rodin à cette charmante fille, je suis fort content de ce que vous venez de faire ; croyez-moi, continuez d’être de la plus extrême complaisance avec nous ; peut-être regagnerez-vous, par ce procédé, ce que vous ont fait perdre vos sottises. Ah ! tripledieu ! comme elle est belle dans ce mélange de plaisir et de douleur !

— Oh ! monsieur, qu’exigez-vous donc de moi ? dit Justine.

— Rien que nous ne puissions obtenir de force, et rien qui, je vous le répète, n’adoucisse votre sort, si vous nous l’accordez de bonne grâce. Par exemple, à présent nous voulons que vous branliez ma sœur avec la langue. Elle va se poster de manière à vous offrir à la fois son con et son cul ; Rosalie lèchera le cul et vous le con.

Il fallut obéir ; y avait-il moyen de résister à des demandes si faciles à changer en ordres ! Le tableau s’arrange. Rodin, pour en compléter l’ordonnance, s’étend à la droite de sa sœur ; Rombeau, à gauche. Ils sont arrangés de façon que leurs vits soient à la portée de la bouche de Justine, et leurs culs à celle de la langue de Rosalie, qui toutes deux reçoivent l’injonction de les gamahucher et de les sucer, en même temps que Célestine. Marthe parcourt les rangs ; elle patine les couilles ; elle veille à ce que les bouches travaillent alternativement les parties qui leur sont confiées, et montre ses belles fesses tour à tour à chacun des deux libertins. Rosalie, plus au fait, se soumet avec une résignation plus entière, à des horreurs qui répugnent à Justine, et que, comme elle néanmoins, elle n’exécute qu’en gémissant. Ces préambules électrisent nos paillards.

— Rombeau, dit Rodin, enculons Justine ; tu n’imagines pas à quel point la supériorité de ses fesses embrase ma tête. Il n’y a peut-être pas en France un homme qui ait autant vu de culs que moi ; je te jure, mon ami, qu’il ne m’en est jamais tombé sous la main de plus beaux, de mieux coupés, de plus blancs, de plus fermes, de plus appétissants que celui de cette petite garce-là. Et chacun de ces éloges se gravait en baisers de feu sur l’idole fêtée.

Justine, entendant son arrêt, se jette aux pieds de ses bourreaux. C’est avec les accents les plus énergiques de la douleur et du désespoir que la malheureuse implore sa grâce.

— Oh ! prenez ma vie, leur dit-elle, et laissez-moi l’honneur.

— Mais tu ne seras coupable de rien, dit Rombeau : nous allons te violer.

— Sans doute, dit Rodin, de ce moment, plus de péché sur ta conscience ; ce sera la force qui t’aura tout ravi.

Et l’infâme, en consolant Justine de cette cruelle manière, la plaçait déjà sur un canapé.

— Le beau cul ! poursuivait-il en l’examinant. Tiens, Rombeau, prends cette poignée, ne frappe que la fesse gauche, moi la droite ; celui des deux qui fera paraître la première goutte de sang aura l’honneur de la sodomiser avant l’autre. Rosalie, venez ici, mettez-vous à genoux devant Rombeau ; sucez-lui le vit, pendant qu’il flagelle ; vous, Marthe, sucez le mien.

Justine était couchée dans les bras de Célestine, qui la branlait en dessous pour lui faire oublier ses peines ; mais Rodin, s’en étant aperçu, réprimanda sa sœur.

— Laisse-là donc souffrir, dit-il durement : ce ne sont pas des plaisirs que nous voulons qu’elle ressente, ce sont des douleurs ; et tu troubles, tu changes absolument l’esprit de nos projets, en dérangeant l’état de son physique. Les coups se donnent ; chacun devait en distribuer cinquante. Ceux de Rombeau furent vigoureux ; mais Rodin, plus habitué à cet exercice, fit jaillir le sang au trentième, et n’en finit pas moins la reprise.

— Allons, dit-il, tu vois que c’est à moi.

— Oui, dit Rombeau ; mais prends garde de décharger ; songe au besoin que nous avons de nos forces ; à ta place, je me contenterais de quelques détails, et je me réserverais pour la grande expédition.

— Eh ! non, non, foutredieu, dit Rodin, en écartant les fesses de Justine et y présentant son hochet plus dur qu’une barre de fer ; non, non, il ne pourrait exister aucune considération dans le monde qui pût m’empêcher d’enculer cette belle créature ; il y a trop longtemps que je la désire, il faut qu’elle y passe, elle y passera, la putain. Et déjà la tête du fougueux instrument ébréchait le trou délicat et mignon de notre infortunée, qui, n’ayant jamais été attaqué qu’une fois, avait repris toute sa fraîcheur et toute sa délicatesse. Un cri terrible, suivi d’un mouvement violent, dérange un instant Rodin, qui, trop accoutumé à ce genre d’attaque pour se laisser ainsi désarçonner, saisit fortement les reins de la jeune fille, pousse avec violence, et disparaît jusqu’aux couillons, dans ce cul frais et voluptueux.

— Ah ! bougre de dieu ! s’écrie-t-il, m’y voilà ; je défie Dieu ou ses foutus agents de m’empêcher de la sodomiser à présent : elle est foutue, la garce… Oh ! mon ami, le beau cul… il est d’un chaud… d’un étroit… Et sans les précautions de Célestine pour s’opposer aux cris de la patiente, on les aurait entendus d’une lieue.

— Rombeau, dit Rodin, encule ma fille sous mes yeux, et place-toi de manière à ce que je puisse manier ton cul pendant que tu foutras ; Marthe nous étrillera tous les deux.

— Attends, dit Rombeau, dérange-toi un instant ; c’est le plaisir d’une seconde attaque que je te prépare. Voici ce que je désire : il faut placer ces deux demoiselles l’une sur l’autre ; Justine va se mettre à quatre pattes, les reins en l’air ; j’établirai ta fille sur cette base ; les deux trous seront opposés, et nous les sonderons tous deux, en passant alternativement de l’une à l’autre. Marthe, comme tu le disais tout à l’heure, nous fustigera pendant l’opération ; et ta sœur fixera l’attitude…

— De par tous les foutus Dieux du christianisme, rien n’est bon comme cette manière de foutre, dit Rodin, dès qu’il en eut tâté ; mais nous pourrions faire mieux, ce me semble : mettons ma sœur et Marthe dans la même posture, cela doublera la somme de nos jouissances.

Une heure entière nos paillards s’amusent à sonder ainsi ces quatre culs ; ils les tournaient avec une telle rapidité, qu’on les eût pris pour les ailes d’un moulin à vent. Ils en laissèrent le nom à cette attitude, que nous conseillons à tout libertin d’essayer. Ils s’en lassent enfin. Rien n’est inconstant comme la luxure ; avide de jouissances, elle s’imagine toujours que ce qu’elle conçoit vaut mieux que ce qu’elle quitte, et ce n’est jamais qu’au-delà des bornes qu’elle suppose la volupté.

L’irritation de nos deux libertins devint telle, qu’on voyait des flammes sortir de leurs yeux ; leurs engins, collés sur le ventre, paraissaient menacer le ciel. Rodin, spécialement acharné sur Justine, semblait conjurer sa perte ; il la baisait, la pinçait, la claquait. Incroyable mélange de caresses et d’invectives, de délicatesse et d’horreur ! le coquin avait l’air de ne savoir qu’inventer pour fêter et dégrader tour à tour la divinité de sa luxure. Pudique de notre naturel, nous rougirions de dévoiler les obscénités où il se livra.

— Eh bien ! dit-il enfin à Justine, tu vois, ma chère, qu’il y a pourtant toujours quelque chose à gagner avec les bougres ; ton honneur est intact : des libertins moins vertueux l’eussent impitoyablement flétri, nous le respectons. Ne crains point que Rombeau ni moi concevions seulement le désir d’y porter atteinte ; mais ce cul, ce beau cul, mon ange, il sera souvent perforé : il est si frais, si bien coupé, si joli… Et le coquin le branlait en disant cela, il le baisait, il y introduisait quelquefois son vit. Enfin, les grands coups se portèrent. Rodin saisit sa fille ; il lui lance des regards furieux ; l’arrêt de cette infortunée est écrit dans ses yeux barbares.

— Oh ! mon père, s’écrie la malheureuse en pleurs, qu’ai-je donc fait pour mériter un tel sort ?…

— Ce que tu as fait, dit Rodin, peux-tu le demander ? tes crimes ne sont-ils donc pas assez noirs ? tu as voulu connaître un Dieu, putain, comme s’il en devait exister d’autres pour toi que mes voluptés et mon vit.

Et il le lui faisait baiser en disant cela ; il lui en frottait le visage, ainsi que de son derrière, duquel il semblait flétrir voluptueusement les roses de ce teint d’albâtre. Il la souffletait, il l’invectivait, en blasphémant comme un scélérat. Et Rombeau, voyant tout cela, se branlait sur les fesses de Justine, en encourageant son ami. Enfin, la pauvre fille de Rodin est assise sur un petit rond étroit, élevé de deux pieds, sur lequel porte sa croupe seule. Quatre cordes descendaient du plafond ; on y attache les membres de Rosalie dans le plus grand écartement possible. Rodin établit sa sœur entre les cuisses de la victime, et les fesses tournées vers lui. Marthe devait servir l’opération ; et Rombeau, bien en face, devait enculer Justine. L’infernal Rombeau, voyant que la tête de Rosalie penche et n’est soutenue par rien, imagine de l’appuyer sur ses fesses, de manière qu’à chaque coup de reins qu’il donnera en enculant Justine, il fasse rebondir cette tête sur son cul, comme une balle sur une raquette. Cette idée divertit infiniment le cruel Rodin, qui, pendant ce temps, apprête bien d’autres supplices à sa malheureuse fille. Le vilain encule sa sœur : il semble que ce ne soit qu’au sein de l’inceste et de la sodomie qu’il veuille arriver à l’infanticide.

Marthe lui remet un scalpel, et il l’instrumente. On juge des cris de la victime. Mais les précautions sont prises de manière à ce qu’il n’en puisse rien résulter de fâcheux. Cependant Rombeau veut voir opérer son confrère ; il emporte sa fouteuse avec lui, et vient se placer tout près de l’opération. Le bas-ventre s’ouvre. Rodin, tout en foutant, taille, déchire, détache, et dépose dans une assiette, sous les yeux de son confrère et la matrice et l’hymen, et tout ce qui s’ensuit. Les scélérats déculent pour faire leurs opérations. Rosalie, languissante, lève des yeux éteints vers son père, et semble lui reprocher sa barbarie. Mais la voix de la pitié pénètre-t-elle dans une âme semblable ! Le féroce Rodin met son vit dans la blessure, il aime à s’inonder de sang. Rombeau l’excite. Marthe et Célestine éclatent de rire. La seule Justine ose donner des secours et des larmes à sa trop malheureuse amie. On lui reproche cette commisération ; on s’y oppose, on maltraite celle qui s’y livre. Rodin, pour la punir, l’oblige à sucer le vit tout barbouillé du sang de celle qu’elle pleure ; puis, la faisant contenir, la tête courbée sur la plaie, il la fustige en cet horrible état. On le fouette lui-même. Il n’y tient plus, tant de férocités l’entraînent ; il n’a que le temps de se replonger dans le cul de Justine, qu’on étend, par ses ordres, sur le chevalet de Rosalie, en telle sorte que la tête de celle-ci est entre les jambes de notre héroïne, et que la sienne est appuyée contre la plaie vaste et sanglante que son fer infanticide vient de faire. Il décharge ; Rombeau l’imite dans le cul de Célestine, en baisant les fesses de Marthe ; et nos deux scélérats épuisés retombent langoureusement sur des fauteuils.

Cependant Rosalie vit encore. Justine ose prier pour elle.

— Imbécile lui dit Rodin, tu vois bien qu’elle n’en peut revenir.

— Oh, monsieur ! dit Justine égarée, peut-être qu’avec des soins… La malheureuse, que vous avait-elle fait ?

— Rétablissons promptement dans nous l’irritation spermatique, dit Rombeau en maniant assez grossièrement des tétons de Marthe, car ces deux putains m’étourdissent, l’une par ses cris, l’autre par ses supplications.

— Eh bien ! dit Rodin, buvons ces six bouteilles de champagne, et que Marthe et Célestine nous branlent, tout en les sablant.

On opère.

— Et que ferons-nous après ? dit Rombeau, que les secousses de Marthe et les rasades de champagne commencent à faire bander…

— Ce que nous ferons ?… le voici, dit Rodin. Nous attacherons Justine sur le cadavre de son amie ; tu m’enculeras en la disséquant toute vive ; et moi, placé vers la bouche de ma fille, je recueillerai, branlé par ma sœur, les derniers soupirs de notre victime…

— Non, dit Rombeau, il me vient une tout autre idée pour punir ta Justine. Le plaisir de tuer une femme est bientôt passé ; elle n’éprouve plus rien dès qu’elle est morte ; les délices de la faire souffrir disparaissent avec sa vie, il n’en reste plus que le souvenir. Faisons mieux, poursuit Rombeau, en mettant un fer au feu, punissons-la mille fois davantage que si nous lui dérobions la vie ; marquons-la, flétrissons-la ; cet avilissement, joint à toutes les mauvaises affaires qu’elle a sur le corps, la fera pendre, ou mourir de faim ; elle souffrira du moins jusqu’au dernier moment de sa vie ; et notre luxure, infiniment plus prolongée, en deviendra plus délicieuse : il dit ; Rodin s’empare de Justine ; et l’abominable Rombeau lui applique derrière l’épaule le fer ardent dont on marque les voleurs.

— Qu’elle ose paraître à présent, dit ce monstre ; qu’elle l’essaie ; et, en montrant cette lettre ignominieuse, nous légitimerons suffisamment les raisons qui l’auront fait renvoyer avec tant de mystère et de promptitude.

— Soit, dit Rodin ; mais il faut s’en rassasier avant : nous rebandons ; livrons-nous avec elle à quelques dernières horreurs.

Une énorme poignée de verges tombe sous les mains du barbare.

— Prends-la sur tes épaules, continue ce monstre, je vais la fouetter sur ton dos ; et de temps en temps je laisserai retomber les coups sur tes fesses ; que ma sœur te suce pendant ce temps-là ; Marthe me rendra les coups que je vous porterai à tous deux ; et le supplice de Justine finira par une enculade.

On exécute. Rodin ne ménage pas ; et le sang qui coule des fesses de notre héroïne retombant en perles sur celles de Rombeau, lui cause un inexprimable chatouillement.

— À mon tour, dit ce coquin-ci, mais je veux qu’en la prenant sur tes reins, elle y soit différemment postée. C’est son con que je veux flageller ; ce sont ses cuisses, son ventre, sa motte, toutes ces horribles attenances d’un devant que j’abhorre.

— Oh ! double foutu dieu ! s’écrie Rodin, pourquoi cette idée ne m’est-elle pas venue ? je suis désespéré que tu l’aies plus tôt conçue que moi.

Cette nouvelle lubricité s’exécute ; toutes les parties antérieures de notre héroïne sont cruellement lacérées ; le cul de Rodin l’est aussi. Marthe, en ce moment, lui suce le vit ; Justine est enfin placée sur un canapé ; et les deux amis, chacun fustigé l’un par Marthe, l’autre par Célestine, laissent au fond du cul de l’orpheline les dernières preuves de leur détestable luxure.

Ici Rosalie, que ces scélérats avaient continué d’exposer à leurs regards pour s’exciter par cet affreux spectacle, tourne ses yeux mourants vers Justine, et rend l’âme. Les monstres l’entourent, ils l’observent encore d’un œil féroce, ils la touchent, ils la manient ; et le féroce Rodin plante avec volupté ses dents au milieu des chairs encore palpitantes du triste résultat de ses anciennes amours. Son cadavre est enfin jeté dans un trou du jardin, où reposaient sans doute bien d’autres victimes de la scélératesse de Rodin ; et Justine rhabillée est reconduite aux bords de la forêt, où on l’abandonne à son mauvais sort, en lui laissant entrevoir le danger d’une récrimination, si elle ose l’entreprendre dans le funeste état où elle se trouve.




Tome deuxième


Chapitre VII

Suite de la malheureuse étoile de Justine — Reconnaissance — Comment l’Être suprême la dédommage de ses projets pieux

Une autre créature que la tremblante Justine se fût très peu souciée de cette menace ; dès qu’il lui était possible de prouver que le traitement qu’elle venait de souffrir n’était l’ouvrage d’aucuns tribunaux, qu’avait-elle à craindre ? mais sa faiblesse, sa timidité naturelle, le poids de ses malheurs, tout l’étourdit, tout l’effraya ; elle ne pensa plus qu’à fuir.

À cela près de cette marque flétrissante… de quelques vestiges de verges qui, grâce à la pureté de son sang disparurent bientôt… de quelques attaques sodomistes qui, dirigées par des membres ordinaires, ne la déformaient nullement ; à tout cela près, disons-nous, notre héroïne, âgée de dix-huit ans, lorsqu’elle sortit de chez Rodin, y ayant d’ailleurs été bien soignée, bien nourrie, n’avait encore rien perdu, ni de ses forces, ni de sa fraîcheur, elle entrait dans cet âge heureux où il semble que la nature fasse un dernier effort pour embellir celle que sa main destine aux plaisirs des hommes. Sa taille était mieux prononcée, ses cheveux plus épais, plus longs, sa peau plus fraîche, plus appétissante ; et sa gorge très ménagée par des gens peu friands de cette partie, avait acquis plus d’embonpoint et de rondeur. C’était donc une très belle fille que Justine, une créature bien capable d’allumer, chez des libertins, les plus violents désirs… les plus irréguliers… les plus lascifs.

Ainsi, plus irritée, plus affligée, que physiquement maltraitée, Justine se mit en marche dès le même soir : mais, se guidant mal, et ne demandant rien, elle ne fit que tourner autour de Paris, et le quatrième jour de son voyage elle ne se trouvait encore qu’à Lieur-saint. Sachant que cette route pouvait la conduire vers les provinces méridionales, elle résolut de la suivre, et de gagner ainsi, comme elle le pourrait, ces pays éloignés, persuadée que le repos et la paix, qui lui étaient si cruellement refusés dans sa patrie, l’attendaient peut-être au bout de la France : fatale erreur ! Que de chagrins il lui restait à dévorer encore !

Quelles qu’eussent été ses peines, son innocence lui restait au moins jusque-là. Uniquement victime des attentats de deux ou trois libertins, elle pouvait (puisque jamais rien ne s’était passé de son gré) se ranger encore dans la classe des honnêtes filles ; elle n’avait rien à se reprocher ; son cœur était pur. Elle en devint trop glorieuse, et sa présomption fut punie. Elle avait toute sa fortune avec elle, c’est-à-dire près de 500 livres, somme résultative de ce qu’elle avait gagné chez Bressac et chez Rodin. Elle se félicitait d’avoir au moins pu conserver ces secours, et se flattait qu’avec de la frugalité, de la tempérance et de l’économie, cet argent lui suffirait au moins jusqu’à ce qu’elle fût en situation de pouvoir trouver quelque place. Sa terrible marque ne paraissait point ; elle imaginait pouvoir la déguiser toujours, et que cet accident ne l’empêcherait pas de gagner sa vie. Pleine d’espoir et de courage, elle poursuivit sa route jusqu’à Sens, où elle se reposa quelques jours. Peut-être aurait-elle trouvé quelque chose dans cette ville ; mais, pénétrée de la nécessité de s’éloigner, elle se remit en marche avec le dessein de chercher fortune en Dauphiné. Elle avait entendu beaucoup parler de ce pays, elle croyait y trouver le bonheur. Nous allons voir de quel genre était celui que le destin lui réservait.

Sur le soir de la première journée, c’est-à-dire, à environ six ou sept lieues de Sens, Justine, s’étant écartée du chemin pour satisfaire à quelques besoins de la nature, ne put s’empêcher de s’asseoir un moment au bord d’un vaste étang, dont les entours lui parurent d’une fraîcheur délicieuse. La nuit commençait à étendre ses voiles sur le flambeau de l’univers ; et notre héroïne, sachant qu’il n’y avait qu’une très légère distance du lieu où elle était à celui où elle devait passer la nuit, ne se pressait pas d’interrompre les réflexions solitaires et douces que lui inspirait le site agreste où elle reposait, lorsqu’elle entendit tout à coup une masse assez volumineuse tomber dans l’eau, à dix pas d’elle. Elle tourne les yeux, et s’aperçoit que cette masse est élancée du milieu d’un buisson épais, au pied duquel flottent les eaux de l’étang, et que, par leur position respective, ni elle, ni l’agent de l’action qui venait d’être commise, ne pouvaient s’entrevoir. Son second mouvement se porte avec rapidité sur la masse tombée ; elle croit entendre des cris ; elle s’aperçoit que cette masse ne s’enfonce pas tout d’un coup, mais qu’elle est pourtant prête à disparaître. Ne doutant pas qu’une créature humaine ne fût renfermée dans l’espèce de panier qu’elle distingue, elle n’écoute que le premier mouvement de la nature. Sans prendre garde aux dangers qu’elle court, elle se précipite dans l’étang, est assez heureuse pour ne pas perdre pied, et pour saisir la manne flottante que le vent dirige de son côté. Elle revient sur ses pas, attirant après elle ce précieux fardeau ; elle se hâte de le développer : grand Dieu ! c’est un enfant… une charmante petite fille de dix-huit mois, nue, garrottée, que son bourreau, sans doute, croyait ensevelir avec son crime dans les eaux de cet étang. Justine se hâte de briser les liens ; elle fait respirer cet enfant, dont les petites mains timides s’élèvent vers sa bienfaitrice, comme pour la remercier de ses soins, et l’en récompenser par tout ce que la nature permet d’expression à sa reconnaissance. La sensible Justine embrasse cette charmante infortunée.

— Pauvre petite, lui dit-elle, tu n’es venue au monde que comme la malheureuse Justine, pour en connaître les douleurs et jamais les plaisirs ! Peut-être la mort eût-elle été un bien pour toi ! je te rends peut-être un mauvais service, en te retirant du sein de l’oubli pour te replacer sur le théâtre du désespoir et des revers ! Eh bien ! je réparerai cette faute en ne t’abandonnant jamais ; nous cueillerons ensemble toutes les épines de la vie : foulées par toutes deux, elles nous paraîtront peut-être moins aiguës, et, devenues plus fortes par notre union, nous les émousserons avec moins de peine. Bonté du ciel, je te remercie du présent que tu me fais ; c’est un objet sacré sur lequel ma sensibilité s’exercera sans cesse. Assez heureuse pour lui avoir sauvé la vie, je prendrai soin de ses jours, de son éducation, de ses mœurs ; elle ne me quittera plus ; je travaillerai pour la nourrir : plus jeune que moi, elle me le rendra dans la vieillesse ; c’est une amie, c’est un secours que la main de l’Éternel m’envoie. Par quelles actions de grâces pourrai-je lui peindre toute ma reconnaissance ?

— C’est moi qui vais m’en charger, putain, dit un homme à voix de Stentor, en saisissant la malheureuse Justine au collet, et la renversant sur le gazon ; oui, c’est moi qui vais te punir, pour t’apprendre à te mêler de ce qui ne te regarde pas : et l’inconnu, se remparant aussitôt de la petite fille, la rentre dans son panier, l’y attache, et la replonge au milieu des eaux… Le sort que vient d’éprouver cette enfant, tu le mériterais, garce, continue ce sauvage ; et je ne balancerai pas à te le faire ressentir, si je ne m’apercevais à ta tournure, qu’en te réservant à de plus cruels fléaux, tu me procureras peut-être de plus grands plaisirs. Suis-moi, sans dire un mot ; ce poignard que tu vois levé sur ton sein s’y plonge au premier mouvement qui t’échappe.

Nous renonçons à peindre ici la surprise, la frayeur, tous les différents mouvements qui agitèrent l’âme de Justine. N’osant répondre, elle se lève en tremblant, et suit son bourreau.

Après deux grandes heures de marche, on arrive enfin dans un château, situé au fond d’un large vallon, environné de hautes futaies, donnant à cette habitation l’air du monde le plus sombre et le plus sauvage. La porte de cette maison était tellement masquée par des massifs de bois et de charmilles, qu’il était impossible de la deviner. Ce fut là que Justine, guidée par le maître même du lieu, pénétra sur les dix heures du soir. Pendant que, placée tout de suite dans une chambre où on la verrouille avec soin, cette pauvre créature cherche à trouver un peu de repos au milieu des nouvelles horreurs qui l’environnent, développons ce qu’il faut qu’on sache de cette aventure, pour y prendre un peu d’intérêt.

M. de Bandole, homme fort riche et jadis de robe, était le seigneur du château, dans lequel lui-même venait d’introduire Justine. Retiré du monde dès l’époque où il avait hérité de son père, Bandole, depuis plus de quinze ans, se livrait dans cette solitaire habitation, aux goûts bizarres qu’il avait reçus de la nature ; et certes, ces goûts, que nous allons peindre, effraieront sans doute nos lecteurs. Peu d’hommes avaient un tempérament plus vigoureux que Bandole ; quoique âgé de quarante ans, il foutait encore régulièrement ses quatre coups par jour, et dans sa jeunesse il avait été jusqu’à dix. Grand, mince, d’un tempérament bilieux et sec, possédant un vit noir et mutin de neuf pouces de long sur six de tour, velu sur tout son corps comme un ours, Bandole, tel que nous venons de l’esquisser, n’aimait les femmes que pour en jouir ; en était-il rassasié, il était impossible de les mépriser davantage. Ce qu’il y avait de très singulier, c’est qu’il ne s’en servait jamais que pour leur faire des enfants, et que jamais il ne manquait son coup ; mais, c’est l’usage qu’il faisait de ce fruit qui sans doute était plus extraordinaire encore : on l’élevait jusqu’à dix-huit mois ; les avait-il atteints, le funeste étang, où nous venons de le voir plonger un de ses fruits, devenait le cercueil universel de tous.

Pour la satisfaction de cette bizarre manie, Bandole avait trente filles enfermées dans son château, de l’âge de dix-huit à vingt-cinq ans, et toutes de la plus grande beauté ; quatre vieilles femmes étaient chargées de la tenue de ce sérail ; une cuisinière et deux filles de cuisine achevaient de composer toute la maison de ce libertin. Grand ennemi du faste et de la somptuosité, absolument dans les principes d’Épicure, notre singulier personnage prétendait que, pour conserver longtemps sa vigueur, il fallait manger peu, ne boire que de l’eau, et que, pour qu’une femme devint promptement féconde, il fallait de même qu’elle ne prît qu’une nourriture saine et légère ; en conséquence, jamais Bandole ne faisait qu’un repas composé de quelques végétaux, et ses femmes deux, où jamais il n’était servi que des légumes et des fruits. Il est certain qu’avec ce régime Bandole jouissait de la meilleure santé, et ses femmes d’une étonnante fraîcheur ; elles pondaient comme des poules, et il n’y avait pas d’année que chacune d’elles ne lui donnât au moins un enfant. Voici d’ailleurs quels étaient les procédés de ce paillard : Dans un boudoir, préparé à cet effet, se trouvait une machine sur laquelle la femme, mollement étendue et vigoureusement garrottée, présentait à ce libertin le temple de Vénus au dernier degré d’écartement possible ; il enfilait, on ne bougeait pas : cette clause, d’après Bandole, était la plus essentielle à la consommation de l’acte ; et ce n’était que pour l’obtenir plus sûrement, qu’il exigeait des liens : trois ou quatre fois dans la journée la même femme était replacée sur la machine, ensuite tenue dans son lit neuf jours la tête basse et les pieds très haut. Soit que les moyens de Bandole fussent bons, soit que son sperme eût une véritable vertu prolifique ; toujours est-il certain qu’il n’en manquait guère : au bout de neuf mois l’enfant paraissait ; on le soignait pendant dix-huit ; on le noyait enfin. Et c’était (cette circonstance est digne de remarque), c’était toujours Bandole lui-même qui terminait cette opération, seul procédé dont il obtenait l’érection nécessaire à procréer de nouvelles victimes.

À chaque couche on réformait celle des femmes qui venait de produire : en telle sorte qu’une sultane n’était jamais gardée qu’en cas de stérilité ; ce qui les plaçait nécessairement dans l’affreuse alternative, ou de passer là leur vie, ou de faire un enfant avec ce monstre. Et comme elles ignoraient d’ailleurs exactement ce qu’on faisait de leur progéniture, Bandole ne voyait aucune difficulté à leur rendre leur liberté entière ; on les ramenait dans le même lieu où elles avait été prises, avec mille écus de dédommagement. Mais notre homme, surpris cette fois par Justine, avec le projet de la soumettre à ses plaisirs ordinaires, n’avait pourtant, quelque quantité d’enfants qu’elle pût lui donner, nulle envie de lui rendre une liberté dont elle eût pu abuser pour la trahir. À l’égard des imprudences intérieures, comme ces femmes étaient toutes enfermées séparément, et qu’elles ne se communiquaient jamais entre elles, Justine, en subissant le même sort, se trouvait hors d’état de rien révéler. Il n’y avait de danger qu’à sa délivrance ; et Bandole était bien fermement résolu à ne la lui accorder jamais.

Nous nous flattons, au reste, qu’on doit s’imaginer facilement que la manière de procéder à l’acte de jouissance, dans un tel homme, devait se ressentir un peu de la férocité de ses goûts : ne cherchant absolument que son unique satisfaction, de ses jours Bandole n’avait ressenti les feux de l’amour. Une des vieilles garrottait sur la machine celle qui devait passer ce jour-là ; on l’avertissait, il ouvrait la porte du cabinet, se branlait un moment en face du con, invectivait la femme, jurait, haletait, enconnait, poussait de très grands cris pendant la jouissance, et finissait par beugler comme un taureau à l’instant de l’éjaculation. Il sortait de là sans jeter seulement un regard sur la femme, et recommençait ainsi trois ou quatre fois dans les vingt-quatre heures, toujours avec la même. Le lendemain, une autre succédait, et ainsi de suite. Quant aux épisodes, ils se ressemblaient également : un grand flegme, une jouissance fort longue, des cris, des blasphèmes et du foutre ; c’était toujours la même chose.

Voilà donc l’homme qui allait cueillir une rose… un peu flétrie, on s’en souvient, au moyen des cruelles tentatives de Saint-Florent ; mais bien rafraîchie, bien refermée par l’effet d’une aussi longue abstinence, ce qui sous plus d’un rapport, pouvait encore donner à cette jolie fleur toute la physionomie d’un pucelage. Bandole faisait grand cas de cette manière d’être dans une fille ; ses agents avaient pour principale consigne de les amener toujours vierges : on n’était point reçu sans cette clause.

D’ailleurs, Bandole ne voyait absolument qui que ce fût. La vie la plus solitaire et la plus retirée était celle qui lui convenait. Quelques livres et des promenades, voilà les seules diversions par lesquelles il entrecoupait ses luxures. De l’esprit, un caractère ferme et prononcé, aucuns préjugés, point de religion, nuls principes, étonnamment despote au fond de son sérail, sans pudeur, sans humanité, préconisant ses vices ; tel était Bandole et son repaire ; tel était le tombeau que la main du ciel préparait à Justine, pour la récompenser d’avoir voulu sauver une des victimes de ce scélérat.

Quinze jours entiers s’écoulèrent sans que notre malheureuse entendit parler de son persécuteur : une des vieilles lui apportait la nourriture de la maison ; Justine la questionnait, et celle-ci, répondant froidement :

— Vous aurez bientôt l’honneur de voir monsieur ; vous serez instruite alors.

— Mais, ma bonne, pourquoi suis-je ici ?

— Pour les plaisirs de monsieur.

— Oh ! juste ciel ! comment, il voudra me forcer à des choses… dont la seule idée me fait horreur ?

— Vous ferez comme les autres, et vous ne serez pas plus à plaindre qu’elles.

— Les autres ? Comment, il y en a d’autres ici ?

— Assurément, vous n’êtes pas la seule ; allons, allons, du courage, de la patience : et la porte se refermait.

Le seizième jour enfin, on avertit Justine de se tenir prête pour une cérémonie préalable, sur laquelle on ne l’avait nullement prévenue. Les portes s’ouvrent avec fracas ; Bandole, suivi d’une vieille, entre dans la chambre : Faites-moi voir le con, dit-il à la matrone ; et Justine sans pouvoir s’en défendre, est aussitôt saisie et troussée.

— Ah ! ah ! dit Bandole avec négligence, n’est-ce pas celle qui doit mourir ici… celle qui s’est avisée de me surprendre ?

— Oui, répond-on.

— Puisque c’est ainsi, je n’ai pas besoin de grands ménagements avec elle… Le pucelage y est-il ? Alors la vieille, le nez affublé de lunettes, se courbe pour examiner.

— Cela a été attaqué, dit-elle au bout d’un instant ; mais il y a de l’étroit, de la fraîcheur… il y a de quoi donner du plaisir.

— Écartez… que je voie à mon tour, dit Bandole… et le vilain, agenouillé devant le con ouvert, y fourre à la fois ses doigts, son nez et sa langue. Tâtez-lui les reins, dit-il à la vieille en se relevant, et dites-moi si vous supposez que la ponte pourra se faire avec succès.

— Oui, dit la vieille en palpant, le sujet est bien constitué ; je vous réponds d’un excellent produit dans neuf mois.

— Oh ! ciel ! s’écria Justine, quand je serais une bête de somme, on ne m’analyserait pas avec plus de mépris ; et qu’ai-je donc fait, monsieur, pour mériter l’outrage que vous me destinez ? où sont les titres de votre autorité sur moi ?

— Les voilà, dit Bandole, en montrant son vit ; je bande et je veux foutre.

— Cette affreuse logique des passions s’allie-t-elle à l’humanité ?

— Et qu’est-ce que l’humanité, ma fille, je vous prie ?

— La vertu qui vous assurera des secours si jamais vous devenez malheureux vous-même.

— On ne l’est jamais avec cinq cent mille livres de rente, quand on y joint mes principes et ma santé.

— On l’est toujours, quand on fait le malheur des autres.

— Voilà une créature qui raisonne, dit Bandole, en remettant sa culotte ; le peu d’habitude où je suis d’en trouver de cette espèce, me fait désirer de jaser avec elle : retirez-vous, continua-t-il, en s’adressant à la vieille : et l’on s’assit de part et d’autre.

— Où prends-tu, je te prie, mon enfant, poursuivit Bandole, qu’aussitôt que la nature m’a créé le plus fort, et par mon physique, et par mon moral, je n’aie pas reçu d’elle, avec ces premiers dons, le pouvoir de traiter mes inférieurs d’après les seules règles de ma volonté ?

— Ces présents dont vous vous targuez, ne devraient être pour vous que des motifs de plus d’honorer la vertu et de soulager l’infortune ; vous en êtes indigne, dès que vous ne les employez pas à cet usage.

— À mon tour, je dirai, chère fille, que cette manière de raisonner est loin de mon cœur. Pour que je puisse faire de ton existence le même cas que je fais de la mienne, il faudrait que je trouvasse dans cette existence étrangère, des relations qui s’enchaînassent à moi aussi intimement que mes goûts ou que mes passions… Cela est-il ? Je dis plus, cela peut-il être ? Ne pouvant donc envisager ton existence que comme absolument étrangère, ou, si tu l’aimes mieux, comme passive, l’estime que j’aurai pour toi ne pourra jamais être que relative, ou, pour m’expliquer plus clairement, qu’une estime proportionnée au degré d’utilité que je recevrai de toi ; or, cette utilité, du moment que je suis le plus fort, ne peut plus consister que dans les actes d’esclavage les mieux constatés de ta part. Alors seulement nous aurons tous deux parfaitement rempli les rôles pour lesquels nous a créés la nature ; moi, lorsque je t’assouplis à mes passions, de quelque genre ou de quelque nature que ce puisse être ; toi, lorsque tu en subis les effets. Tes définitions de l’humanité, Justine, ne sont le fruit que des sophismes du faible : l’humanité bien entendue ne consiste pas à donner tous ses soins aux autres ; mais à se conserver, soi, à se délecter aux dépens de qui que ce puisse être. Ne confondons jamais la civilisation avec l’humanité : celle-ci est fille de la nature ; scrutons-la sans préjugés, nous ne nous tromperons jamais sur sa voix : l’autre est l’ouvrage des hommes et, par conséquent, de toutes les passions et de tous les intérêts réunis. Jamais la nature ne nous inspire que ce qui peut lui plaire ou lui être utile : toutes les fois qu’en éprouvant un de ses désirs nous nous sentons arrêtés par quelque chose, soyons bien sûrs que la barrière est élevée par la main des hommes. Pourquoi respecterions-nous ce frein ? Si nous nous dégradons jusque-là, n’en accusons que la crainte ou que notre faiblesse ; ne nous en prenons jamais à notre raison… tout se franchit quand on l’écoute. Serait-il donc vraisemblable que la nature pût établir à la fois dans nous, et le désir d’une action quelconque, et la possibilité que cette action pût outrager celle qui nous en donne l’envie ? Rien d’aussi bizarre que mes goûts, tu le vois Justine : je n’aime point les femmes ; leur jouissance est la chose du monde la plus insipide pour moi ; mais le plaisir de les engrosser, et de flétrir après le fruit que j’ai fait germer dans leurs seins, est une action délicieuse ; il n’en serait point, sans doute, qui me rendit plus coupable aux yeux de mes semblables : eh bien, sera-ce une raison pour moi de m’en corriger ? Non, sans doute : et que m’importe l’estime ou l’opinion des hommes, de quel poids peuvent être ces chimères, près de mes goûts ou de mes passions ? Ce que je perds avec eux, est le résultat de leur égoïsme ; ce que je leur préfère, sont les plus douces jouissances de la vie.

— Les plus douces, monsieur !

— Oui, les plus douces, Justine ; elles ne sont jamais plus délicieuses, que quand elles s’écartent le plus des usages reçus et des mœurs habituelles ; ce n’est qu’à la destruction de toutes ces digues, que consiste la plus suprême volupté.

— Mais, monsieur, elles deviennent des crimes.

— Mot vide de sens ma chère ; il n’y a point de crime dans la nature : les hommes y croient, cela est tout simple, ils ont dû caractériser de délit tout ce qui troublait leur tranquillité : ainsi l’ouvrage qu’un homme se permet sur un autre, peut véritablement exister individuellement parlant… jamais aux yeux de la nature…

Et ici Bandole répéta, avec quelques expressions différentes, tout ce que Rodin avait dit sur le néant du délit de l’infanticide ; il lui prouva, pour le moins avec autant d’énergie, qu’il n’y avait aucune espèce de mal à disposer du fruit qu’on avait planté, et que nous n’avions sur aucune propriété des droits mieux fondés que sur celle-là.

— L’intention de la nature est remplie, dès que la femme est enceinte, poursuivit Bandole ; mais il lui est égal que le fruit mûrisse où qu’il soit cueilli dans sa verdeur.

— Oh ! monsieur, vous ne tirerez jamais de justes comparaisons de la chose inanimée à l’être possédant une âme.

— Une âme ? dit Bandole, en éclatant de rire ; ah ! dis-moi, je t’en prie, ma chère, ce que tu entends par cette expression.

— Elle me donne l’idée du principe vivifiant et éternel, sublime et grande émanation de la Divinité, qui nous rapproche d’elle, qui nous unit à elle, et qui, par la perfection de son essence, nous distingue de tous les animaux.

Et ici Bandole, ayant éclaté de rire une seconde fois, dit à Justine :

— Écoute, mon enfant ; je m’aperçois que tu as quelque mérite, et je veux bien consentir à t’éclairer, un peu d’attention, et suis-moi.

Il n’est rien d’aussi absurde, sans doute, que le système des gens qui s’acharnent à dire que l’âme est une substance différente du corps ; leur erreur vient de l’orgueil qu’ils mettent à supposer que cet organe intérieur a le pouvoir de tirer des idées de son propre fonds. Séduits par cette première illusion, quelques-uns d’entre eux ont porté l’extravagance au point de croire que nous apportons en naissant des idées innées. D’après cette ridicule hypothèse, ils ont fait de la partie qu’ils ont nommée âme une substance isolée, et lui ont accordé le droit imaginaire de penser abstractivement de la matière dont elle émane uniquement. Ces opinions monstrueuses ne se justifiaient qu’en disant que les idées sont les seuls objets de la pensée, comme s’il n’était pas prouvé qu’elles ne peuvent nous venir que des objets extérieurs, qui, en agissant sur nos sens, ont modifié notre cerveau. Chaque idée sans doute est un effet ; mais, quelque difficile qu’il soit de remonter à sa cause, pouvons-nous supposer qu’elle ne soit pas due à une cause ? Si nous ne pouvons acquérir d’idées que par des substances matérielles, comment pouvons-nous supposer que la cause de nos idées puisse être immatérielle ? Oser soutenir que nous pouvons avoir des idées sans les sens, serait aussi absurde que de dire qu’un aveugle de naissance pourrait avoir une idée des couleurs. Eh ! non, Justine, non ; ne croyons pas que notre âme puisse agir d’elle-même ou sans cause, dans aucun des instants de notre vie : absolument liée aux éléments matériels qui composent notre existence, entièrement dépendante d’eux, toujours soumise aux impressions des êtres qui agissent en nous nécessairement, et d’après leurs propriétés, les mouvements secrets de ce principe, vulgairement appelé âme, sont dus à des causes cachées au-dedans de nous-mêmes. Nous croyons que cette âme se meut, parce que nous ne voyons pas les ressorts qui la remuent, ou parce que nous supposons ces mobiles incapables de produire les effets que nous admirons. La source de nos erreurs vient de ce que nous regardons notre corps comme de la matière brute et inerte, tandis que ce corps est une machine sensible, qui a nécessairement la conscience momentanée de l’impression qu’il reçoit, et la conscience du moi par le souvenir des impressions successivement éprouvées. Retiens-le, Justine : ce n’est jamais que par nos sens que les êtres nous sont connus, ou produisent des idées en nous ; ce n’est qu’en conséquence des mouvements imprimés à notre corps que notre cerveau se modifie ou que notre âme pense, veut et agit. Notre esprit pourrait-il donc s’exercer sur autre chose que ce qu’il connaît ? et peut-il connaître autre chose que ce qu’il a senti ? Tout nous prouve, de la manière la plus convaincante, que l’âme agit et se meut d’après les mêmes lois que celles des autres êtres de la nature : qu’elle ne peut être distinguée du corps ; qu’elle naît, s’accroît, se modifie dans les mêmes progressions que lui et que, par conséquent, elle périt avec lui. Toujours dépendante du corps, vous la voyez passer par les mêmes gradations : inepte dans l’enfance, vigoureuse dans l’âge mûr, glacée dans la vieillesse, sa raison ou son délire, ses vertus ou ses vices, ne sont jamais que le résultat des objets extérieurs et de leurs effets sur les organes matériels. Comment, avec d’aussi fortes preuves de l’identité de l’âme avec le corps, a-t-on jamais pu s’imaginer que cette portion d’un même individu jouissait de l’immortalité, pendant que l’autre périssait. Les imbéciles, après avoir fait de cette âme qu’ils fabriquaient à leur guise un être simple, inétendu, dépourvu de parties, absolument différent, en un mot, de tout ce que nous connaissons prétendirent qu’elle n’était point sujette aux lois que nous trouvons dans tous les êtres dont l’expérience nous montre la décomposition perpétuelle ; ils partirent de ces faux principes pour se persuader que le monde avait aussi une âme spirituelle, universelle, et ils donnèrent le nom de Dieu à cette nouvelle chimère dont celle de leur corps devenait une émanation. De là, les religions, et toutes les fables absurdes qui en découlèrent, tous les systèmes gigantesques et fabuleux qui devaient nécessairement résulter de cette première extravagance : de là, les idées romanesques de peines ou de récompenses après cette vie : absurdité la plus révoltante de toutes ; car, si l’âme humaine était une émanation de l’âme universelle, c’est-à-dire, du Dieu de l’univers, comment pouvait-elle mériter ou démériter ? comment, perpétuellement enchaînée à l’être dont elle émanait, pouvait-elle être libre ? et, d’après cela punie ou récompensée comme telle ? Que les sectateurs de l’imbécile système de l’immortalité de l’âme n’aillent pas nous donner son universalité pour preuve de sa réalité. Rien n’est aussi simple que la prodigieuse étendue de cette opinion : elle contient le fort, elle console le faible ; en fallait-il plus pour la propager ? Partout les hommes se ressemblent, et partout avec les mêmes faiblesses ils doivent avoir les mêmes erreurs. La nature ayant inspiré à tous les hommes le plus vif amour pour leur existence, l’éternité de cette existence devient un désir nécessaire ; ce désir se convertit bien en certitude, et plus promptement encore en dogme. Il était facile de présumer que des hommes ainsi disposés devaient écouter avidement tout ce que leur annonçait ce système. Mais le désir d’une chimère peut-il jamais devenir la preuve incontestable de la réalité de cette chimère ? Nous désirons de même la vie éternelle des corps ; et, cependant, ce désir est frustré : pourquoi celui de la vie de notre âme ne le serait-il pas de même ? Les réflexions les plus simples sur la nature de cette âme devraient nous convaincre que l’idée de son immortalité n’est qu’une illusion. Qu’est-ce, en effet, que cette âme, sinon le principe de la sensibilité ? qu’est-ce que penser, jouir, souffrir, sinon sentir ? qu’est-ce que la vie, sinon l’assemblage de ces différents mouvements propres à être organisés ? Ainsi dès que le corps cesse de vivre, la sensibilité ne peut plus s’exercer ; il ne peut plus y avoir d’idées, ni, par conséquent, de pensées : les idées ne peuvent donc nous venir que des sens ; or, comment veut-on qu’une fois privés de ces sens, nous ayons encore des idées ? Puisqu’on fait de l’âme un être séparé du corps animal, pourquoi n’a-t-on pas fait de la vie un être distingué du corps vivant ? la vie est la somme des mouvements de tout le corps ; le sentiment et la pensée font une partie de ces mouvements : ainsi dans l’homme mort ces mouvements cesseront comme tous les autres. Et par quel raisonnement, en effet, prétendrait-on nous prouver que cette âme, qui ne peut sentir, penser, vouloir, agir, qu’à l’aide de ses organes puisse avoir de la douleur ou du plaisir, ou même avoir la conscience de son existence, lorsque les organes qui l’en avertissaient seront décomposés ? N’est-il pas évident que l’âme dépend de l’arrangement des parties du corps, et de l’ordre suivant lequel ces parties concourent à faire leurs fonctions ? Ainsi, la structure organique une fois détruite, nous ne pouvons douter que l’âme ne le soit aussi. Ne voyons-nous pas, durant tout le cours de notre vie, que cette âme est altérée, dérangée, troublée par tous les changements qu’éprouvent nos organes ? et l’on a l’extravagance d’imaginer qu’il faut que cette âme agisse, pense, subsiste, lorsque ces mêmes organes auront entièrement disparu ! quelle absurdité !

L’être organisé peut se comparer à une horloge qui, brisée une fois, n’est plus propre aux usages auxquels elle était destinée. Dire que l’âme sentira, pensera, jouira, souffrira après la mort du corps, c’est prétendre qu’une horloge, cassée en mille pièces, peut continuer à marquer les heures. Ceux qui nous disent que notre âme peut subsister, nonobstant la destruction du corps, soutiennent évidemment que la modification d’un corps pourra se conserver, après que le sujet en aura été détruit.

Ô mon enfant ! persuade-toi donc bien qu’après ta mort tes yeux ne verront plus, tes oreilles n’entendront plus ; du fond de ton cercueil, tu ne seras plus le témoin de ces scènes que ton imagination te représente aujourd’hui sous des couleurs si noires ; tu ne prendras plus de part à ce qui se passera dans le monde ; tu ne seras pas plus occupée de ce qu’on fera de tes cendres, que tu ne pouvais l’être, la veille de ta naissance, de la sorte d’organes que tu allais recevoir de la nature. Mourir, c’est cesser de penser, de sentir, de jouir, de souffrir : tes idées périront avec toi ; tes peines et tes plaisirs ne te suivront point dans la tombe : envisage donc la mort d’un œil paisible, non pour alimenter tes craintes et ta mélancolie, mais pour t’accoutumer à la voir d’un œil calme, et pour te rassurer contre les fausses terreurs que les ennemis de ton repos travaillent à t’inspirer.

— Oh ! monsieur, dit Justine, combien ces idées sont tristes ! celles que j’ai reçues dans mon éducation ne sont-elles pas plus consolantes ?

— Mais la philosophie, Justine, n’est point l’art de consoler les faibles ; elle n’a d’autre but que de donner de la justesse à l’esprit, et d’en déraciner les préjugés. Je ne suis point consolant, moi, Justine ; je suis vrai. Si j’avais envie de te consoler, je te dirais, par exemple, qu’ainsi qu’aux autres femmes de mon sérail, les portes te seront ouvertes aussitôt que tu m’auras fait un enfant. Je ne te le dis pas, parce que je ne veux point te tromper ; tu tiens mon secret, ce malheur-là t’assure une éternelle captivité. Regarde-toi donc ma chère, comme déjà dans le cercueil que je te peignais tout à l’heure ; tu ne reverras jamais le seuil de la porte par laquelle tu es entrée.

— Oh ! monsieur.

— Justine, je bande, descendons ; c’est assez raisonner ; je veux foutre.

La vieille est rappelée ; Justine conduite au cabinet destiné à ces sortes de sacrifices, on garrotte notre malheureuse fille sur le siège banal, et la matrone se retire.

— Méprisable créature ! dit alors le vieux faune avec brutalité, vous voyez ce qu’on gagne à vouloir faire une bonne action ; j’ai toujours vu que la vertu s’enveloppait dans ses propres pièges, et qu’elle était sans cesse la dupe du vice. Vous n’aviez qu’à laisser noyer cet enfant je n’aurais seulement pas pris garde à vous.

— Oh ! monsieur… moi laisser commettre un crime aussi épouvantable !

— Tais-toi, putain : je te l’ai déjà démontré ; y a-t-il quelque chose dont nous soyons plus maîtres que du morceau de foutre que nous avons pétri ? Allons coquine, donne-m’en un, et je l’expédierai devant toi.

— Au nom du ciel, monsieur, faites-moi grâce ; aussitôt que votre passion sera satisfaite, je ne serai plus pour vous d’aucune utilité ; vous me mépriserez, vous m’abandonnerez ; et, si vous vouliez m’employer à autre chose dans votre maison, je serais bien sûre de pouvoir vous y rendre de bien grands services.

— Et quels services ? disait Bandole, tout en palpant avec grossièreté la motte et le sein de Justine. Une garce comme vous n’est bonne qu’à être foutue ; et c’est à cet unique objet que je vais vous employer : la seule différence que je ferai de vous aux autres, sera de vous maltraiter infiniment davantage, parce que les autres sortent, et que vous êtes ici pour votre vie ; et Bandole, suffisamment échauffé, se met à l’ouvrage.

Mais Bandole, comme tous les philosophes… comme tous les gens d’esprit, avait des manies préliminaires. Celle d’un homme qui aime le con, est de le baiser : notre libertin faisait plus ; il le suçait, il mordait le clitoris, et se divertissait infiniment à épiler une motte avec ses dents. Ces préludes acquéraient plus ou moins de violence, en raison de la fraîcheur ou de la beauté de l’objet offert ; et comme Bandole n’en recevait pas souvent d’aussi joli que Justine, il se livra. Le pauvre petit con de notre infortunée fut vigoureusement mordu ; ses belles cuisses reçurent aussi l’empreinte des dents de ce libertin, qui, bien décidé à l’opération, allait y procéder enfin tout de bon, lorsqu’on vint lui annoncer précipitamment qu’une des femmes du sérail allait enfanter. C’était l’usage : dès que la ponte avait lieu, on avertissait le sultan, qui, dans pareil cas, se conduisait de manière que nous allons détailler.

— Vous auriez bien pu attendre un instant, dit-il d’abord à la vieille qui l’interrompait, j’allais foutre… N’importe : vos ordres sont de m’avertir ; vous les exécutez, je n’ai rien à dire. Détachez cette fille, elle me suivra ; destinée à vous remplacer un jour, je veux qu’elle apprenne à me servir.

Justine, la vieille et Bandole se transportent donc dans la cellule de celle qui était sur le point d’accoucher. C’était une jeune fille de dix-neuf ans, belle comme le jour, déjà dans les crises de la première douleur. Bandole et la vieille la saisissent, la placent sur une machine différente de celle où on les attachait pour être foutues, mais pour le moins aussi incommode. Là, la victime, étendue sur une planche en bascule, avait le chef et les pieds fort bas ; ses reins seuls étaient élevés : son accouchement ainsi ne pouvait être que très périlleux ; et cette circonstance n’était pas une de celles qui flattaient le moins notre libertin. À peine cette belle fille fut-elle assise sur ce lit de misère, qu’elle commença à jeter les hauts cris.

— Ah ! dit Bandole en la palpant, l’accouchement sera difficile, je le vois ; je suis bien aise, Justine, de cette occasion pour te faire admirer mon adresse.

Afin de s’assurer encore mieux de l’état de la patiente, il lui enfonce un doigt dans la matrice :

— Cela est certain, elle souffrira, dit-il avec joie ; c’est par les pieds que veut se dégager l’enfant ; nous serons obligés d’avoir recours à des moyens terribles.

Puis, au bout d’un instant, voyant que les mêmes symptômes se prolongent…

— Allons, poursuit-il, il n’y a plus d’autre moyen ; il faut que la mère périsse, si je veux sauver l’enfant ; et comme celui-ci peut encore me donner un très grand plaisir, et que l’autre ne me sert plus à rien, je serais un fou de balancer…

Et la malheureuse entendait son arrêt ; le brutal ne prenait aucune précaution pour lui en déguiser l’horreur.

— Je n’ai plus de ressources que dans l’opération césarienne, continua-t-il, et j’y vais procéder.

Il développe, prépare tous ses instruments, et se met en devoir d’inciser le flanc : l’ouverture faite, il veut saisir l’enfant, il y parvient ; la mère expire ; mais l’embryon n’arrive qu’en morceaux.

— Certes, monsieur, dit la vieille, vous avez fait là une belle opération.

— Elle est manquée, dit Bandole, c’est ta faute ; pourquoi diable viens-tu me chercher quand je bande ; tu sais bien que je ne puis rien faire quand je suis aveuglé par le foutre ; en voilà la preuve. N’importe : branle-moi, Justine… oui, dirige les flots de mon sperme sur les restes sanglants de ces victimes.

Justine, effrayée… couverte de pleurs, obéit en tremblant : en deux secousses la bombe éclate ; il semblait que le paillard n’eût jamais été plus délicieusement chatouillé ; et la mère et l’enfant sont inondés des preuves parlantes de sa vigueur. Le calme renaît ; il se retire.

— Qu’on enterre tout cela, dit-il à la vieille, et qu’on me mette cette fille-là en lieu sûr ; plus elle sait mes secrets, plus je la crains ; je n’ai plus de ménagements à garder avec elle ; c’est donc dans les prisons que je veux qu’elle soit mise : et l’ordre est exécuté.

Ces prisons étaient des tourelles élevées où l’air était fort pur, mais où l’on était grillé de toutes parts, et desquelles il était impossible de s’évader. Verrouillée là, et abandonnée à elle-même, la sensible Justine commença à former quelques réflexions sur son sort.

— Ô Dieu ! s’écria-t-elle, pourquoi donc faut-il que je sois aussi cruellement maltraitée, quand je n’ai eu d’autre sort que celui de m’être opposée à un crime ? Que d’exemples, quoique bien jeune encore, je reçois de cette funeste fatalité de mon étoile !

Un instant d’abrutissement succéda. Justine était immobile ; à peine respirait-elle ; on eût dit que toutes les facultés de sa cruelle existence étaient enchaînées par la douleur : quelques larmes involontaires coulaient de ses beaux yeux ; et une violente palpitation de cœur devenait la seule preuve de ses liens à la vie. Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que cette malheureuse reçut aucune consolation, sans que qui que ce fût pénétrât dans sa chambre, que les vieilles chargées de la nourrir.

Enfin, Bandole reparut un soir.

— Mon enfant, dit-il à cette infortunée, je viens te prévenir que c’est après-demain, sans faute, que je t’accorde les honneurs de ma couche… et sur un mouvement affreux de Justine : Quoi ! cette nouvelle ne te comble pas de plaisir ?

— Elle me fait horreur. Oh ! monsieur, croyez-vous que des femmes puissent vous aimer ?

— M’aimer ! répondit Bandole, je serais au désespoir qu’une femme s’en avisât : l’homme qui veut jouir délicieusement ne recherchera jamais le cœur d’une femme ; avec de tels procédés, on ne deviendrait que son esclave et, par conséquent, très malheureux. Une femme n’est vraiment délicieuse à foutre que quand elle vous déteste cordialement ; et l’homme qui voudra connaître tout le piquant d’une jouissance, ne doit rien négliger pour imprimer à la femme qu’il fout le plus de motifs de haine qu’il lui sera possible. Crois-tu que les Asiatiques, si experts en volupté, ne savent pas bien ce qu’ils font, quand ils enferment leurs femmes ? N’imagine pas, Justine, que la jalousie influence en rien leur manière d’agir à cet égard. Serait-il présumable qu’un homme qui a cinq ou six femmes puisse les aimer toutes, au point d’en être jaloux ? ce n’est point pour cela qu’il les enferme : le seul motif qui le détermine à cette clôture, est qu’il y gagne par là le moyen de les vexer plus à l’aise ; désir qui naît en lui de la certitude où il est qu’une femme aigrie, tourmentée, qu’une femme qui déteste l’homme qui doit avoir affaire à elle, devient nécessairement pour lui la plus délicieuse des jouissances.

— Il y a bien peu de délicatesse à cela.

— Et que fait la délicatesse en amour ? Ajoute-t-elle un chatouillement de plus au plaisir ? Non, sans doute : au contraire, elle en diminue les sensations, en contraignant l’homme à des sacrifices matériels en faveur du moral ; sacrifices toujours faits aux dépens de la volupté. La délicatesse est la chimère de l’amour ; la jouissance en est l’élément. Tous les amants délicats sont de mauvais fouteurs, Justine ; ils croient dédommager une femme en belles paroles, de ce dont ils la privent en effet. Pour moi, je l’avoue, si j’étais de votre sexe, j’aimerais mieux être molestée et bien foutue, que de m’entendre dire tous les jours des choses délicieuses par un bande-à-l’aise18. Allons, Justine, prends ton parti ; le rôle du plus faible est de céder : si les circonstances viennent à changer, peut-être deviendras-tu la maîtresse à ton tour ; alors je t’obéirai.

Bandole sortit, et laissa la pauvre Justine dans l’attente du plus affreux outrage que sa pudeur pût redouter. Elle y réfléchissait, appuyée sur sa fenêtre, ne pouvant se déterminer à se mettre au lit, lorsqu’elle crut entendre du bruit dans les broussailles qui environnaient sa tour ; elle écoute.

— Ouvrez, lui crie-t-on, et n’ayez pas peur ; on a des choses importantes à vous dire.

Justine avance la tête, elle prête l’oreille ; tout ce qui ressemble au soulagement est si précieux dans la cruelle situation où elle est ! on lui répète les mêmes choses. Dieu ! qu’elle est sa surprise en reconnaissant la voix de Cœur-de-Fer, ce célèbre capitaine de voleurs, avec lequel elle était sortie de la conciergerie.

— Malheureux, lui dit-elle, que cherchez-vous dans les abords de cette affreuse maison ?

— Nous venons en arracher une femme qui nous intéresse ; c’est notre unique but : Bandole est un scélérat comme nous ; d’après cela, ses goûts, ses propriétés, ses plaisirs, tout sera respecté ; mais il nous faut la femme que ses émissaires nous ravirent il y a un mois, et il nous la faut pour l’immoler, parce qu’elle nous a trahi de la plus cruelle façon.

— Hélas ! monsieur, dit Justine, n’ai-je pas à peu près les mêmes reproches à me faire ? et quand je serai dans vos mains, ne me devrez-vous pas autant de rigueur ?

— Ne le crains pas, dit Cœur-de-Fer ; fais-nous avoir celle qu’il nous faut, et nous te jurons sûreté, protection et secours.

— Oh ! juste ciel ! vous voulez que je vous livre une infortunée pour lui donner la mort !

— Elle la recevra de même où elle est.

— Non, elles sortent quand il en est las.

— Eh bien si tu ne nous sers point, nous pénétrerons de même, et tu deviendras notre première victime.

— Allons, dit Justine, qui vit bien qu’en se tirant du péril où elle était, elle parviendrait toujours (qu’on lui tint parole ou non) à s’échapper des nouveaux pièges qui lui seraient tendus, et que, quant à la femme que sa démarche allait livrer, elle ferait tant qu’elle en obtiendrait la grâce, allons, me voilà prête à vous servir ; fournissez-m’en les moyens, et j’espère que nous réussirons.

— Avez-vous une corde ?

— Non.

— Coupez vos draps, formez-en une bande, et descendez-nous-la.

Justine exécute.

— Tirez, lui dit-on.

Une lime et une échelle de soie étaient au bout de la corde : un billet s’y présente ; elle y lit ces mots :


« Servez-vous de cette lime pour couper vos barreaux ; attachez l’échelle que voici à ceux qui resteront ; coulez-vous ensuite demain, sans crainte, entre deux ou trois heures du matin, nous y serons. Vous nous montrerez la porte de cette maison magique ; vous recevrez de nous une récompense, et la permission d’aller où vous voudrez, sans ressouvenir ni rancune. »


Justine voulut encore faire quelques observations ; on n’y était plus. Ses réflexions furent bientôt faites ; nous venons de dire ce qui les appuyait.

Entièrement décidée, elle lime ses barreaux attache son échelle, et attend l’heure prescrite avec un incroyable empressement ; une pendule la lui fait entendre. Justine monte sur sa fenêtre, et se laisse légèrement glisser le long de l’échelle ; souple, légère et adroite, elle est bientôt aux pieds de la tour.

— Oh ! Justine, reconnais-moi, lui dit Cœur-de-Fer, en la serrant dans ses bras… reconnais un homme qui n’a jamais cessé de t’adorer, et que tu as traité bien durement… Délicieuse créature ! comme te voilà grande et belle maintenant ! Eh bien, seras-tu toujours aussi cruelle ?

— Oh ! monsieur, pressons-nous ; le jour va paraître, et nous serions perdus, si l’on nous apercevait ici…

— Mais pourras-tu retrouver cette porte ?

— Oui, si vous jurez une chose.

— Et quoi ?

— La vie de la malheureuse que vous voulez immoler, et ma liberté sitôt que vous aurez touché le seuil de cette porte.

— Ta liberté est sûre, dit le voleur, mais le premier point est impossible.

— Ah ! dans quel cruel embarras vous me mettez ! Pourquoi suis-je descendue ?

— Le jour va paraître, Justine, tu l’observais toi-même tout à l’heure ; il ne faut donc pas perdre une minute…

Et Justine, tremblante, avança.

— Voilà un peuplier qui me guide, dit-elle, je passai dessous pour entrer ; la porte en doit être voisine.

Cœur-de-Fer et ses gens saisissent cette indication, et aperçoivent enfin une porte… Ils y conduisent Justine.

— Est-ce là ? lui demandent-ils.

— Une petite porte verte ?

— Oui, la voilà.

— Oh ! monsieur, renvoyez-moi maintenant.

— Cela doit être, dit Cœur-de-Fer ; nous te tiendrons la parole que nous t’avons donnée ; voilà dix louis ; embrasse-moi, chère fille. Je pourrais exiger de toi des faveurs… si longtemps attendues… je pourrais te punir d’une grande faute commise envers la troupe ; mais cette faute, bien inférieure à celle dont nous allons nous venger, dans l’instant, a son excuse dans ta vertu ; l’intérêt seul fut le motif de l’autre. Tout brigands que nous sommes, ces profondes considérations établissent de grandes différences dans le traitement. Pars, Justine ; mais ta compagne va être immolée… Adieu ; tâche de devenir plus heureuse que tu ne me parais l’avoir été jusqu’à ce moment-ci, et souviens-toi que tu auras toujours des amis dans Cœur-de-Fer et dans sa troupe.

Eh bien, dit Justine en s’éloignant, voilà-t-il encore un caprice du ciel bien inexplicable ? Je veux sauver un enfant de la rage d’un monstre, ce scélérat m’enferme et veut me violer. Je livre une de mes compagnes à la fureur d’un autre anthropophage… cette détestable action… cette trahison abhorrée… qui me couvrira de remords toute ma vie, me vaut la liberté, de l’argent, et la fin de mes craintes. Justice divine, manifeste-toi donc à mes yeux d’une manière moins incompréhensible, ou je vais tomber dans des doutes qui t’outrageront peut-être ; et la malheureuse s’éloigne. Le jour luit ; elle se reconnaît, elle voit le funeste étang, et près de là l’hospice où elle devait aller reposer trois mois auparavant ; elle s’y arrête, elle y déjeune, et reprend la route d’Auxerre, dont elle repart le 7 août, toujours dans la ferme résolution de gagner le Dauphiné, où son imagination romanesque lui faisait constamment espérer le bonheur.

Elle avait fait environ deux lieues ; la chaleur commençait à l’incommoder, elle monte sur une petite éminence couverte d’un bouquet de bois peu éloigné de la route, avec le dessein de s’y rafraîchir et d’y sommeiller une couple d’heures, à moins de frais que dans une auberge, et plus en sûreté qu’au bord du grand chemin ; elle s’établit au pied d’un chêne, et, après un déjeuner frugal, elle se livre aux douceurs du sommeil. L’infortunée en avait joui avec assez de calme, lorsque ses yeux se rouvrant à la lumière, elle se plut à considérer le paysage agréable qui se dessinait devant elle : du milieu d’une forêt qui s’étendait vers la droite, elle crut apercevoir, dans le lointain, un petit clocher s’élever modestement vers les nues. Aimable solitude, se dit-elle, que ton séjour me fait envie, tu dois être la demeure de quelques douces et vertueuses recluses qui ne s’occupent que de Dieu… que de leurs devoirs ; ou peut-être, ô solitude heureuse ! tu sers d’asile à quelques saints ermites, uniquement consacrés à la religion, éloignés de cette société pernicieuse où le crime, veillant sans cesse autour de l’innocence, la dégrade et l’anéantit. Ah ! toutes les vertus doivent habiter là, j’en suis sûre ; et quand la perversité de l’homme les exile de dessus la terre, c’est là, c’est dans cette retraite paisible qu’elles vont s’ensevelir au sein des êtres fortunés qui les chérissent et qui les cultivent chaque jour. Cette vue échauffait d’autant plus vivement l’imagination de Justine, que les sentiments de la plus ardente piété ne l’avaient abandonnée dans aucune circonstance de sa vie : méprisant les sophismes d’une fausse philosophie ; les croyant tous émanés du libertinage, bien plus que d’une intime persuasion ; elle leur opposait sa conscience et son cœur, et trouvait, au moyen de l’un et de l’autre, tout ce qu’il fallait pour y répondre. Souvent contrainte par ses malheurs de négliger les devoirs de sa religion, elle réparait ce tort avec empressement dès qu’elle en avait les moyens. Pleine des idées que nous venons de lui voir, elle interroge, sur l’habitation qui s’offre à elle, une jeune fille de seize à dix-sept ans, qu’elle aperçoit gardant des moutons ; elle lui demande quel est ce couvent.

— C’est une abbaye de bénédictins, lui répond la bergère, occupée par six religieux dont rien n’égale la piété, la continence et les mœurs : on y va, poursuit la jeune fille, une fois par an en pèlerinage, près d’une vierge miraculeuse dont les gens pieux obtiennent tout ce qu’ils veulent ; allez-y, mademoiselle, allez-y, vous n’en reviendrez pas sans vous sentir meilleure.

Singulièrement émue de cette réponse, Justine conçoit aussitôt le désir le plus véhément d’aller implorer quelque secours aux pieds de cette sainte mère de Dieu. Je la verrai, s’écrie-t-elle avec componction, je l’adorerai celle à qui l’Être suprême accorda la grâce d’enfanter un Dieu ; je me prosternerai aux pieds de cette source de pureté, de virginité, de candeur et de modestie. Ah ! volons ; chaque instant de retard est un crime dont ma religion s’effarouche.

Justine voulait que son institutrice la suivit ; elle l’en prie, lui offre même de l’argent, mais sans rien obtenir : la jeune fille objecte des occupations qui lui laissent à peine le temps de vaquer à ses devoirs.

— Eh bien ! dit Justine, j’irai donc seule ; indiquez-moi la route.

On la lui montre ; on l’assure qu’elle a plus de temps qu’il ne lui en faut pour arriver de bonne heure ; on lui certifie que le supérieur de cette maison, le plus respectable et le plus saint des hommes, la recevra parfaitement bien, qu’il lui donnera tous les secours qui lui seront nécessaires. Il se nomme Dom Sévérino, ajoute-t-on, il est italien ; proche parent du pape, qui le comble de bienfaits ; il est doux, honnête, serviable, âgé de cinquante-cinq ans, dont il a passé les deux tiers en France. Et, toutes ces indications reçues, Justine s’achemine vers la sainte retraite où l’Éternel paraît lui assurer d’aussi douces consolations.

À peine est-elle descendue de l’éminence sur laquelle elle était montée qu’elle n’aperçut plus le clocher. N’ayant plus pour guide que la forêt, elle commence a croire que l’éloignement, dont elle a oublié de s’informer, est bien autre que l’estimation qu’elle en a faite : mais rien ne la décourage ; elle parvient au bord du bois ; et, voyant qu’il lui reste encore assez de jour, elle se détermine à s’y enfoncer, ne cessant de croire qu’elle pût arriver avant la nuit. Cependant, nulle trace humaine ne se présente à ses yeux : pas une maison, et pour tout chemin un sentier hérissé de broussailles, et qui paraissent ne devoir servir qu’à des bêtes fauves. Elle avait déjà fait au moins cinq lieues sans rien voir qui lui annonçât ce qu’elle cherchait, lorsque, l’astre ayant absolument cessé d’éclairer l’univers, il lui semble ouïr le son d’une cloche : l’espoir renaît, elle écoute, elle marche vers le bruit ; elle se hâte, pénètre enfin dans un taillis obscur, qui, par un sentier bien plus étroit que celui qu’elle avait suivi jusqu’alors, la conduit à la fin au couvent de Sainte-Marie-des-Bois. C’est ainsi que se nommait cette habitation.

Si Justine avait cru les abords du château de Bandole d’un agreste effrayant, certes elle dut trouver ceux de cette abbaye bien plus sauvages encore. La plus prochaine habitation était à six lieues de celle-ci, et des bois immenses semblaient la dérober aux regards des hommes : elle était située dans une large et profonde vallée, que des chênes antiques environnaient de toutes parts ; telle était la raison qui avait fait perdre à Justine le clocher de vue, dès qu’elle s’était trouvée dans la plaine. Après avoir descendu près de trois quarts d’heure, notre héroïne arrive enfin près d’une cahute, située sous le porche de l’église : elle sonne ; un vieux frère paraît.

— Que voulez-vous ? dit-il brusquement.

— Ne peut-on parler au supérieur ?

— Qu’avez-vous à lui dire ?

— Un saint devoir m’amène, m’est-il permis de le remplir ? je serai remise de toutes les fatigues que j’ai essuyées pour parvenir en cette solitude, si je peux me jeter aux pieds de la miraculeuse vierge dont on y conserve l’image.

Le frère ouvre et pénètre seul ; mais, comme il est tard et que les pères soupent, il ne revient pas d’une demi-heure.

— Tenez, dit-il en reparaissant, suivi d’un religieux, voilà Dom Clément, l’économe ; il vient voir si ce que vous désirez vaut la peine d’interrompre le supérieur.

Clément, dont le nom peignait on ne saurait moins la figure, était un homme de quarante-cinq ans, d’une grosseur énorme, d’une taille gigantesque ; le sourcil noir et épais ; la barbe fort rude ; le regard sombre, farouche, méchant, sournois, ne s’exprimant qu’avec des mots durs élancés par un organe rauque ; une vraie figure de satyre… Il fit trembler Justine ; et, sans qu’il lui fût possible de s’en défendre, le souvenir de ses anciens malheurs vint s’offrir en traits de sang à sa mémoire troublée…

— Que voulez-vous ? lui dit le moine, du ton le plus rébarbatif : est-ce là l’heure de venir dans une église ? Vous avez bien l’air d’une aventurière ; votre âge, votre désordre, votre tournure, le moment où vous paraissez ici, tout cela n’annonce rien de trop bon ! quoi qu’il en soi, parlez, que voulez-vous ?

— Saint homme, répondit Justine ; mon désordre est l’effet de la fatigue que j’ai éprouvée pour me rendre ici. À l’égard de l’heure, j’avais cru qu’il était toujours temps de se présenter dans la maison de Dieu : j’accours de bien loin pour m’y rendre, pleine de ferveur et de dévotion. Je demande à me confesser s’il est possible ; et, quand l’intérieur de ma conscience vous sera connu, vous jugerez si je suis digne ou non de me prosterner aux pieds de la sainte image.

— Mais ce n’est pas l’heure de se confesser, dit le moine, en se radoucissant, vous ne le pouvez que demain matin ; où coucherez-vous, en attendant ? nous n’avons point d’hospice ; et Clément, à ces mots, quitte brusquement notre voyageuse, en lui disant qu’il va rendre compte au supérieur.

Quelques temps après, l’église s’ouvre ; le supérieur, Dom Sévérino, s’avance lui-même, et invite Justine à entrer dans le temple dont les portes se verrouillent aussitôt sur elle.

Dom Sévérino, duquel il est bon de donner une idée tout de suite, était un homme de cinquante-cinq ans, d’une belle physionomie, l’air frais encore, taillé en homme vigoureux, membré comme Hercule, et tout cela sans dureté ; une sorte d’élégance et de moelleux régnait même dans son ensemble, et faisait voir qu’il avait dû posséder dans sa jeunesse tous les attraits qui forment un bel homme. Il avait les plus beaux yeux du monde, de la noblesse dans les traits, le ton le plus honnête et le plus séducteur : un peu d’accent faisait reconnaître sa patrie ; mais ne donnait à son langage que plus d’agrément et de grâce. Justine, il en faut convenir, avait besoin de l’aimable extérieur de ce second moine, pour revenir de toute la frayeur qui lui avait causée le premier.

— Ma chère fille, dit gracieusement Sévérino, quoique l’heure soit indue, et que nous ne soyons point dans l’usage de recevoir si tard, j’entendrai pourtant votre confession, et nous aviserons après au moyen de vous faire passer décemment la nuit, jusqu’au moment où vous pourrez demain saluer la sainte image qui vous attire ici.

Alors arriva dans l’église, par le chœur, un jeune garçon de quinze ans, de la plus jolie figure du monde, et vêtu d’une manière si indécente que Justine en eût conçu quelque soupçon, si elle l’eut observé. Mais, tout occupée de son examen de conscience, entièrement recueillie en elle-même, elle ne prit garde à rien. Le jeune enfant alluma des cierges, et vint, sans que Justine s’en aperçut encore, se placer dans le même fauteuil que devait occuper le supérieur, en confessant notre pénitente. Justine se met de l’autre côté ; cette position l’empêche de voir ce qui se passe dans la partie où se trouve Dom Sévérino ; et, pleine de confiance, elle débite ses peccadilles, que le supérieur écoute, en caressant le jeune enfant niché près de lui, en lui maniant les fesses, en lui livrant son vit, que le Ganymède branle, patine, secoue, suce, le tout au gré du moine, qui lui indique de ses mains les différentes manières dont il doit coopérer à l’embrasement que les récits naïfs de Justine vont produire sur son genre nerveux.

Notre pieuse aventurière avoue ses fautes avec une candeur… une ingénuité, qui, comme on l’imagine aisément, allume bientôt tous les sens du libertin qui l’écoute. Elle lui fait part de ses malheurs… elle lui dévoile jusqu’à la marque flétrissante que lui imprima le barbare Rombeau. Le moine prête à tout la plus grande attention ; il fait même répéter à Justine plusieurs épisodes, qu’il écoute avec l’air de la pitié et de l’intérêt, tandis que la curiosité la plus libidineuse, la paillardise la plus effrénée guident seules ses interrogations. Cependant, si Justine eût été moins aveuglée, aux mouvements du père, à ses soupirs entrecoupés, au bruit assez violent qu’il fit en courbant le jeune homme pour l’enculer, assurément elle eût cessé d’être dupe ; mais l’enthousiasme religieux est une passion qui trouble l’esprit comme toutes les autres ; la malheureuse ne prit garde à rien. Sévérino, qui foutait, s’appesantit sur les détails ; Justine répondit à tout avec innocence. Il porta la hardiesse au point de lui demander, crûment, s’il était vrai qui les différents hommes avec qui elle avait eu affaire, ne l’eussent jamais enconnée, et combien de fois en tout elle avait été enculée ; si les vits qui l’avaient foutue de cette manière étaient gros ; s’ils avaient déchargé dans le cul. À ces indécentes questions Justine se contenta de répondre naïvement, que ce dernier crime n’avait été commis sur elle que trois ou quatre fois en tout.

— Vraiment, dit Sévérino, ivre de luxure, et qui continuait de foutre le plus joli cul du monde ; vraiment, mon ange, je vous demande cela, parce que vous m’avez l’air d’avoir les plus belles fesses possibles, et que ces criminels attraits séduisent beaucoup de libertins. Il faut y prendre garde, continuait-il en balbutiant : un joli derrière est la pomme dont le serpent tenta Ève ; c’est la route de perdition ; et vous voyez que ceux qui l’ont frayée avec vous sont au rang des plus grands scélérats que vous ayez connus. Ce crime perdit Sodome et Gomorrhe, mon enfant, vous le savez ; il est puni partout de la peine du feu ; il n’en est point qui irrite autant la bonté et la justice de l’Éternel ; il n’en est aucun dont une fille sage doive se garantir avec autant de soin. Et, dites-moi, n’éprouvâtes-vous aucune sensation voluptueuse pendant cette perfide introduction ?

— La première fois, mon père ? Comment cela se serait-il pu, puisque j’étais évanouie ?

— Et les autres ?

— Détestant, abhorrant toutes ces horreurs, il aurait été bien difficile que j’y pusse prendre la moindre part.

Enfin, les principales questions du moine, toujours enculant le bardache, portèrent sur les points suivants :

1° S’il était bien vrai qu’elle fût orpheline et née à Paris ; 2° S’il était certain qu’elle n’eût plus ni parents, ni ami, ni protection, ni personne, en un mot, à qui elle pût écrire ; 3° Si elle n’avait confié qu’à la bergère, qui lui avait parlé du couvent, le dessein qu’elle avait d’y venir, et si elle ne lui avait point donné de rendez-vous au retour ; 4° Si elle ne craignait pas d’avoir été suivie, et si elle était bien sûre que personne ne l’eût vue entrer au couvent. Ensuite, Sévérino, s’informant avec soin de l’âge et de la tournure de la petite bergère, fit quelques reproches à Justine de ne l’avoir point amenée.

— Vous oubliez, lui dit-il, le mérite de votre bonne action, en vous associant une compagne ; elle nous eût édifiés comme vous, et nous l’aurions reçue comme vous.

Ces pieuses dissertations terminées, le moine décala son giton ; et se retirant, le vit très en l’air et les passions très en feu :

— Mon enfant, dit-il à Justine, il faut maintenant recevoir la pénitence due à vos péchés, et ce ne peut être que dans le plus parfait état d’humiliation que je puis vous imposer cette peine. Passons dans le sanctuaire ; les deux cierges vont être apportés près de l’image miraculeuse ; elle sera dévoilée devant vous : vous l’imiterez, Justine ; vous vous dépouillerez comme elle ; et vous sentirez que cette complète nudité que j’exige de vous laquelle serait peut-être un crime aux yeux des hommes, ne devient aux nôtres qu’un moyen de justification de plus.

Alors le jeune garçon sort en désordre du confessionnal, prend les cierges, les pose sur l’autel, y grimpe, et dévoile l’image. Justine, éblouie par les illusions de son ardente piété, n’entend rien, ne voit rien, et se prosterne ; mais Sévérino, la relevant avec dureté, lui dit :

— Non, vous n’aurez ce droit-là que quand nous serez nue ; il faut ici l’humiliation la plus grande… la plus complète.

— Oh ! mon père, pardon : et, dans l’instant, la pieuse Justine n’offre plus que les beautés de la nature aux yeux libertins de son cafard.

À peine a-t-il aperçu ce beau corps, qu’il hennit de lubricité : il le tourne et le retourne de toutes parts ; et, sous le prétexte d’examiner la place flétrissante, le coquin observe en détail la superbe chute de reins et les délicieuses fesses de Justine.

— Allons, lui dit-il, agenouillez-vous maintenant, si vous voulez faire votre prière, et ne vous inquiétez point de ce qui se passera pendant que vous serez en oraison : songez, ma fille, que si je m’aperçois que votre esprit ne soit pas entièrement dégagé de la matière ; que si je crois voir qu’il tienne encore aux choses mondaines, et qu’il n’appartienne pas entièrement à Dieu ; songez, dis-je, que, réglant alors ma pénitence sur vos nouveaux torts, elle sera funeste et sanglante ; oubliez-vous donc, et laissez-vous faire.

De ce moment, le paillard n’écoute plus que sa passion : sentant bien que l’état où est Justine, et la position dans laquelle il la tient, le dispense de toute précaution, il se place derrière elle, ayant son giton auprès de lui ; et, pendant que celui-ci le chatouille et le branle, le moine promène luxurieusement ses mains sur les fesses qui lui sont offertes, en y laissant, de temps en temps, avec ses ongles, des preuves sanglantes de ses cruelles caresses.

Justine, immobile, fermement persuadée que tout ce qu’on lui fait n’a d’autre but que de la conduire pas à pas vers la perfection céleste, souffre tout avec une indicible résignation ; pas une plainte… pas un mouvement ne lui échappe ; son esprit était tellement élevé vers les choses célestes, que le bourreau l’eût déchiré, sans qu’elle eût seulement osé s’en plaindre19.

Encouragé par un tel engourdissement de la part de sa pénitente, le moine devint plus entreprenant : couvrant de sa main étendue les deux belles fesses de cet ange, il la laissa ensuite retomber avec vigueur, et lui appliqua ainsi une douzaine de claques, si violentes, que les voûtes de l’église en retentirent, et que les reins de la faible victime se plièrent comme le lis que l’aquilon agite. Alors il repasse devant elle ; et, n’observant plus de mesure, il lui laissa voir un engin menaçant le ciel, plus que suffisant à déchirer le bandeau, si celui de la superstition pouvait l’être ; il lui touche la gorge, le scélérat la baise ; s’enhardissant de plus en plus, il ose imprimer ses lèvres impies sur celles où reposaient la vertu, la candeur et la vérité. Douces émotions des âmes sensibles ! Vous disparûtes à cet attentat. Ici Justine voulut se soustraire.

— Laissez donc, lui dit durement le moine en feu ; ne vous ai-je pas dit que votre salut dépendait de votre entière résignation, et que ce qui paraissait souillure chez les autres hommes, n’était que pureté, chasteté, dévotion, chez nous !

Contenant d’une main la tête de la victime, il lui glisse en disant cela sa langue dans la bouche, et la presse tellement, qu’il lui est impossible de ne pas sentir le vit du moine polluer sa motte ; mais l’Italien, comme effrayé de cette infidélité à son culte de choix, se replace aussitôt par derrière, appuie enfin le baiser le plus ardent… le plus chaud sur ces fesses enluminées des vigoureuses claques dont il les a meurtries, les écarte, darde sa langue au trou mignon, savoure la volupté sous tous les aspects, se gorge de lubricité ténébreuses, toujours branlé par son giton, qui ne l’a pas quitté depuis le commencement de cet acte scandaleux, et qui est au moment de le faire décharger, lorsque s’apercevant que, sans manquer à ses confrères, il lui devient impossible d’aller plus avant, il dit à Justine de se relever… de le suivre, et que le reste de la pénitence s’achèvera dans l’intérieur…

— Faut-il rester nue, mon père ? dit Justine un peu inquiète.

— Assurément, répond le supérieur ; y a-t-il plus de danger à être nue dans la maison que dans l’église ? Votre pénitence ne pouvant s’achever ici, il faut bien que je vous conduise aux seuls lieux où nous la puissions terminer.

— Je vous suis, mon père.

Et le jeune homme, éteignant les cierges, emporte les habits. Justine n’était plus éclairée que par une petite bougie, portée par Sévérino qui marchait devant, et le giton derrière : c’est dans cet ordre qu’elle pénètre dans la sacristie. Une porte, cachée dans la menuiserie, s’ouvre au moyen d’un secret ; un boyau noir et obscur se présente, on s’y introduit, la porte se referme.

— Ô mon père, dit ici Justine toute tremblante, où me menez-vous donc ?

— Dans un lieu sûr, dit le moine… dans un endroit dont il est vraisemblable que tu ne sortiras pas de sitôt.

— Grand Dieu ! dit Justine en voulant rétrograder…

— Marchons, marchons, dit fermement le supérieur en la mettant en avant de lui pour la faire passer la première… oh, foutre ! il n’est plus temps de reculer ; et tu vas bientôt te convaincre, ma fille, que si tu ne trouves pas de grands plaisirs dans le local où je te mène, au moins y apprendras-tu promptement l’art de servir les nôtres.

Ces terribles paroles firent tressaillir Justine ; une sueur froide s’empara d’elle ; son imagination effrayée lui fit voir la mort balançant la faux sur sa tête ; ses genoux fléchissent, elle est prête à tomber.

— Bougresse, lui dit le moine en lui donnant un vigoureux coup de genoux dans les reins, pour la relever, allons marche et n’essaie ici ni plaintes, ni résistance, tout serait inutile.

Ces mots cruels raniment notre infortunée ; elle sent qu’elle est perdue si elle faiblit :

— Ô juste Dieu ! dit-elle en se relevant, faut-il donc que je sois toujours la victime de ma candeur, et que le saint désir de m’approcher de ce que la religion a de plus respectable, soit encore au moment d’être puni comme un forfait !

Cependant la marche se poursuit ; on était environ au milieu du long boyau qu’il fallait parcourir, lorsque le moine souffla la lumière. Dès lors aucun ménagement : plus Sévérino s’aperçoit du redoublement de frayeur que son procédé donne à Justine, moins il ménage et les propos et les actions ; c’est en lui pinçant ou lui piquant les fesses, que son conducteur la fait avancer.

— Cours donc, coquine, lui disait-il, veux-tu que je t’encule et que je t’apporte au bout de mon vit !

Et, en prononçant ces paroles, il lui faisait sentir combien est aiguisé le dard dont il la menace. Tout à coup, Justine, qui n’avait que ses mains pour se guider, frappe contre une herse garnie de pointes de fer, auxquelles sa main droite s’écorche ; elle jette un cri… Un bruit sourd se fait entendre ; la barrière s’ouvre.

— Prends garde, dit le moine ; saisis le garde-fou, tu es sur un pont, le moindre faux pas te précipiterait dans un abîme, duquel aucun effort ne saurait te tirer.

Au bas, notre héroïne trouve un escalier tournant et, au bout de trente marches, une échelle sur le haut de laquelle on l’oblige de monter. Un moment, durant cette ascension, le nez du moine se trouve au cul de Justine ; le coquin baise et mord ce qu’il trouve ; une trappe se présente enfin :

— Pousse avec ta tête, dit le supérieur : des reflets de lumière viennent aussitôt frapper les yeux de Justine ; des mains la soulèvent ; des éclats de rire se font entendre ; et voilà l’infortunée et ses guides dans une salle charmante et magnifiquement éclairée, où paraissent à table cinq moines, dix filles et cinq garçons, dans le plus grand désordre, et servis par six femmes nues. Ce spectacle fait frémir Justine ; elle veut encore fuir ; il n’est plus temps, la trappe est refermée.

— Mes amis, dit Sévérino en entrant, permettez-moi de vous présenter un véritable phénomène. Voici une Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la marque du crime, et dans le cœur toute la naïveté d’une vierge. D’ailleurs, vous le voyez, une superbe fille. Examinez cette taille, la blancheur de cette peau, la fermeté de cette gorge, la sublimité de ces cuisses, la rondeur de ce cul, la beauté de ces cheveux, le délicieux ensemble de ces traits, le feu divin de ces regards. J’espère que, quoique celle-ci ne soit pas absolument neuve, vous avouerez pourtant qu’il en est bien peu dans le sérail qui réunissent autant de beautés.

— Sacredieu, dit Clément, je ne l’avais vue qu’habillée ; j’en avais rendu compte ; mais, par le nom d’un bougre de Dieu dont je me fous, je ne la croyais pas si jolie.

On fait asseoir Justine dans un coin, sans s’informer si elle a besoin de quelque chose ou non, et le souper se continue.

Ici nous devons des excuses au lecteur, sur la nécessité où nous sommes d’interrompre un instant le fil de la narration, pour lui peindre les différents personnages avec lesquels nous allons le faire vivre. Quel intérêt, sans cette précaution, pourrait-il prendre à nos récits !





Chapitre VIII

Portraits — Détails — Installation

On connaît Sévérino, on devine ses goûts. Il réunissait tous ceux qu’inspire l’amour des culs : sa dépravation en ce genre était telle, qu’il n’avait jamais goûté d’autres plaisirs. Et quelle inconséquence pourtant dans les opérations de la nature, puisque avec la bizarre fantaisie de ne choisir que des sentiers, ce monstre était pourvu de facultés tellement gigantesques, que les routes mêmes les plus battues lui eussent encore paru trop étroites.

Pour Clément, son esquisse est déjà faite. Que l’on joigne, à l’extérieur que nous avons peint, de la férocité, de la taquinerie, la fourberie la plus dangereuse, de l’intempérance en tous points, l’esprit satirique et mordant, athée, corrompu, scélérat ; et l’on aura de ce libertin la plus complète image. À l’égard de ses goûts, ils caractérisaient son esprit, et prenaient leur source dans son cœur ; sa barbare figure en était l’emblème. Clément, usé, ne pouvait plus foutre ; idolâtre autrefois des culs, il lui devenait maintenant impossible de leur offrir d’autre hommage que des traitements semblables à toutes les passions émanées de cette âme féroce. Pincer, battre, piquer, brûler, fustiger, infliger à une femme, en un mot, tous les supplices possibles, et les recevoir à son tour ; tels étaient ses amusements de choix ; plaisirs si fatigants pour le malheureux objet de son intempérance, que rarement il sortait d’avec lui sans être excédé ou cruellement déchiré. Il n’était pas une seule des tristes victimes de cette maison qui n’eût préféré je ne sais quelle pénitence, à l’horrible nécessité de satisfaire les indignes plaisirs de ce débauché, qui, très longs dans les détails, ennuyait souvent encore plus qu’il n’excédait ; et, de toutes les créatures qu’il employait, la plus à plaindre, sans doute, était celle qui, pendant qu’il agissait sur d’autres, était obligée de le branler, pour en exprimer deux ou trois gouttes de sperme, qu’il ne perdait qu’en se vengeant par des atrocités du vol physique qu’on avait, disait-il, l’air de lui faire.

Antonin, le troisième acteur de ces voluptueuses orgies, était âgé de quarante ans, petit, mince, très vigoureux, aussi redoutablement organisé que Sévérino, et presque aussi méchant que Clément, enthousiaste des plaisirs de ses confrères, mais s’y livrant dans des intentions différentes. Si Clément, dans cette barbare manie, n’avait pour but que de vexer, que de tyranniser une femme sans s’en amuser autrement, Antonin, jouissant d’elle dans toute la simplicité de la nature, ne la flagellait, ne la tourmentait que pour lui donner plus de chaleur et plus d’énergie ; l’un, en un mot, était brutal par goût, et l’autre par raffinement. Antonin réunissait à cette fantaisie quelques caprices analogues à ses goûts ; il aimait passionnément à gamahucher une femme, à la faire pisser dans sa bouche, et bien d’autres petites infamies dont nos lecteurs verront les détails à mesure qu’ils parcourront ces mémoires.

Ambroise avait quarante-deux ans ; c’était un petit homme, trapu, fort gros, dont l’humble engin se distinguait à peine ; d’un libertinage excessif, passionné pour les jeunes garçons, et n’aimant dans une fille que ce qui la rapprochait de ce sexe. Son goût favori, après s’être fait mettre le cul en sang, à force de coups de verges, était de se faire chier dans la bouche pendant que l’on continuait de l’étriller ; il avalait l’étron, tout en foutant le cul qui venait de le pondre : les Grâces même n’en fussent pas venues à bout sans cet épisode ; tant il est vrai que la vraie volupté ne gît que dans l’imagination, et qu’elle n’est délicieusement nourrie que des monstres qu’enfante ce mode capricieux de notre esprit.

Sylvestre foutait en con, et réunissait à ce plaisir simple deux ou trois manies bien étonnantes ; la première consistait à vouloir absolument que la femme qu’il foutait chiât pendant l’opération ; la seconde, plus scandaleuse pour le tympan de l’oreille, et plus fatigante pour la femme, consistait à jeter les hauts cris pendant qu’il déchargeait, et à ne procéder à cette opération qu’en donnant vingt soufflets au malheureux objet de sa jouissance, dont il avait encore, par-dessus tout cela, le soin de barbouiller le visage avec l’étron déposé dans sa main. Sylvestre avait cinquante ans ; mal fait, d’une figure hideuse ; mais de l’esprit, de la méchanceté comme ses confrères : aucun ne manquait de ces qualités, qu’ils regardaient comme les premières bases de leurs libidineuses associations.

Jérôme, le plus âgé de ces six solitaires, avait soixante ans ; mais, s’il était le plus vieux, il était aussi le plus libertin. Tous les goûts, toutes les passions, tous les crimes se trouvaient réunis dans l’âme de ce moine ; il joignait aux caprices des autres, des irrégularités bien plus bizarres encore, et des circonstances bien plus libidineuses : toutes les routes de Vénus, tous les sexes, d’ailleurs, lui étaient indifférents : mais ses forces commençant à faiblir, il préférait, depuis quelques années, celle qui, n’exigeant rien de l’agent, laissait au patient le soin d’éveiller les sensations et d’exciter l’émission de la semence : la bouche était son temple favori ; et, pendant qu’on le suçait, il se faisait fouetter à tour de bras. La suite nous offrira des détails que nos lecteurs aimeront mieux voir en action qu’en récit. Le caractère de Jérôme était, d’ailleurs, tout aussi méchant, tout aussi sournois que celui de ses confrères, et tout aussi zélé partisan qu’eux de l’antiphysique ; il aimait, ainsi qu’eux, à se faire foutre et à sodomiser des garçons, lorsque, préparé par leur bouche, il avait retrouvé, dans ce restaurant, les secours nécessaires à l’entreprise.

Sous quelque forme enfin que le vice pût se montrer, il était sûr de trouver dans cette infernale maison, ou des sectateurs, ou des temples. Des fonds prodigieux étaient réservés pour ménager à l’ordre des bénédictins cette retraite obscène, existant depuis plus d’un siècle, et toujours remplie par les six religieux les plus riches, les plus avancés dans l’ordre, de la meilleure naissance, et d’un libertinage assez important, pour exiger d’être enseveli dans ce repaire obscur dont le secret ne sortait plus.

Continuons de peindre à grands traits : Justine se repose ; les moines soupent ; nous avons le temps de finir quelques tableaux faits pour jeter du jour sur les importants détails que nous devons tracer de cette bizarre habitation du crime et de la débauche.

Il y avait deux sérails dans la maison : l’un de dix-huit garçons, l’autre de trente filles ; ce qui leur formait à chacun une division de cinq filles et trois garçons. Une seule femme était à la tête de tout cela : on la nommait Victorine ; et, comme ses talents, ses occupations méritent quelques détails, nous lui conserverons un article à part. Une grande salle était destinée à chacun de ces sérails. Voici quelles en étaient les divisions particulières :

Ces salles étaient rondes ; une table à manger occupait le milieu : les cellules garnissaient le pourtour ; chaque sujet couchait seul ; et sa cellule était composée de deux cabinets : son lit était dans l’un, son bidet et sa chaise percée dans l’autre.

Les dix-huit garçons étaient divisés en trois classes de six individus chacune : les deux premières s’appelaient classes des gitons ; la troisième, classe des agents.

La première classe des gitons renfermait six sujets de sept à douze ans ; ils avaient le gris de lin pour couleur, et pour costume une matelote.

Dans la seconde on voyait six jeunes gens de douze à dix-huit ans, habillés à la grecque, couleur pourpre.

Dans la classe des agents se remarquaient six sujets de dix-neuf à vingt-cinq ans ; cette classe était vêtue de fraques à l’européenne, couleur mordorée.

Les cinq classes de filles se distinguaient ensuite, et étaient composées de la manière suivante :

On appelait la première les pucelles, quoiqu’il n’y en eût pas une seule ; on y voyait six sujets de six à douze ans ; elles étaient vêtues en fourreaux blancs.

La seconde division en comprenait six de douze à dix-huit ; on les appelait les vestales, elles étaient vêtues en novice de couvent.

La troisième était remplie par six beautés de dix-huit à vingt-quatre ans, que l’on appelait les sodomistes, à cause de la supériorité de leurs fesses ; elles étaient vêtues à la grecque.

La quatrième donnait six superbes femmes de vingt-cinq à trente ans ; on les appelait les fessées, relativement à l’esprit de leur emploi : elles avaient un costume à la turque.

Six duègnes formaient la cinquième classe ; on les y admettait depuis trente ans jusqu’à quarante ; et même au-dessus : elles étaient vêtues à l’espagnole.

On n’observait aucun ordre pour la composition des sujets qui devaient assister aux soupers. Lorsque Justine sera installée, nous verrons son institutrice achever les détails dont nous ne donnons préalablement ici que ce qui est nécessaire à l’intelligence de la première scène. Reprenons-en le fil.

Les seize filles qui composaient les assistantes de ce premier souper, dont dix à table, et les six autres servant, étaient toutes seize si distantes par l’âge, qu’il serait impossible de les peindre en masse.

Commençons par les six acolytes ; nous parlerons ensuite des dix conviées.

Ces six servantes n’étaient pas d’une caste différente que les autres filles ; cet emploi se remplissait tour à tour ; toutes y passaient à leur rang. Nous verrons bientôt Justine recevoir ces explications. Le service, cette fois-ci, était fait par les créatures que nous allons peindre.

La première avait à peine dix ans, un minois chiffonné, de jolis traits, une peau très fine et fort blanche, un petit cul à peine indiqué, l’air humilié de son sort, craintive et tremblante.

La seconde avait quinze ans ; même embarras dans la contenance, l’air de la pudeur avilie, mais une figure enchanteresse, beaucoup d’intérêt dans l’ensemble, peu de gorge, un derrière rond et fort bien coupé.

La troisième avait vingt ans ; faite à peindre la plus belle gorge et les plus belles fesses du monde, de superbes cheveux blonds, des traits fins, réguliers et doux, un peu moins timide que les deux premières.

La quatrième avait vingt-cinq ans ; c’était une des plus belles femmes qu’il fût possible de voir ; de la candeur, de l’honnêteté, de la décence dans le maintien, et toutes les vertus d’une âme douce, la plus belle carnation qu’on pût voir, des hanches et une croupe qui auraient pu servir de modèle.

La cinquième était une fille de trente ans ; enceinte de sept mois, l’air langoureux et souffrant, de beaux yeux pleins d’intérêt, un air de vierge.

La sixième avait trente-deux ans ; brune ; fort vive, de beaux yeux, mais ayant perdu toute décence, toute retenue, toute pudeur, le cul médiocre et fort brun, beaucoup de poil, même au trou du cul.

Les conviées et les jeunes garçons entremêlaient les moines à table. Nous connaissons déjà l’un de ces jeunes garçons ; il ne nous reste plus qu’à parler des autres.

Le premier n’avait que huit ans ; c’était la figure de l’Amour même ; le petit fripon était nu entre Ambroise et Jérôme, qui, tous deux, le baisaient, le branlaient, lui maniaient les fesses, à l’envi l’un de l’autre.

Le second avait treize ans ; joli comme un ange, l’air doux et fin, de beaux yeux, il était nu de la ceinture en bas, son cul blanc et mignon faisait plaisir à voir.

Le troisième avait seize ans ; fait à peindre, une figure enchanteresse, et déjà le plus joli vit du monde.

Le quatrième et le cinquième étaient tous deux pris dans la classe des agents ; l’un avait vingt-deux ans, l’autre vingt-cinq ; tous deux grands et bien faits, de superbes cheveux et de monstrueux vits ; il était impossible d’empoigner celui du dernier, il avait au moins sept pouces de circonférence sur dix de long.

La première des dix filles conviées, prise dans la classe des pucelles, avait huit ans ; c’était une petite rose flétrie, avant que la saison ne dût l’entrouvrir, peut-être cela serait-il devenu joli ; mais, fanée par le libertinage, que pouvait-on attendre d’un tel sujet ? À quel point ne faut-il pas avoir porté la débauche et le délire des passions pour outrager ainsi la nature !

La seconde atteignait à peine son deuxième lustre ; fort jolie ; il y avait deux ans qu’elle n’était plus vierge d’aucun côté, et cette infamie était l’ouvrage de Jérôme.

La troisième, la quatrième et la cinquième étaient sœurs ; la cadette avait treize ans, la seconde quatorze, l’aînée quinze. On les appelait les trois Grâces : il était véritablement impossible de rien voir de plus frais, de plus mignon, de plus intéressant. Toutes les trois se ressemblaient : mêmes yeux, romantiques et bleus ; même chevelure blonde, même intérêt dans l’ensemble, même coupe de fesses ; et, quoique celles de la plus jeune ne fussent pas encore bien formées, en confrontant ce qu’elle offrait d’appas en ce genre, avec ceux que possédaient également ses deux sœurs, il était facile de voir que ce serait bientôt un chef-d’œuvre.

La sixième avait dix-huit ans ; c’était une des plus belles créatures qu’il y eût au monde, un vrai modèle d’artiste, elle passait pour avoir le plus beau cul du sérail.

La septième, pour le moins aussi bien faite, n’avait pourtant pas une aussi jolie figure, mais un peu plus d’embonpoint ; elle avait dix-neuf ans, et la gorge de Vénus même.

La huitième avait vingt-six ans ; elle était grosse de huit mois ; fort blanche, de très beaux yeux, des cheveux superbes, mais l’air languissant… accablé.

La neuvième était une fille de trente ans, grosse comme une tour, grande à proportion ; de beaux traits, mais des formes trop colossales et trop dégradées par l’embonpoint : celle-là était toute nue, ainsi que les servantes, lorsque Justine entra ; il était facile de distinguer qu’aucune partie de son corps n’était exempte des marques imprimées par la brutalité des scélérats dont sa mauvaise étoile faisait servir les passions.

La dixième était une femme de quarante ans, fanée, ridée, mais belle encore ; l’air du plus grand libertinage ; son cul flétri respirait la luxure ; l’entrée en était large et d’un brun-rouge ; ainsi que la moitié des moines, elle était déjà saoule, quand Justine parut.

Poursuivons maintenant l’histoire de la réception de notre héroïne dans ce local impur.

— Il me semble, dit Sylvestre, que nous devrions faire un peu plus de fête à cette belle fille, ne pas la laisser languir ainsi dans un coin, et lui décerner au moins les honneurs d’une nouvelle arrivée.

— J’aurais fait plus vite cette réflexion, dit Sévérino, si je ne vous eusse pas tous vus si crapuleusement vautrés dans les sales plaisirs… mais vous sortir de là… le moyen ? C’est pourtant, vous en conviendrez, faire bien peu de cas de ma jolie découverte, que la recevoir avec autant d’indifférence.

— Perfides effets de la satiété, dit Ambroise, voilà où l’abondance conduit.

— Je ne m’aperçois point de cette abondance, dit Jérôme ; je suis si las de tout ce qui m’entoure, que je n’éprouve jamais que des besoins, il n’y a pas ici le quart des objets nécessités par ma luxure.

— Il a raison, dit Clément en s’avançant vers Justine, et, la saisissant par le cou, pour glisser dans sa bouche de rose la plus impure des langues.

— Oui, foutre, il a raison, dit Antonin en venant saluer notre héroïne de même.

Et les voilà tous deux à la langotter un quart d’heure, pendant que Jérôme, à genoux devant les fesses, darde sa langue au trou mignon ; que Sylvestre en fait autant au clitoris, en branlant le vit de Sévérino fortuitement rencontré par ses doigts et, dans moins de deux minutes, notre chère enfant se trouve si bien entourée, qu’elle n’a même plus la possibilité de se défendre. C’est un beau lis au milieu d’une troupe de frelons, suçant, pompant, dérobant de toutes parts le suc précieux de la fleur. Justine fait cependant ce qu’elle peut pour se soustraire à des infamies qui la révoltent ; mais on lui persuade que toutes ces résistances ne sont que des simagrées inutiles, et que ce qu’elle a de mieux à faire, est d’imiter avec respect la subordination de ses compagnes.

— Que l’on me prête un instant d’attention, dit Sévérino : rangez-vous tous autour de moi, et que cette nouvelle débarquée, à qui j’adresse la parole, m’écoute à genoux avec vénération.

« Esclaves de nos fantaisies, dit le moine, toi que le hasard place en nos mains, ne lis-tu pas dans cet arrêt du sort ce que l’avenir te présage ? Rien n’est ici l’œuvre du hasard, tout est arrangé par les lois de la nature ; et, sitôt que, par une suite de ces lois, tu tombes dans nos mains, c’est qu’il est clair que la nature veut que tu nous serves. Remplis donc ta destinée avec résignation : songe que la plus légère résistance à nos caprices, de quelque genre qu’ils soient, peut te valoir la mort : jette les yeux sur les compagnes qui t’entourent ; il n’en est pas une seule qui soit venue de bonne volonté dans cette maison ; la force et la ruse nous les ont amenées toutes. Toutes ont voulu comme toi montrer des résistances, et toutes ont promptement reconnu l’inutilité de cet absurde projet, quand elles ont vu que les défenses qu’elles pouvaient opposer ne pouvaient les conduire qu’aux plus affreux traitements. Justine, continua le supérieur, en lui montrant des disciplines, des verges, des férules, des scalpels, des tenailles, des stylets et autres instruments de supplices, oh ! Justine, il est bon que vous le sachiez, voilà les moyens séducteurs que nous employons avec les filles rebelles ; et ils nous les soumettent sur-le-champ : voyez si vous avez envie de vous en convaincre. Aurez-vous recours aux réclamations ? À qui les adresserez-vous ? Qui recevra vos plaintes, dans un lieu qui ne sera jamais rempli pour vous que de délateurs, de juges et de bourreaux ? Implorerez-vous la justice ? Nous n’en connaissons d’autre que celle de nos voluptés… Les lois ? Nous n’admettons que celles de nos passions… L’humanité ? Notre unique plaisir et d’en violer tous les principes… La religion ? Elle est sans frein à nos regards ; notre mépris pour elle s’accroît en raison de ce que nous la voyons de plus près… Des parents, des amis ? Il n’y a rien de tout cela dans ces lieux ; vous n’y trouverez que de l’égoïsme, de la cruauté, de la débauche et de l’athéisme : la soumission la plus entière est donc votre unique lot ; et cette parfaite résignation contraint à bien des choses ici. Les sept despotes auxquels vous avez affaire, parmi lesquels il faut comprendre la directrice, dont les ordres ou les fantaisies doivent être aussi sacrés pour vous que les nôtres ; ces sept despotes, dis-je, sont sujets chaque jour à de terribles caprices, et la plus faible résistance à ces actes arbitraires, de force ou de tyrannie, entraîne inexorablement après elle d’affreux supplices, ou la mort. Serait-ce dans la fuite que vous espéreriez votre salut ? Oh ! Justine, ce dernier moyen est aussi nul que les autres : jetez les yeux sur l’asile impénétrable où vous êtes ; jamais aucun mortel ne parut dans ces murs ; le couvent serait pris, fouillé, brûlé, que cette retraite demeurerait encore inconnue. C’est un pavillon isolé, enterré, qu’environnent de toutes parts six enceintes de dix pieds chacune d’épaisseur ; et vous vous trouvez là, ma chère, au milieu de six scélérats, qui n’ont pas envie de vous épargner, et que vos instances, vos larmes, vos propos, vos génuflexions ou vos cris n’enflammeront que davantage. À qui donc aurez-vous recours ? À qui vous adresserez-vous ? Sera-ce au Dieu que vous veniez implorer avec zèle, et qui, pour vous récompenser de tant de ferveur, ne vous précipite qu’un peu plus sûrement dans le piège… à cette méprisable et dégoûtante chimère, que nous outrageons nous-mêmes chaque jour en insultant à ses vaines lois ? Vous le concevez donc, Justine ; il n’est aucun pouvoir, de quelque nature qu’on le suppose, qui réussisse à vous enlever d’ici ; et il n’existe dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucun moyen qui puisse réussir à vous soustraire de nos mains… qui puisse vous empêcher de devenir, dans tous les sens et de toutes les manières, la proie des affreuses luxures… le plastron des excès libidineux auxquels nous allons nous abandonner tous les six avec vous. Avance donc coquine, offre ton corps à nos caprices, prête-le tout entier aux horreurs dont nous allons le souiller, ou les traitements les plus barbares vont te prouver les risques qu’une misérable comme toi court à nous désobéir. »

Un tel discours, comme on l’imagine aisément, fut applaudi de tous les moines ; Clément trouva plaisant de claquer les fesses de Justine, pour l’applaudir avec plus d’énergie.

Ce fut alors que la malheureuse sentit l’horreur de sa situation. Elle se précipite aux pieds de Dom Sévérino, et met en usage toute l’éloquence d’une âme au désespoir, pour le supplier de ne pas abuser du triste état où elle se trouve : les pleurs les plus amers et les plus abondants viennent inonder les genoux du moine ; et tout ce que cette infortunée suppose du plus fort et du plus pathétique, elle l’emploie pour toucher ce monstre. À quoi tout cela servait-il ? Devait-elle ignorer que les larmes ont un attrait de plus aux yeux des libertins ? Devait-elle douter que tout ce qu’elle entreprenait pour toucher ces barbares ne pouvait réussir qu’à les mieux enflammer ?

— Allons, dit le supérieur, en la repoussant avec brutalité, commençons, mes amis : faisons subir à cette garce toutes nos formules de réception, et qu’il ne lui soit pas fait grâce d’une seule.

Un cercle se forme ; il est composé de six moines, environnés chacun de deux filles et d’un garçon ; Justine est placée au centre, et voici les différentes passions qu’elle subit en faisant les trois tournées d’usage, auxquelles ses compagnes avaient été soumises de même, lorsqu’elles avaient fait leur entrée dans la maison.

Sévérino est le premier ; près de lui est la fille de quinze ans, celle de trente-deux et le petit garçon de seize.

Clément vient ensuite ; il a près de lui la fille de vingt ans, celle de vingt-cinq et le jeune garçon de treize.

Antonin suit ; il est entouré de la fille de quatorze ans, de celle de dix-huit et du ganymède de huit.

Ambroise est au milieu de la fille de dix ans, de celle de dix-neuf et du fouteur de vingt-deux.

Sylvestre, avec le fouteur de vingt-cinq ans, a près de lui la fille de trente et celle de quarante.

Jérôme a le giton de quinze ans, le même que nous avons vu à l’église ; pendant la confessions de Justine, la fille de treize et celle de huit.

Justine est conduite dans le cercle par la femme grosse de vingt-six ans : elle la présente à chacun des moines ; toutes deux sont nues.

Elle arrive à Sévérino, qui maniait les fesses de la fille de quinze ans, que le petit bardache branlait, il contraignait, pendant ce temps-là, l’autre fille de trente ans20 à sucer le vit du jeune homme : le moine s’en fait faire autant par Justine, en lui gamahuchant le trou du cul.

Elle passe à Clément, qui s’amusait à claquer les fesses de la fille de vingt-cinq ans, à pincer celle de la fille de vingt, et à se faire branler par son bardache : Justine offre son cul ; Clément le baise, et sent les aisselles.

Notre héroïne approche Antonin, qui branlait ses deux filles, et que son giton socratisait ; il suce le clitoris de Justine.

Elle passe à Ambroise, il foutait le bardache, et branlait avec ses doigts un cul de chaque main : Justine lui frotte le visage avec son cul.

Sylvestre, au milieu de la seconde fille de trente ans et de celle de quarante, patinant brutalement le cul de celle-ci et le con de l’autre et se faisant enculer par son fouteur, baise Justine, langue en bouche, langue en con et langue en cul.

Jérôme, branlé par le giton de quinze ans, a un doigt dans le cul de la fille de sept, un dans le con de la fille de treize ; il met son vit dans la bouche de Justine.

On recommence les tournées.

À celle-ci tous les moines se faisaient sucer par les garçons, pendant que les filles, sur des tabourets, au-dessus de leurs têtes, leur posaient les fesses sur le nez : Sévérino entrouvre les fesses de Justine et la fait péter dans sa bouche.

Clément lui enfonce un doigt dans le cul et la secoue un quart d’heure ainsi.

Antonin lui fait sentir son vit au bord du con, et le retire promptement. Ambroise l’encule, et sort au bout de deux ou trois secousses. Sylvestre l’enconne un instant, et lui trouve un air de pucelage assez décidé. Jérôme met, pour déterminer son foutre aussitôt, alternativement son vit au cul, au con et dans la bouche.

On procède à la troisième tournée. À celle-ci tous les moines foutent.

Sévérino encule la fille de quinze ans, qui gémit sous les efforts redoublés de son vit ; le garçon de seize le fout, et il claque fortement les fesses de la fille de trente-deux ; quand Justine se présente, il lui mord le cul.

Clément fout en bouche le petit garçon de treize ans ; la fille de vingt-cinq le fouette ; et il a sous les yeux le derrière de celle de vingt, il ordonne à Justine de lécher le trou de son cul, de le baiser tout de suite, en sortant de là, sur la bouche ; et il lui applique deux soufflets.

Antonin fout le petit con de la fille de quatorze ans ; il claque le cul du giton de huit ; et la fille de dix-huit lui fait lécher son con ; il mord jusqu’au sang le téton gauche de Justine, en lui appliquant six claques sur le cul, dont les traces ne s’effacèrent de trois jours. Il donne alors un si vigoureux coup de reins, qu’on croit qu’il va pourfendre sa fouteuse ; la pauvre enfant jette un cri : Antonin, qui ne veut pas décharger, déconne aussitôt ; il blesse la petite fille, son vit est couvert de sang ; pour la consoler, il la fouette. On poursuit.

Ambroise encule la fille de dix ans ; il se fait foutre par le garçon de dix-neuf et manie les fesses de la fille de vingt-deux ; il donne vingt-cinq coups de fouet à Justine, sans se déranger.

Sylvestre enconne la femme de quarante ans en levrette ; elle lui chie, pendant ce temps-là, sur la racine du vit ; le jeune homme de vingt-cinq ans le fout, et il baise, suce, l’intérieur du con de la fille de trente, renversée à quatre pattes en arrière, au-dessus de lui, les cuisses très écartées. Il se jette comme un chien enragé sur le con de Justine, quand on l’approche de lui, et le mord jusqu’au sang. Le coquin décharge en jetant les hauts cris ; mais il change lestement de temple, et c’est dans le cul de la doyenne que le vilain perd son foutre.

Jérôme fout en cul la petite fille de huit ans ; il suce le vit du giton de quinze, et s’amuse à donner des chiquenaudes sur le nez de la fille de treize : il pince si fortement les tétons de Justine qu’elle jette un cri terrible ; le coquin, pour la faire taire, lui sangle cinq ou six coups de poing si vigoureusement dans les flancs, qu’elle vomit tout ce qu’elle a dans le ventre.

— Allons, dit Sévérino qui ne se contient plus, et dont le vit, irrité, semble menacer les voûtes, passons à des choses plus sérieuses ; foutons-la vigoureusement.

Il dit, courbe Justine sur un sofa, les reins en l’air ; deux filles la tiennent : le supérieur, son braquemart énorme à la main, s’avance, et le présente au trou mignon ; il pousse sans mouiller, il fait brèche ; quelque énorme qu’il soit, il pénètre : alléché par d’aussi heureux préliminaires, il redouble, il est au fond. Justine crie ; que lui importe ! Le bougre est heureux. S’embarrasse-t-on des douleurs d’autrui au sein de la lubricité ! On encule l’Italien ; quatre femmes nues l’entourent de tous côtés ; l’image qu’il adore se reproduit en mille différentes manières sous ses yeux libertins, il décharge.

Clément s’avance ; il est armé de verges ; ses perfides desseins éclatent dans ses yeux.

— C’est moi qui vais vous venger, dit-il à Sévérino ; je vais corriger la putain de ses résistances à vos plaisirs.

Il n’a pas besoin que personne tienne la victime ; un de ses bras l’enlace et la comprime sur un genou qui, repoussant le ventre, lui expose plus à découvert le superbe cul qu’il veut flageller. D’abord il essaie ses coups ; il semble qu’il n’ait dessein que de préluder ; bientôt, enflammé de luxure, échauffé des épisodes obscènes dont on l’entoure, le cruel frappe autant qu’il a de forces : rien n’est exempt de sa férocité ; depuis le milieu des reins jusqu’au gras des jambes, tout est parcouru par ce traître : osant mêler l’amour à ces moments d’effroi, sa bouche se colle sur celle de Justine, et veut respirer les soupirs qu’arrache la douleur ; des larmes coulent, il les dévore. Tour à tour, il baise et menace ; mais il continue de frapper. Pendant qu’il opère, la jolie fille de dix-huit ans lui suce le vit, un fouteur l’encule. Plus on lui donne de plaisir, plus les coups qu’il porte ont de violence ; la malheureuse Justine est prête à être déchirée, que rien n’annonce encore la fin de ses tourments. On a beau s’épuiser de toutes parts… étaler sous ses yeux les plus mignons attraits, le bande-à-l’aise est nul : une nouvelle cruauté le décide ; la sublime gorge de Justine est à sa portée ; elle l’irrite, il y porte la bouche ; l’anthropophage la mord ; et cet excès détermine la crise ; le foutre échappe, d’effroyables blasphèmes en ont caractérisé les jets ; et le moine, énervé, l’abandonne à Jérôme.

— Je ne serais pas pour votre vertu, plus dangereux que Clément, dit le libertin, en caressant les fesses ensanglantées de cette pauvre fille, mais je veux baiser ces blessures ; je suis si digne d’en faire autant, que je leur dois un peu d’honneur. Clément, tu seras surpassé ; je veux étriller le voisin.

Il retourne, expose bien à sa portée le ventre poli et la motte délicieusement ombragée de notre charmante orpheline ; et le barbare déchire tout cela à coups de martinet : puis, la faisant mettre à genoux devant lui, il se colle à elle dans cette posture, et sa fougueuse passion s’assouvit, en se faisant sucer. Pendant qu’il agit ainsi, la grosse femme le fouette ; celle de trente ans lui chie sur le nez ; celles de quatorze et de quinze lui en font autant sur les mains. Voilà les excès où la satiété conduit Jérôme : quoi qu’il en soit, il est heureux à force d’impuretés ; et la bouche de Justine reçoit enfin, au bout d’une demi-heure, avec une répugnance facile à deviner, le dégoûtant hommage de ce vilain faune.

Antonin paraît, ses armes sont braquées. Il se servirait volontiers des épisodes de Clément : la fustigation active lui plaît bien autant qu’à ce moine ; mais, comme il est pressé, comme son vit énorme écume de luxure, l’état de dégradation où il voit les choses lui suffit ; il examine ces délicieux vestiges, il en jouit ; et, laissant Justine à plat-ventre, il pétrit rudement les deux fesses, pendant qu’une des filles le branle et présente le vit au vagin ; le libertin pousse : l’assaut quoique aussi violent que celui de Sévérino, fait dans un sentier moins étroit, n’est pourtant pas si rude à soutenir. Le vigoureux athlète saisit les deux hanches et, suppléant aux mouvements que Justine ne peut faire, il la secoue sur lui avec vivacité : on dirait, aux efforts redoublés de cet Hercule, que, non content d’être maître de la place, il veut la réduire en poudre. D’aussi cruelles attaques font succomber Justine ; mais, sans s’inquiéter pour ses peines, le cruel vainqueur ne pense qu’aux plaisirs qu’il goûte. Tout l’environne, tout l’excite, tout concourt à ses voluptés : en face de lui, exhaussée sur ses reins, la fille de vingt ans lui fait sucer son con ; celle de quarante, à genoux, le visage entre ses fesses, lui gamahuche le cul ; et le coquin branle d’une main le vit d’un garçon de treize ans, de l’autre le clitoris de la fille de seize : il n’est pas un de ses sens qui ne soit chatouillé, pas un qui ne concourre à la perfection de son délire ; il y touche ; mais la sage Justine n’éprouve que de la douleur. Le scélérat parvient seul au plaisir : ses élans, ses cris, tout l’annonce ; et la pudique créature est inondée, malgré elle, des preuves d’une flamme qu’elle n’allume qu’en sixième.

Ambroise la prend au sortir de là. Ce n’est qu’un cul qu’il faut à sa rage : heureusement que son vit n’est pas effrayant, il est au fond dans une minute ; mais l’inconstant n’y reste pas ; il sort, il se renfonce, se retire pour se rengloutir de nouveau ; et, dans chaque intervalle, sa bouche sollicite un étron, qu’on lui donne à la fin.

— Ah ! sacredieu, s’écrie-t-il dès qu’il le tient, voilà tout ce qu’il fallait à mon foutre.

Il se replace, on le sodomise : quatre beaux culs, deux mâles et deux femelles, se rangent autour de lui ; tous pètent, chient, vessent ; on lui en fait dans le nez, sur le visage, dans la bouche ; on en emplit ses mains ; et l’impudique, au comble de ses vœux, perd son foutre, en invectivant celle dont il reçoit pourtant toute sa volupté.

Sylvestre arrive. Il fout un con qui lui a déjà coûté du sperme ; mais il veut sucer un vit pendant ce temps-là ; et la liqueur qu’il pompe de ce vit, il la rend dans la bouche de celle dont il jouit. On le fout, il branle à droite la fille de dix-huit ans ; à gauche, il manie le cul de celle de quatorze ; et, singulièrement excité par le joli con de Justine, par ce con presque vierge, et que rend toujours pur la vertu sans tache de cette malheureuse fille, le coquin décharge encore une fois en poussant des cris que l’on entendrait d’une lieue, sans les précautions du local.

Cependant, Sévérino pense enfin qu’il est possible que cette infortunée ait besoin de quelque chose : on lui présente un verre de vin d’Espagne ; mais, peu sensible à ces attentions intéressées, elle se livre au chagrin violent qui déchire son âme. Quelle situation, en effet, pour une fille qui mettait toute sa gloire et toute sa félicité dans sa vertu ! qui ne se consolait des maux de la fortune que par la joie d’être toujours sage ! Justine, accablée, ne put tenir à l’horrible idée de se voir aussi cruellement flétrie par ceux même de qui naturellement elle devait attendre le plus de secours : ses larmes coulent en abondance ; ses cris plaintifs font retentir la voûte ; elle se roule à terre, elle meurtrit son sein, elle arrache ses cheveux, invoque ses bourreaux, leur demande la mort. Le croira-t-on ? Oui, ceux qui connaissent l’âme des libertins ne se surprendront d’aucun de ces mouvements bizarres. Ce spectacle affreux irrite ces monstres.

— Oh ! foutre, dit Sévérino, jamais plus belle scène ne s’offrit à mes yeux ; voyez l’état où elle se met : il est inouï ce qu’obtiennent de moi les douleurs féminines ! Reprenons cette garce ; et, pour lui apprendre à hurler de la sorte, il ne faut plus la ménager.

Il dit et, s’approchant, les verges à la main, il fouette Justine à tour de bras. Quel excès de férocité ! Se pouvait-il que ces monstres le portassent au point de choisir l’instant d’une crise de douleur morale aussi violente que celle qu’éprouvait leur victime, pour lui en faire subir une physique aussi barbare ! Un giton suce Sévérino pendant qu’il opère ; une fille le fouette. Après cent coups, Clément paraît, il en applique le même nombre ; on le fout pendant qu’il flagelle ; la plus jeune des filles le branle. Antonin suit, et fouette le devant ; il frappe depuis le nombril jusqu’au-dessous de la motte ; il est socratisé par une femme, branlé par une autre. Ambroise, que gamahuche en cul la fille de quinze ans, et que suce le giton de huit, reprend le cul pour en rouvrir les plaies ; il ne s’arrête qu’à cent soixante. Sylvestre, au nez duquel deux femmes chient, veut fouetter pendant ce temps-là, le dos, les reins et le bas des cuisses. Jérôme, dont la femme de quarante ans pique les fesses avec une aiguille d’or, et que branle la fille de quatorze ans, condamne tout et n’épargne rien.

— Mettons-nous tous les six sur elle, dit Sévérino, en s’introduisant dans le cul.

— J’y consens, dit Antonin, en prenant le con.

— Soit fait ainsi qu’il est requis, dit Clément en foutant la bouche.

— Elle nous branlera chacun d’une main, disent à la fois Ambroise et Sylvestre.

— Et qu’aurai-je donc, moi, dit Jérôme ?

— Les tétons… ils sont superbes, dit Sévérino.

— Je ne les aime pas, répond le libertin.

— Eh bien, prend le cul, dit le supérieur, en se nichant entre les deux seins.

Tout s’arrange ; la malheureuse fait la chouette aux six moines, et les accessoires se disposent. Au-dessus de Jérôme qui sodomise, se placent artistement les culs des trois jolies petites sœurs ; il peut les baiser en foutant. À la portée du visage d’Antonin, qui enconne, se présentent, entrouverts, trois autres jolis cons. Ambroise, que l’on branle, le rend de chaque main aux deux gitons de seize et de dix-huit. Sylvestre, également pollué, patine les fesses de la grosse fille de trente-cinq ans, et dirige sur les fesses de cette fille de dix-neuf les flots de foutre que Justine va faire jaillir. Clément, qui fout la bouche, mordille, en s’amusant, un petit con imberbe, et les fesses, à peine indiquées, d’un bardache. On place à la portée de Sévérino, qui fout les tétons, ceux de la femme grosse, qu’il traite un peu durement, et les fesses d’une autre sultane, que le cruel pique avec une épingle. Rien n’est lubrique à voir comme les mouvements convulsifs de ce groupe, composé de vingt-une personnes : tout ce qui reste l’entoure avec soin, et chacun semble prêter aux six principaux acteurs tout ce qu’il croit l’exciter davantage. Cependant, Justine supporte tout, le poids entier est sur elle seule. Sévérino donne le signal, les cinq autres le suivent de près ; et voilà, pour la troisième fois, notre malheureuse héroïne indignement souillée des preuves de la dégoûtante luxure de ces insignes coquins.

— C’en est assez pour une réception, dit le supérieur en venant examiner Justine ; il faut lui faire voir maintenant que ses compagnes ne sont pas mieux traitées qu’elle. En conséquence, on la place sur un tronçon de colonne dressé dans un bout de la salle et sur lequel on pouvait à peine s’asseoir ; ses jambes pendaient, elle n’avait rien ni pour s’appuyer, ni pour se soutenir, et ce siège était assez élevé pour qu’elle pût se casser un membre, si elle en tombait : tel est le trône où l’on place la reine du jour ; et là, on lui recommande de fixer avidement ses yeux sur les moindres détails des scandaleuses orgies qui vont se célébrer près d’elle.

La première scène fut une fustigation générale. Les seize filles, et même celle qui était grosse furent attachées à une machine fort ingénieuse : là, liées tout de leur long, on faisait au moyen d’un ressort, écarter leurs jambes et leurs cuisses à volonté et courber la partie supérieure de leur corps jusqu’à terre. Les y plaçait-on sur le ventre ; alors, leurs reins et leurs fesses se trouvaient à une prodigieuse élévation, et la peau si tendue, tellement dilatée, qu’en moins de dix coups de verges, le sang coulait à gros bouillons ; étaient-elles placées sur le dos ; le ventre, à son tour, bombait au point de se crever ; et comme par le moyen d’un autre ressort, les cuisses, ainsi que nous venons de le dire, s’écartaient prodigieusement, il en résultait que la motte et le vagin s’offraient dans un tel point d’élévation et d’élargissure, qu’on eût dit qu’ils allaient se fendre. À peine la machine fut-elle apportée, que Jérôme et Clément proposèrent d’y mettre Justine. Sévérino, qui trouvait à cette infortunée le plus beau cul du monde, et qui voulait s’en amuser quelque temps, représente qu’elle en avait assez pour le premier jour ; qu’il fallait la laisser reposer, et… Mais Jérôme interrompt ; il dévore des yeux cette intéressante créature ; son caractère féroce ne lui permet pas de mettre aucune borne à ses désirs ; il combat la tolérance de Sévérino.

— Est-ce donc pour se reposer qu’une putain est ici ? dit Jérôme en fureur : en voulons-nous faire des dames ou des poupées de toilette ? Jusqu’à quand souffrirons-nous que l’on nous parle toujours d’humanité au sein du crime et de la luxure ? Une fille, n’eût-elle été ici qu’une heure, dût-elle crever dans la seconde, des peines ou des tourments infligés par nous, elle aurait accompli son sort et nous n’aurions rien à nous reprocher. Est-ce donc pour autre chose que pour satisfaire nos passions que ces garces-là habitent parmi nous ? Y entrent-elles pour un temps fixe ? Bannissons ces fausses retenues, et que nos yeux soient toujours ouverts sur la plus sage des lois que nous nous sommes imposée nous-mêmes. J’ouvre le livre, et je lis : « Un des membres de la société désirât-il, pour sa simple satisfaction, la mort de tous les sujets composant les différents sérails de la maison, il sera défendu à aucun de ses confrères de lui résister, et tous, d’un commun accord, s’empresseront de favoriser ses désirs. »

— Je vais plus loin que Jérôme, dit Clément entre deux filles, dont l’une le polluait par devant, l’autre par derrière ; je demande que la nouvelle arrivée soit, dès ce soir, soumise aux tortures du dernier supplice ; elle m’irrite au point que je ne puis plus la voir sans comploter contre ses jours, et je demande sa mort à l’instant.

— Je connais nos lois comme Jérôme, dit Sévérino flegmatiquement ; mais, en citant l’article qui favorise ses désirs, il a oublié celui qui peut les contraindre. J’ouvre le livre au même article, et j’y vois ensuite de ce qu’il vous a lu : « On n’observera néanmoins de ne procéder au jugement du sujet discrédité qu’à la majorité des voix ; il en sera de même pour le supplice par lequel le sujet périra. »

— Eh bien ! dit Jérôme, que l’on mette donc sur-le-champ ma proposition aux voix, et que la victime, pendant la discussion, soit, suivant l’usage, étendue sur un chevalet, les fesses tournées devant ses juges.

Justine est aussitôt garrottée : ses frayeurs et ses angoisses sont telles, qu’elle entend à peine ce qu’on prononce. Des sujets de luxure entourent chaque moine, chacun est au milieu de deux filles et d’un garçon : ce n’est qu’ainsi qu’il peut prononcer ; il faut qu’il bande avant que de donner sa voix : la doyenne des filles vérifie ; tout est en l’air. Après un instant de silence, le supérieur met aux opinions les jours de la malheureuse Justine ; mais Jérôme et Clément sont les seuls qui opinent pour la mort ; les quatre autres sont d’avis de s’amuser encore quelque temps de cette fille. Elle est donc remise à sa place ; et, pour faire aussitôt diversion, Sévérino attache lui-même sur l’infernale machine la fille de dix-huit ans, celle qui sans doute pouvait passer pour la plus belle de la maison. Elle y est mise sur le ventre ; on la courbe, et ses belles fesses paraissent dans toute leur sublimité. Voici comme sa flagellation s’arrange ; ce que nos lecteurs vont voir pratiquer pour celle-ci, sera de même mis en usage pour les autres : chaque moine doit fustiger à son tour ; près de la victime est une très jeune fille munie de tous les instruments nécessaires à l’opération ; elle les présente au fouetteur qui choisit, à son gré, celui qui lui plaît le mieux, et qui, quelquefois, les emploie tous ; une autre fille, prise dans la classe des plus fortes, fouette le moine pendant qu’il opère ; et l’un des jeunes garçons, agenouillé devant lui, le suce. Celle qui doit succéder à la fustigée est contrainte à demeurer à genoux, les mains jointes, dans l’attitude de la douleur et de l’humiliation ; bien en face du fouetteur, elle lui demande grâce, elle l’implore, elle pleure ; et, pendant ce temps, un des moines, placés près de l’agent, l’exhorte à l’inhumanité la plus barbare, et lui représente que les plus grands dangers peuvent naître de sa commisération mal entendue.

Toutes les filles, même les plus jeunes, et celles qui sont grosses, toutes sont impitoyablement fouettées d’après ces principes : chaque moine en expédie seize, tant par-devant que par-derrière. Presque toutes sont retournées ; ce qui les désole d’autant plus, que la flagellation antérieure leur paraît avec raison bien plus douloureuse que l’autre ; et, en effet, comme ces scélérats recherchaient attentivement ce qui pouvait le mieux tourmenter ces malheureuses, ils avaient soin, en fustigeant les devants, de faire pénétrer dans l’intérieur du vagin les nœuds de la discipline dont ils se servaient alors, de manière à exciter dans cette délicate parties des douleurs excessivement vives ; et plus la victime se plaignait en ce moment cruel, plus elle criait, plus les libertins triomphaient, mieux ils bandaient, mieux ils se délectaient. Pas un pourtant ne déchargea, tant ils étaient accoutumés au vice, tant ils étaient blasés sur les scènes les plus fortes et les plus luxurieuses.

Celle-ci finie, la femme de quarante ans et la grosse femme de trente furent se placer sur un canapé : deux filles allaient tour à tour se mettre dans leurs bras ; et elles les contenaient : alors les moines venaient faire subir à l’une ou l’autre de ces deux patientes un supplice de choix. Près de chaque victime étaient deux gitons : dès que la pénitence était imposée, le bourreau venait se réfugier à son choix, dans celui de ces quatre culs qui lui convenait le mieux ; les trois autres s’offraient à ses baisers ; on les enculait pendant ce temps-là, et deux filles se plaçaient sous leurs mains ; une autre plus âgée ne devait pas quitter les flancs du moine qui agissait, afin de le servir dans ses opérations, et principalement dans l’acte sodomite, où son devoir alors était d’humecter le vit avec sa bouche, et de l’enfoncer elle-même dans le cul présenté.

Sévérino commence : c’est la plus jeune qu’on offre à sa passion. Le scélérat lui pince les fesses d’une si terrible force, qu’elles sont toutes noires au sortir de ses mains : il se réfugie dans le cul d’un bardache ; on l’encule, il baise, et touche indistinctement tout ce qui se présente à lui ; cul, con, gorge, tout est égal à sa luxure : l’homme passionné n’y regarde pas de si près ; il veut perdre son foutre ; pour y réussir, tout est bon ; et le supérieur y parvient.

Clément le suit : c’est la jolie fille de quinze ans qu’on livre à ses fureurs. Le scélérat se sert d’une poignée d’épines ; il en frotte vigoureusement tout le corps de cette malheureuse, et mouille ensuite avec du vinaigre les ampoules qu’il vient d’élever : il se jette sur un giton ; mais ne bandant pas assez pour le foutre, il s’en fait sucer ; et le coquin décharge, en imprimant ses dents avec rage sur les fesses de la femme grosse que sa luxure a désirée.

Antonin paraît : c’est cette belle fille de dix-huit ans qui va servir sa rage. Le drôle aime les cons, il est vrai ; mais cela ne l’empêche pas de vexer, de tourmenter celui de cette charmante créature, et cela, d’une manière effrayante ; on n’imagine pas à quel point il se permet d’outrager cette intéressante partie ; c’est à coups d’épingles ; il le larde en se branlant ; et quand cette atroce barbarie l’a suffisamment excité, quand il bande ferme, il se réfugie dans le con d’une des plus petites filles qu’on a fait remplacer le bardache, et décharge en gamahuchant celui qu’il vient d’outrager ; tout cela pendant qu’on le fout.

Ambroise arrive : le monstre ! il a voulu pour patiente la même fille qui vient de servir à son confrère, et c’est à grands coups de poing qu’il la pelote ; il les appuie avec une si grande raideur et une telle promptitude qu’elle tombe à ses pieds évanouie : il encule le giton de treize ans, on le fout, il baise des culs, et son foutre s’élance.

Sylvestre vient : la fille de vingt ans va lui servir ; ses fesses sont déjà présentées ; qu’elles sont belles ! Est-il possible d’être assez barbare pour outrager ainsi ce que la nature forma de plus parfait ! « Écoutez », dit Sylvestre à sa victime : « je ne vous déguiserai pas que la vexation que je vous prépare est affreuse ; mais il ne tient qu’à vous de vous y soustraire : faites-moi dans l’instant un étron superbe, et vous échapperez au reste. » L’infâme ! il savait bien que la chose était impossible ; il n’ignorait pas que cette charmante fille venait de donner à Jérôme, il n’y avait qu’un instant, ce qu’il sollicitait avec tant d’ardeur. La pauvre fille expose l’impossibilité physique où elle est d’accorder ce qu’on exige. « J’en suis fâché », répond Sylvestre ; et, s’emparant d’une tenaille le barbare arrache en cinq ou six endroits la peau des cuisses et des fesses, avec une telle violence, que le sang coule à chaque plaie. Un con est là ; il s’y engloutit : sa fouteuse, instruite et qui s’est réservée, ne manque pas de lui chier sur le vit pendant qu’il l’enconne ; deux autres étrons lui sont lancés par des culs masculins ; on le fout et le coquin décharge, en blasphémant son Dieu.

Il n’y avait plus que Jérôme ; il arrive : c’est sur la fille de treize ans qu’il va s’exercer. Le paillard ne se sert que de ses dents ; mais chaque morsure laisse une trace dont le sang jaillit aussitôt. Je la dévorerais dans l’état où je suis, dit le bougre en fureur ; je la mangerais toute vive ; il y a longtemps que j’ai envie de dévorer une femme et de sucer son sang. Jérôme bandait comme un diable ; il se jette sur le cul du bardache de seize ans, l’enfile, mord tout ce qui se présente à lui, et décharge pendant qu’on le fouette.

Les moines boivent et reprennent des forces, tandis que la malheureuse Justine, sur sa sellette, est prête à s’évanouir. La fille de quinze ans veut la plaindre ; elle est condamnée à trois cents coups de fouet, qui lui sont à l’instant distribués par les six moines ; son cul distille le sang.

— Point de pitié, point de commisération, dit Sylvestre ; l’humanité est la mort du plaisir : c’est pour souffrir que ces garces-là sont ici, et il faut que leur destinée soit remplie dans la plus extrême étendue. S’il est constant que des libertins tels que nous ne doivent retirer leur principale jouissance que de l’excès des douleurs où ils plongent les objets destinés à la luxure, ne m’avouera-t-on pas dès lors que c’est manquer décidément le but que de parler de commisération ? Et qu’importe qu’une putain souffre, quand des gens comme nous bandent ! Les femmes, spécialement créées pour nos plaisirs, doivent uniquement les satisfaire en quelque sens et sous quelque rapport que ce puisse être : si elles s’y refusent, il faut les tuer comme des êtres inutiles, comme des animaux dangereux ; car il n’y a pas de milieu alors, toutes celles qui ne serviront pas nos voluptés y nuiront ; de ce moment, elles sont nos ennemies ; or, ce qu’on doit faire de plus sage, dans tous les temps et dans tous les lieux, est de se débarrasser de ses ennemis.

— Sylvestre, dit Jérôme, il me paraît que tu oublies les principes de la charité chrétienne.

— J’abhorre, reprit Sylvestre, tout ce qui est chrétien ; un ramas de turpitudes semblables est-il fait pour obtenir le moindre ascendant sur la raison d’un homme d’esprit ? Cette infâme religion, faite pour les mendiants, devait les favoriser et mettre d’après cela l’humanité au rang de ses vertus ; mais, sacredieu, mes bons amis, nous qui nageons dans toutes les voluptés de la terre, quel besoin avons-nous d’être bienfaisants ? Cette bassesse n’est permise qu’à celui qui craint de manquer ; il croit devoir rendre service à ceux dont il appréhende d’avoir besoin quelque jour : nous qui n’avons jamais besoin de personne, éteignons cette faiblesse dans nos cœurs, et n’y laissons pénétrer que la luxure, la cruauté, et tous les vices qui doivent naître de ces deux-là ou les étayer.

— Quoi ! Sylvestre, dit Sévérino, tu crois qu’il faut décidément tuer ses ennemis ?

— Sans exception, reprend Sylvestre ; il ne doit y avoir ni ruse, ni violence, ni trahison, ni fourberie, qu’on ne doive employer pour y réussir, et la raison de cela est bien simple ; n’est-il pas vrai que cet ennemi me tuerait s’il le pouvait ?

— Assurément.

— Pourquoi donc lui faire grâce ? La mort que je lui donne n’est plus un outrage, elle est une justice ; je lui épargne un crime ; je me mets absolument à la place des lois ; et, en tuant cet ennemi, je remplis positivement le même acte de justice qu’elles ; donc, je ne saurais jamais être coupable. Je dis plus : je n’attendrai jamais, si j’ai la force en main, que mes ennemis soient bien prononcés, pour les tuer ; je me déferai d’eux sur le plus léger soupçon sur la délation la plus vague, sur la plus futile apparence ; car il n’est pas temps de dissiper l’orage quand il est formé ; je manque de sagesse, si je ne l’ai pas prévenu. Il y a une vérité terrible à prononcer ici ; mais qui, comme vérité, cependant doit être mise au jour ; c’est qu’une seule goutte de notre sang vaut mieux que tous les ruisseaux de sang que les autres peuvent verser ; et d’après cela il n’y a jamais à balancer, quand pour conserver cette goutte nous en ferions couler des torrents. Il est inouï ce qu’on reçoit de toutes les données de l’égoïsme et, malheureusement pour les philanthropes, l’égoïsme est la plus sainte et la plus sûre des lois de la nature. On aura beau me dire que c’est un vice ; tant que je sentirai ses conseils se graver et tourner au fond de mon âme, je me rendrai à ce mouvement, et je repousserai vos erreurs. La plupart des élans de la nature étant funeste à la société, il est tout simple qu’elle en ait fait des crimes : mais les lois sociales ont tous les hommes pour objet ; et celles de la nature sont individuelles, et par conséquent préférables : car la loi faite par les hommes pour tous les hommes peut être erronée, et celle inspirée par la nature, au cœur de chaque être individuellement, est décidément une loi certaine. Mes principes sont durs, je le sais ; leur conséquence dangereuse : mais qu’importe ! pourvu qu’ils soient justes. Je suis l’homme de la nature, avant que d’être celui de la société ; et je dois respecter et suivre les lois de la nature, avant que d’écouter celles de la société : les premières sont des lois infaillibles, les autres me tromperont souvent. D’après ces principes, si les lois de la nature m’obligent à me soustraire à celles de la société, si elles me conseillent de les braver ou de m’en moquer, assurément je le ferai sans cesse, en prenant toutes les précautions qu’exigera ma sûreté ; parce que toutes les institutions humaines, basée sur des intérêts où je ne suis associé que pour un sur plusieurs milliards, ne doivent jamais l’emporter sur ce qui m’est personnel.

— Pour appuyer l’excellent système de Sylvestre, dit Ambroise, je ne vois qu’une chose ; c’est de considérer l’homme naturel, de l’isoler de la masse sociale où l’ont nécessairement placé ses besoins.

— Si ces besoins l’y ont mis dit Sévérino, il faut donc, pour l’intérêt même de ses besoins, qu’il en remplisse les lois.

— Précisément, voilà le sophisme, reprend Ambroise : voilà ce qui vous a fait faire des lois et des lois ridicules. Ce ne fut que par faiblesse que l’homme se rapprocha de la société, par l’espoir d’y trouver plus facilement ses besoins ; mais si cette société ne les lui accorde qu’à des conditions onéreuses, ne fera-t-il pas bien mieux de se les procurer lui-même que de les acheter si cher ? ne fera-t-il pas plus sagement de chercher sa vie dans les bois que de la mendier dans les villes, aux tristes conditions d’étouffer ces penchants… de les sacrifier à des intérêts généraux dont il ne retire jamais que des chagrins.

— Ambroise, dit Sévérino, tu me parais comme Sylvestre, bien ennemi des conventions sociales et des institutions humaines.

— Je les abhorre, dit Ambroise ; elles entravent notre liberté, elles atténuent notre énergie, elles dégradent notre âme, elles ont fait de l’espèce humaine un vil troupeau d’esclaves que le premier intrigant mène où bon lui semble.

— Que de crimes, dit Sévérino, régneraient sur la terre sans institutions et sans maîtres !

— Voilà ce qui s’appelle le raisonnement d’un esclave, répond Ambroise : qu’est-ce qu’un crime ?

— L’action contraire aux intérêts de la société.

— Et que sont les intérêts de la société ?

— La masse de tous les intérêts individuels.

— Mais si je vous prouve qu’il s’en faut bien que les intérêts de la société soient le résultat des intérêts individuels, et que ce que vous considérez comme intérêts sociaux n’est, au contraire, que le produit des sacrifices particuliers, m’avouerez-vous qu’en reprenant mes droits, quoique je ne le puisse que par ce que vous appelez un crime, je ferais pourtant fort bien de commettre ce crime, puisqu’il rétablit la balance, et qu’il me rend la portion d’énergie que je n’avais cédée à vos intentions sociales qu’au prix d’un bonheur quelle me refuse. Cette hypothèse admise, qu’appellerez-vous donc un crime, à présent ? Eh ! non, non, il n’est point de crime : il est quelques infractions au pacte social ; mais je dois mépriser ce pacte, dès que les mouvements de mon cœur m’avertissent qu’il ne peut contribuer au bonheur de ma vie ; je dois chérir tout ce qui l’outrage, dès que ce n’est qu’au sein des insultes que le vrai bonheur naît pour moi.

— Voilà, certes, dit Antonin qui mangeait et buvait comme un ogre, oui, voilà une conversation bien immorale.

— Et qu’appelez-vous morale, s’il vous plaît ? dit Ambroise.

— Le mode, dit Sévérino, qui doit conduire les hommes dans le sentier de la vertu.

— Mais, reprit Ambroise, si la vertu est elle-même une chimère comme le crime, que deviendra le mode qui doit guider les hommes dans le sentier de cette chimère ? Mettez-vous donc dans l’esprit qu’il n’y a pas plus de vertu que de crime ; que l’une et l’autre de ces manières d’être ne sont que locales et géographiques ; qu’il n’y a rien de constant sur elles, et qu’il est absurde de se laisser guider par ces abominables illusions. La plus saine morale est celle de nos penchants ; livrons-nous aveuglément à tout ce qu’ils inspirent, et nous ne serons jamais dans l’erreur.

— Tu crois donc qu’il n’en est aucun de mauvais ? dit Jérôme.

— Je crois qu’il n’en est aucun qu’on puisse vaincre ; c’est assez vous dire que je les crois tous bons ; car, ou la nature ne saurait ce qu’elle ferait, ou elle n’a placé dans nous que les penchants nécessaires à ses intentions sur nous.

— Ainsi, poursuivit Jérôme, les âmes perverses de Tibère et de Néron étaient dans la nature.

— Assurément ; et leurs crimes ont servi la nature, parce qu’il n’est pas un seul crime qui ne la serve, pas un seul dont elle n’ait besoin. Ces systèmes sont si démontrés, dit Clément, que je ne conçois pas comment on y revient encore.

— Leur dépravation m’amuse, dit Sévérino ; voilà pourquoi j’ai contrarié les pré-orateurs ; c’est pour leur donner occasion de mieux développer leur esprit.

— Nous te rendons assez de justice, dit Ambroise, pour être bien sûrs que tu ne joues ici que le rôle d’un controversiste, et que les sentiments que j’ai mis au jour sont autant dans ton âme que dans la mienne.

— J’espère qu’aucun de vous n’en doute, dit Sévérino ; peut-être même les porté-je plus loin : j’en suis au point de désirer un crime assez étendu pour satisfaire amplement toutes mes passions ; et dans la classe de ceux que je connais, à peine trouvé-je à ces passions qui me dévorent un aliment qui les apaise ; tout est au-dessous de mes pensées, et rien ne satisfait mes désirs.

— Il y a des siècles que je suis au même point, dit Jérôme, et plus de vingt ans que je ne bande qu’à l’idée d’un crime supérieur à tout ce que l’homme peut faire dans le monde ; et malheureusement je ne le trouve point : tout ce que nous faisons ici n’est que l’image de ce que nous voudrions pouvoir faire ; et l’impossibilité d’outrager la nature est, selon moi, le plus grand supplice de l’homme.

— Vous bandez Jérôme ? dit Sévérino.

— Pas un mot, mes amis ; voyez mon vit, comme il est flasque. Ah ! que je bande ou que je ne bande pas, j’ai toujours le même appétit du mal, toujours un égal désir d’en faire, et j’en ai plus exécuté de sang-froid que je n’en ai commis dans le délire.

— Ainsi, dit Sévérino, vous n’avez donc pris cet habit religieux que pour tromper les hommes ?

— Assurément, répondit Jérôme ; c’est le manteau de l’hypocrisie, le seul dont il soit nécessaire de se revêtir sans cesse. Le premier de tous les arts est de tromper ; il n’en est pas de plus utile sur la terre : ce n’est pas la vertu qui est bonne aux hommes, c’est son apparence ; on ne demande que cela dans la société ; les hommes ne vivent pas assez ensemble pour avoir vraiment besoin de la vertu ; l’enveloppe suffit à qui n’approfondit jamais.

— Et voilà tout d’un coup de nouveaux vices ; car il en est mille qui naissent de l’hypocrisie.

— Raison de plus pour que nous devions l’aimer, dit Jérôme. Je vous avoue que dans ma jeunesse, je ne foutais jamais de si bon cœur que quand l’objet tombait dans mes pièges à force de ruse et d’hypocrisie : il faudra que je vous raconte quelque jour l’histoire de ma vie.

— Nous brûlons de l’entendre, dirent à la fois Ambroise et Clément.

— Vous verrez là, reprit Jérôme, si je me suis jamais lassé du crime.

— Eh ! le peut-on dit Sylvestre ? est-il rien qui remue l’âme avec autant d’empire ? rien qui, comme le crime, chatouille les sens avec plus d’énergie ?

— Oh ! mes amis, que n’en pouvons-nous commettre à tous les instants du jour ! Patience, patience, dit Sévérino en continuant son personnage de controversiste, il viendra un temps où la religion tournera dans vos cœurs où les idées d’Être suprême et du culte qui lui est dû, absorbant toutes les illusions du libertinage, vous contraindront à rendre à ce Dieu saint tous les mouvements d’un cœur dont vous avez laissé le crime s’emparer.

— Mon ami, dit Ambroise, la religion n’a d’empire que sur l’esprit de ceux qui ne peuvent rien expliquer sans elle ; c’est le nec plus ultra de l’ignorance : mais, à nos yeux philosophes, la religion n’est qu’une fable absurde uniquement faite pour nos mépris : et quelles notions nous donne-t-elle, en effet, cette religion sublime ? je voudrais bien qu’on me l’expliquât. Plus on l’examine, et plus l’on voit que ses chimères théologiques ne sont propres qu’à embrouiller toutes nos idées : métamorphosant tout en mystères, cette fantastique religion nous donne, pour cause de ce que nous ne comprenons pas, quelque chose que nous comprenons encore moins. Est-ce donc expliquer la nature que d’en attribuer les phénomènes à des agents inconnus, à des puissances invisibles, à des causes immatérielles ? L’esprit humain est-il bien satisfait, quand on lui dit de se rendre raison de ce qu’il n’entend pas, par l’idée plus incompréhensible encore d’un Dieu qui n’exista jamais ? La nature divine, à laquelle on ne conçoit rien, et qui répugne au bon sens et à la raison, peut-elle faire concevoir la nature de l’homme, que l’on trouve déjà si difficile à expliquer ? Demandez à un chrétien, c’est-à-dire à un imbécile parce qu’il n’appartient qu’à un imbécile d’être chrétien ; demandez-lui, dis-je, quelle est l’origine du monde ; il vous répondra que c’est Dieu qui a créé l’univers : demandez-lui maintenant ce que c’est que Dieu, il n’en sait rien ; ce que c’est que créer, il n’en a nulle idée ; quelle est la cause des pestes, des famines, des guerres, des sécheresses, des inondations, des tremblements de terre, il vous dira que c’est la colère de Dieu : demandez-lui quels remèdes il faut employer à tant de maux ; il vous dira des prières, des sacrifices, des processions, des offrandes, des cérémonies. Mais pourquoi le ciel est-il en courroux ? c’est que les hommes sont méchants : pourquoi les hommes sont-ils méchants ? c’est que leur nature est corrompue : quelle est la cause de cette corruption ? c’est, vous disent-ils, parce que le premier homme, séduit par la première femme, a mangé une pomme, à laquelle son Dieu lui avait défendu de toucher : qui est-ce qui engagea cette femme à faire une telle sottise ? c’est le diable : mais qui a créé le diable ? c’est Dieu : pourquoi Dieu a-t-il créé le diable, destiné à pervertir le genre humain ? on l’ignore ; c’est un mystère caché dans le sein de la Divinité, qui elle-même est un mystère. Poursuivrez-vous ? demanderez-vous à cet animal quel est le principe caché des actions et des mouvements du cœur humain ? il vous répondra que c’est l’âme : et qu’est-ce que l’âme ? c’est un esprit : qu’est-ce qu’un esprit ? c’est une substance, qui n’a ni forme, ni couleur, ni étendue, ni partie : comment une telle substance peut-elle se concevoir ? comment peut-elle mouvoir un corps ? on n’en sait rien, c’est un mystère : les bêtes ont-elles des âmes ? non : et pourquoi donc les voyons-nous agir, sentir, penser absolument comme des hommes ? Ici ils se taisent, parce qu’ils ne savent que dire. Et la raison de cela est simple : s’ils prêtent une âme aux hommes, c’est par l’intérêt qu’ils ont à en faire ce qu’ils veulent, au moyen de l’empire qu’ils s’arrogent sur ces âmes ; au lieu qu’ils n’ont pas le même intérêt avec celles des bêtes, et qu’un docteur en théologie serait trop humilié de la nécessité où l’on serait alors d’assimiler son âme à celle d’un cochon. Voilà pourtant les solutions puériles que l’on est obligé d’enfanter pour expliquer les problèmes du monde physique et moral.

— Mais, si tous les hommes étaient philosophes, dit Sévérino, nous n’aurions pas le plaisir de l’être seuls ; et c’est un grand plaisir que de faire schisme, une grande volupté que de ne pas penser comme tout le monde.

— Aussi mon opinion est-elle bien, dit Ambroise, qu’il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu’il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. Où seraient les victimes de notre scélératesse, si tous les hommes étaient criminels ! Ne cessons jamais de tenir le peuple sous le joug de l’erreur et du mensonge : étayons-nous sans cesse du sceptre des tyrans ; protégeons les trônes, ils protégeront l’église ; et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. Les hommes ne se mènent qu’avec la verge de fer : je voudrais que tous les souverains (et en vérité ils y gagneraient) donnassent plus d’extension à notre autorité, qu’il n’y eût pas un seul de leurs états où l’inquisition ne fût en vigueur. Voyez comme elle lie en Espagne le peuple au souverain ; jamais ses chaînes ne seront aussi tendues que dans les pays où ce tribunal auguste se chargea de les river. On se plaint qu’il est sanguinaire : eh, qu’importe ! ne vaut-il pas mieux n’avoir que douze millions de sujets soumis, que vingt-quatre qui ne le sont pas ? Ce n’est point par la multitude de ses sujets qu’un prince est vraiment grand, c’est par l’étendue de sa puissance sur eux, c’est par l’extrême soumission des individus sur lesquels il règne ; et jamais cette subordination n’aura lieu qu’au moyen du tribunal inquisitoire, qui, veillant à la sûreté du prince et à la splendeur de son empire, immolera chaque jour tous ceux qui menaceraient l’un ou l’autre. Eh qu’importe le sang qu’il en coûte pour cimenter les droits du souverain ! si ces droits se perdent, le peuple retombe dans une anarchie dont les guerres civiles sont les suites ; et ce sang, que vous avez mal à propos ménagé, ne coule-t-il pas alors avec plus d’abondance ?

— Je crois, dit Sylvestre, que ces bons dominicains doivent trouver dans leurs vexations inquisitoriales de biens délicieux aliments à leur lubricité.

— N’en doutez pas, dit Sévérino ; j’ai vécu sept ans en Espagne ; j’étais fort lié avec l’inquisiteur actuel. Il n’y a pas, me disait-il un jour, de despote asiatique, dont le harem vaille mes cachots ; femmes, filles, jeunes garçons, j’ai tous les sexes, tous les genres, tous les âges, toutes les nations ; d’un geste tout est à mes pieds ; mes eunuques sont mes guichetiers, la mort est ma maquerelle ; on n’imagine pas ce que me rapportent les craintes qu’elle inspire.

— Ah ! foutre, il n’y a que cela, dit Jérôme, qui recommençait à bander, et qui en conséquence venait de s’emparer de la fille de dix-huit ans, oh ! non, il n’y a de délicieux au monde que les jouissances despotiques ; il faut violenter l’objet que l’on désire ; plus de plaisirs, dès qu’il se rend.

Et, cette voluptueuse idée enflammant nos interlocuteurs, on s’aperçut que le souper allait finir par des bacchanales.

— Je voudrais que nous nous amusassions un peu de ces femmes grosses, dit Antonin, qui les avait mises toutes deux dans l’état où on les voyait.

Et, la proposition ayant été accueillie, on avance, au milieu de la chambre, un piédestal haut de dix pieds, sur lequel ces deux malheureuses21, liées dos à dos, pouvaient à peine poser une jambe ; tous les environs, dans un diamètre de trois pieds, sont jonchés d’épines et de ronces à dix pouces de hauteur ; obligées de ne se tenir que sur un pied, on leur donne une gaule pliante à la main pour les soutenir ; il est aisé de voir d’un côté l’intérêt qu’elles ont de ne pas choir, de l’autre l’impossibilité de maintenir la position. C’est de cette cruelle alternative que naissent le plaisir des moines. Ils entourent le piédestal : environnés eux-mêmes d’objets de luxure, il n’en est pas un d’eux qui n’ait au moins trois sujets près de lui, qui les excitent diversement pendant ce spectacle. Quoique enceintes, ces malheureuses restent plus d’un quart d’heure en attitude. Celle de trente ans, grosse de huit mois, perd ses forces, la première ; elle chancelle, entraîne bientôt sa camarade dans sa chute : toutes deux jettent les hauts cris, en tombant sur les ronces aiguës qui les reçoivent. Nos scélérats, pleins de vin et de luxure, se précipitent comme des furieux sur elles : les uns les battent, les autres les frottent avec les épines qui les couvrent, ceux-ci sodomisent, ceux-là enconnent, tous jouissent, lorsque de violentes mouches, éprouvées par la fille de trente ans, avertissent l’assemblée que la malheureuse va se débarrasser de son fardeau. Tout secours lui est constamment refusé : la nature se soulage elle-même ; mais c’est un cadavre qu’elle met au jour… un malheureux cadavre qui lui-même coûte la vie à sa mère. Ici l’exaltation des têtes est à son comble : tous les moines déchargent à la fois ; tous inondent simultanément ou des cons, ou des culs, ou des bouches ; il coule des ruisseaux de foutre ; d’affreux blasphèmes font retentir les voûtes ; et le calme renaît à la fin. Les morts s’emportent d’un côté, de l’autre les victimes rentrent au sérail ; et le supérieur, restant seul avec Justine et celle des filles de vingt-cinq ans, qui se nommait Omphale, et dont on a tracé plus haut le portrait, dit à notre héroïne :

— Vous venez de voir, mon enfant, que je vous ai sauvé la vie ; vous étiez condamnée sans moi : suivez cette fille, elle vous installera, elle vous mettra au fait de vos devoirs ; et souvenez-vous bien surtout que c’est par la soumission la plus entière, par la résignation la plus étendue, que vous m’empêcherez de me repentir de ce que je viens de faire pour vous. Voyons votre cul.

L’humble et douce Justine se retourne en tremblant.

— Ce sont vos fesses qui vous ont sauvée, poursuit le moine, j’en idolâtre la tournure : songez à exciter et à ménager à propos les désirs qu’elles m’inspireront : car l’indifférence aurait autant d’inconvénient pour vous que la satiété, et je vous punirais autant pour ne me rien inspirer, que pour m’avoir fait trop sentir.

— Quels écueils, ô mon père ! soyez plus grand et plus généreux ; daignez me rendre la liberté, que vous m’avez si injustement ravie, je vous bénirai le reste de mes jours.

— Ces bénédictions-là, ma chère fille, reprit le moine, ne contribueraient en rien à mon bonheur ; et le plaisir de vous enchaîner à ma luxure ici augmente infiniment ce bonheur !

Et Sévérino, servi par Omphale, introduisait son vit, tout en parlant, dans le trou du cul de Justine ; après quelques allées et venues, il se retira.

— Je la mènerai, dès ce soir, coucher avec moi, dit-il à Omphale, si des prémices masculins ne m’attendaient pas cette nuit ; mais ce sera pour l’un de ces jours : instruisez-là, ma fille, et retirez-vous.

Le supérieur disparut ; et nos deux sultanes rentrèrent au sérail, dont les portes d’airain se refermèrent aussitôt sur elles.

Justine, trop lasse, trop absorbée, ne vit rien, n’entendit rien ce premier soir ; elle ne pensa qu’à prendre un peu de repos ; et son institutrice, fatiguée elle-même, fut loin de s’opposer à ce sujet.

Le lendemain, Justine, en ouvrant les yeux, se trouve dans une de ces cellules que nous avons déjà peintes. Elle se lève, examine la grandeur du local, et compte les chambres, qui, comme la sienne, environnent cette salle, dont le milieu était occupé par une table ronde, à laquelle pouvaient se placer trente couverts.

Le plus grand silence régnait encore quand Justine se leva. Elle parcourut tout, et vit que cette grande pièce n’était éclairée que par une fenêtre fort haute, environnée d’un triple grillage. Les cellules n’étaient point fermées, chaque fille pouvait passer ou dans la salle, ou chez sa compagne, à l’heure qu’elle voulait ; mais elle ne pouvait pas non plus s’enfermer dans sa chambre. Le nom des filles était gravé au-dessus de chaque porte ; ce fut par ce moyen que Justine trouva Omphale ; et le premier mouvement qui lui échappa fut de se jeter, en larmes, dans le sein de cette charmante fille, dont l’air timide et doux lui faisait croire, avec raison, que l’âme sensible pourrait la comprendre.

— Oh ! chère amie, lui dit-elle en s’asseyant sur son lit, je ne puis revenir ni des exécrations que j’ai souffertes, ni de celles dont on m’a rendue témoin. Si quelquefois, hélas ! mon imagination s’égarait sur les plaisirs de la jouissance, je les croyais purs comme le Dieu qui les inspire aux hommes : donnés par lui pour leur servir de consolation, je les supposais nés de l’amour et de la délicatesse ; j’étais bien loin de croire qu’à l’exemple des bêtes féroces ils ne pussent jouir qu’en faisant souffrir leurs compagnes. Ô grand Dieu ! continuait-elle, en poussant un profond soupir, il est donc bien certain maintenant qu’aucun acte de vertu n’émanera de mon cœur, qu’il ne soit aussitôt suivi d’une peine ! Eh ! quel mal faisais-je, grand Dieu ! en désirant de venir accomplir, dans ce couvent, quelques devoirs de religion ? offensais-je le ciel en voulant le prier ? Incompréhensibles décrets de la Providence, daignez donc, continua-t-elle, vous expliquer à moi, si vous ne voulez pas que mon cœur se révolte.

Des flots de larmes, que Justine répandit dans le sein d’Omphale, suivirent ces plaintes amères ; et cette tendre compagne, la pressant dans ses bras, l’exhorta au courage et à la patience.

— Ô Justine ! lui dit-elle avec aménité, j’ai pleuré, comme toi, dans les premiers jours, et maintenant l’habitude est prise ; tu t’y accoutumeras, comme j’ai fait. Les commencements sont terribles : ce n’est pas seulement la nécessité d’assouvir les passions de ces libertins qui fait le supplice de notre vie ; c’est la perte de notre liberté ; c’est la manière cruelle dont on nous gouverne dans cette exécrable prison ; c’est la mort qui plane à tout instant sur nos têtes.

Les malheureux se consolent en en voyant d’autres auprès d’eux. Quelques cuisantes que fussent les douleurs de Justine, elle se calma, pour prier sa compagne de la mettre au fait des chagrins et des tourments auxquels elle devait s’attendre.

— Un moment, dit Omphale, il est un premier devoir à rendre dont nous ne pouvons nous écarter. Il faut que je te présente à Victorine ; c’est la directrice des sérails, et qui jouit ici, s’il est possible, d’une plus grande autorité que les moines mêmes ; c’est d’elle que nous dépendons. Instruite de ton arrivée dès hier soir, elle trouverait très mauvais que ton premier soin, aujourd’hui, ne fût pas de l’aller visiter : va mettre un peu plus d’ordre à ta toilette, et reviens me prendre ; je me lève, et vais la prévenir.

Justine, effrayée de cette nouvelle obligation, exécute pourtant ce qu’on lui recommande ; et, après quelques soins, elle revient trouver son amie. La demi-toilette qu’elle venait de faire, l’air abattu, intéressant, que lui donnaient ses chagrins et ses fatigues, tout prêtait à cette charmante fille un degré d’intérêt si puissant qu’il était impossible de la regarder sans être ému, et que, quel que fût le sexe dont elle dût fixer les yeux, elle était toujours sûre d’en recevoir les plus certains hommages. Profitons du moment où Omphale met Justine au fait du caractère et de la figure de cette directrice, pour la peindre nous-mêmes au lecteur.

Victorine était une grande fille de trente-huit ans, brune, sèche, des yeux noirs, très ardents, de beaux cheveux, de belles dents, un nez à la romaine, une physionomie méchante, la voix forte, l’air et le caractère durs ; beaucoup d’esprit, très cruelle, très immorale, extrêmement corrompue, fort impie, singulièrement orgueilleuse de sa place, et la remplissant avec autant de despotisme que de tyrannie. Nous allons voir incessamment, par les relations d’Omphale à Justine, combien les sujets du sérail dépendaient d’elle, et quel puissant empire elle pouvait exercer sur eux. Victorine possédait à la fois et tous les goûts et tous les vices ; fouteuse, tribade, sodomiste, elle aimait tout, elle se livrait à tout ; et réunissant à ces défauts ceux de la gourmandise, de l’ivrognerie, du mensonge, de la calomnie, de la méchanceté et de la plus complète dépravation, cette femme, d’après ce que l’on voit, était un véritable monstre, dont il ne pouvait résulter que des horreurs.

Il y avait huit ans que cette mégère était à la tête de tout, et qu’elle demeurait volontairement dans le couvent. Elle seule avait la permission d’en sortir, quand l’exigeaient les affaires de la maison ; mais, comme elle était sous le glaive de la justice, et signalée dans toute la France, elle profitait fort peu de cet agrément ; et, pour sa propre sûreté, elle ne se souciait pas de s’écarter beaucoup d’un logis dans lequel tout lui assurait une impunité qu’elle eût difficilement trouvée ailleurs.

L’appartement de Victorine, composé d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et de deux cabinets, tenait le milieu entre le sérail des garçons et celui des filles ; elle communiquait, avec la même facilité, dans l’un et dans l’autre, et les avait tous deux également sous sa surveillance.

Nos deux odalisques se présentent à sa porte.

— Madame, dit Omphale, voici la nouvelle venue ; le révérend père supérieur l’a remise en mes mains pour être instruite, et je n’ai pas voulu rien lui dire avant que d’avoir eu l’honneur de vous la présenter.

Victorine allait déjeuner. Sur sa table était une dinde aux truffes, entre un pâté de Périgueux et une mortadelle de Boulogne, qu’entouraient six bouteilles de vin de Champagne, et point de pain ; elle n’en mangeait jamais22.

— Voyons, dit-elle à Omphale, fais approcher de moi cette fille… Comment donc, mais elle est jolie… extrêmement jolie ; voilà les plus beaux yeux et la plus délicieuse bouche que j’aie vus depuis longtemps… Cette taille, comme elle est bien prise ! Venez me baiser, mon cœur ; et la tribade appuya, sur les lèvres de rose du plus bel enfant de l’Amour, le baiser le plus ardent et le plus impudique. Encore une fois, dit-elle, et fournissez-moi plus de langue ; enfoncez-la le plus avant possible : vous voyez comme je darde la mienne ; c’est comme cela qu’on se goûte. Justine obéit : le moyen de résister à l’être dont notre sort dépend ! et le baiser le plus lascif et le plus prolongé devient le résultat de sa complaisance.

— Omphale, poursuivit la directrice, cette jeune fille me plaît ; je la branlerai ; non pas à présent, car je suis rendue, je viens de foutre comme une garce ; et après avoir passé la nuit avec quatre garçons du sérail, pour me raccommoder, j’ai branlé deux filles ce matin. Loge-là dans la classe des vestales ; c’est celle où son âge la place ; mets-là au fait, et ramène-la moi ce soir : si elle n’est pas du souper, je coucherai avec elle ; sinon, ce sera pour demain : trousse-la pourtant, je veux voir comme elle est faite.

Et Omphale ayant exécuté l’ordre, ayant tourné et retourné sa camarade sous tous les sens, Victorine palpa, baisa, gamahucha, et parut fort contente.

— Elle est blanche et bien faite, dit-elle ; cela doit décharger comme un ange. Adieu ; il faut que je déjeune : je verrai cela ce soir.

— Madame, dit respectueusement Omphale, ma compagne ne se retirera pas sans avoir obtenu l’honneur de vous donner le baiser que vous avez coutume d’accorder aux novices.

— Ah ! est-ce qu’elle veut baiser mon cul ? dit l’impudique créature.

— Et le reste, madame ; et le reste.

— Allons, je le veux bien.

Et la vilaine, se troussant, d’abord par derrière, jusqu’au-dessus des reins, expose à la bouche fraîche de notre héroïne le cul le plus libertin, le plus impur et le plus flétri qu’il fût possible de voir… que Justine, guidée par Omphale, baisa respectueusement sur les fesses, ensuite au trou.

— De la langue donc, de la langue, dit brutalement Victorine.

Et notre pauvre fille, obligée d’en faire sentir les chatouillements, exécuta ce qu’on désirait quoique avec la plus extrême répugnance. La directrice se troussa par devant ; mais, se tenant assise, elle se contenta d’écarter les cuisses : Dieu ! quel gouffre elle offrit aux hommages de Justine… cloaque d’autant plus dégoûtant, qu’il était encore barbouillé du foutre dont la gueuse s’était fait arroser toute la nuit. Ici, la novice oubliait une seconde fois la cérémonie de la langue ; et sans Omphale, qui lui fit signe, elle allait s’exposer encore aux reproches de l’insatiable Messaline.

Enfin, ces dégoûtantes cérémonies faites, Justine et Omphale se retirèrent, en recevant l’ordre de revenir le soir, si Justine n’est pas du souper, ou le lendemain matin, si elle en est.

Les deux amies passèrent dans la cellule de Justine ; et ce fut là qu’Omphale donna à sa nouvelle compagne les intéressants détails que nous allons transmettre au lecteur.

— Tu vois d’abord, ma chère amie, lui dit-elle avant que de s’enfermer ensemble, que toutes les cellules sont égales ; toutes ont une garde-robe, dans laquelle sont une toilette, un bidet ; une chaise percée ; et, dans la pièce où l’on couche, toutes ont également un petit lit d’indienne, un tombeau, un sofa, une chaise, un fauteuil, une commode, une glace au-dessus, une table de nuit et une chiffonnière. Il n’y a pas la moindre différence entre les cellules des garçons et les nôtres : les lits sont bons ; deux matelas et un sommier, deux couvertures d’hiver, une d’été, un couvre-pied, des draps tous les quinze jours ; mais point de feu ; ce grand poêle échauffe tout, et c’est là que nous nous réunissons : tu vois que les fenêtres sont inaccessibles ; à peine peut-on s’élever jusqu’à leur hauteur ; y parvient-on, de triples grillages en interceptent jusqu’à l’air. Trois portes de fer closent l’entrée du sérail du côté de la salle du festin ; et celle qui communique chez Victorine est également bien fermée la nuit.

— Il me semble, dit Justine, que tous les noms ne sont pas au-dessus des portes ; pourquoi cette différence ?

— On enlève les noms de celles qui n’existent plus, dit Omphale ; et, comme il en manque deux aujourd’hui, voilà pourquoi quelques cellules sont sans étiquettes.

— Et que sont devenues ces deux ? dit Justine.

— Ne le devines-tu pas ? dit Omphale : ne te rappelles-tu donc pas le sort de cette malheureuse femme grosse d’hier au soir ?

— Oh ! ciel, tu me fais frémir. Mais, une vacance dans la plus jeune classe.

— Eh ! qu’importe, la nature ou la raison parlent-elles au cœur de ces scélérats ? Mais prends patience, Justine, et laisse-moi mettre un peu d’ordre à mes détails. Avant que de commencer, jette un coup d’œil sur la grande salle ; voilà nos compagnes qui se réunissent pour le déjeuner ; examine un instant l’ensemble ; nous rentrerons dans ta cellule après, et nous y poursuivrons nos récits.

Justine accepte : toutes ses compagnes l’entourent ; et elle voit là réunies sous ses yeux vingt-huit filles, plus belles que l’on ne saurait peut-être en trouver en Europe. À la sollicitation d’Omphale, et pour que Justine pût mieux examiner les grâces qui l’environnaient, toutes se rangèrent par classe : Justine et son institutrice les parcoururent ; et voici les objets qui frappèrent le plus notre héroïne :

Elle remarqua d’abord, dans la classe des pucelles, une petite fille de dix ans, que l’Amour même paraissait avoir pris le soin d’embellir.

Une fille de dix-sept ans la frappa singulièrement dans la classe des vestales : elle avait une figure ovale, un peu triste, mais pleine d’intérêt, pâle, une santé délicate, le son de voix tendre, une véritable héroïne de roman.

Dans la classe des sodomistes, les yeux de Justine se fixèrent sur une charmante fille de vingt ans, faite comme Vénus ; une blancheur éblouissante, la physionomie douce, ouverte, riante de superbes cheveux, la bouche un peu grande mais admirablement bien meublée, et de très beaux cheveux châtains.

Enfin, dans celle des fessées, ce fut avec un véritable intérêt qu’elle vit une femme de vingt-huit ans, vrai modèle de taille et de beauté, et dont la fraîcheur eût fait honte à celle de Flore elle-même.

Une femme de quarante ans la surprit dans la classe des duègnes, tant à cause de la régularité de ses traits, que de la fermeté de ses chairs et du brillant de ses yeux.

Nous nous contentons d’esquisser ici ce qui surprit davantage Justine ; s’il nous fallait peindre tout ce que cette collection offrait de délicieux, il ne serait pas une seule de ces séduisantes créatures, dont nous ne dussions parler en particulier. Ses yeux en furent éblouis ; et certes, tout autre qu’elle eut été bien flattée des compliments qu’on lui prodiguait, même au milieu de ces jolies personnes. Cet examen fait, les deux amies se renfermèrent ; et ce qu’on va lire dans le chapitre suivant sont les explications que Justine reçut de son institutrice.





Chapitre IX

Suite de détails — Lois, mœurs, usages de la maison où Justine se trouve

— L’instruction que j’ai à te donner, dit Omphale, doit être renfermée sous quatre principaux articles : nous traiterons dans le premier de tout ce qui concerne la maison ; nous placerons dans le second ce qui regarde la tenue des filles, leurs devoirs, leurs punitions, leur nourriture ; le troisième article t’instruira de l’arrangement des plaisirs de ces moines, de la manière dont les filles ou les garçons servent leurs voluptés ; le quatrième te développera l’histoire des réformes et des changements.

Je te parlerai peu, Justine, des abords de cette affreuse maison ; on me les a fait voir éclairés, afin que je puisse en donner l’idée à celles que l’on me charge d’instruire, et les convaincre mieux de toute l’impossibilité de l’évasion. Hier, Sévérino t’en expliqua une partie ; il ne te trompa point. L’église et le pavillon qui y tient forment ce qu’on appelle le couvent ; mais tu ignores comment est situé le corps de logis que nous habitons, comment on y parvient, le voici :

Au fond de la sacristie est une porte masquée par la boiserie, qu’un ressort ouvre. Cette porte sert d’entrée à un boyau aussi obscur que long, des sinuosités duquel la frayeur en entrant t’empêcha sans doute de t’apercevoir. D’abord, ce boyau descend, parce qu’il faut qu’il passe sous un fossé de trente pieds de profondeur ; c’est là que se présente un pont sur lequel tu peux te souvenir d’avoir passé. Le couloir remonte ensuite, et ne règne plus qu’à six pieds sous le sol ; c’est ainsi qu’il arrive au souterrain de notre pavillon dans un espace d’environ deux cents toises ; et c’est, ainsi que tu l’as vu, par une trappe qu’on arrive au dehors dans la salle à manger. Six enceintes de houx et d’épine, de trois pieds d’épaisseur, s’opposent à ce qu’il soit possible d’apercevoir ce logement-ci, fût-on même monté sur le clocher de l’église. La raison de cela est simple : le pavillon du sérail n’a pas cinquante pieds de haut ; et les six haies qui l’environnent en ont partout plus de soixante. De quelque part qu’on observe cette partie, elle ne peut donc être prise que pour un taillis de la forêt, et jamais pour une habitation. Ce pavillon-ci, ma chère, vulgairement appelé le sérail, n’a en tout que des souterrains, un plain-pied, un entresol, et un premier étage : la voûte qui couvre le dessus de cet édifice est garnie dans toute sa superficie d’une cuvette de plomb très épaisse, dans laquelle sont plantés différents arbustes toujours verts, qui se mariant avec les haies qui nous entourent, donnent au total un air de massif encore plus réel. Les souterrains forment un grand salon au milieu, et douze cabinets autour : six de ces cabinets servent de caves : les six autres, de cachots pour les sujets de l’un ou l’autre sexe qui ont mérité cette punition ; et ces cas sont si fréquents qu’il n’y a jamais de place vide. Cette peine est horrible ; tous les accessoires de la plus extrême rigueur l’accompagnent ; l’humidité du local y est d’abord insupportable ; on y est toujours enfermé nu, et l’on n’y a que du pain et de l’eau.

— Oh ! Dieu, s’écria Justine ; ces scélérats ont la cruauté, l’impudeur d’enfermer nu dans un endroit aussi malsain ?

— Absolument ; on ne nous y accorde seulement pas une couverture, pas un vase pour les besoins ; s’ils voient que l’on cherche un coin pour les y déposer, on est battu ; ils vous forcent de les remettre un peu par-ci un peu par-là dans le milieu de la chambre, et ce n’est que là qu’il vous est permis d’y vaquer.

— Quelle recherche de saletés et de barbarie !

— Oh ! toutes celles du despotisme et de la luxure sont inouïes dans ces cachots ; on y place avec vous des rats, des lézards, des crapauds, des serpents. Plusieurs d’entre nous sont mortes, rien que pour avoir habité ces cloaques huit jours : au reste, on n’y est jamais moins de cinq, et très souvent des mois entiers. Nous y reviendrons.

Au-dessus de ces souterrains se trouve la salle des soupers, où se célèbrent toujours les orgies dont tu fus témoin hier. Douze cabinets entourent de même cette salle : six servent de boudoir aux moines ; c’est là qu’ils s’enferment lorsqu’ils veulent isoler leurs plaisirs… les soustraire aux yeux de la société… Ces pièces, ornées par les mains du luxe et de la volupté, renferment tout ce qui peut servir aux supplices. Des six autres cabinets, il en est deux où jamais aucun sujet du sérail n’entre ; nous en ignorons absolument l’usage ; deux autres servent à serrer tous les comestibles ; l’avant-dernier est un office, le dernier une cuisine. On trouve douze chambres à l’entresol, dont six ont de jolis cabinets ; ce sont celles des moines ; dans les six autres, sont deux frères servants, dont l’un est geôlier des femmes, l’autre geôlier des hommes ; une cuisinière, une femme de charge, une fille de cuisine ; et le chirurgien, ayant autour de lui tout ce qui peut servir à des premiers besoins. Une particularité fort extraordinaire, c’est que tous ces personnages, excepté le cuisinier et le chirurgien, sont muets : quels secours attendre, quelles consolations recevoir de pareils gens ! ils ne s’arrêtent d’ailleurs jamais avec nous, et il nous est défendu, sous les peines les plus sévères, de leur parler ou de leur faire le moindre signe.

Le dessus de ces entresols forme les deux sérails ; ils se ressemblent parfaitement l’un et l’autre. Tu as suffisamment pu juger les clôtures, pour concevoir qu’à supposer même que l’on rompît les barreaux de nos croisées, et que l’on descendît par les fenêtres, on serait encore loin de pouvoir s’évader, puisqu’il resterait à franchir les haies vives, l’épaisse muraille qui forme une septième enceinte autour d’elles, et le large fossé qui environne le tout. Ces obstacles fussent-ils vaincus, où retomberait-on ? dans la cour du couvent, qui, soigneusement fermée elle-même, n’offrirait pas encore une sortie bien sûre.

Un moyen d’évasion, moins périlleux peut-être, serait, je l’avoue, de trouver dans la salle à manger la bouche du couloir qui y rend ; mais, indépendamment de ce qu’elle est impossible à découvrir, c’est qu’il ne nous est jamais permis d’être seules dans cette pièce-là. Pénétrât-on même dans le boyau, on ne s’en tirerait pas encore : il est coupé en plus de vingt endroits par des grilles de fer, dont eux seuls ont la clef, et garni de pièges, où se prendraient infailliblement ceux qui, comme eux, ne connaîtraient pas le local.

Il faut donc renoncer à l’évasion, ma chère ; elle est impossible : ah ! crois que, si elle pouvait s’entreprendre, il y a longtemps que j’aurais fui la première cet épouvantable séjour. Mais cela ne se peut ; la mort seule rompt ici nos liens : et de là naît cette impudence, cette cruauté, cette tyrannie, dont les monstres usent avec nous. Rien ne les embrase, rien ne leur monte l’imagination, comme l’impunité que leur promet cette inabordable retraite. Bien sûrs de n’avoir jamais pour témoins de leurs excès que les victimes qui les assouvissent ; bien certains que jamais leurs écarts ne seront révélés, ils les portent aux plus odieuses extrémités. Délivrés du frein des lois, ayant brisé ceux de la religion, méconnaissant ceux des remords, n’admettant ni Dieu ni diable, il n’est aucune atrocité qu’ils ne se permettent, et, dans cette cruelle apathie, leurs abominables passions se trouvent d’autant plus voluptueusement chatouillées que rien, disent-ils, ne les enflamme comme la solitude et le silence, comme la faiblesse d’une part, et le despotisme de l’autre.

Les moines couchent régulièrement toutes les nuits dans ce pavillon ; ils s’y rendent à cinq heures du soir, et retournent au couvent le lendemain sur les neuf heures, excepté un qui passe tour à tour ici la journée ; on l’appelle le régent de fonction. Nous verrons bientôt son emploi.

À l’égard des servants, ils ne bougent jamais, la directrice a dans sa chambre une sonnette qui communique dans la leur ; et, dès qu’elle les avertit, soit pour ses besoins, ou les nôtres, ils accourent. Les moines apportent eux-mêmes, en venant au sérail, les provisions de chaque jour ; ils les remettent aux personnes chargées de préparer les aliments, et on les emploie d’après leurs ordres : il y a une excellente fontaine dans les souterrains, et de délicieux vins dans les caves.

Passons au second article :

Ce qui tient à la tenue des filles, à leur nourriture, leur punition, etc.

Notre nombre est toujours fixé à trente ; sitôt qu’il se décomplète, on travaille bien vite à le remplacer. Tu vois que nous sommes divisées par classe, et toujours sous le costume annexé à la division dont nous sommes membres. La journée ne se passera pas sans que tu ne reçoives l’habit de celle où tu entres.

Nous sommes obligées de nous coiffer nous-mêmes, ou mutuellement. Les modèles nous sont donnés ; ils varient tous les deux mois ; chaque classe a son modèle à part.

L’autorité de la directrice sur nous est sans bornes ; lui désobéir est un crime dont la punition s’inflige aussitôt : elle est chargée du soin de nous inspecter, avant que nous ne nous rendions aux orgies ; et si les choses ne sont pas dans l’état prescrit par les moines dans la liste des filles invitées, Victorine nous impose une punition sur le champ.

— Éclaircis-moi cette clause, dit Justine, je ne l’entends pas bien.

— Chaque matin, répondit Omphale, on porte à Victorine la liste des filles conviées au souper ; à côté du nom de cette fille est l’état où on la désire, à peu près de cette manière :

Julie ne se lavera point.

Rose aura envie de chier.

Adélaïde pétera.

Alphonsine aura le cul merdeux.

Le bidet le plus parfumé sera fait à Aurore, etc., etc., etc.

Si ces ordres ne sont pas remplis, et qu’à l’examen Victorine ne vous suppose pas dans l’état désiré, on vous inflige une punition ; voilà ce que j’ai voulu dire.

— Mais, objecta Justine en rougissant, comment peut-on savoir si une femme a, ou non, l’envie de satisfaire à ses gros besoins ?

— Très facilement, reprit Omphale : Victorine vous enfonce un doigt dans le cul ; et si elle ne touche pas l’étron, la punition est ordonnée sur-le-champ.

— Quelles horreurs ! dit Justine. Continue, je te prie ; elles sont si nouvelles, que leur détail est vraiment curieux.

— Les fautes que nous pouvons commettre, poursuivit Omphale, sont de plusieurs sortes, chacune a sa punition particulière, dont le tarif est affiché dans les deux chambres. Le régent de fonction, celui qui vient, comme je te l’expliquerai tout à l’heure, nous signifier les ordres, nommer les filles du souper visiter les habitations et recevoir les plaintes de Victorine, est celui qui distribue à la fois, ou la punition infligée par la directrice, ou celle qu’il établit lui-même.

Voici le tableau de ces punitions, à la suite du crime qui les attire.

art. i. Ne pas être levé le matin aux heures prescrites, lesquelles sont sept heures en été, et neuf en hiver. — Cinquante coups de fouet.

ii. Si, malgré l’examen de Victorine, l’on ne remplit pas aux soupers les obligations imposées, la mise, la tenue ordonnée ainsi qu’il vient d’être dit tout à l’heure. — Deux cents coups de fouet.

iii. Présenter, ou par malentendu, ou par quelque cause que ce puisse être, une partie du corps, dans l’acte du plaisir, contraire à celle qui est désirée. — Obligée d’être trois jours toute nue dans la maison, quelque temps qu’il fasse.

iv. Être mal vêtue, mal coiffée ; défaut de tenue, en un mot, dans l’intérieur du sérail. — Vingt piqûres d’épingle sur telle partie du corps qu’il plaît au régent.

v. Ne point avertir quand on a ses règles. — Les règles supprimées sur le champ avec de l’eau glacée.

vi. Le jour où le chirurgien a constaté votre grossesse. — Cent coups de nerfs de bœuf, indifféremment appliqués sur tout le corps, si l’on n’a pas envie de garder l’enfant. Aucune peine, s’il plaît à la société de conserver cette mère enceinte, pour de plus grands supplices.

vii. Négligences, refus, impossibilité de satisfaire aux propositions luxurieuses. Et combien de fois leur infernale méchanceté vous prend-elle en défaut sur cela, sans que vous ayez le plus petit tort ! combien de fois l’un d’eux demande-t-il subitement ce qu’il sait bien que l’on vient d’accorder à l’autre, et ce qui ne peut se refaire tout de suite ! cependant ces fautes sont punies par — Quatre cents coups de verges sur les fesses seulement.

viii. Défaut de conduite dans la chambre, ou désobéissance à la directrice. — Six heures toute nue dans une cage de fer garnie de pointes en dedans, et dans laquelle vous courez le risque de vous déchirer au moindre mouvement.

ix. L’air du mécontentement, l’apparence même des pleurs, du chagrin, du retour à la religion. — Cinquante coups de fouet sur le sein ; et, s’il s’est agi de religion, on vous force à profaner la chose qui semblait avoir attiré vos respects.

x. Si un membre de la société vous choisit pour goûter avec vous les dernières crises du plaisir, sans en pouvoir venir à bout ; qu’il y ait de votre faute ou de la sienne. Et l’on sent que l’arbitraire doit exister dans ce paragraphe de leur code barbare. — Liée comme une boule, et suspendue en manière de lustre au plafond, toute nue, pendant six heures. Que l’on s’évanouisse ou non dans cette affreuse attitude, vous n’êtes jamais relâchée un moment plus tôt.

xi. La récidive de cette faute, que l’on regarde comme une des plus graves. Et combien y en a-t-il qui se refusent exprès à l’éjaculation, pour se procurer le plaisir barbare de vous imposer cette peine ; car alors c’est la partie lésée qui devient elle-même juge et bourreau ! — On vous enfonce deux énormes godemichés, l’un dans le con, l’autre dans le cul ; ensuite on comprime fortement en vous ces corps étrangers, avec des bandes ; puis on vous lie en boule, comme dans la punition précédente, mais dans le milieu d’un fagot d’épines, dont les pointes, lorsque vous êtes suspendue au plafond, font distiller le sang dans la chambre. Communément, l’ordonnateur se met dessous, et y reste, avec d’autres objets, jusqu’au dénouement de son plaisir.

xii. Le plus petit air de répugnance aux propositions de la société, de quelque nature qu’elles puissent être. Et l’on n’imagine pas à quel point il en est de cruelles et de dégoûtantes. — Pendue une demi-heure par les pieds.

Une rébellion, une révolte. — Peine de mort pour celle qui l’a commencée. Six mois de cachot, toute nue, où l’on est fouettée au sang deux fois par jour, à chacune de celles qui ont suivi les errements de la cabaleuse.

xiii. Si l’insurrection n’a eu pour base que des conseils ou des propos, et qu’elle n’ait entraîné aucune suite. — Celle qui a occasionné ce mouvement, soit par ses propos, soit par ses conseils, sera brûlée, avec un fer chaud, en dix-huit endroits de son corps, au choix du régent du jour ; les autres en un seul endroit.

xiv. Projet de suicide, refus de se nourrir comme il convient, ou abandon de soi-même, au point d’en tomber malade. — On s’informe du sujet de cet extrême mécontentement ; l’on redouble ce sujet avec le plus de barbarie possible ; et provisoirement un mois de cachot, enfermé avec l’espèce d’animal dont vous avez le plus de frayeur ; ensuite, pendant un autre mois, vous êtes condamnée à vous tenir à genoux tout le temps du souper des moines.

xv. Manque de respect aux moines dans d’autres occasions que celles du plaisir. — La fraise de chaque téton piquée au sang avec une aiguille d’acier brûlante.

xvi. Même faute dans la crise lubrique. — Enchaînée six mois au cachot nue, et simplement nourrie de pain noir et d’eau salée ; le fouet quatre fois par jour, deux fois par derrière, les deux autres fois par devant. La mort, en cas de récidive.

xvii. Projet d’évasion. Si elle n’a pas eu lieu. Un an au cachot, traitée comme ci-dessus.

xviii. Si vous êtes prise en essayant de vous sauver. — Peine de mort.

xix. Si vous en avez entraîné d’autres avec vous. — Les séduites périssent du genre de mort le plus doux, et la séductrice par le plus cruel.

xx. Rébellion envers Victorine. — Elle ordonne elle-même la punition, et le régent du jour la fait subir devant elle.

xxi. Refus de se prêter aux fantaisies libidineuses de cette femme. — Même peine que si la faute était commise avec un moine. Voyez l’article xii.

xxii. Se faire avorter soi-même. — Cinq cents coups de fouet sur le ventre, autant avec un martinet à pointes aiguës d’acier, que l’on dirige dans l’intérieur de la matrice, et ceux qui aiment à faire des enfants ne vous quittent pas que vous ne soyez redevenue grosse.

Les moines emploient ordinairement six genres de mort avec les coupables, et ce sont toujours leurs mains qui les exécutent. Le plus doux, selon eux, est celui d’être rôtie toute vive, ou à la broche, ou sur un gril. Le second est d’être bouillie : ils vous enferment dans une grande marmite grillée en dessus, et vous cuisez à petit feu. Le troisième supplice est d’être rompue et exposée vive sur une roue. Le quatrième est d’être écartelée. Le cinquième, coupée en petits morceaux, et très lentement, par une machine faite exprès. Et le sixième, de périr sous les verges. Ils mettent bien d’autres supplices en usage ; mais ces six-là sont ceux annexés au châtiment des crimes commis.

— Tu viens d’entendre quels sont ces crimes, ma chère compagne, poursuivit Omphale, et tu viens d’en voir la punition. Nous pouvons d’ailleurs, faire tout ce qu’il nous plaît : coucher ensemble, nous quereller, nous battre, nous porter aux derniers excès de l’ivrognerie et de la gourmandise, jurer, blasphémer, mentir, calomnier, nous livrer au vol ; et au meurtre même, si nous le voulons ; tout cela ne sont que des misères pour lesquelles nous n’éprouvons aucun reproche, et quelquefois même des éloges. Il y a six mois que la femme de quarante ans, dont l’extrême beauté t’a frappée, tua à coups de couteau une très jolie fille de seize ans, dont elle était à la fois amoureuse et jalouse. Les moines s’amusèrent du délit ; et, pendant plus d’un mois, cette impudente et belle créature ne parut aux soupers que couronnée de roses ; on la destine à remplacer Victorine un jour. C’est par le crime qu’on réussit ici ; lui seul plaît à ces bêtes farouches, lui seul nous fait respecter.

Victorine est la maîtresse de nous épargner une infinité de désagréments, soit en faisant de nous de bons rapports, soit en déguisant les mauvais : mais malheureusement cette protection ne s’achète que par des complaisances, souvent plus fâcheuses que les peines garanties par elle. Ce n’est qu’en satisfaisant tous ses goûts qu’on parvient à l’intéresser : si on la refuse, elle multiplie, sans raison, la somme de vos torts ; et les moines, qu’elle sert par cette conduite, ne l’en estiment que davantage.

Elle est exempte de toutes peines, et l’impunité la plus entière lui est assurée : on est certain qu’elle n’agira jamais contre l’intérêt des moines, dont elle partage trop sincèrement et les goûts, et les mœurs pour leur déplaire en quoi que ce puisse être. Ce n’est pas, au reste, que ces libertins aient besoin de toutes ces formalités pour sévir contre nous ; mais ils sont bien aises d’avoir des prétextes. Cet air de nature ajoute à leur volupté ; elle s’en accroît. La justice a donc quelques charmes, puisque ceux qui la révèrent le moins sont ceux qui, dans leurs désordres, cherchent à s’en rapprocher le plus23.

Nous avons chacune une petite provision de linge : en entrant ici, on nous donne tout par demi-douzaines, et l’on renouvelle chaque année ; mais il faut rendre ce que nous apportons : il ne nous est pas permis d’en garder la moindre chose.

Notre nourriture est fort bonne, et toujours en très grande abondance. S’ils ne recueillaient de là des branches certaines de volupté, peut-être cet article n’irait-il pas aussi bien ; mais comme leur libertinage y gagne, ils ne négligent rien pour nous gorger de nourriture. Ceux qui aiment à nous fouetter, nous ont plus dodues, plus grasses ; et ceux qui ne jouissent qu’en nous voyant satisfaire aux plus sales besoins de la nature, sont assurés d’une plus ample récolte. En conséquence, nous sommes servies quatre fois le jour. L’heure du déjeuner est à neuf heures précises ; on y sert des volailles au riz, des pâtisseries, des jambons, des fruits, des crèmes, etc. À une heure on dîne ; et la table, contenant trente couverts, est magnifiquement servie. À cinq heures et demie le goûter ; des fruits l’été, des confitures l’hiver. Le souper, étant le repas des moines, est servi encore avec plus de profusion et de délicatesse ; celles de nous qui y assistent sont sûres d’y faire la plus grande chère du monde, sans pour cela que le service des salles y perde la moindre chose. Nous avons, hommes et femmes, quel que soit l’âge, chacun deux bouteilles de vin par jour, dont une de blanc, pour les déjeuners et les goûters, une demi-bouteille de liqueur et du café. Celles qui ne consomment pas ces objets peuvent en faire part à leurs camarades : il y en a parmi nous de très intempérantes ; il y en a qui mangent et s’enivrent toute la journée ; jamais de tels excès ne sont réprimandés ; il en est également à qui ces quatre repas ne suffisent pas ; elles peuvent faire demander ce qu’elles veulent, on le leur apporte à l’instant. On est obligé de manger à table ; si l’on persistait à ne le vouloir pas, cette faute rentrerait dans l’article des rebellions, envers la directrice, et serait punie conformément à l’article vingtième. Victorine préside aux repas ; mais elle est servie chez elle, séparément : sa table est de huit couverts, matin et soir ; elle y admet qui elle veut de l’un ou de l’autre sérail ; souvent des moines lui, tiennent compagnie, et règlent en ce cas le choix des conviés ; des orgies se célèbrent alors dans ce local, et l’on regarde comme une faveur d’y être admis.

Jamais les sujets invités aux soupers des moines ne sont pris d’une seule classe : on les mêle toujours ; et leur nombre varie perpétuellement ; mais il est bien rarement au-dessous de douze, et beaucoup plus souvent au-dessus. Sur cela, il y a toujours six servantes, dont l’emploi, comme tu l’as vu, est de servir toutes nues les moines à table. Le nombre des gitons invités est toujours en raison de celui des filles, un pour deux femmes, et cela, par la raison qu’ayant plus de peine à se les procurer comme il les leur faut, ils les ménagent un peu plus. D’ailleurs, ils les aiment mieux, et c’est par raffinement qu’ils en usent moins. Le régime de leur sérail est pourtant tout aussi sévère que celui du nôtre ; ils leur font subir les mêmes genres de punition ; le tableau de leurs fautes est égal ; et, quand ils veulent une victime, ils la prennent là comme chez nous.

Il est inutile de te dire que jamais personne ne nous visite ; aucun étranger, sous quelque prétexte que ce puisse être, n’est introduit dans ce pavillon. Si nous tombons malades, le seul frère chirurgien nous soigne ; et si nous mourons, c’est sans aucun secours religieux ; on nous jette dans des trous pratiqués entre les intervalles des haies ; et, par une insigne cruauté, si la maladie devient trop grave, ou qu’on en craigne la contagion, au lieu de nous transporter dans une infirmerie, on nous arrache de nos lits, et l’on nous enterre toutes vivantes, parce que, disent ces monstres, il vaut mieux en faire mourir une, que d’en exposer trente, et de courir nous-mêmes les dangers de l’épidémie ; depuis treize ans que je suis ici, j’ai vu plus de vingt exemples de cette férocité : ils en usent de même pour les garçons ; mais ils sont pourtant un peu mieux soignés. En général, tout cela dépend du plus ou du moins d’intérêt que le malade inspire au régent de fonction, chargé de ces sortes de visites : pour peu que le sujet lui déplaise, il fait un signe au chirurgien, qui délivre aussitôt un certificat d’épidémie ; et le malheureux individu a deux pieds de terre sur le nez une heure après.

Passons à l’arrangement des plaisirs de ces libertins, et à tous les détails de cette partie.

Nous nous levons, comme je te l’ai dit, à sept heures en été, à neuf en hiver : mais nous nous couchons plus ou moins tard, en raison du besoin que les moines ont de nous, et des soupers où nous assistons. Aussitôt que nous sommes levées, le régent de fonction vient faire sa visite. Il s’assoit dans un grand fauteuil ; et là, chacune de nous est obligée d’aller, l’une après l’autre, se placer devant lui, les jupes troussées du côté qu’il aime : il touche, il baise, il examine. Et quand toutes ont rempli ce devoir, la directrice approche ; elle fait son rapport ; les punitions s’imposent ; celles qui doivent se subir sur-le-champ, s’exécutent aussitôt dans l’appartement de la directrice et par les mains du régent. On procède aux autres dans les assemblées du soir, ou l’on fait descendre dans les prisons, si le cas le requiert. Est-il question de la peine de mort ? La coupable est à l’instant garrottée, jetée dans un cachot ; et c’est à l’heure des orgies que se fait son exécution : mais dans ce cas il arrive quelque chose d’assez singulier. Dès que le sujet est condamné, le régent qui lui-même vient de prononcer la sentence, d’après la loi qu’il met sous les yeux de l’individu coupable, passe sur-le-champ chez la directrice avec l’accusé, et en jouit toujours une bonne heure avant que de le faire descendre en prison. « Il n’y a pas, disent ces scélérats, de jouissance pareille à celle d’un être condamné à mort » ; et c’est surtout pour son juge ou son bourreau, que cette jouissance est sans prix. Combien d’après cela, de condamnations arbitraires, puisque des plaisirs aussi vifs doivent en être les résultats ! Nous assistons quelquefois, mais en petit nombre, à ces funèbres jouissances. La victime, revêtue d’un crêpe noir, y est toujours en larmes ou évanouie ; et c’est dans l’horrible situation de cet individu, que ces scélérats trouvent le complément barbare de leur affreux délire. Leurs propos sont horribles alors, leurs voluptés semblables à celles des tigres ; ils insultent aux malheurs de l’objet qu’ils persécutent ; ils nous les donnent pour exemples, nous menacent d’un traitement pareil, et n’atteignent communément les dernières crises de la lubricité, qu’au sein de l’exécration et de l’infamie. Quelques jours avant ton arrivée, je fus témoin d’une de ces scènes : il s’agissait d’une fille de dix-sept ans, belle comme Vénus. Jérôme était régent de fonction. Au rapport de la directrice, cette malheureuse fille fut accusée d’avoir voulu se sauver ; elle nia le fait : Victorine conduisit Jérôme dans la cellule ; on trouva deux barreaux de cassés. Clémentine, c’était le nom de cette délicieuse créature, continua de nier ; on ne l’écouta point ; la loi était contre elle ; on lui lut le dix-huitième article, qui la condamnait à mort : elle protesta de son innocence ; et, certes, elle n’en imposait pas. C’était un tour affreux que lui jouait Jérôme, d’accord avec la directrice : elle était détestée de tous deux ; tous deux avaient juré sa perte ; ils avaient eux-mêmes scié les barreaux ; et l’infortunée mourut victime de leur insigne méchanceté. Je fus admise avec un jeune homme à la cérémonie de cette dernière jouissance, dont je viens de parler : on n’imagine pas les horreurs que Jérôme se permit avec cette pauvre fille, tout ce qu’il lui fit faire, tout ce qu’il exigea d’elle ; assez forte pour conserver son sang-froid, elle n’en eut que plus à souffrir. Jérôme, en la sodomisant, lui disait : « Je sais bien que tu es innocente ; mais je bandais aux délices de te sacrifier, et je vais décharger à l’exécution. » Ensuite, il lui demandait de quel genre de mort elle voulait finir : « Ton crime exige le plus affreux, mais je puis le changer pour un moindre ; choisis, putain, choisis — Le plus prompt ! s’écriait Clémentine. — Eh bien ! ce sera donc le plus lent, répondait le moine en écumant ; oui, le plus lent… le plus horrible ; et ce sera moi qui te le donnerai. » Ensuite, il encula le jeune homme. J’étais obligée de lécher à genoux le trou du cul de ce libertin, qui, pendant ce temps-là, enfonçait sa langue dans la bouche de la victime, en respirant, disait-il, avec délices, les soupirs du dégoût, de la frayeur et du désespoir. Il termina son opération dans la bouche de Clémentine, pendant que le jeune homme l’enculait, et qu’il s’amusait à me souffleter de toutes ses forces, et à jurer comme un démoniaque.

Les punitions accomplies, le régent donne la liste des conviés à la directrice : elle y voit le nom des femmes désirées, et l’état dans lequel on les veut ; ses mesures se prennent en conséquence.

Malgré les luxures épisodiques où le régent vient de se livrer, il est rare qu’il sorte de la salle sans une scène lubrique à laquelle il emploie toujours douze ou quinze filles, et quelquefois jusqu’à vingt. La directrice conduit ces actes libidineux, et la plus entière soumission, de notre part, y règne. Il passe de là dans le sérail des garçons, où s’exécutent les mêmes choses.

Il arrive souvent qu’un moine désire une fille dans son lit, avant l’heure du déjeuner. Le frère geôlier apporte une carte où est écrit le nom de celle qu’on veut : le régent l’occupât-il même alors, il faut qu’elle parte. Elle revient, quand on la renvoie ; et le geôlier qui la raccompagne, remet, dans le cas du mécontentement, un billet cacheté pour la directrice, afin que la punition de la délinquante soit sur-le-champ inscrite au registre, qui doit être présenté le lendemain au régent de fonction.

Les visites faites, les déjeuners se servent. De ce moment, jusqu’au soir, nous ne sommes plus interrompues que par les demandes particulières qui peuvent être faites mais elles sont rares, parce que les moines qui dînent au couvent y passent ordinairement la journée. À sept heures du soir, en été, à six en hiver, le frère geôlier vient chercher celles qui sont du souper ; il les conduit et les ramène lui-même, en observant de laisser pour la nuit celles que les moines ont fait inscrire à cet effet ; alors, celles-là se retirent dans les chambres de ceux qui les ont voulues, seulement accompagnées des filles de garde.

— Des filles de garde ! interrompit Justine ; quel est donc ce nouvel emploi ?

— Le voici, répondit Omphale. Tous les premiers des mois, chaque moine adopte deux filles, qui doivent, pendant cet intervalle, lui tenir lieu, et de servante, et de plastron à ses sales désirs ; il ne peut ni les changer dans le cours du mois, ni leur faire faire deux mois de suite. Rien n’est aussi dur, aussi sale, aussi cruel, que les corvées de ce service ; et je ne sais comment tu t’y accoutumeras.

— Hélas ! répondit Justine, je suis faite à la peine, il n’y a qu’aux horreurs que je ne puis m’habituer.

— Aussitôt que cinq heures sonnent, poursuivit Omphale, les filles de garde, conduites par le geôlier, descendent nues près du moine qu’elles servent, et ne le quittent plus jusqu’au lendemain, à l’heure où il repasse au couvent ; elles le reprennent, dès qu’il revient au sérail. Elles emploient le peu d’heures que leur service leur laisse, à manger et à se reposer ; car il faut qu’elles veillent toute la nuit auprès de leur maître ; elles sont là pour servir aveuglément tous les caprices de ce libertin : que dis-je ! tous ses besoins ; il n’a point d’autre vase pour les satisfaire que la bouche ou les tétons de ces malheureuses qui perpétuellement collées près de leur despote, doivent endurer, soit de nuit, soit de jour, tout ce qu’il lui plaît d’infliger de plus barbare, de plus obscène, de plus ignominieux ; soufflets, fustigations, vexations, mauvais propos, jouissances, de quelque nature qu’elles puissent être, il faut qu’elles s’offrent à tout, qu’elles se réjouissent et se glorifient de tout. La plus légère répugnance est aussitôt punie de la peine portée à l’article douzième, à laquelle on ajoute deux cents coups de fouet, afin de leur faire voir que, dans cet emploi de fille de garde, elles sont obligées à plus de soumission et de condescendance encore que dans le reste des devoirs journaliers de leur état. Dans toutes les scènes de luxure, ce sont ces filles qui aident aux plaisirs, qui les soignent et qui approprient tout ce qui a pu être souillé. Un moine l’est-il en venant de jouir d’une fille ou d’un garçon ; c’est à la bouche de ses filles de garde à réparer le désordre : veut-il être préalablement excité ; c’est le soin de ces malheureuses : elles l’accompagnent en tous lieux, l’habillent, le déshabillent ; le servent, en un mot, dans tous les instants ; ont toujours tort, et sont toujours battues. Aux soupers, leur place est, ou derrière la chaise de leur maître, ou, comme un chien, à ses pieds, sous la table, ou à genoux entre ses cuisses, l’excitant de la bouche : quelquefois, elles lui servent de siège ; ils s’asseyent dessus leur visage ; ou bien, étendues sur la table à manger, on leur enfonce des bougies dans le derrière, et elles tiennent lieu de flambeaux. D’autres fois, pendant le souper, les moines les placent toutes les douze dans les attitudes les plus bizarres et les plus luxurieuses, mais en même temps les plus gênantes : si elles perdent l’équilibre, elles risquent, ou de tomber, comme tu l’as vu, sur des épines étalées près de là, ou dans des cuves d’eau bouillante, qu’on a soin d’y placer ; souvent le cruel résultat de ces chutes est de s’estropier, de se tuer, de se brûler, de se rompre les membres ; et pendant tout cela les monstres se réjouissent, font débauche, s’enivrent à loisir de mets délicieux, de vins délicats, et des plus piquantes luxures.

— Oh ! ciel, dit Justine en frémissant d’horreur, peut-on porter plus loin le délire et la dépravation ? Peut-on se livrer à de tels excès ?

— Il n’y a rien que n’entreprennent des hommes sans frein, dit Omphale, une fois qu’on ne respecte plus la religion, qu’on s’est accoutumé à braver les lois de la nature, et à vaincre les remords de sa conscience, il n’est plus d’horreurs qui ne s’entreprennent ; ce sont, ma chère, de cruelles vérités, dont la fréquentation de ces hommes perfides ne cesse de me convaincre chaque jour.

— Quel enfer !

— Écoute, mon enfant, tu es encore loin de savoir tout.

L’état de grossesse, révéré dans le monde, est presque une certitude de réprobation parmi ces infâmes : j’ai déjà touché cette corde dans le sixième article des punitions. Cet état ne dispense, ni des peines encourues par les délits dont je t’ai tracé le tableau, ni des gardes. Il est, au contraire, un véhicule aux peines, aux humiliations, aux chagrins. C’est, comme tu sais, à force de coups, qu’ils font avorter celle dont ils ne se soucient pas de garder le fruit ; et, s’ils le recueillent, c’est pour en jouir : ce que je te dis ici doit te suffire pour t’engager à te préserver de cet état le plus qu’il te sera possible.

— Mais le peut-on ?

— Sans doute, il est de certaines éponges… mais si Antonin s’en aperçoit, on n’échappe point à son courroux ; le plus sûr est d’étouffer le mouvement de la nature, en démontant l’imagination ; avec de pareils monstres, le procédé n’est pas difficile.

Aucun moine que le régent de fonction et le supérieur n’a le droit d’entrer dans les sérails ; mais, comme ce poste de régent est hebdomadaire, chacun jouit à son tour de ce droit vraiment despotique : rentre-t-il dans la classe des autres, il reprend le privilège tout aussi agréable de faire demander dans sa chambre tel nombre de filles ou de garçons que bon lui semble pour s’en amuser dans son appartement : c’est à la directrice que cette demande s’établit ; et, comme nous l’avons déjà dit, si les sujets sont au sérail, elle ne peut les refuser sous aucun prétexte que ce puisse être ; la maladie n’est même pas une raison ; et l’on voit souvent ces barbares faire demander une malheureuse avec la fièvre, en venant d’être médicamentée, saignée, clystérisée, etc. ; elle a beau dire, il faut qu’elle marche, aucune objection n’est entendue, aucune ne peut la préserver d’obéir. Bien souvent ce n’est que par méchanceté, que par taquinerie qu’ils font demander un sujet ; ils savent bien, ou qu’ils ne désirent vraiment pas la jouissance de ce sujet, ou qu’il est hors d’état de leur servir, mais ils sont bien aises d’exercer leur autorité… de maintenir la subordination. D’autres fois c’est que réellement ils veulent s’en servir ; alors, ils lui font ce qu’ils veulent, et le gardent tout le temps qu’il leur plaît. Le sujet demandé descend nu ou habillé ; ils n’ont sur tout cela d’autres règles que leurs fantaisies. Tous sont égaux ici : le supérieur n’a au-dessus des autres que le droit d’entrer au sérail pour les affaires qui concernent l’habillement, la tenue, la police, etc. On le reçoit, quand il paraît, avec les mêmes honneurs que le régent de fonction.

Au reste, il y a dans cette maison des attenances et des parentés dont on ne se doute pas, et qu’il est bon de t’expliquer ; mais ces éclaircissements ; rentrant dans le quatrième article, c’est-à-dire, dans celui de nos recrues, de nos réformes et de nos changements, je vais l’entamer pour y renfermer ce détail.

Tu n’ignores pas, Justine, que les six moines réfugiés dans cet asile sont à la tête de leur ordre, et distingués tous six autant par leur fortune que par leur naissance. Indépendamment des fonds considérables faits par l’ordre des Bénédictins pour l’entretien de cette voluptueuse retraite, ou tous ont espoir de passer à leur tour, ceux qui y sont ajoutent encore à ces fonds une partie considérable de leurs biens. Ces objets réunis s’élèvent à plus de 500 mille francs par an, absolument consacrés aux dépenses libidineuses de cette maison. Ils ont quatre hommes et quatre femmes de confiance, uniquement chargés de toujours tenir les deux sérails au complet, et qui, dans cette intention, ne cessent de parcourir toute la France. Jamais le sujet présenté ne doit être ni au-dessous de six ans, ni au-dessus de seize ; il doit être exempt de défauts, et doué, autant qu’il est possible, de tous les charmes et de toutes les grâces que peuvent lui prêter la nature et l’éducation ; mais il faut principalement qu’il soit d’une naissance distinguée ; ces libertins tiennent beaucoup à cette clause : ces rapts, exécutés au loin, et toujours bien payés, n’entraînent aucun inconvénient ; et n’en résulte jamais aucune suite fâcheuse. Ils ne tiennent pas absolument aux prémices ; une fille déjà séduite, un garçon flétri, ou femme mariée, tout cela leur plaît également ; mais il faut que le rapt soit constaté : cette circonstance les irrite ; ils veulent être certains que leurs crimes coûtent des pleurs ; ils ne voudraient pas d’un sujet qui se rendrait à eux volontairement. Si tu ne t’étais pas prodigieusement défendue, Justine, s’ils n’eussent pas reconnu un fond réel de vertu dans toi et, par conséquent, la certitude d’un crime, ils ne t’eussent pas gardée vingt-quatre heures. Tout ce que tu vois ici est de la meilleure naissance : moi, ma bonne amie, je suis née du comte de Villebrune, devant, comme fille unique, posséder un jour quatre-vingt mille livres de rente. Je fus enlevée à douze ans, dans le sein de ma bonne, qui me ramenait d’une campagne de mon père, dans le couvent où j’étais élevée. On attaqua la voiture, on m’arracha, et ma gouvernante fut assassinée. Amenée en poste ici, je fus flétrie dès le même soir. Toutes mes compagnes sont dans le même cas : des comtes, des ducs, des marquis, d’opulents banquiers, de riches commerçants, des magistrats célèbres, sont les pères de tout ce que tu vois. Il n’en est pas une qui ne puisse prouver les plus belles alliances, et pas une qui, malgré cela, ne soit traitée avec la dernière ignominie. Mais ces malhonnêtes gens ne s’en tiennent pas là ; ils ont voulu déshonorer le sein même de leur propre famille : la jeune personne de vingt-six ans, l’une de nos plus belles sans doute, est la fille de Clément ; celle de neuf ans est nièce de Jérôme ; la plus jolie des filles de seize est nièce d’Antonin. Sévérino a eu de même plusieurs enfants dans cette maison ; mais le scélérat les a tous sacrifiés, aucun n’existe aujourd’hui. Ambroise a un garçon dans le sérail que lui-même a dépucelé, mais qui, fluet et délicat, n’annonce rien de bien sublime.

Dès qu’un sujet de l’un ou l’autre sexe est arrivé dans ce cloaque impur, si le nombre fixé est complet, on réforme aussitôt un individu du sexe dont est le sujet amené. Mais si c’est un remplacement, et que le nombre soit incomplet, on ne réforme rien. Et cette malheureuse réforme, chère fille, lorsqu’elle a lieu, devient le complément de nos douleurs. L’infortunée dont on a prononcé l’arrêt descend la veille de sa mort…

— De sa mort ! interrompit Justine effrayée.

— Oui, de sa mort, ma chère amie ; cette réforme est un arrêt de mort, et celles qui ont subi ce jugement ne revoient le jour de leur vie. Elle descend donc dans un des cachots dont je t’ai parlé, et reste là vingt-quatre heures, nue, mais parfaitement nourrie. Le souper où elle doit être immolée se fait dans la salle de ces souterrains, que l’on décore pour ce jour-là de la plus lugubre manière. Six femmes, choisies sur les plus belles, six hommes à la grosseur du membre, et toujours la directrice, sont les seuls admis à ces sanguinaires orgies. Une heure après le souper, la victime paraît, couronnée de cyprès. Son genre de supplice se met aux voix : le secrétaire lit la liste d’une certaine quantité de tourments ; ceux qui paraissent flatter davantage se discutent. Le choix fait, la victime est placée sur un piédestal, en face de la table où l’on soupe, et, sitôt après le repas, le supplice commence ; il dure quelquefois jusqu’au jour. Les filles de garde n’assistent point à ces orgies ; trois des six femmes choisies les remplacent ; et les infamies se portent à leur comble. Mais qu’ai-je besoin d’appuyer sur ces détails ? Tes yeux, ô ma douce amie ! ne t’en convaincront que trop tôt.

— Juste ciel ! s’écria Justine, le meurtre, le plus exécrable des crimes, serait-il donc pour eux comme pour ce célèbre maréchal de Retz24, une sorte de jouissance, dont la cruauté, irritant à la fois leurs nerfs et leur perfide imagination, plongeât leurs sens dans une ivresse plus vive ! Accoutumés à ne jouir que par la douleur, à ne se délecter que par des tourments et par des supplices, serait-il donc possible qu’ils s’égarassent au point de croire qu’en redoublant, qu’en améliorant la première cause du délire, on dût inévitablement le rendre plus parfait, et qu’alors, sans principes comme sans foi, sans mœurs comme sans vertu, les coquins, abusant du malheur où nous plongent leurs premiers forfaits, se satisfissent par des seconds qui nous coûtassent la vie ?

— N’en doute pas, répondit Omphale : ils nous égorgent, ils nous supplicient, parce que le crime les irrite. Écoute-les raisonner là-dessus, et tu verras avec quel art ils érigent toutes leurs turpitudes en systèmes.

— Et ces réformes se font-elles souvent ?

— Il périt un sujet ici, soit de l’une ou de l’autre classe, régulièrement tous les quinze jours. Rien, au surplus, ne légitime cette réforme : l’âge, le changement des traits, rien n’y fait ; le caprice est leur seule règle. Ils réformeront aujourd’hui celle qu’ils ont hier le plus caressée ; et garderont vingt ans celle dont ils paraissent le plus rassasiés. J’en suis la preuve, ma chère : il y a treize ans que je suis ici, il n’est presque pas une orgie dont je ne sois ; je suis sans cesse le plastron de toutes leurs débauches ; ils doivent être excédés de moi : par quels attraits les fixerais-je, fanée comme je le suis par leurs infâmes luxures ? Et, cependant, ils me conservent, tandis que je leur ai vu réformer des créatures délicieuses au bout de huit jours. Celle qui fut immolée dernièrement n’avait pas seize ans, belle comme l’Amour, à peine ici depuis six mois ; mais elle devint grosse, et c’est un tort qu’ils ne pardonnent pas. L’avant-dernière fut sacrifiée au moment même où elle ressentait les premières douleurs de l’enfantement.

— Mais celles, dit Justine, qui périssent accidentellement dans les parties, comme hier au soir à souper, font-elles nombre dans les réformées ?

— Point du tout, répondit Omphale, ce sont des événements imprévus qui ne comptent point, et qui n’empêchent pas le sacrifice quindécimaire.

— Et ces accidents-là sont-ils fréquents ? poursuivit Justine.

— Non, dit Omphale, ils se contentent de ce qu’ils se sont eux-mêmes prescrit, et, excepté des cas extraordinaires ou de fortes raisons, ils s’en tiennent à la loi qu’ils ont faite. N’imagine pas que la plus régulière conduite, et que la plus extrême soumission puisse nous faire échapper au sort qui nous attend ; j’en ai vu qui volaient au devant de tous leurs désirs, qui les prévenaient avec le plus grand soin, et qui partaient au bout de six mois, d’autres, maussades et fantasques, végétaient ici des années : il est donc inutile de prescrire à nos arrivantes un genre quelconque de conduite ; la fantaisie, l’unique volonté de ces monstres, brisent tous les freins et devient éternellement la loi de leurs détestables actions.

Lorsqu’une femme doit être réformée, et je sais que c’est la même chose chez les hommes, elle en est prévenue le matin, jamais plus tôt. Le régent de fonction paraît à l’heure ordinaire, et dit, je le suppose : « Omphale, vos maîtres vous réforment ; je viendrai vous chercher ce soir. » Puis, il continue sa besogne : mais, à l’examen, la réformée ne s’offre plus à lui. Est-il parti, elle embrasse ses compagnes ; et, d’après son humeur ou son caractère, ou elle s’étourdit avec elles, ou elle va déplorer son sort au fond de sa cellule : mais point de cris, point de marques de désespoir ; elle serait hachée en morceaux dans l’instant, si on lui entendait faire le moindre train. L’heure sonne, le moine paraît, et la victime est aussitôt engloutie dans la ténébreuse prison qui lui sert d’asile jusqu’au lendemain. Dans les vingt-quatre heures qu’elle y passe, elle y est souvent visitée. Par un raffinement inconcevable de barbarie, les scélérats se plaisent d’aller en jouir là, et d’aggraver l’horreur de sa position, en la lui offrant sous le plus effrayant aspect. Il est alors permis à tous les moines d’aller faire préalablement souffrir à la victime tout ce que dicte leur imagination ; d’où il résulte qu’elle ne paraît souvent au lieu de son supplice que déjà violemment outragée et, quelquefois, à demi-morte. Sous aucun prétexte que ce soit, ils ne peuvent ni retarder, ni avancer sa dernière heure, ni parler de sa grâce ; leurs lois, toujours en action pour le mal, sont sans énergie pour le bien. Enfin, l’instant arrive, et l’exécution se fait. Je n’appuie point sur des détails qui ne seront que trop offerts à tes yeux. Le souper, d’ailleurs, est à peu près le même ; toujours excellent : mais il ne s’y boit que des vins étrangers, des liqueurs, et en bien plus grande abondance. Ils ne sortent jamais de ces repas sans être dans l’ivresse ; et l’on s’en retire beaucoup plus tard.

L’histoire des réceptions emporte d’autres formalités dont tu seras également témoin, et qu’il est inutile de te détailler. Y en eût-il plusieurs arrivées à la fois, on en reçoit jamais qu’une ; et c’est dans les soupers ordinaires que se font les cérémonies à peu près semblables à celle dont tu fus toi-même la victime en entrant ici.

— Et les moines, dit Justine, varient-ils aussi ?

— Non, répondit Omphale, il y a dix ans que le plus nouveau est ici ; c’est Ambroise. Les autres y sont depuis quinze, vingt et vingt-cinq : il y en a vingt-six que Sévérino y est. Ce supérieur, né en Italie, est proche parent du pape, avec lequel il est fort bien25. Ce n’est que depuis lui que les prétendus miracles de la vierge assurent la réputation du couvent, et empêchent les médisants d’observer de trop près ce qui se passe ici. Mais la maison était montée comme tu la vois quand il y arriva ; il y a plus de cent ans qu’elle existe sur le même pied ; et tous les supérieurs qui y sont venus ont conservé des privilèges et des arrangements aussi nécessaires à leurs plaisirs. Sévérino, l’homme le plus libertin de son siècle, ne s’y est fait placer que pour y mener une vie analogue à ses goûts ; et son intention est d’y maintenir l’ordre que tu y vois aussi longtemps que cela sera possible. Nous sommes du diocèse d’Auxerre ; mais que l’évêque soit instruit ou non, jamais nous ne le voyons paraître. Personne, en général, n’approche de cet asile que vers le temps de la fête, qui est celle de la Notre-Dame d’août : il ne paraît pas, excepté cela, six personnes par an dans cette maison. Si quelque étranger se présente, le supérieur a soin de le bien recevoir ; il en impose par des apparences de religion et d’austérité. On s’en retourne content ; on fait l’éloge du monastère ; et l’impunité de ces scélérats s’établit ainsi sur la sottise du peuple et sur la crédulité des dévots, inébranlable base de la superstition.

— Indépendamment des meurtres horribles dont tu viens de me dévoiler les circonstances, arrive-t-il quelquefois, dit Justine, que ces scélérats demandent un sujet pour l’exécuter dans leurs chambres ?

— Non, dit Omphale, ils ne peuvent guère exercer qu’ensemble le droit de vie et de mort qu’ils se sont arrogé sur nous. S’ils veulent le mettre individuellement en action, c’est alors sur leurs filles de garde qu’ils l’exercent : celles-là, sans doute, peuvent être sacrifiées à tout moment du jour et de la nuit ; leur malheureux destin ne dépend absolument que du caprice de ces monstres, et pour la faute la plus légère, il arrive souvent qu’elles sont immolées par ces barbares. Cependant, cet affreux goût du meurtre vient les embraser aussi quelquefois dans les secrètes orgies qui se célèbrent chez la directrice. Ils consignent alors vingt-cinq louis pour le sujet proscrit, et ils l’exécutent. Cette masse est destinée aux remplacements ; et, dès qu’ils y contribuent de cette façon, ils acquièrent le droit de tout faire.

— Perpétuellement sous le glaive, dit Justine, il n’est donc aucun instant où nos jours ne soient menacés ?

— Oh ! pas un seul ; il n’est aucune de nous qui, en se levant le matin, puisse répondre de coucher dans son lit le soir.

— Quel sort !

— Il est affreux, sans doute, mais on devient courageuse avec la perpétuelle obligation de s’armer ; et, malgré la faux de la mort, journellement suspendue sur nos têtes, tu n’en verras pas moins la gaieté, l’intempérance universellement régner parmi nous.

— Voilà ce qui s’appelle des grâces d’état, dit Justine ; pour moi, je te déclare que je ne cesserai jamais et de pleurer et de frémir. Mais achève mon instruction, je t’en prie ; et dis-moi si les moines peuvent quelquefois sortir des sujets du couvent.

— Cela ne leur arrive jamais, dit Omphale ; on ne respire plus l’air de la liberté une fois engloutie dans cette maison. De ce moment, aucun espoir ne nous est permis ; il ne s’agit que d’attendre un peu plus… un peu moins de temps, mais notre sort est toujours le même.

— Depuis que tu es ici, poursuivit Justine, tu as dû voir de furieux changements ?

— Je n’en ai que douze au-dessus de moi ; excepté cela j’ai vu renouveler plusieurs fois toute la maison.

— Et tu y as perdu beaucoup d’amies ?

— De bien chères !

— Oh ! que de douleurs ! Moi qui voudrais t’aimer, l’oserai-je, s’il faut nous séparer si tôt.

Et ces deux tendres amies, s’élançant dans les bras l’une de l’autre, arrosèrent un instant leurs seins des larmes de la douleur, de l’inquiétude et du désespoir.

Cette scène attendrissante finissait à peine, que le régent de fonction parut avec la directrice : c’était Antonin. Toutes les femmes, suivant l’usage, se rangèrent sur deux haies. Il jeta un coup d’œil indifférent sur l’ensemble, compta les sujets, puis s’assit. Alors toutes furent l’une après l’autre relever leurs jupes devant lui, d’un côté jusqu’au-dessus du nombril, de l’autre jusqu’au-dessus des reins. Antonin reçut cet hommage avec l’apathie de la satiété ; puis, regardant Justine, il lui demanda brutalement comment elle se trouvait ; ne la voyant répondre que par ses larmes :

— Elle s’y fera, dit-il en riant ; il n’y a pas de maison en France, où l’on forme mieux une fille que dans celle-ci.

Il prit la liste des coupables que lui présentait la directrice ; puis, s’adressant encore à Justine, il la fit frémir ; tout ce qui paraissait devoir la soumettre à ces libertins était pour elle un arrêt de mort. Il la fit asseoir sur le bord d’un canapé ; et, dès qu’elle y fut, il lui fit découvrir la gorge par Victorine, et ordonna à une autre fille de relever les jupes jusqu’au nombril. Il s’approche, écarte les cuisses qu’on lui présente ; et s’assoit bien en face de ce con entrouvert. Une autre créature d’environ vingt ans vient se placer sur Justine, dans la même attitude ; en sorte que c’est un nouveau con qui s’offre au paillard, au lieu du visage de Justine, et que s’il jouit de celle-ci, il aura les attraits de l’autre à hauteur de sa bouche. Une troisième fille, prise dans la classe des duègnes, vient de sa main exciter le régent ; et une quatrième, entièrement nue, sortie de la classe des vestales, lui montre avec le doigt, sur le corps de Justine, l’endroit où doit s’engloutir le membre qu’on pollue. Cette dernière fille excite également Justine ; elle la branle ; et ce qu’elle lui fait, Antonin l’imite avec deux jolies filles de quinze ans, placées sous chacune de ses mains, que deux autres filles de treize baisent sur la bouche, pour les animer. On n’imagine pas les mauvais propos, les jurements, les discours obscènes par lesquels ce débauché s’enflamme ; il est enfin dans l’état qu’il désire ; le paillard bande : une nouvelle fille le saisit par l’engin ; c’est une des vieilles ; elle le mène à Justine, dans le con de laquelle il s’introduit avec autant de précipitation que de brutalité.

— Ah ! sacredieu, dit-il, m’y voilà… me voilà dans ce con que je brûlais de foutre ; je vais l’arroser de mon sperme ; je veux qu’elle soit grosse de ce coup-ci.

Tout le suit, tout cherche à doubler son extase, tout travaille à l’électriser : découvrant ses fesses bien à nu, Omphale, qui s’en empare, n’omet rien pour le mieux irriter ; frottements, baisers, pollutions, tout s’emploie : tant de moyens, infructueux longtemps, réussissent pourtant à la fin. On n’a pas d’idée de la vitesse avec laquelle les cons varient, et sous les doigts, et sous les baisers de ce libertin. La crise approche ; le paillard, dont l’usage est de pousser alors des cris effroyables, en jette qui font retentir la voûte ; tout l’environne, tout le sert ; la directrice remplace Omphale dans le soin d’irriter l’anus, elle le socratise de ses cinq doigts ; et c’est le clitoris d’une des plus jolies que le moine suce en ce moment. Il parvient enfin au délire, dans le sein des épisodes les plus bizarres et les plus dépravés.

— Allons, dit-il à l’une de ses filles de garde, à genoux… suce-moi le vit.

On n’y laisse aucune souillure ; et le vilain s’en va tout grondant.

Ces sortes de groupes s’exécutaient souvent. Il était de règle que quand un moine jouissait de telle façon que ce pût être, plusieurs filles l’entourassent alors, afin d’embraser ses sens de toutes parts, et que la volupté pût s’introduire en lui plus sûrement par chacun de ses pores.

On apporte à déjeuner : Justine ne voulait pas se mettre à table ; la directrice, d’un ton brusque, lui ordonna de s’y placer ; elle se mit au rang des filles de sa classe, et ne mangea que pour avoir l’air d’obéir. On avait à peine fini, que le supérieur entra : on le reçut avec les mêmes cérémonies que venait de l’être Antonin, à la différence que les sultanes se gardèrent bien de se trousser par devant ; elles n’exposèrent que leurs culs aux regards exercés de l’ultramontain. L’examen fait, il se leva.

— Il faut bien penser à la vêtir, dit-il en fixant Justine.

Puis, ouvrant une armoire placée dans la grande salle, il en tira quelques vêtements, de la forme et de la couleur annexée à la classe où Justine entrait.

— Essayez cela, lui dit-il en les lui jetant, et rendez sur-le-champ ce qui vous appartient.

Notre triste orpheline exécute, après avoir eu la précaution d’ôter son argent et de le placer dans ses cheveux. À chaque vêtement qu’elle enlève, les yeux de Sévérino se portent à l’instant sur l’attrait découvert : à peine est-elle nue que le supérieur la saisit, et la couche à plat ventre sur le bord d’un sofa. Justine veut demander grâce ; on ne l’écoute point, six femmes nues environnent les deux combattants, et présentent au moine l’autel qui l’enflamme. On ne voit que des culs en l’air ; sa main les presse, sa bouche s’y colle, ses regards les dévorent. Justine est sodomisée : plus de vingt culs s’élancent avec rapidité, tour à tour, et sous les baisers, et sous les attouchements du paillard ; sa langue et ses doigts pénètrent indifféremment dans tous ; il décharge, et poursuit son opération avec le calme heureux que donne le crime. Justine, vêtue en novice, reparaît plus belle aux yeux de son bourreau : il lui ordonne de le suivre dans les diverses opérations qui lui restent à faire au sérail. Vers la fin de sa tournée, une des filles de la classe des sodomistes le tente.

— Faites-la trousser, dit-il à Victorine.

La directrice s’en empare. C’est une grande fille de dix-neuf ans, belle comme le jour. Le plus beau cul du monde, le plus blanc, le mieux coupé, est bientôt offert aux désirs de ce libertin, qui veut être branlé par Justine : la malheureuse obéit avec gaucherie ; ses compagnes l’instruisent ; ses mains parviennent enfin à faire guinder le membre que venait d’émousser son cul : on lui dit qu’il faut que ce soit elle qui le présente au trou qu’on va perforer : elle obéit ; l’engin pénètre, le moine fout ; mais ce n’est que le cul de Justine qu’il veut baiser pendant l’opération ; les autres sultanes ne l’entourent que pour la perspective : ses yeux s’enflamment : on croit qu’il va terminer l’aventure ; il la finit effectivement, mais c’est sans atteindre le but.

— En voilà assez, dit-il en se retirant ; j’ai de la besogne ce soir. Justine, continue-t-il, je suis fort content de votre cul, je le foutrai souvent ; soyez docile, prévenante, soumise ; c’est le seul moyen de vous conserver longtemps dans ces lieux.

Et le libertin sortit, emmenant avec lui deux filles de trente ans, qu’il menait déjeuner chez la directrice, et qui, par des ordres envoyés le matin, ne s’étaient point mises à table avec nous.

— Que va-t-il faire de ces créatures ? dit Justine à Omphale.

— Il va s’enivrer avec elles. Ce sont des libertines de profession, aussi dépravées que lui, et qui, depuis vingt ans dans la maison, ont enfin adopté les mœurs et les coutumes de ces scélérats ; tu les verras revenir saoules et couvertes des coups que ce monstre leur aura appliqués dans son ivresse.

— Et jouira-t-il encore ? poursuivit Justine.

— Vraisemblablement, au sortir du déjeuner, il passera dans le sérail des hommes ; et, là, quelques victimes lui seront encore présentées ; et, bien sûrement, lui-même, s’offrant comme une femme, recevra l’hommage de cinq ou six garçons.

— Oh ! quel homme !

— Tu ne vois encore rien ; il faut vivre avec eux depuis aussi longtemps que moi, pour être en état de les apprécier.

La journée se passa sans événements. Justine n’était pas du souper.

— Allons, lui dit Omphale, il faut passer chez Victorine ; tu te rappelles les engagements que tu as pris ; n’y manquons pas, puisque tu es libre.

— Ah ! c’est vous, dit la directrice en voyant entrer Justine.

— Oui, madame, répondit Omphale ; elle se souvient que vous l’avez désirée pour ce soir ; elle accourt à vos ordres.

— C’est bon, dit Victorine ; tu resteras aussi, Omphale. Je bande pour toi, ma bonne, continua la tribade, en langottant cette jolie fille ; je vais faire venir deux garçons ; nous souperons tous cinq, et nous nous en donnerons.

Au simple son d’une cloche, deux charmants fouteurs, de vingt à vingt-deux ans, parurent ; et Victorine, après les avoir baisés un quart d’heure chacun, les avoir branlés, sucés, langottés, leur dit :

— Augustin, et vous, Narcisse, voilà deux jolies filles que je vous livre ; arrangez avec elles des tableaux assez lascifs pour me sortir de la léthargie dans laquelle je suis depuis quelques jours.

Les deux ardents fouteurs ne se le font pas dire deux fois : le plus jeune s’empare de Justine, l’autre d’Omphale ; et, par leur art, en moins d’une demi-heure, cinq à six différentes attitudes sont offertes aux yeux de la tribade, qui, s’abandonnant par degrés, à mesure que le spectacle l’échauffe davantage, finit par se mêler aux combattants : les courses deviennent plus sérieuses ; tout se dirige sur Victorine, tout travaille à doubler son extase. La putain, nue, également, foutue par devant et par derrière, joint à cette douce manière de jouir l’épisode délicieux de gamahucher à la fois le trou du cul d’Omphale et le con de Justine.

— Attendez, dit-elle, un moment ; et, s’affublant d’un godemiché : Je suis lasse d’être patiente, je veux agir.

La garce enconne Justine ; elle oblige le plus âgé des garçons à l’enculer pendant ce temps-là ; et, voulant imiter ce désordre, elle place elle-même dans son cul le vit qui reste, pendant qu’Omphale est contrainte à venir se branler le con sur sa bouche.

— La belle fille ! s’écrie la directrice, en parlant de Justine ; comme je la fous avec plaisir ! Oh ! sacredieu, que ne suis-je un homme ! Baise-moi, mon petit ange, baise-moi, putain, je vais décharger…

Et l’indifférente Justine se prête avec docilité, sans qu’il lui soit possible pourtant d’étouffer ses remords, ou de dissimuler ses chagrins. Cependant Victorine, usée, ne tient point parole ; la nature, défaillante en elle, lui refuse ses dons… au moins pour ce moment-là ; et ce n’est qu’en imaginant de nouvelles paillardises, qu’elle la contraint à se rendre. L’infâme retourne Justine ; elle l’encule, pendant qu’on la sodomise elle-même. Rien ne venant encore, elle encule un garçon et gamahuche Justine, qu’Omphale branle sur le clitoris, pour hâter l’émission d’un sperme qui va combler Victorine de plaisir, et peut-être décider le sien : tel est l’écart qui réussit. Justine décharge malgré elle ; Victorine la suce, en s’agitant comme une bacchante sur les reins du jeune homme dont elle jouit, pendant que l’autre garçon lui place alternativement son vit et dans le con, et dans le cul ; et la putain, entourée de plaisirs, perd son foutre, avec des cris, des blasphèmes et des convulsions bien dignes d’une libertine comme elle.

On se mit à table. Tout du long du souper, Victorine ne voulut manger que des morceaux broyés par les dents d’ivoire de notre héroïne : Omphale la branlait pendant qu’elle dévorait. J’aime à mêler ces deux plaisirs, disait-elle ; je n’en connais pas qui s’accordent mieux ; et, versant à Justine de grandes rasades de vin de Champagne, elle cherchait à arracher de l’égarement de cette fille ce qu’elle sentait bien ne pouvoir obtenir de sa raison. Mais Justine ne se troubla jamais, et Victorine, voyant qu’elle ne répondait pas mieux après le souper qu’avant, à toutes les attaques qui lui étaient portées, la renvoya coucher avec humeur, en lui annonçant que de tels procédés ne contribueraient pas à lui rendre sa captivité bien douce.

— Eh bien ; madame, dit-elle en se retirant, je souffrirai : je suis née pour la douleur ; je remplirai ma carrière aussi longtemps qu’il plaira au ciel de me laisser languir dans le monde ; mais au moins je ne l’offenserai pas : cette consolante idée rendra mes peines moins amères.

La directrice garda, pour sa nuit, Omphale et les deux jeunes gens. Justine apprit le lendemain à quelles horreurs elle eût été contrainte, si elle n’eut pas été renvoyée.

— Il a fallu que je les souffrisse à ta place, dit Omphale ; mais heureusement que l’habitude m’assouplit maintenant sans peine à mes devoirs, et il m’est resté le plaisir de t’avoir évité des ignominies.

Le jour suivant était la veille de celui où l’on devait prescrire une réforme. Antonin paraît ; les mêmes cérémonies s’exécutent ; Justine tremblait : la manière décente et sévère dont elle s’était conduite chez la directrice ne pouvait-elle pas faire tomber sur elle le choix terrible de cette réforme ? Elle avait irrité cette femme ; elle en connaissait le crédit ; que n’avait-elle pas à redouter ? L’indifférence d’Antonin la rassura cependant ; à peine jeta-t-il les yeux sur elle. Les cérémonies terminées, Antonin nomme Iris : c’était une superbe femme de quarante ans, depuis trente-deux dans la maison.

— Place-toi, lui dit Antonin, il faut que je te sonde le con. Que l’on me branle et m’y fasse entrer, poursuit l’infâme satyre.

Tout s’empresse ; le vilain s’engloutit.

— Allons, garce, dit-il en foutant, ce sont des adieux que je te fais.

Et comme il vit que tout le monde frémissait, et que sa malheureuse victime était prête à s’évanouir :

— Est-ce que tu ne m’entends pas, putain, lui dit-il, en lui appliquant deux vigoureux soufflets, et continuant toujours de la foutre ; dis, n’entends-tu donc pas que la société te réforme… que je te viens chercher, et qu’après-demain tu n’existeras plus ? Si je t’enconne avant, double putain, c’est pour que tu emportes mon foutre en enfer, et que les Furies, t’en voyant inondée, s’en barbouillent le con tout un jour : je les foutrais elles-mêmes, si je les tenais. Allons, décharge donc, garce ; il me semble que je prépare assez bien tes sens à l’ivresse où je les désire…

Mais Iris n’entendait plus rien ; absolument évanouie, elle n’avait plus ni chaleur, ni mouvement. Tel est l’état où le paillard se livre avec elle au dernier plaisir. Il lui mord les tétons en déchargeant, dans l’espoir de la rendre à la vie : c’est en vain ; on a beau faire, rien ne réussit ; et c’est dans cet état de stupeur et d’abattement, c’est en venant de jouir d’elle, que le barbare a la cruauté de la faire jeter dans les cachots, où elle va filer les dernières heures de sa vie.

Justine passa la plus cruelle journée : cette affreuse scène ne lui sortait pas de l’esprit. Elle frémissait d’être du souper qui devait accompagner ces sanglantes orgies. Heureusement qu’on la crut trop novice encore pour l’admettre dans une partie où la pudeur et l’humanité n’eussent pas été de saison ; elle fut simplement commandée pour aller ce même soir passer la nuit chez Clément.

— Oh ! Dieu, s’écria-t-elle, il faudra que je satisfasse les passions de ce monstre qui ne m’abordera que couvert du sang de ma malheureuse compagne ; qui, rassasié d’horreurs et d’infamies, ne m’approchera que le crime dans le cœur et le blasphème à la bouche !… Est-il un sort plus affreux que le mien ?

Cependant, il faut partir : le geôlier vient la prendre et s’enferme dans la cellule de Clément, où, pendant qu’elle attend ce scélérat, de nouvelles pensées plus affreuses encore viennent de nouveau troubler son imagination.

Sur les trois heures du matin, Clément arrive, suivi de ses deux filles de garde, venues le prendre au sortir du souper, où l’on sait qu’elles n’assistaient pas quand il s’agissait d’une orgie de réforme. L’une de ces filles se nommait Armande ; elle était blonde, d’une charmante physionomie, atteignant à peine sa vingt-sixième année, et nièce de Clément ; l’autre s’appelait Lucinde ; de l’embonpoint, de belles chairs, de la blancheur, et vingt-huit ans.

Instruite de ses devoirs, Justine se jette à genoux, dès qu’elle entend le moine. Il vient à elle, la considère dans cette humiliante posture puis lui ordonne de se relever, et de le baiser sur la bouche. Clément savoure ce baiser, et lui donne toute l’expression, toute l’étendue qu’il est possible de concevoir. Pendant ce temps, les deux acolytes, par son ordre, déshabillent Justine en détail. Quand la partie des reins aux talons est à découvert, elles se pressent de l’exposer à Clément, et de lui offrir le côté chéri de ses goûts. Le moine examine, touche ; puis, s’asseyant dans un fauteuil, il ordonne à Justine de lui présenter à baiser ce cul divin dont il s’enthousiasme : sa nièce est à genoux, elle lui suce le vit… un vit molasse, excédé des plaisirs de la soirée, et qui, sans beaucoup d’art, ne reviendra pas de sitôt, à la vie. Lucinde, un peu de côté, coule une de ses mains sous les fesses du moine, et le socratise amplement. Le libertin place sa langue au sanctuaire du temple qu’on lui offre, et l’introduit le plus avant qu’il peut. Ses mains crochues molestent les mêmes attraits chez Armande et Lucinde ; il leur presse et pince le cul à l’une et à l’autre, avec toute la paillardise imaginable. Mais, toujours occupé de Justine, dont le derrière est sans cesse à portée de sa bouche, il lui ordonne d’y péter ; Justine obéit, et s’aperçoit bientôt du merveilleux effet de cette intempérance. Le moine, mieux excité, devient plus ardent ; il mord subitement en six endroits les fesses de Justine, qui pousse un cri et se jette en avant. Clément, dérangé, s’avance à elle, la colère dans les yeux :

— Sais-tu bien, s’écrie-t-il, ce que tu risques par une telle insubordination ?

La malheureuse s’excuse ; mais le féroce animal, la saisissant par son corset, le lui arrache avec sa chemise, empoigne la gorge avec brutalité, et l’invective en la comprimant. Les filles de garde déshabillent Justine, et les voilà tous les quatre nus. Armande occupe un instant son oncle : ce que c’est que la force du sang ! il lui applique, avec les mains, des claques furieuses sur les fesses, il la baise à la bouche, lui mord la langue et les lèvres : elle crie ; la douleur arrache de cette fille des larmes involontaires ; il la fait monter sur une chaise, lui baise le cul, la fait péter. C’est le tour de Lucinde ; elle est traitée de même. Justine le branle pendant qu’il opère ; il mord cruellement le cul qu’on lui présente, et ses dents s’impriment en plusieurs endroits dans les chairs de cette belle fille ; se retournant avec brusquerie vers Justine, qui, selon lui, le branle fort mal :

— Oh ! putain, lui dit-il, comme tu vas souffrir.

Il n’a pas besoin de l’annoncer ; ses yeux ne le disent que trop.

— Vous allez être fustigée partout, lui dit-il ; oui, même sur ce sein d’albâtre, même sur ces deux boutons de rose, que je froisse avec tant de plaisir.

Et notre malheureuse patiente n’osait rien dire, de peur d’irriter encore plus son bourreau, mais la sueur couvrait son front, et ses yeux, malgré elle, se remplissaient de pleurs. Il la retourne, la fait agenouiller sur le dos d’une chaise, dont ses mains doivent tenir le dossier sans le quitter ; sous les peines les plus sévères. La voyant là, bien à sa portée, il ordonne à ses filles de garde de lui apporter des verges ; on lui en présente plusieurs poignées ; il s’empare des plus minces… des plus flexibles, et débute par une vingtaine de coups sur les épaules et sur le haut des reins ; puis, quittant Justine une minute, il place Armande et Lucinde à environ six pieds d’elle, de droite et de gauche, et positivement dans la même attitude ; il leur déclare qu’il va les fouetter toutes trois, et que la première qui lâchera le dossier de la chaise… qui poussera un cri, ou versera une larme, sera sur-le-champ soumise à tel supplice que bon semblera à la rage de ce scélérat.

Armande et Lucinde reçoivent sur le dos le même nombre de coups qu’il vient de donner à Justine ; il baise cette dernière, et sur la bouche, et sur toutes les parties qu’il a molestées ; puis, levant ses verges :

— Tiens-toi bien, coquine, lui dit-il ; tu vas être traitée comme la dernière des misérables.

Justine reçoit à ces mots cent coups de suite, appliqués du bras le plus nerveux, et qui meurtrissent toute la partie du dos, jusqu’à la chute des reins inclusivement ; il vole aux deux autres, et les traite de même. Les malheureuses ne prononçaient pas une parole ; leurs physionomies seules peignaient le cruel état de leur âme, et l’on n’entendait d’elles que quelques gémissements sourds et contenus. À quelque point que fussent enflammées les passions du moine, on n’en apercevait pourtant aucun signe encore ; il se branlait par intervalle, mais rien ne dressait.

— Oh ! foutre, disait-il, j’ai trop déchargé au supplice de cette garce que nous avons martyrisée cette nuit ; je lui ai fait des choses uniques, mais qui m’ont épuisé ; je ne banderai jamais, c’est fini ; et, se rapprochant de Justine, qui occupait le milieu du tableau, il considère ses deux fesses sublimes, dont la blancheur eût fait honte au lis, et qui, encore intactes, allaient bientôt endurer leur part du mauvais traitement ; il les manie, il ne peut s’empêcher de les entrouvrir, de les chatouiller, de les baiser mille fois encore.

— Allons, dit-il, du courage.

Une grêle épouvantable de coups tombe à l’instant sur ces deux fesses, et les meurtrit jusqu’aux cuisses. Excessivement animé des bonds, des haut-le-corps, des grincements, des contorsions que la douleur arrache à cette infortunée, les examinant, les saisissant avec délices, Clément vient en exprimer, sur la bouche de la patiente, les sensations dont il est agité.

— Cette putain me plaît, s’écrie-t-il, je n’en ai jamais fustigé qui m’ait donné plus de plaisir ; et il passe à Lucinde, dont les charmantes fesses sont traitées de la même manière ; de Lucinde, il vient à Armande, qu’il fouette avec une égale barbarie ; il reste la partie inférieure, depuis le haut des cuisses jusqu’aux mollets, et le paillard, sur toutes les trois, frappe bientôt ces parties avec la même ardeur.

— Allons, dit-il en retournant Justine, changeons de main, et visitons ceci.

Il lui donne une cinquantaine de coups, depuis le milieu du ventre jusqu’au bas des cuisses, puis, les lui faisant écarter, il frappe rudement dans l’intérieur de l’autre, qu’elle lui ouvre par son attitude.

— Oh ! sacredieu, s’écrie-t-il, en voyant le con bien à sa portée, voilà l’oiseau que je vais plumer.

Quelques cinglons ayant, par les précautions qu’il emploie, pénétré fort avant, Justine jette des cris.

— Ah ! ah ! dit l’anthropophage, j’ai donc trouvé l’endroit sensible, nous le visiterons bientôt un peu mieux.

Cependant, Armande et Lucinde sont mises dans la même posture ; et ses verges atteignent également les parties les plus délicates de leurs corps ; mais, soit habitude, soit courage, soit la crainte d’encourir de plus rudes traitements, l’on n’aperçoit d’elles que des frémissements et quelques contorsions involontaires. Il ne les quitte qu’en sang.

Il y avait pourtant un peu de changement dans l’état physique de ce libertin ; et, quoique les choses eussent encore bien peu de consistance, à force de secousses, le maudit instrument commençait à guinder.

— Mettez-vous à genoux, dit le moine à Justine, je vais vous fouetter sur la gorge.

— Sur la gorge, mon père ?

— Oui, sur ces deux masses horribles, qui me répugnent… que je déteste, et qui ne m’inspirèrent jamais que la cruauté ; et il les serrait, il les comprimait violemment en disant cela.

— Oh ! mon père, dit Justine en pleurant, cette partie est si délicate ! vous me ferez mourir !

— Que m’importe ! pourvu que je me satisfasse, et il débute par cinq ou six coups, que Justine pare avec les mains.

Furieux de cette défense, Clément saisit les bras de Justine, et les lui attache derrière le dos, en lui ordonnant de se taire… de ne pas prononcer une seule parole. La malheureuse n’a plus que ses larmes… que les mouvements de sa physionomie, pour implorer sa grâce ; mais un pareil scélérat, et surtout quand il bande, est-il sensible à la pitié ? Il appuie fortement une douzaine de coups sur les deux seins de cette pauvre fille, que rien ne garantit plus. D’affreux cinglons s’impriment aussitôt en traits de sang ; l’excès de la douleur arrache à Justine des pleurs, qui, retombant en perles sur ce sein déchiré, rendent cette délicieuse fille mille fois plus intéressante encore. Le fripon baise ses larmes, les lèche, les mêle, avec sa langue, aux gouttes de sang que verse sa férocité, revient à sa bouche… aux yeux mouillés, qu’il suce avec paillardise. Armande succède ; ses mains se lient ; elle offre un sein d’albâtre et de la plus belle rondeur. Clément fait semblant de le baiser, mais c’est pour le mordre ; il frappe enfin, et ces belles chairs, si blanches, si potelées, ne présentent bientôt plus aux yeux de leur bourreau que des meurtrissures et des traces de sang.

Lucinde, traitée de la même manière, ne soutient pas avec le même courage ; les coups de verges lui ayant déchiré le mamelon, elle s’évanouit…

— Ah ! foutre ; dit le moine irrité, voilà ce que je voulais.

Cependant, le besoin qu’il a de la victime l’emporte sur le plaisir qu’il aurait de la contempler longtemps dans cette crise. Au moyen de quelques sels, elle retrouve bientôt l’usage de ses sens.

— Allons, dit-il, je vais vous fouetter toutes à la fois, et chacune sur des parties différentes.

Il laisse Justine à genoux, place Armande sur elle, les jambes écartées, en telle sorte que sa bouche se trouve à la hauteur du con d’Armande, et sa gorge entre les cuisses de celle-ci, précisément au bas de son derrière, il fait asseoir Lucinde sur les reins d’Armande, également les jambes écartées, et lui présentant le con, bien en plein, précisément à fleur des deux fesses de celle sur laquelle elle est huchée. Par ce moyen, le paillard peut, comme il le dit, fustiger à la fois la motte, les fesses et les tétons des trois plus belles femmes qu’il soit possible de voir. Clément ne tient point au coup d’œil enchanteur de cette délicieuse attitude : le coquin frappe à tour de bras tous les attraits qui lui sont présentés : culs, cons, tétons, tout est impitoyablement flagellé, tout est mis en sang. Le moine bande enfin, et n’en devient que plus furieux. Il ouvre une armoire où se trouvent plusieurs martinets ; il en sort un à pointes d’acier, si tranchantes, qu’on ne le touche pas sans risquer de se déchirer :

— Tiens, Justine, dit-il, en montrant cet outil ; vois comme il est délicieux de fouetter avec cela… tu le sentiras, tu l’éprouveras, coquine ; mais, pour l’instant, je veux bien n’employer que celui-ci.

Il était de cordes de boyau nouées ; il avait douze branches, au bas de chacune était un nœud plus fort que les autres, et de la grosseur d’une noisette.

— Allons, ma nièce, la cavalcade… la cavalcade, dit-il à Armande.

Aussitôt, la posture se rompt. Les deux filles de garde, qui savent de quoi il s’agit, se mettent à quatre pattes au milieu de la chambre, les reins élevés le plus possible ; elles disent à Justine de les imiter ; la malheureuse le fait : le moine monte sur Armande ; et, les voyant alors tous trois, bien à sa portée, il leur lance des coups furieux sur les appâts qu’elles présentent. Comme, par cette posture, elles offrent, dans le plus grand écart possible, cette délicate partie qui les distingue des hommes, le barbare y dirige ses coups ; les branches longues et flexibles du fouet dont il se sert, pénétrant dans l’intérieur avec plus de facilité que les verges, y laissent des traces profondes de sa rage : tantôt il frappe sur l’une, tantôt ses coups se lancent sur l’autre. Aussi bon cavalier que fustigateur intrépide, il change plusieurs fois de monture, en observant de frapper aussi bien, aussi fortement celles qui sont sous sa main, que celle sur les reins de laquelle il est. Les malheureuses sont excédées ; les titillations de leurs douleurs sont si vives, qu’il leur devient presque impossible de les supporter.

— Levez-vous, leur dit-il alors en reprenant ses verges ; oui, levez-vous, et craignez-moi.

Ses yeux étincellent, il écume. Également menacées sur tout le corps, ces pauvres filles l’évitent ; elles courent, comme des égarées, dans toutes les parties de la chambre : il les suit ; frappant indifféremment sur toutes trois, le scélérat les met en sang ; il les rencogne à la fin dans la ruelle du lit. Là, plus aucune mesure ; les coups redoublent, et s’appliquent avec si peu d’égards et tant de furie, que leur visage même en est offensé ; un cinglon porte dans l’œil d’Armande, elle jette un cri le sang coule. Cette dernière atrocité détermine l’extase ; et, pendant que les fesses et les tétons des deux autres sont cruellement déchirés, l’infâme arrose de foutre la tête et les cheveux de sa malheureuse nièce, que les douleurs obligent à se rouler à terre, en poussant d’effroyables cris.

— Couchons-nous, dit froidement le moine, en voilà beaucoup trop pour vous, n’est-ce pas, mesdemoiselles ? et certainement pas assez pour moi. On ne se lasse point de cette manie, quoiqu’elle ne soit qu’une imparfaite image de ce qu’on voudrait réellement faire. Ah ! chères filles, vous ne savez pas jusqu’où nous entraîne cette dépravation, l’ivresse où elle nous jette, la commotion violente qui résulte dans le fluide électrique, de l’irritation produite par la douleur sur l’objet qui sert nos passions, comme on est chatouillé de ses maux ! Le désir de les accroître, voilà l’écueil, je le sais ; mais, cet écueil est-il à craindre pour qui se moque de tout, pour qui n’a plus ni foi, ni loi, ni religion, pour qui foule aux pieds tous les principes ?

Quoique l’esprit de Clément fût encore dans l’enthousiasme, voyant néanmoins ses sens plus calmes, Justine osa répondre à ce qu’il venait de dire, et lui reprocher la dépravation de ses goûts. La manière dont ce libertin les justifia nous a paru digne de tenir place dans ces mémoires.





Chapitre X

Dissertation philosophique — Suite des aventures du couvent

— La chose du monde la plus ridicule, ma chère Justine, dit Clément, est de vouloir disputer sur les goûts de l’homme, les contrarier, les blâmer, ou les punir, s’ils ne sont pas conformes, soit aux lois du pays qu’on habite soit aux conventions sociales. Eh quoi ! les hommes ne comprendront jamais qu’il n’est aucuns goûts, quelque bizarres, quelque criminels même qu’on puisse les supposer, qui ne soient le résultat de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature. Cela posé, je demande de quel droit un homme ose exiger d’un autre, ou de réformer ses goûts, ou de les modérer sur l’ordre social ? de quel droit même les lois, qui ne sont faites que pour le bonheur de l’homme, oseront-elles sévir contre celui qui ne peut se corriger ; ou qui n’y parviendrait qu’aux dépens de ce bonheur que doivent lui conserver les lois ? Mais désirât-on même de changer de goûts, le peut-on ? Est-il en nous de nous refaire ? Pouvons-nous devenir autres que nous ne sommes ? L’exigeriez-vous d’un individu contrefait ? Et cette inconformité de nos goûts est-elle autre chose, au moral, que ne l’est au physique l’imperfection de l’homme contrefait ? Entrons dans quelques détails ; l’esprit que je te reconnais, Justine, te met à portée de les entendre.

Deux irrégularités, je le vois, t’ont déjà frappée parmi nous : tu t’étonnes de la sensation piquante, éprouvée par quelques-uns de nos confrères, pour des choses vulgairement reconnues fétides ou impures ; et tu te surprends de même que nos facultés voluptueuses puissent être ébranlées par des actions qui, selon toi, ne portent que l’emblème de la férocité. Analysons l’un et l’autre de ces goûts ; et tâchons, s’il se peut, de te convaincre qu’il n’est rien au monde de plus simple que les plaisirs qui en résultent.

Il est, prétends-tu, singulier que des choses sales et crapuleuses puissent produire dans nos sens l’irritation essentielle au complément de leur délire ; mais, avant que de s’étonner de cela il faudrait sentir, chère fille, que les objets n’ont de prix à nos yeux que celui qu’y met notre imagination : il est donc très possible, d’après cette vérité constante, que non seulement les choses les plus bizarres, mais même les plus viles et les plus affreuses, puissent nous affecter très sensiblement. L’imagination de l’homme est une faculté de son esprit, où, par l’organe de ses sens, vont se peindre, se modifier les objets, et former ensuite ces pensées, en raison du premier aperçu de ses objets ; mais cette imagination résultative elle-même de l’espèce d’organisation dont est doué l’homme, n’adopte les objets reçus que de telle ou telle manière, et ne crée ensuite les pensées que d’après les effets produits par le choc des objets aperçus. Qu’une comparaison facilite à tes yeux ce que j’expose. N’as-tu pas vu, Justine, des miroirs de formes différentes ; quelques-uns qui diminuent les objets, d’autres qui les grossissent, ceux-ci qui les rendent affreux, ceux-là qui leur prêtent des charmes ? T’imagines-tu maintenant que si chacune de ces glaces unissait la faculté créatrice à la faculté objective, elle ne donnerait pas du même homme qui se serait regardé dans elle, un portrait tout à fait différent ; et ce portrait ne serait-il pas en raison de la manière dont elle aurait aperçu l’objet. Si aux deux facultés que nous venons de prêter à cette glace, elle joignait maintenant celle de la sensibilité, n’aurait-elle pas pour cet homme, vu par elle de telle ou telle manière, l’espèce de sentiment qu’il lui serait possible de concevoir pour la sorte d’être qu’elle aurait aperçu ? La glace qui l’aurait vu affreux, le haïrait ; celle qui l’aurait vu beau, l’aimerait ; et ce serait pourtant toujours le même individu.

Telle est l’imagination de l’homme, Justine ; le même objet s’y représente sous autant de formes qu’elle a de différents modes ; et, d’après l’effet reçu de cette imagination par l’objet, quel qu’il soit, elle se détermine à l’aimer ou à le haïr : si le choc de l’objet aperçu la frappe d’une manière agréable, elle l’aime, elle le préfère, bien que cet objet n’ait en lui aucun agrément réel ; et si cet objet, quoique d’un prix certain aux yeux d’un autre, n’a frappé l’imagination dont il s’agit, que d’une manière désagréable, elle s’en éloignera, parce qu’aucun de nos sentiments ne se forme, ne se réalise qu’en raison du produit des différents objets sur l’imagination. Rien d’étonnant, d’après cela, que ce qui plaît vivement aux uns, puisse déplaire aux autres ; et, réversiblement, que la chose la plus extraordinaire et la plus monstrueuse trouve des sectateurs… L’homme contrefait trouve aussi des miroirs qui le rendent beau.

Or, si nous avouons que la jouissance des sens soit toujours dépendante de l’imagination, toujours réglée par l’imagination, il ne faudra pas s’étonner des variations nombreuses que l’imagination suggérera dans ces jouissances, de la multitude infinie de goûts et de passions différentes qu’enfanteront les divers écarts de cette imagination ; ces goûts, quoique luxurieux, ne devront pas frapper davantage que ceux d’un genre simple. Il n’y a aucune raison pour trouver une fantaisie de table moins extraordinaire qu’une fantaisie de lit ; et, dans l’un et l’autre genre, il n’est pas plus étonnant d’idolâtrer une chose que le commun des hommes trouve détestable, qu’il ne l’est d’en aimer une généralement reconnue pour bonne. L’humanité prouve de la conformité dans les organes, mais rien en faveur de la chose aimée. Les trois quarts de l’univers peuvent trouver délicieuse l’odeur d’une rose, sans que cela puisse servir de preuve, ni pour condamner le quart qui pourrait la trouver mauvaise, ni pour démontrer que cette odeur soit véritablement agréable.

Si donc il existe des êtres dans le monde dont les goûts choquent tous les préjugés admis, dont les fantaisies blessent tous les principes de la société, dont les caprices outragent les lois, et morales et religieuses ; des êtres qui vous paraissent, en un mot, des scélérats et des monstres, par le seul penchant qu’ils éprouvent au crime, bien qu’ils n’aient à le commettre aucun autre intérêt que leur plaisir ; non seulement il ne faut pas s’étonner d’eux, non seulement il ne faut ni les sermonner, ni les punir, mais il faut leur être utile, il faut les contenter, anéantir tous les freins qui les gênent, et leur donner, si vous voulez être juste, tous les moyens de se satisfaire sans risque, parce qu’il n’a pas plus dépendu d’eux d’avoir ce goût bizarre, qu’il n’a dépendu de vous d’être spirituel ou bête, d’être bien fait ou d’être bossu. C’est dans le sein de la mère que se fabriquent les organes, qui doivent nous rendre susceptibles de telle ou telle fantaisie ; les premiers objets présentés, les premiers discours entendus, achèvent de déterminer le ressort : les goûts se forment, les habitudes se prennent, et rien au monde ne peut plus les détruire. L’éducation a beau faire, elle ne change plus rien : et celui qui doit être un scélérat le devient tout aussi sûrement, quelque bonne que soit l’éducation qui lui a été donnée, que vole infailliblement à la vertu celui dont les organes se trouvent disposés au bien, quoique l’instituteur l’ait manqué : tous deux ont agi d’après leur organisation, d’après les impressions qu’ils avaient reçues de la nature ; et l’un n’est pas plus digne de punition, que l’autre ne l’est de récompense.

Ce qu’il y a de bien singulier, c’est que tant qu’il n’est question que de choses futiles, nous ne nous étonnons pas de la différence des goûts ; mais sitôt qu’il s’agit de luxure, voilà tout en rumeur. Les femmes, toujours surveillantes à leurs droits, les femmes, que leur faiblesse et leur peu de valeur engagent à ne rien perdre, frémissent à chaque instant qu’on ne leur enlève quelque chose, et si malheureusement on met en usage, en s’amusant d’elles, quelques procédés qui choquent leur culte, voilà des crimes dignes de l’échafaud ! Quelle inconséquence ! Quelle atrocité ! Le plaisir des sens doit-il donc rendre un homme meilleur que les autres plaisirs de la vie ! Le temple de la génération, en un mot, doit-il mieux fixer nos penchants, plus sûrement éveiller nos désirs, que la partie du corps, ou la plus contraire, ou la plus éloignée de lui, que l’émanation de ce corps la plus fétide ou la plus dégoûtante ? Il ne doit pas, ce me semble, paraître plus étonnant de voir un homme porter la singularité dans les plaisirs du libertinage, qu’il ne doit l’être de la lui voir employer dans les autres fonctions de la vie : encore une fois, dans l’un ou dans l’autre cas, sa singularité est le résultat de ses organes. Est-ce sa faute, si ce qui vous affecte est nul pour lui, et s’il n’est ému que de ce qui vous répugne ? Quel est l’homme qui ne réformerait pas à l’instant ses goûts, ses affections, ses penchants, sur le plan général, et qui n’aimerait pas mieux être comme tout le monde, que de se singulariser, s’il en était le maître ? Il y a l’intolérance la plus stupide et la plus barbare à vouloir sévir contre un tel homme ; il n’est pas plus coupable envers la société, quels que soient ses égarements, que ne l’est comme je viens de le dire, celui qui serait venu au monde borgne ou boiteux ! Et il est aussi injuste de le punir ou de se moquer de celui-ci, qu’il le serait d’affliger l’autre ou de le persifler. L’homme doué de goûts singuliers est un malade ; c’est, si vous le voulez, une femme à vapeurs hystériques : nous est-il jamais venu dans l’idée de punir ou de contrarier l’un ou l’autre ? Soyons également justes pour l’homme dont les caprices nous surprennent ; parfaitement semblable au malade ou à la vaporeuse, il est comme eux à plaindre et non pas à blâmer : tel est au moral l’excuse des gens dont il s’agit ; on la trouverait au physique avec la même facilité sans doute ; et quand l’anatomie sera perfectionnée, on démontrera facilement par elle le rapport de l’organisation de l’homme aux goûts qui l’auront affecté. Pédants, guichetiers, législateurs, racaille tonsurée, bourreaux, que ferez-vous, quand nous en serons là ? Que deviendront vos lois, votre morale, votre religion, vos potences, vos paradis, vos dieux et votre enfer, quand il sera démontré que tel ou tel cours de liqueurs, telle sorte de fibres, tel degré d’âcreté dans le sang ou dans les esprits animaux, suffisent à faire d’un homme l’objet de vos peines ou de vos récompenses ?

Poursuivons : les goûts cruels t’étonnent.

Quel est l’objet de l’homme qui jouit ? N’est-il pas de donner à ses sens toute l’irritation dont ils sont susceptibles, afin d’arriver mieux et plus chaudement à la dernière crise ?… crise précieuse qui caractérise la jouissance de bonne ou de mauvaise, en raison du plus ou moins d’activité dont s’est trouvée cette crise ? Or, n’est-ce pas un sophisme insoutenable que d’oser dire qu’il est nécessaire pour l’améliorer qu’elle soit partagée de la femme ? N’est-il donc pas visible que la femme ne peut rien partager avec nous sans nous prendre, et que ce qu’elle dérobe doit nécessairement être à nos dépens ? Et de quelle nécessité est-il donc, je le demande, qu’une femme jouisse quand nous jouissons ? Y a-t-il dans ce procédé un autre sentiment que l’orgueil qui puisse être flatté ? Eh ! ne trouvons-nous pas, d’une manière bien plus piquante, la sensation de ce sentiment orgueilleux, en forçant au contraire avec dureté cette femme à s’abstenir de la jouissance, afin que nous jouissions seuls, afin qu’entièrement à nous, rien ne l’empêche de s’occuper de nos seuls plaisirs ? La tyrannie ne flatte-t-elle pas l’orgueil d’une manière bien plus vive que la bienfaisance ? Celui qui impose n’est-il pas bien plus sûrement le maître que celui qui partage ? Mais, comment put-il venir dans la tête d’un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu’elle y soit nécessaire ; elle n’ajoute jamais rien au plaisir des sens ; je dis plus, elle y nuit : c’est une chose très différente que d’aimer ou que de jouir ; la preuve en est qu’on aime tous les jours sans jouir, et qu’on jouit encore plus souvent sans aimer. Tout ce qu’on mêle de délicatesse dans les voluptés dont il s’agit ne peut être donné à la jouissance de la femme qu’aux dépens de celle de l’homme, et tant que celui-ci s’occupe de faire jouir, assurément, il ne jouit pas, ou sa jouissance n’est plus qu’intellectuelle, c’est-à-dire chimérique et bien inférieure à celle des sens. Non, Justine, non, je ne cesserai de le répéter, il est parfaitement inutile qu’une jouissance soit partagée pour être vive et pour rendre cette sorte de plaisir aussi piquante qu’elle est susceptible de l’être : il est, au contraire, très essentiel que l’homme ne jouisse qu’aux dépens de la femme ; qu’il prenne d’elle (quelque sensation qu’elle en éprouve) tout ce qui peut donner de l’accroissement à la volupté dont il veut jouir, sans le plus léger égard aux effets qui peuvent en résulter pour la femme, car ces égards le troubleront : ou il voudra que la femme partage, alors, il ne jouit plus, ou il craindra qu’elle ne souffre, et le voilà dérangé. Si l’égoïsme est la première loi de la nature, c’est, bien sûrement, plus qu’ailleurs, dans les plaisirs de la lubricité que cette céleste mère désire qu’il soit notre unique mobile : c’est un très petit malheur que, pour l’accroissement de la volupté de l’homme, il lui faille ou négliger ou troubler celle de la femme ; car, si ce trouble lui fait gagner quelque chose, ce que perd l’objet qui le sert ne le touche en rien, il doit lui être indifférent que cet objet soit heureux ou malheureux : pourvu que lui soit délecté ; il n’y a véritablement nulle sorte de rapports entre cet objet et lui. Il serait donc fou de s’occuper des sensations de cet objet, aux dépens des siennes : absolument imbécile, si pour modifier ces sensations étrangères il renonçait à l’amélioration des siennes : cela posé, si l’individu dont il est question est malheureusement organisé de manière à n’être ému qu’en produisant, dans l’objet qui lui sert, de douloureuses sensations, vous avouerez qu’il doit s’y livrer sans remords, puisqu’il est là pour jouir, abstraction faite de tout ce qui peut en résulter pour cet objet. Nous y reviendrons. Continuons de marcher par ordre.

Les jouissances isolées ont donc des charmes ; elles peuvent donc en avoir plus que toutes autres. Eh ! s’il n’en était pas ainsi, comment jouiraient tant de vieillards, tant de gens ou contrefaits ou pleins de défaut ? Ils sont bien sûrs qu’on ne les aime pas, bien certains qu’il est impossible qu’on partage ce qu’ils éprouvent ; en ont-ils moins de voluptés ? Désirent-ils seulement l’illusion ? Entièrement égoïstes dans leurs plaisirs, vous ne les voyez occupés que d’en prendre, tout sacrifier pour en recevoir, et ne soupçonner jamais, dans l’objet qui les sert, d’autres propriétés que des propriétés passives. Il n’est donc nullement nécessaire de donner des plaisirs pour en recevoir : la situation heureuse ou malheureuse de la victime de notre débauche est donc absolument égale à la satisfaction de nos sens ; il n’est nullement question de l’état où peut être son cœur et son esprit : cet objet, absolument passif, peut indifféremment se plaire ou souffrir à ce que vous lui faites, vous aimer ou vous détester ; toutes ces considérations sont nulles, dès qu’il ne s’agit que des sens. Les femmes, j’en conviens, peuvent établir des maximes contraires ; mais les femmes, qui ne sont que les machines de la volupté ; qui ne doivent en être que les plastrons, sont récusables toutes les fois qu’il faut établir un système réel sur la nature des plaisirs que l’on peut goûter, en se servant de leurs corps. Y a-t-il un seul homme raisonnable qui soit envieux de faire partager sa jouissance à des putains publiques ? Et n’y a-t-il pas des millions d’hommes qui prennent pourtant de grands plaisirs avec ces créatures ? Ce sont donc autant d’individus persuadés de ce que j’établis ; qui le mettent en pratique, sans s’en douter, et qui blâment stupidement ceux qui légitiment leurs actions par de bons principes ; et cela, parce que l’univers est plein de statues organisées, qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien. Les plaisirs isolés, démontrés aussi délicieux que les autres, et beaucoup plus assurément, il devient donc tout simple alors que cette jouissance, goûtée indépendamment de l’objet qui nous sert, soit non seulement très éloignée de ce qui peut lui être agréable, mais se trouve même contraire à ses plaisirs. Je vais plus loin : elle peut devenir une douleur imposée, une vexation, un supplice, sans qu’il y ait rien d’extraordinaire, sans qu’il en résulte autre chose qu’un accroissement de plaisir bien plus sûr pour le despote qui tourmente ou qui vexe. Essayons de le démontrer.

L’émotion de la volupté, n’est autre, sur notre âme, qu’une espèce de vibration produite au moyen des secousses que l’imagination, enflammée par le souvenir d’un objet lubrique, fait éprouver à nos sens, ou au moyen de la présence de cet objet, ou mieux encore par l’irritation que ressent cet objet dans le genre qui nous émeut le plus fortement ; ainsi notre volupté, ce chatouillement inexprimable qui nous transporte au plus haut point de bonheur physique où puisse arriver l’homme, ne nous électrisera que par deux causes ; soit en apercevant réellement ou fictivement, dans l’objet qui nous sert, l’espèce de beauté qui nous flatte le plus, soit en voyant éprouver à cet objet la plus forte sensation possible. Or, il n’est aucune sorte de sensation qui soit plus active… plus incisive que celle de la douleur : ses impressions sont sûres ; elles ne trompent point comme celles du plaisir, perpétuellement jouées par les femmes, et presque jamais ressenties par elles. Que d’amour-propre d’ailleurs, que de jeunesse, de force, de santé, ne faut-il pas pour être certain de produire dans une femme cette douteuse et peu satisfaisante impression du plaisir ? Celle de la douleur, au contraire, n’exige pas la moindre chose : plus un homme a de défauts, plus il est vieux, moins il est aimable, mieux il réussira. À l’égard du but, il sera bien plus sûrement atteint, puisque nous établissons qu’on ne le touche, qu’on n’irrite jamais mieux ses sens, que lorsqu’on a produit, dans l’objet qui nous sert, la plus grande impression possible, n’importe par quelle voie. Celui qui fera donc naître dans une femme l’impression la plus tumultueuse, celui qui l’effraiera davantage, qui la tourmentera le plus rigoureusement, qui, en un mot, bouleversera le mieux toute son organisation, aura donc décidément réussi à se procurer la plus grande dose de volupté possible ; parce que le choc résultatif des impressions étrangères sur nous, devant être en raison de l’impression produite, sera nécessairement plus actif, si cette impression des autres a été pénible, que si elle n’a été que douce et moelleuse. D’après cela, le voluptueux égoïste, persuadé que ses plaisirs ne seront vifs qu’autant qu’ils seront entiers, imposera donc, quand il en sera le maître, la plus forte dose possible de douleur à l’objet qui lui sert, bien certain que ce qu’il retirera de volupté ne sera qu’en raison de la plus vive impression qu’il aura produite.

— Ces systèmes sont épouvantables, mon père, dit Justine ; ils conduisent à des goûts cruels, à d’exécrables fantaisies.

— Et qu’importe ! répondit le barbare ; encore une fois, sommes-nous les maîtres de nos goûts ? Ne devons-nous pas céder à l’empire de ceux que nous avons reçu de la nature, comme la tête orgueilleuse du chêne plie sous l’orage qui le ballote ? Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne les inspirerait pas ; il est impossible que nous puissions recevoir d’elle un sentiment fait pour l’outrager ; et, dans cette extrême certitude, nous pouvons nous livrer à nos passions, de quelque genre, de quelque violence qu’elles puissent être, bien assurés que tous les inconvénients qu’entraîne leur choc, ne sont que des desseins de la nature, dont nous sommes les organes involontaires. Et que nous font les suites de ces passions ? Lorsqu’on veut se délecter par une action quelconque, il ne s’agit nullement des suites.

— Je ne vous parle pas des suites, interrompit vivement Justine ; il est question des résultats : assurément, si vous êtes le plus fort, et que, par d’atroces principes de cruauté, vous n’aimiez à jouir que par la douleur, dans la vue d’augmenter ses sensations, vous arriverez insensiblement à les produire, sur l’objet qui vous sert, au degré de violence capable de lui ravir le jour.

— Soit : c’est-à-dire que, par des goûts donnés par la nature, j’aurai servi les desseins de la nature, qui, n’opérant ses créations que par des destructions, ne m’inspire jamais l’idée de celle-ci, que quand elle a besoin des autres ; c’est-à-dire que, d’une portion de matière oblongue, j’en aurai formé trois ou quatre mille rondes ou carrées. Voilà toute l’histoire du meurtre : oh ! Justine, est-il donc un crime ? Peut-on nommer ainsi ce qui sert autant la nature ? L’homme a-t-il le pouvoir de commettre des crimes ? Et, lorsque, préférant son bonheur à celui des autres, il renverse ou détruit tout ce qu’il trouve dans son passage, a-t-il fait autre chose que servir la nature, dont les premières et plus sûres inspirations lui dictent de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ? Le système de l’amour du prochain est une chimère que nous devons au christianisme, et non pas à la nature. Le sectateur du Nazaréen, tourmenté, malheureux et, par conséquent, dans un état de faiblesse qui devait faire crier à la tolérance… à l’humanité, dut nécessairement établir ce rapport fabuleux d’un être à un autre ; il préservait sa vie en le faisant réussir. Mais le philosophe n’admet pas ces rapports gigantesques ; ne voyant, ne considérant que lui seul dans l’univers, c’est à lui seul qu’il rapporte tout ; s’il ménage ou caresse un instant les autres, ce n’est jamais que relativement au profit qu’il croit en tirer : n’a-t-il plus besoin d’eux, prédomine-t-il par sa force, il abjure alors à jamais tous ces beaux systèmes d’humanité, de bienfaisance, auxquels il ne se soumettait que par politique ; il ne craint plus de ramener à lui tout ce qui l’entoure ; et, quelque chose que puisse coûter ses jouissances aux autres ; il les assouvit sans examen comme sans remords.

— Mais l’homme dont vous parlez est un monstre !

— L’homme que je peins est dans la nature.

— C’est une bête féroce.

— Eh bien ! le tigre, le léopard, dont cet homme est, si tu veux, l’image, n’est-il pas comme lui créé par la nature et créé pour remplir les intentions de la nature ? Le loup qui dévore l’agneau accomplit les vues de cette mère commune, comme le malfaiteur qui détruit l’objet de sa vengeance ou de sa lubricité.

— Oh ! vous aurez beau dire, mon père, je n’admettrai jamais cette lubricité destructive.

— Parce que tu crains d’en devenir l’objet : voilà l’égoïsme. Changeons de rôle, et tu le concevras. Interroge l’agneau, il n’entendra pas non plus que le loup puisse le dévorer ; demande au loup à quoi sert l’agneau : À me nourrir, répondra-t-il. Des loups qui mangent des agneaux, des agneaux dévorés par des loups ; le fort qui sacrifie le faible, le faible la victime du fort : voilà la nature, voilà ses vues, voilà ses plans ; une action et une réaction perpétuelle, une foule de vices et de vertus, un parfait équilibre, en un mot, résultant de l’égalité du bien et du mal sur la terre, équilibre essentiel au maintien des astres, à la végétation, et sans lequel tout serait à l’instant détruit. Ô Justine, elle serait bien étonnée cette nature, si elle pouvait un instant raisonner avec nous, et que nous lui disions que ces crimes qui la servent, que ces forfaits qu’elle exige et qu’elle nous inspire, sont punis par des lois ; qu’on nous assure être l’image des siennes. Imbécile, répondrait-elle à celui qui lui parlerait ainsi, engendre, calomnie, détruis ; fous en cul, en con ; vole, pille, viole, incendie, martyrise ; assassine ton père, ta mère, tes enfants ; commets sans peur tous les crimes que bon te semblera : ces prétendues infamies me plaisent, elles sont nécessaires à mes vues sur toi, et je les veux, puisque je te les inspire. Tu ne pourrais pas les commettre, si elles m’outrageaient. Il t’appartient bien de régler ce qui m’irrite ou ce qui me délecte ! Apprends que tu n’as rien dans toi qui ne m’appartienne, rien que je n’y aie placé, pour des raisons qu’il ne te convient pas d’approfondir ; que la plus abominable de tes actions n’est, comme la plus vertueuse d’un autre, qu’une des façons de me servir ; que j’estime autant celui qui détruit que celui qui procrée, et que tous les deux me servent, quoique par des procédés différents. Ne te contiens donc point ; nargue tes lois, tes conventions sociales et tes dieux ; n’écoute que moi seule ; et crois que, s’il existe un crime à mes regards, c’est l’opposition que tu mets à ce que je t’inspire, par ta résistance ou par tes sophismes.

— Oh ! juste ciel ! s’écria Justine, vous me faites frémir : s’il n’y avait pas des crimes contre la nature, d’où nous viendrait donc cette résistance invincible que nous éprouvons pour certains délits ?

— Cette répugnance n’est pas dictée par la nature, répondit vivement notre philosophe ; elle n’a sa source que dans le défaut d’habitude. N’en est-il pas de même pour certains mets ! Quoique excellents n’y répugnons-nous pas seulement par défaut d’habitude ? Oserait-on dire, d’après cela, que ces mets ne sont pas bons ? Tâchons de nous vaincre, et nous conviendrons bientôt de leur saveur. Nous répugnons aux médicaments, quoi qu’ils nous soient pourtant salutaires. Accoutumons-nous de même à ce qu’on appelle improprement le crime ; nous n’y trouverons bientôt que des charmes. Cette répugnance momentanée est bien plutôt une adresse, une coquetterie de la nature, qu’un avertissement que la chose l’outrage ; elle nous prépare ainsi les plaisirs du triomphe, elle en augmente ceux de l’action même. Il y a mieux, Justine, il y a mieux ; c’est que plus l’action nous semble épouvantable, plus elle contrarie nos usages et nos mœurs, plus elle brise de freins, plus elle blesse ce que nous croyons être des lois de la nature, et plus au contraire elle est utile à cette nature. Ce n’est jamais que par des crimes qu’elle rentre dans les droits que la vertu lui ravit sans cesse. Si le crime est léger, en différant moins de la vertu, il établira plus lentement l’équilibre indispensable à la nature ; mais, plus il est capital, plus il semble effrayant, plus il a d’étendue, mieux il égalise les poids, plus il balance l’empire de la vertu qui détruirait tout sans cela. Qu’il cesse donc de s’effrayer celui qui médite un forfait, ou celui qui vient de le commettre ; plus son crime aura d’étendue, mieux il aura servi la nature. Ô Justine ! Archimède travaillait à une machine qui pourrait enlever le monde ; qu’un mécanicien en trouve une qui le pulvérise, celui-là seul aura bien mérité de la nature, puisque la main de la nature brûle de recommencer un ouvrage… manqué par elle dès le premier jet.

— Oh ! mon père, avec de tels principes…

— On est un scélérat, n’est-il pas vrai, ma chère ? Mais le scélérat est toujours l’homme de la nature, et le vertueux ne l’est que par circonstance.

— Hélas ! monsieur, poursuivit en pleurant notre infortunée, je n’ai pas assez d’esprit pour combattre vos sophismes ; mais l’effet qu’ils produisent sur mon cœur… sur un cœur neuf, ouvrage aussi certainement formé par la nature que peut l’être votre dépravation, cet effet, dis-je, suffit à me prouver que votre philosophie est aussi mauvaise que dangereuse.

— Dangereuse, soit, répondit Clément ; mauvaise, non : car tout ce qui est dangereux n’est point mauvais ; il y a des choses très utiles qui sont dangereuses : les serpents, les venins, la poudre à canon, tout cela est fort dangereux, et cependant d’un très grand usage ; traite ma morale de même, mais ne l’avilis pas. L’abus des meilleures choses peut devenir dangereux ; mais ici l’abus même est un bien et plus un homme sage mettra mes systèmes en pratique, plus je lui garantis le bonheur, parce que le bonheur n’est que dans ce qui agite, et qu’il n’y a que le crime qui agite ; la vertu, qui n’est qu’un état d’inaction et de repos, ne peut jamais conduire au bonheur.

À ces mots, Clément s’endormit.

— Il va bientôt se réveiller, dirent Armande et Lucinde à Justine, et ce sera comme un furieux, la nature n’endort ses sens que pour leur prêter, après un peu de repos, une bien plus grande énergie. Encore une scène, et nous serons tranquilles jusqu’à demain.

— Et pourquoi ne profiteriez-vous pas de ce temps pour dormir aussi ? dit Justine à ses compagnes.

— Tu le peux, toi, ma chère, répondit Armande tu n’es point de garde : place-toi, nue, près de lui, les fesses le plus près possible de son visage, et dors, il ne te dira mot : mais notre devoir nous oblige, ma compagne et moi, de veiller ; il serait homme à nous égorger, s’il nous surprenait endormies, personne ne l’en blâmerait ; c’est la loi du sérail, ils n’en connaissent point d’autres.

— Oh ciel ! dit Justine, comment, même au sein du sommeil, ce scélérat veut que ce qui l’environne soit dans un état de souffrance ?

— Oui, répondit Lucinde ; c’est la barbarie de cette idée qui lui procure le réveil furieux que tu vas lui voir : il est, sur cela, comme ces écrivains pervers, dont la corruption est si pernicieuse, si active, qu’ils n’ont pour but, en imprimant leurs affreux systèmes, que d’étendre au-delà de leur vie la somme de leurs crimes : ils n’en peuvent plus faire ; mais leurs maudits écrits en feront commettre ; et cette douce idée, qu’ils emportent au tombeau, les console de l’obligation où les met la mort de renoncer au mal.

Et les deux gardiennes de Clément se remirent à battre doucement l’estrade autour du lit de leur patron. Justine s’endormit dans un fauteuil, le plus loin qu’elle put de ce monstre.

Au bout de deux heures, il se réveilla effectivement dans une agitation prodigieuse. Furieux de ne point trouver Justine près de lui, il l’appelle et, la saisissant avec violence :

— Pourquoi n’es-tu point là, putain ? lui dit-il ; ne t’a-t-on pas dit que c’était là, ta place ? Ne t’a-t-on pas dit qu’à mon réveil, il me fallait un cul sous le nez ?

Ses yeux étincelaient, sa respiration était vive et pressée ; il prononçait des mots sans suite, qui n’étaient autres que des blasphèmes ou des paroles consacrées au libertinage. Il appelle ses gardiennes : il demande des verges et, attachant les trois femmes ventre contre ventre, il les fouette ainsi toutes trois jusqu’à ce qu’il en ait usé sur leurs corps une demi-douzaine de poignées : il bande ; il les détache. Il s’agit maintenant de le sucer : l’une, Armande, doit le faire décharger dans sa bouche ; Lucinde doit mordiller sa langue et pomper sa salive ; et Justine doit lui gamahucher l’anus. Vaincu par des sensations si voluptueuses, le libertin s’égare, et perd, avec les flots embrasés de sa semence, et son ardeur, et ses désirs. Mais les trois femmes se ressentent de la crise ; il a l’air de les molester toutes trois au moment de sa décharge : celle qui pompe a le téton droit tout meurtri ; celle qui lui baise la bouche a la langue presque coupée en deux ; et il s’est si vigoureusement appuyé sur le visage de Justine, qui lui suce le cul, qu’il lui a presque écrasé la figure ; des flots de sang lui sortent par le nez.

Tout fut calme le reste de la nuit. En se levant, le moine se contenta de se faire flageller lui-même : les trois femmes y épuisèrent leurs forces. Il les examina, vérifia soigneusement les vestiges de sa cruauté ; et, comme il allait dire sa messe, elles rentrèrent au sérail.

La directrice ne put s’empêcher de désirer Justine dans l’état de souillure et d’irritation où elle la supposait : elle lui fit dire de passer chez elle ; Justine ne peut s’en défendre. On allait servir le déjeuner ; une fille de la classe des duègnes, âgée de quarante ans, était avec la maîtresse du logis : c’était la célèbre Honorine. On se rappelle que cette femme énergique, aussi belle que vicieuse, avait commis un meurtre dans la maison, sans qu’il en fût rien résulté de fâcheux pour elle, les moines étant dans l’usage de ne jamais punir les crimes dont ils faisaient eux-mêmes leurs plus chères délices. Très amoureuse de notre héroïne, elle désirait en jouir pour le moins avec autant d’ardeur que la directrice, et toutes deux ne s’étaient réunies qu’à dessein de se satisfaire. La plus aveugle soumission fut donc prescrite à cette infortunée. Les deux tribades s’en emparent ; et, en renchérissant l’une sur l’autre par leurs propos et par leurs actions, elles mettent cette pauvre fille à même de se convaincre que des femmes, à pareille époque, perdant bientôt toute la retenue de leur sexe, ne peuvent, à l’exemple de leurs tyrans, devenir qu’obscènes ou cruelles. Le croirait-on ? Honorine avait tous les goûts d’un homme, elle se faisait fouetter, enculer ; elle aimait la merde et les pets ; et la douce Justine fut obligée de se prêter à tous ces caprices avec la même résignation que si elle eût été dans la cellule d’un moine, ou à l’un de leurs soupers. On n’a pas d’idée de la quantité des luxures qui se célébrèrent dans ces secrètes orgies, dont Justine sortit plus fatiguée que si elle eût tenu tête à dix libertins. Un peu plus contente d’elle, la directrice la renvoya, moins en colère ; et Justine s’aperçut bientôt qu’il valait mieux se rendre digne de l’estime de cette sultane favorite, que de mériter son indignation.

Deux nuits après, elle coucha chez Jérôme. Elle y était seule, avec les deux filles de garde, Olympe et Eléonore ; la première de neuf ans, l’autre de treize. Quatre gitons de douze à quinze ans, et trois fouteurs de vingt à vingt-cinq complétaient les sujets destinés à cette infâme scène :

— Tu vois cette enfant, dit le vieux scélérat en montrant Olympe à Justine ; eh bien, mon cœur, tu ne saurais jamais croire par combien de liens elle m’est attachée. J’ai fait un enfant à ma cousine germaine ; j’ai foutu cet enfant, qui était ma nièce, et de cette nièce j’ai eu celle-ci, qui se trouve donc ma petite-nièce, ma fille et ma petite-fille, puisqu’elle est fille de ma fille. Allons, Olympe, venez baiser le cul de votre papa ; et le vilain expose le derrière le plus flétri, les fesses les plus martyrisées qui pussent jamais se trouver dans la culotte d’un libertin. La pauvre enfant obéit ; l’infâme lui pète au nez, et la scène commence.

Jérôme s’étendait sur un banc très étroit ; à cheval sur lui s’établissaient, les fesses tournées vers son visage, alternativement, un petit garçon et une petite fille : un des grands garçons devait fouetter le jeune sujet par-dessus le visage de Jérôme, en sorte que ses yeux fussent absolument fixés sur le cul flagellé, et que les coups dirigés sur ce cul lui passassent par-dessus le visage, sans l’effleurer : Justine devait le sucer pendant ce temps-là et il branlait un vit de chaque main sur les tétons de Justine. C’était jusqu’au sang que devait s’administrer la fustigation, il fallait que les gouttes arrosassent sa bouche : et c’était de le lécher ainsi que s’enflammait sa lubricité. En moins d’une heure son gosier fut inondé ; il se jette sur Justine, et l’étrille alors de sa main avec tant de force et de rapidité, qu’elle en fut marquée plus de huit jours. Échauffé de ces préliminaires, il saisit sa petite fille, et l’encule pendant qu’on le fout, et qu’il étrille un cul de chaque main. Mais les passions usées de ce vieux faune ne se déterminaient pas pour si peu ; il leur fallait indispensablement une secousse dont la plus atroce méchanceté fût la base. L’histoire de la vie de ce monstre, que nous entendrons bientôt de sa bouche achèvera de nous convaincre que le physique, absolument soumis au moral, chez lui, ne s’embrasait jamais qu’aux plus chatouilleuses irritations de la tête.

— Éléonore, dit-il à la jolie petite fille de treize ans, compagne de la sienne, il a été trouvé hier au matin, par le régent de fonction, la preuve la plus certaine d’un complot formé par vous et deux autres de vos compagnes, dont l’objet était de mettre le feu aux salles du sérail : ne m’attachant point à vous démontrer l’absurdité de ce projet, mon enfant, à vous représenter que, tout étant voûté dans cette maison, il vous deviendrait impossible de réussir, je me contenterai de vous annoncer que ces preuves étant constantes, et maintenant déposées chez le supérieur, la société s’en est rapportée à moi du soin de punir un tel délit, et que j’ai décidé que la mort la plus cruelle pouvait seule en purger les traces. On m’a chargé de prescrire le supplice ; c’est cette nuit même qu’il faut qu’il s’exécute. Et le libertin maniait, baisotait sa petite-fille, tout en jetant ainsi dans son âme la plus effroyable terreur : Justine le branlait ; et il bandait fort dur.

— Oh ! mon père, dit enfin Éléonore, en se précipitant aux pieds du moine, je vous proteste qu’on vous en impose.

— Je ne vous demande pas si cela est vrai ; j’en suis au point de ne pouvoir douter ; il ne s’agit nullement de vous défendre ici sur des faits avérés ; il ne faut que donner le nom de vos complices, ou je vais vous faire subir la question extraordinaire ; et je me flatte que nous obtiendrons de vous alors, dans les supplices, ce que vous refusez de bonne grâce.

Et comme Éléonore persista dans la négative, Jérôme lui annonça qu’il allait procéder à l’interrogatoire suppliciaire. On passe, à cet effet, dans un cabinet où tout ce qui peut servir à la plus affreuse torture est préparé avec le plus grand soin. Toute la compagnie suit le moine : Justine l’y conduit, en le menant par le vit. Il bande, il sacre, il blasphème ; ses yeux ressemblant à deux fournaises ; sa bouche écume : il est effrayant. Éléonore est étendue par lui sur un chevalet, dont les ressorts lui tendent les bras et les jambes, au point de les lui disloquer : elle ne nomme personne. Le supplice change. Tout son corps est frotté de lard : on l’expose ainsi devant un feu terrible. Pendant qu’elle y grésille, Jérôme, sodomisé par les trois fouteurs, ne cesse de tenir Justine enculée : même silence ; et la malheureuse victime est retirée à moitié rôtie.

— Allons, dit Jérôme, qu’aidaient avec délices les trois fouteurs dans ses sanguinaires opérations, il faut essayer autre chose.

La victime est placée, suspendue par des cordes, entre deux plaques d’acier, garnies de pointes, qui se resserrent l’une sur l’autre, ou s’écartent à volonté. Ce n’est d’abord qu’avec la plus extrême modération que l’on use de ce terrible moyen : mais quand Jérôme voit qu’il n’arrache rien à l’accusée, les plaques se rapprochent avec une telle violence, que la pauvre fille, transpercée à la fois dans mille endroits de son corps, jette des cris qui s’entendraient d’une lieue.

— Je vais donc la condamner sur-le-champ, dit le moine barbare, puisqu’elle ne veut rien avouer.

À ces mots, il quitte Justine, s’engloutit dans le cul de sa petite fille. On le fout, on le patine, on l’entoure de culs : celui de notre héroïne est sur sa bouche, il le dévore ; et, plaçant la victime devant lui, il veut qu’elle soit sodomisée sous ses yeux, et mise assez près de lui pour que de ses deux mains il puisse lui pincer, lui molester les tétons à l’aise. Deux jeunes gens, le poignard levé, menacent le cœur d’Éléonore,

— Vous frapperez quand je le dirai, s’écrie le moine en fureur ; faites-la languir longtemps sous le glaive : c’est ainsi que j’aime à tenir les femmes ; je voudrais les voir toutes sous le même poignard, et que le ressort en fût dans mes mains.

Cet horrible propos détermine l’extase ; le foutre part ; et le monstre, étourdi de toutes les voluptés dont on l’environne, ne se souvient plus de donner l’ordre. Sa malheureuse victime se trouve sauvée par l’art de ses compagnons d’infortune ; et Jérôme, au sein du sommeil, dans les bras de Justine, ne pense plus qu’à réparer des forces que l’habitude de les perdre diminueront bientôt au point de ne les plus retrouver. Il se réveilla pourtant au bout de trois heures ; et, se rappelant son heureux oubli, il accuse Justine d’en être la cause ; il va, dit-il, lui faire subir le supplice qu’il préparait à Éléonore. Il l’encule en disant cela, un fouteur le pénètre ; il baise le cul d’un des gitons ; il ordonne aux filles de garde de se fouetter mutuellement sous ses yeux. Voyant qu’elles n’y vont pas avec assez d’énergie, il leur lance un de ses fouteurs, qui les mets en sang ; et le vilain décharge encore une fois, en disant qu’il va tout tuer.

Peu après, Justine coucha chez Ambroise. On se rappelle le caractère de ce moine féroce, et son effrayante tournure, ses goûts, crapuleux et sodomites. On n’imagine pas à quel point notre aventurière en fut la victime : le seul plaisir de ce scélérat fut de la faire fouetter et sodomiser toute une nuit sous ses yeux ; et, quand elle avait le foutre dans le cul, elle était obligée de venir le lui rendre dans la bouche. Il enculait un garçon, et on le fouettait pendant ce temps-là. Quand il fut près du dénouement, il s’empara des fesses de Justine, puis, armé d’une aiguille d’or, il les lui larda comme une pomme qu’on veut cuire, jusqu’à ce qu’elles fussent couvertes de sang.

— Oh quelle école ! dit Justine, en rentrant ; où mon triste sort m’a-t-il donc conduite ? Et comme je voudrais me voir dehors de ce cloaque impur, quel que soit le destin qui m’attende.

— Il serait possible que tu fusses bientôt satisfaite, répondit Omphale, à qui Justine adressait ses plaintes : nous touchons à l’époque de la fête ; rarement cette circonstance a lieu, sans qu’il n’en coûte des victimes, vu qu’il se fait alors de grands remplacements : ou ils séduisent quelques jeunes filles par le moyen de la confession, ou ils en escamotent, s’ils le peuvent, ou enfin les recruteuses arrivent ; c’est l’époque où elles affluent avec abondance. Tout autant de nouveaux sujets qui supposent toujours des réformes.

Elle arriva cette fameuse fête. Pourra-t-on jamais croire à quelle impiété monstrueuse se portèrent les moines à cet événement ! Ils imaginèrent qu’un miracle visible doublerait l’éclat de leur réputation : en conséquence, ils revêtirent une jeune fille de douze ans, nommée Florette, de tous les ornements de la Vierge ; par d’invisibles cordons, ils la lièrent au mur de la niche, et lui ordonnèrent de lever tout d’un coup les bras avec componction vers le ciel, quand on élevait l’hostie. Comme cette petite créature était menacée des plus cruels châtiments, si elle disait un seul mot, ou venait à manquer son rôle, elle s’en acquitta à merveille, et la fraude eut tout le succès qu’on pouvait en attendre. Le peuple cria au miracle, laissa de riches offrandes à la Vierge, et s’en retourna plus convaincu que jamais de l’efficacité des grâces de cette putain céleste. Nos libertins voulurent, pour doubler leurs impiétés, que Florette parût aux orgies du soir dans les mêmes vêtements qui lui avaient attiré tant d’hommages, et chacun d’eux enflamma ses lubriques désirs à la soumettre sous ce costume aux plus exécrables caprices. Irrités de ce premier crime, les sacrilèges ne s’en tiennent pas là : ils font déshabiller cette petite fille, la couchent à plat-ventre sur une grande table, allument des cierges, placent un crucifix sur les reins de l’enfant, et consomment sur ses fesses le plus absurde des mystères du christianisme. La pieuse Justine s’évanouit à ce spectacle ; il lui fut impossible de le soutenir : Jérôme dit que pour l’accoutumer à ces saintes orgies, il fallait aussi lui dire une messe sur le derrière. L’avis passe à l’unanimité. Justine remplace Florette. C’est Jérôme qui officie ; deux bardaches nus lui servent d’acolytes, dix ou douze culs l’environnent, la farce infâme s’accomplit ; et, dès que l’hostie est devenue Dieu, Ambroise la saisit des mains de son confrère, la place au fondement de Justine, et voilà nos moines tour à tour pilant, enfonçant de leurs vits écumeux l’abominable Dieu du christianisme, qu’ils blasphèment, qu’ils injurient, et qu’ils couvrent de foutre au fond du plus joli des culs, en mourant de plaisir26.

On retira Justine sans mouvement ; l’obligation de servir de tels désordres, l’avait privée de sa raison, il fallut la porter dans sa cellule, où elle pleura longtemps le crime, à ses yeux exécrable, où on l’avait employée sans son consentement. Quel gré ne sut-elle pas à la nature de l’avoir privée du pouvoir d’assister plus longtemps à cette affreuse cérémonie, lorsqu’elle apprit, le lendemain, que les têtes s’étant échauffées on avait rhabillé Florette en Vierge, on l’avait conduite au couvert, et qu’après l’avoir replacée dans sa niche, les six moines, nus et moitié ivres, s’étaient divertis, avec plusieurs filles, à supplicier, sur l’autel même, cette malheureuse créature, qui, leur donnant l’idée de la mère d’un Dieu qu’ils détestaient, fut traitée si cruellement, qu’il ne restait plus, vers le matin, le plus léger vestige de ses membres.

Cependant, la fête avait effectivement amené bien des recrues. Trois jeunes filles nouvelles, et jolies comme des anges, vinrent remplacer celles qui manquaient ; et l’on pensait à de nouvelle réforme, lorsque Sévérino entra un jour dans la salle, en qualité de régent de fonction. Il paraissait très enflammé, une sorte d’égarement se peignait dans ses yeux. On se met en haie ; il examine, place une douzaine de femmes dans son attitude chérie, et s’arrête particulièrement à Omphale, troussée jusque au-dessus des reins, et penchée sur un canapé. Il l’examine longtemps dans cette posture, en se faisant branler par la directrice ; il baise le cul que lui présente cette charmante créature, fait voir qu’il est en état de foutre, et ne fout pas. La faisant ensuite relever, il lance sur elle des regards où se peignent à la fois la luxure et la méchanceté, puis, lui appliquant à tour de reins un vigoureux coup de pied dans le derrière, il l’envoie tomber à vingt pas de lui.

— La société te réforme, putain, lui dit-il ; elle est lasse de toi ; sois prête à l’entrée de la nuit, et je viendrai moi-même te conduire au tombeau.

Omphale s’évanouit ; cette syncope allume sa fureur ; il ne peut passer auprès d’elle sans se sentir vivement excité :

— Qu’on me la présente ! s’écrie-t-il.

La victime, aussitôt replacée, offre au perfide Sévérino le plus beau des culs ; il s’y introduit en blasphémant ; douze fessiers l’entourent aussitôt ; c’est à qui préviendra, à qui flattera le mieux ses désirs ; on imagine pas ce qu’on obtient de la crainte. Au milieu de sa course, le cruel moine se rappelle que Justine est l’amie intime de celle qu’il tourmente ; il exige qu’elle vienne se placer sur les épaules d’Omphale, en lui présentant l’anus à lécher.

— Eh bien ! se plaisait-il de dire à notre malheureuse orpheline, elle te devance ; elle va chez Pluton préparer ton logement ; tranquillise-toi, Justine, sèche tes larmes, tu la suivras de près, la privation sera courte : elle doit mourir écartelée ; eh bien, tu mourras de même, je te le promets ; vois quelle est ma délicatesse… jusqu’où vont mes bontés pour toi ! Et le coquin limait toujours ; mais il ne veut rien perdre, on le voit ; et, après quelques claques sur les fesses de Justine et d’Omphale, dont les empreintes se caractérisèrent en trait d’un rouge foncé, il se retire en menaçant, en injuriant toutes les femmes, et en les assurant toutes que leur tour n’est pas éloigné et que la société délibère aujourd’hui de les faire toutes à l’avenir périr au moins par demi-douzaine. Il entre de là chez Victorine, où deux petites filles de dix à douze ans l’attendent pour lui dérober, à force d’art et de prévenances, un sperme dont les bouillonnements intérieurs deviennent si nuisibles aux individus malheureux qui peuplent cet asile.

Dès qu’il est dehors, Omphale ouvre les yeux ; elle se jette en pleurs dans les bras de Justine :

— Oh ! chère amie, lui crie-t-elle en larmes, il faut donc nous quitter pour jamais.

Et la scène de douleur que produisit cette cruelle séparation, fut d’une telle énergie, que nous en supprimerons les détails au lecteur, pour ménager sa sensibilité. L’heure sonne, Sévérino paraît ; les deux amies s’embrassent encore, elles s’arrachent ; et Justine se précipite sur son lit au désespoir.

Quelques jours après, Justine coucha chez Sylvestre. On se rappelle que ce moine voulait qu’une femme lui chiât dans la main pendant qu’il l’enconnait. Justine oublia la recommandation qui lui avait été faite à cet égard ; et quand, au fort de son plaisir, le paillard demanda de la merde, il devint impossible de le satisfaire. Sylvestre, furieux, déconne ; il fait saisir Justine par ses deux filles de garde, dont l’une était cette Honorine, que nous venons de voir aux prises avec elle, et qui n’était point du tout fâchée de trouver une occasion de tourmenter une créature dont elle s’était rassasiée. Justine est condamnée à la peine de quatre cents coups de fouet, portée par le septième article du règlement ; et, quand il lui a mis les fesses en sang, le moine la renconne. Honorine va chier, puisque Justine ne le peut. L’autre fille de garde, jeune poulette de quinze ans, est enfilée peu après : elle chie. Accoutumée à ce saint devoir, elle n’a garde d’y manquer. Sylvestre les fout ; les soufflette toutes trois ; mais ce n’est que dans le con de Justine qu’il veut décharger : il est aisé de voir qu’elle seule l’occupe avec le plus d’empire. La dernière fois qu’il en jouit, c’est en levrette ; il examine, en l’enconnant ainsi, la marque dont elle est flétrie.

— Que j’aime ce signe ! s’écrie-t-il : mais je l’aimerais mieux l’ouvrage de la justice que celui du libertinage ; imprimé par la main du bourreau, je banderais bien mieux en le baisant.

— Insigne fripon, lui dit Honorine qui connaissait mieux que personne le ton et les propos qui pouvaient plaire à ce libertin, comment se peut-il que l’infamie puisse délecter ?

— C’est que rien n’est délicieux comme l’infamie, dit Sylvestre en se retirant, et s’asseyant pour pérorer entre la fille de quinze ans et Justine. Si la luxure est par elle-même une chose vilaine, conviendras-tu, Honorine, que tout ce qu’on pourra y ajouter d’infâme, n’y sera adopté qu’en lui prêtant du sel, non seulement alors il faudra que tous les épisodes deviennent autant et plus infâmes que le principal, mais il faudra aussi que l’acte infâme soit exercé sur une personne infâme, souillée, perdue d’honneur… de réputation : et voilà ce qui fait que les libertins préfèrent les gueuses aux honnêtes femmes ; ils trouvent avec elles un piquant que la pudeur et la vertu leur refusent.

— J’aurais cru qu’il était délicieux d’outrager l’un et l’autre.

— Oui, quand on le peut parce qu’alors la teinte d’infamie qu’on imprime devient votre ouvrage, et qu’il est délicieux d’avoir contribué à l’avilissement d’un individu quelconque, mais, comme la vertu et la pudeur se refusent aux outrages projetés contre elles, et qu’à moins d’être le plus fort, il devient difficile de les atteindre, l’homme dissolu se rejette avec délices sur ce qui lui ressemble ; il aime à mesurer la corruption des autres à la sienne, à l’y mêler, à l’y alimenter, à doubler ses moyens de dégradation de la masse de ceux des autres, et à se gangrener, à se putréfier, pour ainsi dire, avec eux. Le plus grand chagrin qu’il pût m’arriver, serait de voir justifier mes écarts. Si je perdais la certitude de faire mal quand je me livre à mes excès, j’émousserais la houppe nerveuse de mes sensations libertines, je serais la moitié moins heureux ; que serait une jouissance que le vice n’accompagnerait pas ?

— Ah ! dit Justine, ne comptez-vous donc pour rien celles de la nature, et sont-elles souillées celles-là ?

— Mais toutes les jouissances sont dans la nature, reprit Sylvestre, la plus simple comme la plus criminelle : sa voix nous indique de boire quand nous avons soif, comme de foutre lorsque nous bandons ; de soulager un malheureux, si notre organisation flexible et délicate nous y porte ; comme de l’outrager, si plus d’énergie dans le caractère nous conseille d’abuser de lui. Tout est à la nature, rien à nous : elle nous suggère à la fois le penchant au crime et l’amour des vertus ; mais, comme elle nous donne en même temps des récits médiocres et d’autres d’une saveur exquise, elle nous agite de même plus voluptueusement pour le crime que pour la vertu, parce qu’elle a toujours un beaucoup plus grand besoin de crime que de vertu ; et que l’homme unique agent de ses caprices lui obéit perpétuellement sans qu’il s’en doute.

— D’après cela, dit Honorine, tous les moyens sont donc bons pour améliorer une jouissance en sens pervers ou criminel ?

— Tous, assurément, tous ; il n’en est pas un seul qui doive être négligé ; et c’est à l’homme vraiment voluptueux, à rechercher avec soin tous les moyens de perversité possible dont il puisse accroître sa jouissance ; il ne doit s’en refuser aucun ; il est coupable envers la nature s’il s’impose sur cela le moindre frein.

— Si tous les hommes pensaient comme cela, dit Justine, la société deviendrait un bois où chacun n’aurait pour but que d’égorger celui qui le gênerait.

— Et qui doute, reprit le moine, que le meurtre ne soit une des lois la plus précieuse de la nature ? Quel est son but quand elle crée ? N’est-ce pas de voir bientôt détruire son ouvrage ? Si la destruction est une de ses lois, celui qui détruit lui obéit donc ! Et tu vois quelle masse de crimes s’élève de cet argument.

— Voilà, dit Honorine, qui justifie toutes vos méchancetés envers nous.

— Assurément, ma chère, répondit Sylvestre, parce que je regarde la méchanceté comme le ressort le plus certain de tous les crimes. C’est par méchanceté qu’on en invente, par elle qu’on en exécute : l’homme patient et bon est une négation de la nature ; il n’y a d’actif que le méchant ; et il n’y a de délicieux dans le monde que les fruits de la méchanceté : la vertu laisse l’âme en repos ; le crime seul l’agace, l’irrite, la sort de son assiette, et la fait jouir.

— Ainsi la trahison et la calomnie, les deux plus violents, les deux plus dangereux résultats de la méchanceté, deviendront des délices pour vous ?

— Je regarderai toujours comme tel tout ce qui acheminera la ruine, le déshonneur, l’avilissement ou la perte totale du prochain, puisque ces outrages sont les seuls qui me délectent véritablement, et que le mal que je fais ou que je vois arriver aux autres, est pour moi le chemin le plus sûr d’arriver au bien.

— Ainsi donc, de sang-froid, vous trahiriez l’ami le plus fidèle, vous calomnieriez le parent le plus cher ?

— Avec plus de plaisir que des individus qui ne me seraient liés par aucune chaîne, parce que le mal alors serait plus grand, et que plus il est capital, plus la sensation qui en résulte pour nous devient délicate et fine. Mais il y a de l’art, des principes, une sorte de théorie nécessaire dans la science de la trahison, ainsi que dans celle de la calomnie, dont il est nécessaire de ne point s’écarter, si l’on veut recueillir en paix leurs fruits délicieux : trahir ou calomnier un homme, par exemple, pour en servir un autre, ne doit rien apporter de plus à la félicité du méchant ; et, s’il fait un heureux en immolant une victime, il se trouve le soir absolument dans le même état que s’il n’eut point agi du tout, et n’a, d’après cela, nullement servi sa méchanceté. Il faut donc que ses coups, dirigés avec une arme tranchante des deux côtés, portent également sur plusieurs individus sans jamais en favoriser aucun : et voilà les écueils de ces deux sciences, en voilà les difficultés et les principes dont, en les pratiquant l’une et l’autre, je ne me suis écarté de la vie.

— Mais, dit Justine, comment avec de telles maximes ne vous dévorez-vous pas entre vous ?

— Parce que la solidité de notre association devient utile à sa conservation, et que, pour son maintien, nous préférons quelques sacrifices dont tous les moyens que nous avons ici de faire le mal savent nous dédommager amplement. Ne t’imagine pas que nous nous chérissons beaucoup pour cela ; nous nous voyons tous les jours de trop près pour nous aimer : mais nous sommes obligés d’être ensemble ; et nous nous y maintenons par politique, à peu près comme les voleurs dont la sûreté de l’association n’a d’autres bases que le vice et la nécessité de l’exercer.

— Eh bien ! mon père, dit Justine, j’oserais répondre qu’au milieu de cette insigne dépravation, il vous serait impossible de ne pas encore respecter la vertu.

— Je te proteste, mon enfant, dit le moine, que je la tins toute ma vie dans le mépris le plus profond ; que de mes jours je n’en exerçai le plus petit acte ; et que mes plus souveraines jouissances ne consistèrent jamais que dans la multiplicité des outrages que je lui portais. Mais je bande, il faut que je finisse de foutre ; rapporte à mes yeux ce dos qui m’échauffait si puissamment tout à l’heure.

Et le paillard, renconnant Justine en levrette, se remit à baiser la marque qui semblait lui faire autant de plaisir. De temps en temps, il sentait et respirait les aisselles ; ce qui paraissait être un des plus délicieux épisodes de ces sales lubricités : quelquefois Honorine et sa compagne lui exposaient leurs cons bien ouvert et le paillard, toujours enconnant Justine, y fourrait son nez et sa langue, jusqu’à ce qu’il eût obtenu, de l’un ou de l’autre, un peu de sperme ou de pissat ; mais rien n’avançait.

— Ce n’est pas tout cela qu’il me faut, dit Sylvestre ; je comptais sur un vagin plein d’ordinaires, et je n’en ai pas. Honorine, vole m’en chercher un sur-le-champ au sérail.

Et, pendant que l’ordre s’exécute, le moine, déconnant Justine, se met à la gamahucher.

— Pisse-moi donc dans la bouche petite putain, s’écrie-t-il ; ne vois-tu donc pas bien que c’est ce que je te demande depuis une heure ?

Justine obéit. On branlait fortement le moine ; et peut-être allait-il décharger, lorsque Honorine rentra avec une femme de trente ans, dont la chemise ensanglantée annonçait à Sylvestre qu’elle était dans l’état désiré. Hypolite, c’était le nom de la sultane, est bientôt inventoriée ; ce ne sont pas des règles, c’est une perte.

— Oh ! foutre, dit le moine en feu, voilà bien ce qu’il me faut ; je vais te foutre, putain, mais tu chieras… de la merde et des règles ! Oh ! doubledieu, quelle affreuse décharge je vais faire !

Sylvestre enconne ; bientôt son vit ressemble au bras d’un boucher. Satisfait, d’une part, il l’est bientôt de l’autre ; on lui remplit les mains de merde, il s’en barbouille le visage ; et, déconnant Hypolite, il oblige Justine à sucer son vit plein de sang ; il faut obéir : de la bouche de cette belle enfant il se replongea bientôt dans sa matrice. Exposant alors sous ses yeux le con enluminé d’Hypolite, il le suce avec ardeur en foutant ; pendant qu’Honorine place ses fesses à côté du vagin qui le délecte, et que son autre fille de garde le fouette à tour de bras. La crise le saisit ; il hurle comme un diable en la goûtant ; et le vilain, ivre de luxure et d’infamie, s’endort enfin avec tranquillité.

Le lendemain, Justine se trouva du souper ; il s’agissait d’une réception. Les seules classes des pucelles, des vestales et des sodomistes, avaient fourni les douze superbes créatures qui avaient obtenu cet honneur. Dès en entrant, Justine aperçut la récipiendaire.

— Voilà celle que la société vous donne pour camarade, mesdemoiselles, dit Sévérino en arrachant du buste de cette fille les voiles dont elle était couverte, et présentant à l’assemblée une jeune personne de quinze ans, de la figure la plus agréable et la plus intéressante. Ses beaux yeux, humides de pleurs, étaient l’image de son âme sensible ; sa taille était souple et légère ; sa peau d’une blancheur éblouissante ; les plus beaux cheveux du monde ; et quelque chose de si séduisant dans l’ensemble, qu’il devenait impossible de la voir sans se sentir invinciblement entraîné vers elle. On la nommait Octavie. Fille de la plus grande naissance, elle avait été enlevée dans sa voiture avec sa gouvernante, deux femmes de chambre et trois laquais, lorsqu’elle allait épouser à Paris l’un des plus grands seigneurs de France : sa suite avait été massacrée par les agents des moines de Sainte-Marie-des-Bois. On l’avait jetée dans un cabriolet, simplement escortée d’un homme à cheval et de la femme qui la présentait ; puis on l’avait conduite dans cet effrayant repaire sans qu’il lui eût été possible d’en savoir davantage.

Personne ne lui avait encore dit un mot ; nos six libertins, en extase devant autant de charmes, n’avaient la force que de les admirer : l’empire de la beauté contraint naturellement au respect ; le scélérat le plus corrompu lui rend, malgré son cœur, une espèce de culte qu’il n’enfreint jamais sans remords ; mais des monstres tels que ceux dont il s’agit ici ne languissent pas longtemps sous de tels freins.

— Allons, sacredieu, lui dit insolemment le supérieur en l’attirant vers le fauteuil sur lequel il était assis, allons, faites-nous promptement voir si le reste de vos charmes répond à ceux que la nature a placés avec tant de profusion sur votre physionomie.

Et, comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait et qu’elle cherchait à fuir, Sévérino la saisissant à travers le corps :

— Comprends donc, petite garce, lui-dit avec impudence, que tu n’es plus maîtresse ici, et que ton seul lot est la soumission ; allons, nue.

Et le libertin, à ces mots, lui glisse une main sous ses jupes en la contenant de l’autre. Clément s’approche ; il relève jusqu’au-dessus des reins les vêtements d’Octavie, et fait voir, au moyen de cette manœuvre, le cul le plus frais, le plus blanc, le plus arrondi qui, depuis bien longtemps, eût frappé les yeux de ces paillards. Tous s’approchent, tous entourent ce trône de volupté, tous le comblent d’éloges, tous se pressent pour le toucher et l’accabler de caresses, en convenant à l’unanimité qu’ils ne virent jamais rien d’aussi régulier, d’aussi beau, d’aussi parfaitement accompli.

Cependant la modeste Octavie peu faite à de tels outrages, répand des larmes et se défend.

— Déshabillons donc, doubledieu, dit Antonin ; peut-on juger une fille couverte de vêtements ?

Il aide à Sévérino : tous travaillent ; l’un arrache un fichu, l’autre une jupe : Octavie ressemble à la jeune biche qu’entoure une meute de chiens ; en un instant ses voluptueux attraits paraissent nus à tous les yeux. Il n’y eut sans doute jamais des grâces plus touchantes, jamais des formes plus heureuses. Oh ! juste ciel ! tant de beautés, tant de fraîcheur, tant d’innocence et de délicatesse devaient-elles devenir la proie de ces barbares ! Octavie, honteuse, ne sait où fuir pour dérober ses charmes ; en quelque coin qu’elle se réfugie, elle trouve des yeux libertins qui la dévorent, des mains brutales qui la souillent. Le cercle se ferme ; on la ramène au centre ; et chaque moine a près de lui quatre femmes qui l’excitent en sens différents. Octavie se présente à chacun. Antonin n’a pas la force de résister ; on le suçait, on lui branlait le cul ; il tenait les fesses de Justine d’une main, le con d’une vestale de l’autre : il baise Octavie sur la bouche, quitte le con qu’il tient pour empoigner celui de la novice. Le mouvement est si brutal, que la jeune personne jette un cri ; Antonin redouble de violence, et son foutre échappe malgré lui ; c’est une charmante femme de vingt ans qui l’avale.

Octavie passe à Jérôme : on lui piquait les fesses avec une aiguille ; deux jolies filles le branlaient, l’une par devant, l’autre par derrière, pendant qu’une quatrième, âgée de seize ans, lui pétait dans la bouche.

— Que de blancheur et que de grâces ! dit-il en touchant Octavie ; ô divin enfant ! quel beau cul !

Il le compare un moment à celui qui lui pète au nez, l’un des plus délicieux du sérail.

— En vérité, dit-il, je suis incertain ; puis, imprimant sa bouche sur les attraits que ses yeux confrontent : Octavie, s’écrie-t-il, tu auras la pomme ; il ne tient qu’à toi ; donne-moi le fruit précieux de cet arbre adoré de mon cœur ; oh ! oui, oui, chez toutes deux, et j’assure à jamais le prix de la beauté à qui m’aura servi le plus tôt.

Octavie, confondue, ne peut concevoir un tel ordre : sa pudeur motive son refus, l’autre souscrit : Jérôme bande ; les fesses d’Octavie sont vigoureusement mordues, et la novice passe à d’autres outrages.

Ambroise enculait une pucelle de quinze ans, on lui chiait dans la bouche, il maniait deux culs ; Octavie l’approche sans qu’il se dérange.

— Donne-moi ta langue putain, lui dit-il.

Cette bouche, souillée d’horreurs, ose s’imprimer sur celle d’Hébé même.

— Oh ! foutre, s’écrie-t-il, en mordant cette langue fraîche et voluptueuse, j’avais bien à faire que cette petite garce vint ici pour me coûter du foutre.

Et le vilain l’élance, en jurant, dans le joli cul qu’il perfore.

Octavie vient au supérieur ; il était assis sur les tétons d’une charmante fille de dix-huit ans, qui lui mordillait les reins, et dont il épilait le cou ; deux culs pétaient devant son nez ; la quatrième femme, âgée de dix-sept ans et belle comme le jour, lui piquait les couilles, en lui branlant le vit. Le paillard saisit Octavie ; vingt claques sur les fesses lui sont vigoureusement appliquées ; et la tournée se poursuit.

C’est devant Sylvestre que la jeune débutante arrive. Cette fois, le libertin léchait trois cons placés devant lui ; la quatrième femme le suçait ; le joli vagin d’Octavie s’élève au-dessus des trois que parcourt sa langue ; et le moine, en fureur, laisse, en perdant son foutre, la sanglante impression de ses dents sur la motte à peine ombragée d’Octavie.

Clément sodomise une Agnès de douze ans, que l’énormité de son vit fait pleurer ; on lui pince les fesses et l’on chie sur son nez.

— Oh ! foutre, s’écrie-t-il, que j’aime la vertu près du vice !

Il se précipite comme un furieux sur les jolies fesses qu’Octavie présente par son ordre.

— Chie, lui dit-il, ou je mords.

La tremblante Octavie voit bien que l’obéissance devient son seul lot ; mais sa profonde soumission ne lui sauve pas la peine dont elle est menacée : et, malgré le plus bel étron, ses charmantes petites fesses sont mordues… pincées… mises en sang.

— Allons, dit Sévérino, il est temps de passer à des choses plus sérieuses ; moi, je n’ai point perdu de foutre, je vous avertis, messieurs, que je ne peux plus attendre.

Il s’empare de cette infortunée, la couche à plat ventre sur un sofa. Ne s’en remportant pas encore suffisamment à ses forces, il appelle Clément à son aide : Octavie pleure et n’est pas écoutée ; le feu brille dans les regards du moine impudique : maître de la place, on dirait qu’il n’en considère les avenues que pour l’attaquer plus sûrement ; aucunes ruses, aucuns préparatifs ne s’emploient ; cueillerait-il les roses avec tant de charmes, s’il en écartait les épines ? Ce sont les fesses de Justine que le paillard veut pour perspective.

— Par ce moyen, dit-il, je vais jouir des deux plus beaux culs de la salle.

Quelque énorme disproportion qui se trouve entre la conquête et l’assaillant, celui-ci n’entreprend pas moins le combat : un cri perçant annonce la victoire, mais rien n’apitoie l’ennemi ; plus la captive implore sa grâce, plus on la presse avec vigueur ; et la malheureuse a beau se débattre, elle est enculée jusqu’aux couilles.

— Jamais victoire ne fut plus difficile, dit le moine en se retirant ; j’ai cru que, pour la première fois, j’allais échouer près du port. Ah ! que d’étroit ! que de chaleur ! Sylvestre, poursuit le supérieur, n’es-tu pas régent de fonction ?

— Oui.

— Tu marqueras Justine pour quatre cents coups de fouets ; elle n’a pas pété quand je lui ai dit.

— Il faut que je ramène Octavie au sexe que tu viens de souiller, dit Antonin, la saisissant dans la même posture ; il est plus d’une brèche au rempart. Et, s’approchant, avec fierté, en un instant le pucelage est pris ; de nouvelles clameurs se font entendre.

— Dieu soit loué, dit le malhonnête homme ; j’aurais douté de mes succès sans les gémissements de la victime ; mais mon triomphe est assuré, car voilà du sang et des pleurs.

— En vérité, dit Clément, s’avançant le martinet au point, je ne dérangerai pas cette noble attitude, elle favorise trop mes désirs.

Deux filles contiennent Octavie ; l’une d’elles, à califourchon sur les reins, offre le plus beau derrière aux regards du flagellateur ! L’autre, un peu de côté, le présente de même. Clément observe, il touche ; la novice, effrayée, l’implore, et ne l’attendrit pas.

— Oh ! sacredieu, dit le moine exalté, que deux filles fouettent déjà, pendant qu’il considère l’autel où de pareils coups vont se porter ; oh ! mes amis, comment ne pas fouetter l’écolière qui nous montre un aussi beau cul !

L’air retentit aussitôt du sifflement des cordes et du bruit sourd de leurs cinglons et sur l’un et sur l’autre cul, les cris d’Octavie s’y mêlent, les blasphèmes du moine y répondent. Quelle scène pour ces libertins, livrés, au milieu de treize filles, à mille obscénités différentes ! Ils applaudissent, ils encouragent. Cependant, la peau d’Octavie change de couleur, les teintes de l’incarnat le plus vif se joignent à l’éclat des lis ; mais ce qui divertirait peut-être un instant l’Amour, si la modération dirigeait le sacrifice, devient, à force de rigueur, un crime envers les lois. Cette idée, qui n’échappe point à Clément, prête des forces à ses perfidies ; plus la jeune élève se plaint, plus éclate la sévérité du maître ; depuis le milieu des reins, jusqu’au bas des cuisses, tout est traité de la même manière ; et c’est enfin sur les vestiges sanglants de ces barbares plaisirs que des filles lui font dégorger son foutre.

— Je serai moins sauvage que cela, dit Jérôme en prenant la belle et s’adaptant à ses lèvres de corail ; voilà le temple où je vais sacrifier, et dans cette bouche enchanteresse… Taisons-nous ; c’est le reptile impur flétrissant une rose : la comparaison a tout peint.

— Pour moi, j’enconne, dit Sylvestre, en levant en l’air les cuisses de la jeune fille, et la fixant sur le croupion ; je veux que ce vit mutin lui perce les entrailles ; j’aime assez un pucelage à moitié pris ; cet air de désordre m’amuse ; je le préfère à des prémices.

Deux jeunes cons s’offrent à ses baisers ; il veut qu’ils pissent sur le nez de sa fouteuse, et qu’une petite fille de douze ans, sur ses reins, pique ses fesses d’une épingle, en se donnant sur lui des saccades qui concourent à ses mouvements. L’extase le saisit ; le vilain entre en fureur, et dépose au con vierge de la plus belle et de la plus innocente des filles, le sperme le plus impur qu’on eût vu fermenter dans la braguette d’un moine.

— Et moi, j’encule, dit Ambroise ; mais là, oui, c’est de là, c’est dans la même posture que je vais la prendre : qu’on m’entoure de culs, je vous en supplie ; qu’on me fustige, et qu’on se rapporte à moi sur le dénouement. Hélas ! il est affreux.

Le visage de la victime, que le coquin a bien à sa portée, est souffleté par lui, à l’instant de la crise, d’une si vigoureuse manière, que le sang coule des deux narines ; et c’est presque évanouie qu’on retire l’enfant de ses mains.

On se met à table : jamais repas n’avait été plus gai ; jamais plus complètes orgies ; tout était nu autour des moines ; on les branlait, on les baisait, on les suçait, on les chatouillait, on les pinçait, lorsque Sévérino, s’apercevant que les têtes allaient s’électriser outre mesure, et que le but proposé des plaisirs s’éloignerait peut-être au lieu de s’atteindre, proposa, pour tempérer l’ardeur dans laquelle il voyait tout le monde, d’engager Jérôme à raconter l’histoire de sa vie, dont il avait promis le récit depuis si longtemps.

— Je le veux bien, dit le moine, qui, près de la débutante, s’occupait, depuis un quart d’heure, à la langotter ; cela retardera l’effusion de mon sperme, dont je ne pourrais bientôt plus restreindre les écluses. Préparez-vous donc, mes amis, à entendre l’un des récits les plus obscènes qui, depuis bien longtemps, ait souillé vos oreilles.





Chapitre XI

Histoire de Jérôme

Les premières actions de mon enfance annoncèrent, à ceux qui se connaissent en hommes, que je devais être un des plus grands scélérats qui eût encore existé sur le sol français. J’avais reçu de la nature des inclinations si perverses ; cette nature âpre s’exprimait en moi d’une manière si contraire à tous les principes de la morale, qu’il fallait nécessairement établir, en me voyant, ou que j’étais un monstre né pour déshonorer cette mère commune du genre humain, ou qu’elle avait eu quelque motif en me créant ainsi, puisque sa main seule avait inculqué dans moi le malheureux penchant aux vices infâmes dont je donnais journellement de si frappants exemples.

Nous sommes de Lyon. Mon père y exerçait le commerce avec un succès assez grand pour nous laisser un jour une fortune plus que suffisante à notre existence, lorsque la mort vint l’enlever, pendant que j’étais encore au berceau. Ma mère, qui m’adorait, et qui prenait de mon éducation des soins inimaginables, m’éleva avec une sœur, née un an après moi, dans la même semaine de la mort de mon père : on la nommait Sophie ; et, quand elle eut atteint l’âge de treize ans, époque où je vais lui faire jouer un rôle sur la scène de mes aventures, on pouvait dire, avec vérité, que c’était la plus jolie fille de Lyon. Tant d’attraits ne tardèrent pas à me faire sentir que tous les prétendus freins de la nature s’évanouissent quand on bande, et qu’elle n’en connaît plus d’autres alors que ceux qui, réunissant les deux sexes, les invitent à jouir ensemble de tous les plaisirs de l’amour et de la débauche : ces derniers, plus piquants sur mon cœur que ceux d’un sentiment qui ressemblait trop à une vertu pour que je l’adoptasse jamais, furent les seuls qui se firent entendre en moi ; et j’avoue que dès que j’eus démêlé les grâces et les attraits de Sophie, ce fut son corps que je désirais, et nullement son cœur. C’est avec vérité que je puis dire n’avoir jamais connu ce sentiment factice de la délicatesse qui, rapportant tout au moral de la jouissance, paraît n’en admettre de vive que celle dont il fait les frais. J’ai joui de beaucoup d’objets dans ma vie ; mais je puis certifier que pas un ne fut cher à mon cœur ; il m’est même impossible de comprendre qu’on puisse aimer l’objet dont on jouit. Oh ! combien cette jouissance serait triste pour moi, si quelque autre sentiment que le besoin de foutre en composait les éléments. Je n’ai jamais foutu de ma vie que pour insulter l’objet de ma luxure, et n’ai démêlé, dans cette action, d’autre charme que l’outrage produit sur l’objet ; je le désire avant la jouissance, je l’abhorre quand le foutre est à bas.

Ma mère élevait Sophie à la maison et, comme je n’étais qu’externe à la pension où l’on m’éduquait, je passais presque toute ma journée avec cette charmante sœur. Sa délicieuse physionomie, ses cheveux superbes, sa taille enchanteresse, me firent brûler, ainsi que je viens de vous confier, du désir de voir, le plus tôt possible, quelle était la différence de son corps au mien, et d’admirer ces différences, en lui faisant observer celles que la nature devait également avoir placées dans moi. Ne sachant trop comment expliquer tout ce que je sentais à ma sœur, je me déterminai à la surprendre plutôt qu’à la séduire : il y avait, dans le premier de ces modes, une sorte de trahison qui me divertissait. Je fis donc, pendant un an, l’impossible pour y parvenir, sans jamais pouvoir en venir à bout. Je sentis alors qu’il faudrait me résoudre à des demandes ; mais j’y voulais toujours la teinte de la trahison ; je n’eus jamais bandé sans cela. Voici donc comme je m’y pris. La chambre de Sophie était assez éloignée de celle de ma mère, pour me permettre d’y essayer une tentative ; et, prétextant une incommodité qui me mit dans le cas de me retirer de bonne heure, je fus lestement me cacher sous le lit du délicieux objet de mes désirs, avec la ferme résolution de me fourrer dedans aussitôt que je l’y sentirais établi. Je n’avais pas pensé à l’extrême frayeur qu’une telle démarche allait causer à Sophie. On raisonne mal quand on bande bien. N’apercevant que mon seul objet, ce ne fut absolument que vers lui seul que se dirigèrent toutes mes actions. Sophie rentra ; je l’entendis qui priait Dieu. Je vous laisse à penser si je m’irrite de ces délais ; j’en maudissais l’objet avec autant de sincérité que je pourrais le faire aujourd’hui, où, plus éclairé sur ce chimérique Dieu, j’insulterais, je crois, celui que je verrais le prier de bon cœur.

Enfin, Sophie se couche : elle l’est à peine, que me voilà près de son chevet. Sophie s’évanouit ; je la presse sur mon sein ; et, plus occupé de l’examiner que de la secourir, j’ai le temps d’inventorier tous ses charmes avant que sa prudence puisse nuire à mes projets. Voilà donc ce qu’est une femme, dis-je en maniant la motte de Sophie ; eh ! qu’y a-t-il donc de beau là ? Ceci, continuai-je en palpant les fesses, vaut infiniment mieux ; mais rien n’est moins joli que ce devant ; et par quelle singulière contrariété la nature n’a-t-elle donc point enrichi de toutes ses grâces la partie du corps de la femme qui la différencie de nous ? Car c’est là, sans doute, ce que les hommes recherchent ; et que peut-on désirer où l’on ne trouve rien ? Est-ce cela qui les flatte ? poursuivais-je en maniant les plus jolis tétons. Je ne devine pas trop ce que ces deux boules, aussi gauchement placées sur la poitrine, peuvent avoir de bien piquant. Toutes réflexions faites, je ne vois que cela, ajoutai-je en maniant le cul, qui soit vraiment digne de notre hommage ; et, puisque nous en avons autant que les femmes, je ne comprends pas qu’il soit nécessaire de les rechercher avec autant de soin. Allons, c’est une chose très ordinaire qu’une femme ; je suis fort aise de l’avoir parcouru sans enthousiasme… Mon vit dresse pourtant en la considérant ; je sens que je m’amuserais de tout cela : mais l’adorer, comme on prétend que font les hommes… l’adorer… moi… ma foi, non. Sophie, dis-je alors assez brusquement ; car voilà le ton qu’on emploie avec les femmes, quand on sait les mettre à leur place ; réveille-toi donc Sophie ; es-tu folle d’avoir ainsi peur de moi ? Et, comme elle reprenait ses sens : Ma sœur, continuai-je, je ne viens point ici pour te faire du mal ; j’ai voulu regarder ton corps, je me suis satisfait : vois l’état où il me met ; apaise mes feux : quand je suis seul… tiens, regarde-moi, en deux tours de poignet… cela coule, et je suis tranquille. Mais, puisque nous voilà réunis, évite-moi cette peine, Sophie ; il me semble que j’aurai plus de plaisir quand ta main fera la besogne. Et, sans autre forme de procès, je place mon vit entre ses doigts ; Sophie le serre, elle m’embrasse. Oh ! mon ami, me dit-elle, il est inutile de te le cacher, il y a longtemps que je combine, comme toi, la différence qui peut exister dans les sexes, et j’avais, sans oser te le dire, la plus grande envie de t’examiner ; la pudeur m’en a empêchée ; ma mère ne cesse de me recommander d’être sage… vertueuse… modeste ; et, pour établir toutes ces vertus dans mon âme, elle vient de me mettre entre les mains du vicaire de la paroisse, homme dur… revêche, qui ne parle jamais que de l’amour de Dieu, et de la retenue qui convient aux filles ; et, d’après de tels sermons, mon ami, si tu n’avais pas fait les avances, je n’aurais osé te parler de rien.

— Sophie, dis-je alors à ma sœur, en m’établissant dans son lit, chair contre chair, je ne suis ni beaucoup plus âgé, ni beaucoup plus instruit que toi, mais la nature m’en a dit assez, pour me convaincre que tous les cultes, tous les mystères religieux ne sont que d’exécrables absurdités. Va, mon ange, il n’y a d’autre Dieu que le plaisir ; c’est à ses seuls autels que nous devons sacrifier.

— Crois-tu, Jérôme ?

— Oh ! oui, oui, c’est mon cœur qui me le dit, et c’est mon cœur qui te l’assure.

— Mais, comment faut-il s’y prendre pour connaître ce plaisir ?

— Se branler, tu le vois. Quand on a bien secoué cela, il en sort une liqueur blanche, qui nous fait pâmer d’aise ; à peine a-t-on fini, que l’on voudrait recommencer… Mais pour toi, dès que tu n’as rien, je ne vois pas trop comment il faudrait s’y prendre.

— Tiens, Jérôme, répondit ma sœur, en plaçant une de mes mains sur son clitoris ; la nature m’a parlé comme à toi, et si tu veux chatouiller cette petite crête que tu vois se durcir et s’élever sous tes doigts ; si, dis-je, tu veux la remuer légèrement ; pendant que je secouerai ce que tu me fais empoigner ; ou je me trompe fort, mon ami, ou nous aurons du plaisir tous deux.

À peine eus-je fait ce que désirait ma sœur, que je la vis s’étendre… soupirer ; et la petite friponne m’inonda les doigts : je me pressai de répondre à cet élan de volupté ; et, me courbant sur elle en baisant sa bouche, et me branlant moi-même, je la payai de la même monnaie. Ses cuisses, sa motte furent inondées de cette liqueur enchanteresse, dont l’écoulement me faisait goûter d’aussi doux plaisirs. Nous éprouvâmes, après, cet instant de stupidité, suite nécessaire des crises libidineuses, qui prouve par sa langueur à quel puissant degré l’âme vient d’être fortement émue, et le besoin qu’elle a de repos. Mais, à l’âge que nous avions alors, les désirs sont bientôt rallumés.

— Ô Sophie ! dis-je à ma sœur, je crois que nous sommes encore bien ignorants ; soit sûre que ce n’est pas ainsi qu’il faut goûter ce plaisir ; nous oublions quelques circonstances apparemment méconnues de nous. Il faut être l’un sur l’autre ; et puisque tu es creuse, et que quelque chose s’allonge dans moi, il faut absolument que ce qui s’élève entre dans ce qui est profond ; il faut que tous deux s’agitent pendant cette jonction ; et voilà, sois-en bien certaine, tout le mécanisme de la volupté.

— Je le crois comme toi, mon ami, me dit ma sœur ; mais j’ignore où est ce trou dans lequel il faut que tu pénètres.

— Si je ne me trompe, si je suis les inspirations que la nature me donne, ce doit être celui-là, répondis-je, en enfonçant un de mes doigts dans le trou du cul de Sophie.

— Eh bien ! essaye, dit ma sœur, je te laisserai faire si je n’en éprouve pas une trop grande douleur.

À peine ai-je le consentement de Sophie, que je l’établis sur le ventre au bord de son lit ; et, bien maître de son derrière, me voilà promptement aux prises. Comme je n’étais pas encore extrêmement bien pourvu, le déchirement fut médiocre : et Sophie, qui brûlait d’envie d’en venir au fait, se prêta avec tant de soumission qu’elle fut bientôt enculée.

— Oh ! que j’ai souffert, me dit-elle, quand l’opération fut finie.

— Bon, répondis-je, c’est parce que c’est la première fois, je parierais bien qu’à la seconde tu n’éprouverais plus que du plaisir.

— Eh bien ! recommence, mon ami, je suis décidée à tout.

Je la rencule, mon foutre coule, et Sophie décharge à son tour.

— Je ne sais si nous nous sommes trompés, dit ma sœur ; je ne le puis croire à l’extrême plaisir que j’ai eu… Qu’en penses-tu, Jérôme ?

Mais ici la tête commençait à se démonter : il n’y avait aucun amour dans mon fait ; le désir purement physique de jouir de ma sœur était le seul mouvement qui m’eût agité ; et ce désir venait d’être cruellement refroidi par la jouissance. Il n’y avait plus d’enthousiasme dans l’examen que je faisais du corps de Sophie. Faut-il l’avouer ? Ces appas qui venaient de m’enflammer, ne m’inspiraient plus que du dégoût. Je répondis donc froidement à ma petite putain, que je n’imaginais pas que nous nous fussions trompés ; et que n’ayant suivi l’un et l’autre que les inspirations de la nature, il était impossible qu’elle eût voulu nous égarer ; que je croyais, au reste, qu’il était prudent de nous quitter, qu’un plus long séjour dans sa chambre nous compromettrait sûrement, et que j’allais me remettre au lit. Sophie voulait me retenir.

— Tu me laisses en feu, me dit-elle ; je serai contrainte à m’apaiser seule. Ô Jérôme ! ne m’abandonne point encore.

Mais l’inconstant Jérôme avait déchargé trois fois et, quelque jolie que fut sa chère sœur, il lui fallait absolument un peu de repos, pour que l’illusion pût renaître.

L’engagement que j’ai pris de développer ici les plus secrets replis de mon cœur ne me permets pas de vous taire mes réflexions ; sitôt que je me vis seul, elles ne furent pas à l’avantage de l’objet qui venait d’éteindre mes feux. Plus de prestige ; le charme était dissipé ; et Sophie ne m’excitant plus m’irritait dans un autre sens. Je rebandais ; mais ce n’était plus pour fêter ses charmes, c’était pour les flétrir : je dégradais Sophie dans mon imagination ; et, passant insensiblement du mépris à la haine, j’en étais au point de lui désirer du mal. Je suis fâché de ne lui avoir pas cherché querelle, me disais-je, désespéré de ne l’avoir pas battue ; il doit y avoir du plaisir à battre une femme quand on en a joui… mais je puis me dédommager de cette retenue… je puis lui faire de la peine, je n’ai qu’à divulguer sa conduite ; elle sera perdue de réputation ; ne pouvant jamais se marier, elle deviendra sans doute extrêmement malheureuse ; et cette affreuse idée, faut-il le dire ? fit aussitôt jaillir mon foutre avec mille fois plus de volupté que lorsqu’il s’écoulait dans le cul de Sophie.

Rempli de cet affreux projet, j’évitai ma sœur le lendemain, et fus confier toute mon aventure à un jeune cousin germain, plus âgé que moi de deux ans, de la plus jolie figure du monde, et qui, pour me prouver l’effet de ma confidence, me fit à l’instant palper un vit très dur et très gros.

— Tu ne me dis rien que je n’aie éprouvé, me dit Alexandre ; j’ai, comme toi, foutu ma sœur, et, comme toi, je déteste aujourd’hui l’objet de mes luxures ; va, mon ami, ce sentiment est bien naturel ; il est impossible d’aimer ce que l’on a foutu. Veux-tu me croire : mêlons nos jouissances et nos haines. La plus grande marque de mépris que l’on puisse donner à une femme est de la prostituer à un autre. Je te livre Henriette, elle est ta cousine germaine ; elle a quinze ans, tu sais comme elle est belle ; fais-en ce que tu voudras, je ne te demande que ta sœur en retour : et, quand nous serons tous deux bien las de ces putains, nous aviserons aux moyens de leur faire pleurer longtemps leur coupable abandon et leur imbécile complaisance.

Cette délicieuse coalition m’enchanta : je saisis le vit de mon cousin ; je le branle.

— Non, non, tourne-toi, me dit Alexandre ; il faut que je te traite comme tu as traité ta sœur.

Je présente les fesses et me voilà foutu.

— Mon ami, me dit Alexandre, dès qu’il m’eut déchargé dans le derrière, voilà comme il faut agir avec les hommes ; mais, si tu t’en es tenu là avec ma cousine, assurément tu ne lui as pas fait tout ce que tu aurais pu lui faire ; non pas que cette manière de jouir d’une femme ne soit assurément la plus lubrique, et par conséquent la meilleure : mais il en est une autre, et tu dois la connaître : mets-toi promptement aux prises avec ta sœur, et je perfectionnerai les leçons dont il me semble que tu ne lui as donné que les premiers éléments.

Je savais que ma mère devait aller bientôt à une foire célèbre ; qu’elle laisserait, pendant son voyage, Sophie sous la garde d’une gouvernante facile à séduire : je prévins Alexandre de faire tout ce qui dépendait de lui pour pouvoir disposer de sa sœur à la même époque. Il réussit : Henriette parut avec son frère ; et Micheline, notre duègne, consentit à nous laisser goûter tous quatre, pourvu qu’à notre tour nous ne révélions pas qu’elle allait passer l’après-midi chez son amant.

Si mon cousin était l’un des plus beaux garçons qu’il fût possible de voir, Henriette, sa sœur, âgée, comme je vous l’ai dit, de quinze ans, pouvait également passer pour l’une des plus jolies filles de Lyon ; elle était blonde, d’une blancheur éblouissante, la couleur de la rose embellissait son teint, les plus belles dents ornaient sa bouche, et sa taille souple et flexible était déjà fort au-dessus de son âge.

À peine avais-je parlé à Sophie, je l’évitais depuis que j’en avais joui. Une fois déterminé, je lui déclarai que mon intention était qu’elle fit avec mon cousin tout ce qu’elle avait fait avec moi. Cette belle fille, continuai-je en montrant Henriette, sera le prix de votre obéissance : jugez donc le chagrin que me ferait éprouver vos refus.

— Mais, mon ami, dit Henriette à son frère, vous ne m’avez point parlé de cet arrangement ; je ne serais, point venue si je l’eusse su.

— Allons donc, Henriette, tu veux faire la prude, dit Alexandre avec humeur : quelle différence y a-t-il entre mon cousin et moi ? et pourquoi ferais-tu des difficultés pour lui accorder ce que j’ai reçu ?

— Ces demoiselles n’en feront point, dis-je, en lâchant moi-même le cordon des jupes de Sophie ; tiens, mon ami, reçois ma sœur de ma main, livre-moi la tienne, et ne nous occupons plus que de plaisir. Des larmes coulèrent des yeux de nos deux novices : elles s’approchent, elles s’embrassent ; mais Alexandre et moi les ayant assurées qu’il ne s’agit point ici de scènes de larmes, que c’est du foutre et non pas des pleurs qu’il nous faut, nous les déshabillons à l’instant, et nous nous les cédons mutuellement. Dieu ! comme Henriette était belle ! quelle peau ! quel embonpoint ! quelles ravissantes proportions ! Je ne concevais plus comment on pouvait bander pour Sophie, après avoir vu ma cousine ; j’étais dans le délire ; et certes Alexandre n’était pas moins enthousiasmé que moi en parcourant les beautés de ma sœur : il la baisait, il la maniait partout ; et la pauvre Sophie, jetant des yeux humides sur moi, semblait me reprocher ma perfidie. Henriette se conduisait de même : il était facile de voir que ces deux charmantes créatures n’avaient écouté que la voix du plaisir, en se livrant à leurs amoureux respectifs ; mais que la pudeur combattait violemment en elles la prostitution à laquelle on les forçait.

— Allons, trêve de pleurs, de regrets et de cérémonies, dit Alexandre ; mettons-nous à l’ouvrage, et tâchons que la plus lascive volupté préside aux jeux que nous allons célébrer tous quatre.

Assurément ses vœux furent remplis, et rien d’aussi luxurieux que les orgies où nous nous livrâmes. Mon cousin foutit ma sœur deux fois en con et trois fois en cul. Il redressa mes idées sur la jouissance des femmes : j’essayai ; et l’épreuve ne servit qu’à me convaincre que, si la nature avait placé là l’autel de la génération, elle n’y avait pas réuni celui du plaisir. M’appesantissant peu sur l’inconséquence, je ne pensai qu’à la venger par un hommage constant au dieu que j’ai toujours servi, et que j’invoquerai sans cesse jusqu’au dernier jour de ma vie. Henriette fut donc beaucoup plus sodomisée qu’enconnée ; et j’assurai mon instituteur que, si, comme il le disait, l’espèce humaine ne se reproduisait que par le con, il fallait donc que la nature n’eût pas grand besoin de production, puisqu’elle affectait à ce travail celui de ses deux temples dont le mérite était si médiocre.

Après nos inconstants hommages, Alexandre et moi revînmes à nos premiers plaisirs. Il jouit de sa sœur devant moi ; j’enculai la mienne à ses yeux ; nous nous fîmes branler ; nous nous sodomisâmes ; nous nous liâmes tous les quatre ; nous nous gamahuchâmes. Alexandre m’apprit mille épisodes voluptueux, que j’étais trop jeune pour savoir encore, et nous finîmes par un repas splendide. Nos jeunes maîtresses, parfaitement remises, et maintenant très apprivoisées, se livrèrent aux plaisirs de la bonne chère avec autant de délices qu’à ceux de la luxure ; et nous ne nous quittâmes qu’avec les plus certaines promesses de recommencer bientôt. Nous tînmes si bien parole, et si souvent, que le ventre de nos donzelles gonfla. Malgré mes précautions et mes infidélités en faveur du cul de ma cousine, il fut démontré que l’enfant dont Henriette accoucha m’appartenait : c’était une fille à laquelle vous verrez jouer un rôle dans le cours de cette histoire. Ce double accident, que nous ne parvînmes à cacher qu’avec infiniment d’art, acheva de nous refroidir sur nos princesses.

— Eh bien ! me dit Alexandre, quelques mois après, penses-tu toujours de même sur le compte de ta sœur ?

— C’est plus cruellement que jamais, répondis-je, que je conçois le ferme projet de me venger de l’illusion où ses attraits ont pu me jeter ; je la vois comme un monstre en horreur à mes yeux ; mais, si tu l’aimes, cela va me retenir.

— Qui ? moi, dit Alexandre, moi, chérir une femme, après l’avoir foutue ! ne t’ai-je donc pas dévoilé mon cœur ? Sois sûr qu’il ressemble au tien ; convaincs-toi bien que ces deux filles sont maintenant abhorrées par moi, et que, si tu le veux, nous ne nous occuperons que de les perdre.

— Faisons-en le serment, répondis-je, et que rien ne l’enfreigne jamais.

— Il est fait, me dit Alexandre ; mais quel moyen allons-nous employer ?

— Le mien est sûr, dis-je : laisse-toi surprendre avec ma sœur par ma mère ; je connais sa sévérité, elle deviendra furieuse et Sophie est perdue.

— Comment perdue ?

— Elle la mettra au couvent.

— La belle punition ! oh ! je veux mieux que cela pour Henriette.

— Et jusqu’où veux-tu porter ta rage ?

— Je veux qu’elle soit déshonorée, flétrie, ruinée sans ressource ; je veux qu’elle mendie son pain à ma porte ; et jouir du plaisir de lui en refuser.

— Bon, dis-je à mon ami ; en ce cas, j’avais bien raison de penser que je l’emporterais sur toi… Mais, silence, je ne puis rien expliquer maintenant. Convenons d’agir chacun de notre côté, et nous nous rendrons compte de nos opérations ; celui des deux qui l’emportera recevra de l’autre une discrétion, le veux-tu ?

— J’accepte, me dit Alexandre ; mais il faut en jouir de nouveau, avant que de les travailler.

Et comme ma mère était encore absente, nous arrangeâmes la dernière entrevue où s’était passée la première. Nous nous livrâmes cette fois à bien plus de libertinage, que nous ne l’avions fait jusqu’alors, et nous finîmes par insulter grièvement les anciennes idoles de nos cultes. Nous les liâmes ventre contre ventre, et les fustigeâmes toutes deux près d’un quart d’heure en cette posture ; nous les souffletâmes, nous leur imposâmes des pénitences ; en un mot, nous les avilîmes, au point de leur cracher au visage et de leur chier sur la gorge, de leur pisser dans la bouche et dans le con, tout en les accablant d’injures et de sarcasmes. Elles pleurèrent ; nous en rîmes : nous ne voulûmes pas qu’elles mangeassent avec nous cette fois ; elles nous servirent nues ; et, les ayant fait rhabiller, nous prîmes congé d’elles, à grands coups de pieds au cul. Ah ! combien les femmes deviendraient plus modestes, si elles pouvaient sentir dans quelle dépendance leur libertinage les met27.

Comme nous nous étions promis d’agir chacun de notre côté, sans nous rien dire, je perdis Alexandre de vue pendant près de six semaines, et profitai de cet intervalle pour dresser contre l’infortunée Sophie les batteries dont vous allez voir les effets. Ma sœur, naturellement très ardente, céda avec autant de facilité aux instigations d’un autre de mes amis qu’elle s’était rendue à mon cousin, et ce fut avec cet ami que je la fis surprendre. Je ne vous peins point la fureur de ma mère, elle fut extrême.

— Préviens cette sévérité, dis-je à Sophie ; hâte-toi, tu es enfermée, si tu ne la devances ; débarrasse-toi de ce monstre ; ose attenter aux jours de cet incommode argus, je t’en fournirai les moyens.

Sophie, troublée, hésite, et finit par céder. Je prépare la fatale boisson ; ma sœur la fait prendre à sa mère, elle expire !

— Oh ! juste ciel ! m’écriai-je alors en accourant avec le plus grand bruit… ma mère, que vous arrive-t-il ?… C’est Sophie, c’est ce monstre que votre juste indignation menaça, et qui se venge de vos équitables rigueurs ; je veux qu’elle porte la peine de son crime… il m’est connu, il m’est dévoilé. Qu’on arrête Sophie ; qu’on s’assure de ce lâche instrument d’un parricide affreux ; il faut qu’elle périsse, il faut du sang aux mânes de ma mère.

Et, en disant cela, je dépose, aux mains d’un commissaire accouru, le poison trouvé dans la chambre de ma sœur, et enveloppé dans son propre linge.

— Peut-il y avoir du doute maintenant, monsieur ? continué-je en m’adressant à l’homme de justice ? le crime n’est-il pas avéré ? Il est affreux pour moi de dénoncer ma sœur ; mais je préfère sa mort à son déshonneur, et ne balance point entre la cessation de son existence et les suites dangereuses de l’impunité. Faites votre devoir, monsieur ; je serai le plus malheureux des hommes ; mais je n’aurai pas au moins à me reprocher le crime de ce monstre.

Sophie, confondue, me lance d’affreux regards… elle veut parler, la rage, la douleur et le désespoir rendent ses efforts inutiles ; elle s’évanouit, on l’emporte… La procédure eut son cours ; je parus, j’appuyai, je démontrai mes déclarations. Sophie voulut récriminer, m’indiquer comme auteur de ce fatal projet. Ma mère, qui respirait encore, prit ma défense, et devint elle-même l’accusatrice de Sophie ; elle dévoile sa conduite, en faut-il davantage pour éclairer l’opinion des juges ? Sophie est condamnée. Je vole chez Alexandre.

— Eh bien ! lui dis-je, où en es-tu ?

— Vous allez le voir, monsieur l’homme de bien, me répond Alexandre ; n’avez-vous pas entendu parler d’une fille qui doit être pendue ce soir, pour avoir voulu empoisonner sa mère ?

— Oui : mais cette fille est ma sœur ; c’est celle dont tu as joui ; et ces complots sont mon ouvrage.

— Tu te trompes, Jérôme, c’est la mienne.

— Scélérat, dis-je, en sautant au cou de mon ami, je vois que, sans nous rien dire, nous avons agi par les mêmes moyens ; est-il rien au monde qui prouve mieux combien nous sommes faits l’un pour l’autre ?… Volons ; la foule s’assemble ; nos sœurs vont arriver au pied de l’échafaud ; allons jouir de leurs derniers instants.

Nous louons une croisée ; à peine y sommes-nous que nos victimes s’approchent.

— Ô Thémis ! m’écrié-je, que tu es aimable de servir ainsi nos passions.

Alexandre bandait, je le branle, il me rend le même service ; et nos lunettes, braquées sur le cou pris de nos deux putains, nous nous arrosons mutuellement les cuisses de foutre, au même instant où les tristes jouets de notre scélératesse expirent par nos soins de la plus cruelle des morts.

— Voilà, me dit Alexandre, de véritables plaisirs ; je n’en connais pas au monde de plus vifs.

— Oui, dis-je. Ah ! si pourtant il en faut de tels à notre âge, qu’inventerons-nous donc, quand les passions éteintes rendront les stimulants plus nécessaires ?

— Ce que nous pourrons, me dit Alexandre ; mais, dans l’incertain espoir d’exister, n’ayons pas la folie de ménager nos plaisirs : ce serait une extravagance.

— Et ta mère, vit-elle ? demandé-je à mon cousin.

— Non.

— Eh bien, dis-je ; tu es donc moins heureux que moi ; la mienne respire, et je vais la finir. J’y cours, j’exécute ; c’est de mes propres mains que j’achève le crime. Et ce double forfait me fit passer la nuit dans un océan de lubricités solitaires, mille fois supérieures à celles que le libertinage se permet au sein des plus doux objets de son culte.

Notre commerce ayant assez mal tourné dans les dernières années de la vie de ma mère, je résolus de réaliser le peu que j’avais : ce fut l’affaire de trois ou quatre ans pour me mettre absolument en règle. Je me déterminai ensuite à voyager : je laissai en pension la fille que j’avais eue de ma cousine, avec l’intention de la sacrifier un jour à mes plaisirs, et je partis. L’éducation que j’avais reçue me mettant à même de prendre le métier d’instituteur, quoique bien jeune encore, j’entrai à Dijon avec cette qualité près du fils et de la fille d’un conseiller au Parlement.

La profession que j’embrassai flattait beaucoup ma lubricité ; je ne voyais déjà pour moi que des victimes de cette passion dans les sujets qui m’allaient être donnés. Oh, quelles délices, me disais-je, d’abuser, comme je vais le faire, et de la confiance des parents, et de la crédulité des élèves. Quelle pâture pour ce sentiment interne de méchanceté qui me dévore, et qui me porte à me venger de la plus cruelle manière des faveurs que je dérobe ou que j’obtiens volontairement. Pressons-nous d’endosser le manteau de la philosophie ; il sera bientôt pour moi celui de tous les vices. Et c’était à vingt ans que je raisonnais ainsi.

Moldane était le nom du robin chez lequel je me présentais : il ne tarda pas à me donner toute sa confiance. Il s’agissait d’élever ensemble un jeune homme de quinze ans, qui se nommait Sulpice, et la sœur de ce jeune homme, nommée Joséphine, qui n’avait encore que treize ans. C’est sans exagération que je puis vous assurer, mes amis, n’avoir vu de mes jours rien d’aussi joli que ces enfants. D’abord la gouvernante de Joséphine présidait aux leçons : peu après cette précaution parut inutile, et les deux charmants objets de mes ardents désirs me furent abandonnés sans réserve.

Le jeune Sulpice, que j’étudiais avec attention, me laissa bientôt apercevoir deux côtés faibles en lui : d’abord, un tempérament de feu ; secondement, un amour excessif pour sa sœur. Bon, me dis-je, dès que j’eus découvert ces deux points, me voilà bientôt sûr du succès. Ô doux jeune homme ! j’avais envie d’allumer en toi le flambeau des passions, et ton aimable naïveté me découvre aussitôt la mèche.

Dès le commencement du second mois de mon séjour chez M. de Moldane, je préparai mes premières attaques : un baiser sur la bouche, une main dans la culotte décidèrent aussitôt mon triomphe. Sulpice bandait comme un lutin, et au quatrième mouvement de mes doigts le fripon m’arrosa de foutre. Je retourne aussitôt la médaille. Dieu, quel cul ! c’était celui de l’Amour même : que de blancheur !… quel étroit !… que de fermeté ! Je le dévore de caresses, et me remets à sucer son charmant petit vit, afin de lui rendre les forces nécessaires à soutenir de nouvelles attaques. Sulpice rebande ; je le couche à plat-ventre, j’humecte avec ma bouche le trou que je veux enfiler ; et, dans trois tours de reins, me voilà dans son cul ; quelques contorsions m’apprennent mon triomphe, et des flots de semence, élancés au fond du derrière de mon charmant élève, le couronnent bientôt. Incroyablement électrisé par les ardents baisers dont je couvre, en foutant, la bouche fraîche et délicieuse de mon joli bardache, par le sperme dont il m’arrose les mains à toutes minutes, je redouble, et, quatre fois de suite, mon vigoureux engin laisse au fond de son cul les preuves non équivoques de ma passion pour lui. Qui le croirait ! et quelles incroyables dispositions à l’exemple de l’écolier de Pergame, Sulpice se plaint de ma faiblesse.

— Eh quoi ! dit-il, nous en restons là ?

— Pour le moment, répondis-je ; mais tranquillise-toi, mon amour, je vais t’excéder cette nuit. Nous couchons dans la même chambre ; personne ne nous surveille ; qu’un même lit nous reçoive tous deux ; et là, je te donnerai, j’espère, des preuves de ma vigueur, dont il sera difficile que tu te plaignes.

Elle arrive, cette nuit désirée : mais, ô Sulpice ! j’avais déjà joui de toi ; le bandeau s’arrachait ; et je vous ai suffisamment dévoilé mon caractère, pour vous faire comprendre qu’avec la chute de l’illusion s’allumait dans mon cœur un nouveau genre de désir que la méchanceté seule pouvait assouvir. Je fis des efforts de vigueur ; Sulpice fut foutu dix coups ; il me le rendit cinq, m’arrosa sept autres fois et la bouche et le ventre de son voluptueux sperme, et me laissa le lendemain matin dans des sentiments qui n’avaient pas, il s’en faut, sa félicité pour objet.

Cependant, la prudence suspendait encore mes desseins, je ne possédais que la moitié de ma conquête ; et, pour y joindre Joséphine, j’avais besoin d’employer Sulpice. Quelques jours après nos orgies, je lui parlai de ses affaires de cœur.

— Hélas ! me répondit-il, je désire infiniment la jouissance de cette charmante fille ; mais la timidité m’enchaîne et je n’ose lui rien témoigner.

— Cette timidité, répondis-je, n’est qu’un enfantillage ; il n’y a pas plus de mal à désirer la jouissance de votre sœur que celle d’une autre femme ; au contraire, il y en a moins, sans doute : plus nous avons de liens avec un objet, plus nous devons le soumettre à nos passions ; il n’est de sacré dans le monde que leur organe ; il n’est de crime qu’à leur résister. Je suis persuadé que votre sœur est pénétrée pour vous des mêmes sentiments dont vous brûlez pour elle ; déclarez hardiment les vôtres, et vous la verrez y répondre : mais il faut précipiter l’aventure ; ce n’est qu’ainsi que l’on réussit : qui ménage une femme, la manque ; qui la brusque, est sûr de la vaincre : gardez-vous bien de leur donner jamais le temps de la réflexion. Je ne crains pour vous qu’une chose, c’est l’amour : quand on lui ressemble aussi bien, il est facile de l’imiter. Vous êtes un homme perdu, si vous vous amusez à la métaphysique. Souvenez-vous qu’une femme n’est pas faite pour être aimée ; ce n’est pas avec autant de défauts qu’elle aurait le droit d’y prétendre : uniquement créée pour nos plaisirs, ce n’est que pour y satisfaire qu’elle respire. Voilà le seul rapport sous lequel vous deviez envisager votre sœur ; foutez-la donc ; je vous y exhorte, et vous proteste de vous aider en tout ce qui dépendra de moi : plus de retenue, plus d’enfance ; la vertu perd un joli homme, le vice seul l’embellit et lui sert.

Sulpice, enhardi par mes conseils, me promit de travailler sérieusement ; dès le même jour, je lui en fis naître l’occasion. J’appris bientôt que rien n’avait été plus heureux que ses premières tentatives, mais que, toujours timide, il n’en avait pas su profiter. On l’aimait, c’est tout ce qu’il avait su ; et quelques baisers sur la bouche en avaient été l’heureux sceau. Je grondai vivement Sulpice de son impardonnable nonchalance.

— Mon ami, me dit-il, j’irais plus vite avec un individu de mon sexe ; mais ces maudits jupons m’en imposent.

— Apprécie-les donc mieux, mon enfant, dis-je à ce charmant jeune homme ; cet emblème d’un sexe faux, faible et méprisable n’est fait que pour constater encore mieux l’avilissement dans lequel tout honnête homme doit le tenir. Trousses ces jupons qui t’effarouchent, et, quand tu auras joui, tu apprécieras mieux ce qu’ils cachent ; mais ne te trompe pas, continué-je, envieux de me conserver les roses sodomites du délicieux cul que je supposais à Joséphine, souviens-toi que c’est entre les cuisses et non pas dans les fesses que la nature a placé le temple où l’hommage d’un homme doit être présenté chez les femmes. Tu éprouveras d’abord un peu de résistance ; qu’elle ne serve qu’à t’enflammer mieux : pousse, presse, déchire, et tu triompheras bientôt.

Le lendemain, j’appris, avec une véritable satisfaction, que l’opération était faite, et que dans les jolis bras de son frère la plus belle des filles venait enfin d’être mise au rang des femmes. Sulpice, loin d’éprouver cette satiété dont les effets étaient si violents dans moi, n’était devenu par la jouissance que mille fois plus amoureux ; et comme la jalousie me parut s’en mêler, je vis qu’il ne me restait plus d’autre moyen pour atteindre au but que celui de la ruse et de la perfidie ; je me pressai : mon élève pouvait recevoir de son imagination les conseils d’une jouissance dont je voulais cueillir les prémices ; et je ne lui aurais jamais pardonné. Les rendez-vous avaient lieu dans un cabinet assez près de ma chambre pour qu’au moyen d’une ouverture pratiquée dans la cloison j’en pusse discerner les détails : je me gardai bien de prévenir Sulpice ; il se serait peut-être composé, et je voulais prendre la nature sur le fait. Quelle ardeur ! quel tempérament d’une part ! que de grâces ! que de fraîcheur ! que de beautés de l’autre ! Oh ! Michel-Ange, tels auraient dû être tes modèles, quand ton pinceau savant nous peignit l’Amour et Psyché. Vous jugez de ma situation ; je n’ai pas besoin de vous la détailler. Ce n’était pas à mon âge que l’on pouvait voir un tel spectacle de sang-froid. Mon vit était dans un tel état, qu’il frappait seul contre la cloison, comme pour marquer le désespoir où le mettaient les digues qu’on opposait à ses désirs : ne voulant pas le laisser languir longtemps, je guette dès le lendemain le moment le plus chaud d’une séance qui se renouvelait tous les jours. J’entre précipitamment.

— Joséphine, dis-je à ma jeune élève presque évanouie de frayeur, voilà une conduite qui vous perd ; il est de mon devoir d’en prévenir vos parents, et je le fais à l’instant même, si vous ne consentez l’un et l’autre à me mettre en tiers dans vos plaisirs.

— Méchant homme, me dit en courroux le pauvre Sulpice, tenant à la main son vit tout inondé du sperme dont il venait de faire jaillir les flots dans le con vierge de sa jolie maîtresse, n’as-tu donc pas toi-même ourdi les pièges où tu veux nous prendre aujourd’hui ? ce qui se passe n’est-il pas le résultat de tes perfides séductions ?

— Ah ! dis-je effrontément, je vous défie de le prouver ; je serais indigne de la confiance de vos parents, si j’avais jamais pu vous donner de tels conseils.

— Mais n’en es-tu pas indigne à présent, rien que par la proposition que tu nous fais ?

— Sulpice, que j’aie des torts ou non, ceux que je découvre ici n’en sont pas moins réels ; et l’extrême différence qui se trouve entre ceux que vous me prêtez et les vôtres, c’est que les faits constateront ceux dont vous vous souillez, et que jamais vous ne pourrez prouver les miens. Mais, croyez-moi, terminons une digression qui s’arrange mal avec la violence des désirs que votre tête-à-tête vient d’allumer en moi ; donnons-nous tous également des torts, et nous n’aurons plus rien à nous reprocher. Vous voyez quels sont mes droits : je vous surprends, je serai cru ; vous ne pouvez alléguer que des mots, j’aurai des faits à présenter.

Et, sans attendre la réponse de Sulpice, je commence à m’emparer de Joséphine, qui, après quelques résistances vaincues par mes menaces, m’abandonne son charmant petit cul, et c’est en vérité tout ce que j’en veux. J’étends cette jolie petite fille sur le corps nu de son frère, qui, la saisissant dans ses bras, lui introduit son petit engin dans le con, et glissant le mien dans le cul de la pucelle parfaitement présenté par l’attitude, je lui cause des douleurs si violentes qu’elle oublie le plaisir où veut la plonger son amant : elle n’y tient pas, je la déchire : elle se retourne et de la secousse fait sortir mon engin du gîte. Elle saignait, rien ne m’épouvante : ce n’est pas un vit comme le mien que la commisération désarme. Je la reprends au vol, je la refixe sur l’outil de Sulpice toujours prêt à la renclouer ; je lui redarde mon vit au derrière ; ma main, cette fois, fixe ses hanches ; je lui frappe les fesses à grands coups de poing ; dans la colère où ses résistances me mettent, je l’injurie, je la menace, je la méprise ; elle est enculée jusqu’aux gardes ; je l’aurais assommée plutôt que de lui faire grâce ; il me fallait son cul ou sa vie.

— Attends-moi, Sulpice, m’écriai-je ; ne déchargeons qu’ensemble, mon ami ; inondons-la de toutes parts ; je voudrais, pendant qu’elle fout ainsi, qu’elle en eût un autre dans la bouche, afin de se mieux pénétrer du plaisir incroyable d’être inondée de sperme dans toutes les parties de son corps. Mais Sulpice qui, malgré les douleurs de Joséphine, la voit décharger dans ses bras, Sulpice ne peut plus se tenir, il perd son foutre, je l’imite, et nous voilà tous les trois heureux.

De nouvelles scènes recommencent bientôt : le pucelage que je désire est pris ; je n’y attache plus de mérite ; j’abandonne à Sulpice la rose effeuillée ; je lui fais enculer Joséphine, et conduis moi-même l’outil, afin qu’il ne s’égare pas ; je lui rends ce qu’il fait à sa sœur ; et nous voilà tous trois à foutre en cul comme de vrais enfants de Sodome : nous déchargeons deux fois sans quitter la posture, lorsqu’une manie ridicule de con vient s’emparer de mes sens. Je supposais celui de Joséphine très étroit ; il n’avait jamais été perforé que par un membre fort inférieur au mien ; je l’enfile, et veux que mon élève m’encule pendant ce temps-là. On n’a pas d’idée de la manière énergique dont ma petite putain déchargeait : je la sentis trois fois se pâmer dans mes bras, pendant que je dévorais sa bouche. Je l’inonde, je reçois de la semence ; et, tous trois épuisés, nous retombons sans mouvement sur un canapé, auprès duquel, par mes soins, une ample collation nous restaure bientôt. Nous n’avions plus la force de foutre ; mais il nous restait celle de nous sucer. J’exige ce service de Joséphine ; et, pendant que sa jolie bouche me savoure, mes lèvres pressent le vit énervé de Sulpice. Je maniais les deux culs par la posture que j’avais choisie, mon élève socratisait le mien, sa sœur chatouillait les couilles ; j’obtiens du foutre, j’en donne, Joséphine décharge encore une fois ; et, vivement pressés par l’heure, nous nous séparons, en nous promettant bien de recommencer incessamment une scène dont mes novices me pardonnent enfin l’invention.

Je fus assez heureux pour masquer un an cette double intrigue, pendant laquelle il ne fut pas de jour où nous ne célébrassions nos sacrifices. Enfin, le dégoût se fit sentir, et avec lui le désir de toutes les perfidies, qui, chez moi, l’accompagnait ordinairement. Je n’avais d’autre moyen de satisfaire à cet écart de ma cruelle imagination que de dénoncer à M. de Moldane la conduite secrète de ses enfants. Je prévoyais bien les dangers d’une récrimination ; mais ma tête, fertile en scélératesses, me fournirait, j’en étais sûr, tous les moyens de la combattre. Je préviens Moldane : Dieu ! quelle est ma surprise de le voir sourire à cette nouvelle, au lieu de s’en courroucer !

— Mon ami, me dit le Robin, je suis très philosophe sur toutes ces fadaises-là ; sois bien certain que, si j’étais aussi ferme en morale que tu m’as supposé, j’aurais pris sur toi des informations un peu plus sévères que je ne l’ai fait ; ton âge même, ainsi que tu dois facilement le concevoir, t’aurait seul écarté du poste où tu prétendais. Viens, Jérôme, poursuivit Moldane en m’attirant dans un cabinet délicieusement orné de tout ce que la lubricité peut inventer de plus luxurieux, viens te donner un échantillon de mes mœurs.

Le coquin, en disant cela, lâche la ceinture de ma culotte, et, prenant mon vit d’une main et mon cul de l’autre, le brave père de mes deux élèves me persuade bientôt que ce n’est pas à son tribunal que je dois porter mes plaintes sur l’immoralité de ses enfants.

— Tu les as donc vu se foutre, mon ami, poursuit Moldane en me dardant sa langue dans la bouche ; et ce spectacle t’a fait frémir d’horreur ! eh bien, je te jure qu’il m’inspirerait, à moi, un bien autre sentiment ; et, pour t’en persuader, je te prie de me procurer ce délicieux tableau, le plus tôt que tu pourras. Mais, en attendant, Jérôme, il faut que je te prouve, d’une manière plus authentique encore, que mon libertinage égale au moins celui de mes enfants.

Et l’aimable conseiller, me courbant sur un canapé, m’examine longtemps le derrière, le baise avec luxure, et m’encule vigoureusement.

— À toi, Jérôme, me dit-il dès qu’il a fini ; tiens, voilà mon cul, mets-le moi.

Je lui rends ce que je viens d’en recevoir ; et le paillard termine la scène, en m’exhortant à laisser à mes élèves toute la liberté qu’ils désirent ; pour satisfaire aux intentions de la nature sur eux.

— Les gêner sur ce point, poursuit-il, serait une cruauté dont nous devons être tous deux incapables ; ils ne font aucun mal, pourquoi donc les contraindre ?

— Mais, dis-je alors à cet homme singulier, si j’avais les mêmes penchants à la lubricité, vous excuseriez donc, dans moi, les excès où je pourrais me livrer avec ces enfants ?

— N’en doute pas, me dit Moldane ; je n’aurais demandé que ta confiance et les prémices ; je t’avoue même que je croyais la chose faite ; je suis fâché que la rigueur de tes plaintes me prouve le contraire. Plus de pédantisme, mon cher, je t’y exhorte ; tu as du tempérament, je le vois ! livre-toi avec mes enfants à tout ce qu’ils t’inspirent, et procure-moi, dès demain, les moyens de les surprendre ensemble.

Je satisfais Moldane ; je le plaçai au trou que j’avais fait pour moi, en lui faisant croire que je venais de le pratiquer pour lui : le paillard s’y met pendant que je le fous. La scène fut délicieuse ; son imagination s’en alluma tellement, que le coquin déchargea deux fois.

— Je n’ai rien vu d’aussi divin, me dit-il en se retirant ; je n’y peux plus tenir, il faut absolument que je jouisse de ces deux beaux enfants. Préviens-les, Jérôme, que demain je veux me mêler à eux, afin d’exécuter tous quatre les plus voluptueuses postures.

— En vérité, monsieur, dis-je, en affectant une légère dose de pruderie que je crus nécessaire aux circonstances, je n’aurais jamais pensé que l’instituteur de vos enfants devint l’individu chargé par vous de les flétrir et de les démoraliser.

— Voilà, me dit Moldane, comme tu saisis mal le véritable sens du mot morale. La vraie morale, mon ami, ne saurait s’écarter de la nature ; c’est dans la nature qu’est le seul principe de tous les préceptes moraux : or, comme c’est elle qui nous inspire tous nos écarts, il ne saurait y en avoir un seul d’immoral. S’il y a des êtres dans le monde dont la jouissance et les prémices me soient dévolus, je crois que ce sont bien ceux qui tiennent l’existence de moi.

— Eh bien, monsieur, dis-je en variant tout de suite mes idées, et ne renonçant momentanément à mes projets de vengeance que pour les rendre plus délicieux, oui, vous serez satisfait demain ; vos enfants seront prévenus, et nous pourrons nous livrer tous dans leurs bras à tout ce que le libertinage peut avoir de plus piquant au monde.

Je tins parole. Sulpice et Joséphine, un peu surpris de ce que je leur annonçais, promirent néanmoins la condescendance la plus entière aux fantaisies de leur papa, le plus profond secret sur tout ce qui s’était passé entre nous ; et la plus belle de toutes les journées vint éclairer la plus délicieuse des scènes.

Le local était le cabinet voluptueux dans lequel Moldane m’avait introduit déjà : une très jolie gouvernante de dix-huit ans, attachée depuis trois semaines à Joséphine, qui me parut dans la confiance et dans les bonnes grâces de Moldane, devait faire le service des bacchanales projetées.

— Elle ne sera pas de trop, me dit le conseiller ; tu vois comme elle est jolie, et je te la garantis aussi libertine qu’aimable. Tiens, poursuit Moldane en troussant Victorine par derrière, vois, mon ami : s’il est possible de trouver un plus divin cul !

— Il est beau, dis-je en le maniant ; mais je me flatte qu’après avoir vu celui de vos deux jolis enfants, ce ne sera plus à celui-ci que vous accorderez la préférence.

— Cela pourra bien être, me répondit Moldane ; mais, en attendant, je t’avoue que j’aime beaucoup celui-là, et il le baisait… le gamahuchait de tout son cœur.

— Allons, Jérôme, me dit-il enfin, va chercher nos victimes et amène-les-moi nues. Suis Jérôme, Victoire ; va présider à cette toilette ; je vais, en vous attendant, me pénétrer des idées lubriques dont l’exécution doit embellir la scène… Je vais faire des projets, et nous exécuterons.

Victoire et moi nous passâmes chez les enfants ; ils nous attendaient. Des gazes, des rubans et des fleurs furent les seules parures dont nous les couvrîmes. Victoire se chargea du garçon, moi de la fille ; nous entrâmes. Moldane, sur un canapé entouré de glaces, nous attendait en se branlant.

— Tenez, monsieur, lui dis-je, voilà des objets dignes de votre luxure ; soumettez-les-y, sans pudeur ; qu’il ne soit pas une seule recherche libertine que vous ne mettiez en usage avec eux ; songez qu’ils sont trop heureux que vous les jugiez dignes de vous occuper un moment, et que c’est par la soumission la plus complète, la plus profonde résignation qu’ils se disposent à vous satisfaire.

Moldane n’y était plus ; sa respiration était pressée, il balbutiait, il écumait de luxure.

— Faites-moi détailler tout cela, Jérôme, me dit-il ; et vous, Victoire, venez branler mon vit, et que vos fesses soient toujours dans mes mains.

Je commence par Sulpice ; je l’approche de son père, qui ne peut se rassasier de le baiser, de le manier, de le sucer, d’accabler son vit et son cul des plus tendres caresses. Joséphine succède ; elle est reçue avec le même enthousiasme ; et les saturnales commencent.

Moldane, au premier acte, voulut que son fils enconnât Joséphine en levrette, étendu sur un canapé : sa fille, ainsi foutue, devait lui sucer le vit : il branlait d’une main mon membre, de l’autre l’anus de Victoire.

Au second, Sulpice encula sa sœur, je foutis Sulpice, et Moldane enconna sa fille, pendant que Victoire, accroupie sur lui, faisait baiser son joli cul.

Au troisième, Moldane me fit enconner sa fille, il l’encula, et Sulpice enculait Victoire sous nos yeux.

Dans le quatrième, j’enconnais Victoire, Moldane l’encula, son fils le foutait, et Joséphine, élevée sur nos épaules, faisait baiser et gamahucher à la fois, son con à moi, son derrière à Moldane.

Au cinquième, Moldane encula son fils, en baisant les fesses de Victoire ; je sodomisais sa fille sous ses yeux.

Au sixième, nous nous enchaînâmes tous ; Moldane enculait sa fille, j’enculais Moldane, Sulpice me foutait, et Victoire, armée d’un godemiché, sodomisait Sulpice.

N’ayant plus la force de bander au septième, nous nous suçâmes, Moldane était sucé par son fils, je suçais le jeune homme ; Joséphine me suçait ; de temps en temps je baisais ses fesses, et Victoire gamahuchait la charmante fille de Moldane, qui, par sa position, présentait son cul à baiser au maître ingénieux de ces voluptueuses orgies. Nous déchargeâmes encore tous pour la septième fois. Un goûter somptueux fut servi ; et, nos forces rendues, nous essayâmes encore quelques attitudes.

Moldane voulut nous réunir tous sur lui ; il encula sa fille, son fils le foutit, il gamahuchait Victoire, je suçais ses couilles. Des cris plus douloureux que lascifs annoncèrent sa défaite ; il déchargea le sang : on fut obligé de l’emporter.

— Mon ami, me dit-il en sortant, je te laisse maître de tout ; si, plus heureux que moi, la nature t’accorde de nouvelles forces, achève de les perdre avec ces trois charmantes créatures : tu me conteras demain tes plaisirs.

Victoire me faisait encore bandailler ; j’étais moins rassasié d’elle que des autres ; je l’enculai, foutu par Sulpice, et baisant le trou du cul de Joséphine ; j’en restai là ! j’étais excédé.

Dès que le foutre revînt bouillonner dans mes veines, je cessai mes anciens projets. Pardieu, me dis-je, je ne me serais jamais attendu à rencontrer un pareil père. De longtemps, avec un tel homme, je ne réussirai à me venger des plaisirs que ces deux enfants m’ont donnés. Je voulais les perdre, et, loin de les entourer de cyprès, je les ai couronnés de myrtes. Eh bien, continuai-je, essayons avec l’épouse de Moldane, ce qui n’a pu me réussir près de lui, et ne renonçons jamais surtout au rôle de traître qui me donne autant de plaisir.

Mme de Moldane, âgée de quarante ans, est une femme honnête, respectable ; pleine de religion et de vertus ; je lui dévoilerai les odieux dérèglements de son époux et de ses enfants ; j’en exigerai d’elle à la fois et le secret et la justice, et je réussirai sans doute… Il est pourtant un de ces individus que je ne voudrais pas perdre… Joséphine, non par amour, oh non, ce sentiment n’est pas fait pour approcher d’un cœur comme le mien ; mais Joséphine peut m’être nécessaire : je veux voyager ; je la mènerai avec moi ; je ferai des dupes avec elle, et je m’enrichirai de nos communes friponneries. Bien vu, Jérôme, bien vu ; la nature t’a gratifié, Dieu merci, de tout ce qu’il faut pour être un excellent coquin : remplissons ces vues, agissons.

Plein de ces idées, je vais trouver Mme de Moldane ; et, après lui avoir demandé le plus profond silence sur les choses que j’ai à lui dire, j’arrache le voile, et lui raconte tout.

— J’ai été contraint de prêter mon ministère à toutes ces horreurs, madame, poursuivis-je, j’étais menacé des peines les plus cruelles, si je n’obéissais : votre époux abusait de son crédit pour me forger des fers ; ma vie même était menacée, si je m’avisais de vous prévenir. Oh ! madame, mettez ordre à cela ; l’honneur, la nature, la religion et la vertu vous en font un devoir sacré. Retirez vos enfants du précipice où les désordres de leur père sont prêts à les plonger : vous le devez au monde, à Dieu, à vous-même ; tout retard deviendrait un crime.

Mme de Moldane, confondue, me supplie de la mettre à même de se convaincre, par ses propres yeux, des infamies dont je lui fais part : cela ne fut pas difficile. J’engage, quelques jours après, M. de Moldane à mettre le lieu de la scène dans la chambre de ses enfants ; je place son épouse au trou qui m’avait servi, qui avait servi à Moldane même ; et cette malheureuse femme put incessamment se convaincre de toutes vérités que je lui avais dites. Une migraine m’avait dispensé d’être de la partie. La sévérité de mœurs que j’affichais fut donc conservée tout entière aux yeux de l’épouse infortunée, qui ne vit de coupables que son mari et la gouvernante de ses enfants.

— Voilà des horreurs, monsieur, me dit-elle dès qu’elle eut vu le commencement… que je voudrais les avoir ignorées !

Ces paroles, sans que Mme de Moldane s’en doutât, me dévoilèrent la tournure de son esprit. Il ne m’en fallut pas davantage pour voir que c’était une femme timide, incapable de servir à la réussite de mes projets ; et ces réflexions me portèrent à changer aussitôt de batteries.

— Un moment, madame, interrompis-je brusquement ; souffrez que j’aille dire un mot à votre mari : il craint l’arrivée d’un importun, je vais le rassurer sur cette visite ; et, libre de ses actions, vous allez voir tout ce qu’il va se permettre.

Je sors.

— Mon ami, dis-je à Moldane en le tirant dans un cabinet voisin, nous sommes découverts ; vengeons-nous promptement. Votre femme, agitée de quelques soupçons sans doute, est entrée furtivement dans ma chambre, dont j’avais pourtant la clef dans ma poche : elle a écouté ; elle a aperçu la fente que vous connaissez ; elle y avait les yeux lorsque j’ai paru. « Jérôme, m’a-t-elle dit, taisez-vous, ou je vous perds. » De grâce, Moldane, ne faiblissez pas, et prenons un parti violent : cette femme peut être dangereuse ; hâtons-nous de la prévenir.

Je ne m’apercevais pas à quel point mon récit enflammait Moldane : il bandait quand j’étais venu le troubler ; l’irritation du fluide nerval embrase aussitôt la bile ; l’incendie devient général ; et c’est le vit en l’air que Moldane, furieux, se précipite sur la cloison, l’enfonce, se jette sur sa femme et, sous les yeux de ses enfants, lui enfonce vingt coups de couteau dans le cœur. Mais Moldane, qui n’avait que la colère du scélérat, et non son énergie, s’effarouche de ce qu’il vient de faire : les cris, les larmes des jeunes créatures qui l’entourent achèvent de le troubler : je crus qu’il allait devenir fou.

— Sortez, lui dis-je, vous êtes un lâche ; vous frémissez de la seule action qui assure votre bonheur et votre tranquillité, que vos enfants vous suivent, que vos valets ignorent tout : dites dans la maison que votre femme vient de se retirer près d’une amie, chez laquelle des soins l’appellent pour quelques jours ; Victoire et moi, nous nous chargeons du reste. Moldane, égaré, sort ; ses enfants le suivent, et nous nous disposons à mettre ordre à tout.

Faut-il vous l’avouer, mes amis ?… Oui, sans doute : c’est de mon cœur tout entier dont vous désirez le développement ; je ne dois vous en rien cacher. Un feu subtil s’alluma dans mes veines à la vue de ce corps dont je venais de causer l’anéantissement : l’étincelle d’un caprice inconcevable, où vous me verrez bientôt livré plus amplement, s’alluma dans mon cœur en considérant cette malheureuse encore belle. Victoire m’offrait, en la déshabillant, les plus belles chairs qu’il fut possible de voir ; je bandai…

— Je veux la foutre, dis-je à la gouvernante de mes élèves.

— Mais elle n’éprouvera plus rien, monsieur.

— Que m’importe, sont-ce les sensations de l’objet qui me sert que je désire ? Non, certes : l’inertie de ce cadavre ne rendra les miennes que plus vive. N’est-ce pas d’ailleurs mon ouvrage ! En faut-il plus pour rendre délicieuse la jouissance que je projette !…

Et je me disposais… Mais l’ardeur de mes désirs effrénés trompa mes desseins ; trop d’impétuosité me perdit ; j’eus promptement recours à la main de Victoire qui fit éjaculer un sperme que je ne pouvais plus contenir ; elle en inonda les chairs inanimées de la belle épouse de mon patron. Nous reprîmes les soins qui nous occupaient ; à force d’eau, nous enlevâmes les traces du sang dont la chambre était inondée, et nous cachâmes le corps dans une banquette de fleurs qui régnait le long d’une terrasse voisine de mon appartement. Le lendemain, Moldane reçut une lettre supposée, par laquelle l’amie de sa femme l’avertissait que cette digne épouse venait de tomber malade chez elle, et qu’elle demandait Victoire pour la soigner ; celle-ci disparut, bien payée, promit le secret et tint parole. Au bout de huit à dix jours la prétendue maladie de Mme de Moldane eut l’air de devenir si grave, qu’il paraissait impossible de pouvoir la transporter chez elle. Victoire nous donnait des nouvelles ; Moldane et ses enfants étaient sensés y aller passer des journées presque entières ; enfin, la digne épouse expira ; nous portâmes le deuil. Mais Moldane n’avait ni la fermeté qui convient aux grands crimes, ni l’esprit nécessaire à calmer les remords : en déplorant son forfait il en détesta la cause ; il ne retoucha plus ses enfants, et me supplia de les faire revenir des erreurs où nos égarements venaient de les plonger. J’eus, comme vous l’imaginez bien, l’air d’approuver et de me charger de tout.

Je vis alors que, pour en venir à mon but, je devais encore changer mes moyens. Je m’emparai de l’esprit de Sulpice ; je lui représentai toute l’horreur du crime de son père.

— Un pareil monstre, lui dis-je, est capable de tout : ô mon ami ! poursuivis-je avec chaleur, tes jours même ne sont pas en sûreté ; je sais que dans ce moment-ci, seulement occupé d’anéantir les traces de son crime, il a fait enfermer Victoire… qu’il complote contre ta propre liberté, et que, pour mieux tout étouffer encore, quand il te tiendra dans quatre murs, il t’empoisonnera, ainsi que ta sœur… Fuyons, Sulpice, prévenons les nouveaux forfaits de cet homme féroce ; mais qu’il tombe avant sous nos coups. Si son action était découverte, il serait proscrit par les lois ; leur glaive s’appesantirait sur lui : soyons aussi juste qu’elles ; délivrons la terre de cet infâme coquin. Personne ne le sert que toi ; devenu farouche et sauvage, tous autres soins que les tiens lui deviennent suspects ; il croit voir le poignard de la vengeance dans les mains de tous ceux qui l’approchent. Saisis toi-même cette arme ; frappes-en le coupable ; satisfaits les mânes de la mère ; elles sont là ; elles voltigent au-dessus de ta tête ; et les cris déchirants de la victime se feront entendre aussi longtemps que le sacrifice expiatoire ne sera pas présenté par tes mains… Mon ami, je te regarde toi-même comme un monstre, si tu balances une minute : celui qui n’ose punir le crime quand il le peut, est aussi coupable, à mes yeux, que celui qui se le permet. Dans l’impossibilité d’une dénonciation qui ne serait pas reçue, il ne te reste d’autre part à prendre que d’agir toi-même ; presse-toi donc, te dis-je, ou tu n’es pas digne de vivre.

Quelques jours de pareilles insinuations enflammèrent bientôt la tête de ce jeune homme : je lui présente des poisons, il les saisit avec avidité ; et le nouveau Seïde se couvre bientôt du plus affreux forfait, en croyant servir la vertu.

Ne restant plus que des collatéraux très éloignés, on établit un conseil de tutelle, dont je sus tellement gagner la confiance, que je fus nommé gardien des effets, et maintenu dans l’éducation des enfants. Employé dans les affaires de la maison, toutes les sommes me passèrent par les mains. Ce fut alors que je conçus l’exécution du dénouement de mon projet.

Je crus que, pour y réussir, je n’avais pas d’autre parti à prendre, que d’employer sur l’esprit de Joséphine les mêmes moyens qui m’avaient aussi bien servi pour décider Sulpice à se débarrasser de son père.

— Vous n’avez plus, dis-je à cette jolie petite innocente… non, il ne vous reste plus pour être heureuse, d’autre part à prendre que de vous débarrasser de votre frère : je sais que dans ce moment-ci il complote contre vous ; et, qu’à dessein d’hériter seul de tout le bien, il propose de vous faire mettre pour le reste de vos jours dans un couvent. Il est temps de dévoiler à vos yeux, Joséphine, toute l’atrocité de ce personnage : lui seul est la cause de la mort de votre père et de votre mère ; lui seul a ourdi ces affreux complots ; lui seul en exécuta une partie ; vous serez bientôt sa victime aussi, vous êtes morte sous huit jours, s’il ne réussit pas à vous faire enfermer pour la vie… Faut-il vous dire plus ? Il m’a déjà demandé où se vendaient les venins qui peuvent abréger les jours d’un individu quelconque. Vous sentez bien que je ne le lui apprendrai pas ; mais il peut s’adresser à d’autres : prenons les devants ; il faut se venger de ceux qui trament contre nous il n’est certainement aucun mal à les prévenir. Ce poison que Sulpice demande, je vous l’offre, Joséphine ; vous sentez-vous la force d’en faire usage ?

— Oui, me dit mon élève, en déployant à mes yeux infiniment plus de caractère que je ne lui en aurais jamais supposé, je crois tout ce que tu me dis, Jérôme. De certains propos de Sulpice me prouvent que tu as raison, quand tu le crois l’auteur de la mort de mon père ; et je veux venger cette mort. Mais, Jérôme, faut-il l’avouer ? je t’aime et ne prendrai jamais d’autre époux que toi : tu as la confiance de nos tuteurs, demande-moi en mariage, je t’appuierai ; si l’on te refuse, emportons le plus d’argent que nous pourrons, et allons nous marier en Suisse ; songe que ce n’est qu’à cette condition que j’accepte le crime que tu me proposes.

Elle flattait trop mes projets pour que je n’acceptasse pas sur-le-champ. Dès que Joséphine fut sûre de moi, elle agit ; ce fut l’histoire d’un déjeuner : elle servit elle-même du chocolat à son frère, dans lequel elle eut soin de jeter deux grains de napel que je lui avais donné. Sulpice creva le lendemain au milieu d’affreuses convulsions que Joséphine observa beaucoup plus courageusement que je ne l’aurais cru : la friponne ne quitta le chevet du lit de son frère que quand elle l’eut vu rendre l’âme.

Ô Jérôme ! m’écriai-je alors à part moi, ton triomphe est donc sûr, et tes perfides séductions viennent de porter enfin le trouble et la désolation dans la famille entière de ton unique ami, ton seul protecteur. Du courage, Jérôme ; ne restons pas en chemin quand il s’agit d’être criminel : il est à jamais perdu celui qui ne parcourt pas jusqu’au bout la carrière du vice, une fois qu’il y est entré. Je passai toute la nuit avec Joséphine ; la scélératesse dont elle venait de se couvrir, lui rendait à mes yeux tous les attraits qu’une longue jouissance lui avait fait perdre. Deux jours après je lui persuadai que je l’avais effectivement demandée en mariage, mais que l’extrême disproportion de nos rangs et de nos fortunes n’avait occasionné que des refus.

— Eh bien ! me dit Joséphine, partons ; car mes projets ne changeront pas ; je ne veux que toi pour époux ; je ne veux vivre que pour toi seul au monde.

— Ce que tu proposes est facile, dis-je à cette pauvre dupe ; voici une remise de cent mille écus, dont le conseil de tutelle vient de me charger pour acquérir une terre qui t’est destinée ; emportons cet argent et disparaissons.

— Je suis à toi, me dit Joséphine ; mais permets que je t’impose une condition.

— Quelle est-elle ?

— Que tu n’oublieras jamais les sacrifices que je te fais… que de tes jours tu ne m’abandonneras.

Et vous comprenez, mes amis, de quel ton de fausseté je dus prononcer des serments que j’avais si peu d’envie de tenir.

Nous disparûmes. Le septième jour de notre voyage, nous atteignîmes Bordeaux, où je crus que nous pouvions séjourner quelque temps, avant que de passer en Espagne, pays que Joséphine choisissait pour se mettre à couvert et consommer notre hymen. La saison devenant mauvaise, et prévoyant que nous ne pourrions guère franchir les monts avant le printemps, ma compagne me proposa de la terminer où nous étions.

— Mon ange, répondis-je à la chère innocente, la cérémonie que tu me proposes me paraît fort inutile ; il conviendrait, ce me semble, infiniment mieux à la prospérité de nos affaires, que nous passions pour frère et pour sœur que pour époux : nous aimons tous deux la dépense, et ce ne sera pas avec cent mille écus que nous pourrons subsister longtemps ; il faut que je te prostitue, Joséphine ; il faut que ce soient tes charmes qui nous fassent vivre.

— Oh ! mon ami, quel affreux projet.

— C’est le seul raisonnable à suivre ; c’est pour l’exécution de ce seul projet que j’ai consenti à t’enlever : l’amour est une chimère, mon enfant, il n’y a de réel que l’or ; il en faut gagner à tel prix que ce puisse être.

— Et voilà donc les sentiments que tu m’avais jurés !

— Connais-moi, Joséphine, il est temps ; sache que celui de l’amour n’approcha jamais de mon cœur ; je jouis des femmes, mais je les méprise ; je fais plus, je les déteste aussitôt que ma passion est assouvie ; je les tolère dans ma société quand elles sont utiles à ma fortune, jamais quand elles ne visent qu’au sentiment. N’en exige donc pas davantage, et rapporte-t’en à moi du soin de te nourrir : j’ai de la fausseté, du manège, de l’intrigue ; je veux te faire voler d’aventures en aventures, et te rendre, par mes conseils, la putain la plus célèbre qu’on ait jamais vue dans le monde.

— Moi, devenir putain !

— N’as-tu pas été celle de ton père, de ton frère… n’as-tu pas été la mienne ? En vérité, ta pudeur serait ici bien déplacée. Mais de profonds soupirs et des flots de larmes interceptèrent les douloureuses expressions que voulait proférer Joséphine : son accès de désespoir fut affreux ; et, quand elle me vit assez prononcé dans mon opinion pour ne pouvoir plus se flatter de m’en faire revenir, la malheureuse qui ne perdait pas au moins par cet arrangement l’espoir d’être toujours auprès de moi… de moi qu’elle avait la folie d’aimer encore, consentit à tout ; et nous nous établîmes en raison de ce divin projet.

Oui, divin, j’ose le dire ; en existe-t-il d’aussi agréable que celui d’assurer sa subsistance et son luxe sur la bonne foi et la crédulité des autres ? Il n’y a ni ouragan, ni dévastation à craindre dans des biens de cette nature ; et l’imbécillité des hommes, en tous les temps la même, assure à celui qui compte sur elle des trésors que ne lui rapporteraient même pas les mines du Pérou. Je me sentais les meilleures dispositions à bien conduire cette nouvelle barque ; Joséphine avait tout ce qu’il fallait pour en tenir le gouvernail ; et nous nous lançâmes.

Une maison délicieuse, beaucoup de valets, de chevaux, un excellent cuisinier, tout l’attirail, en un mot, de gens riches, nous amena bientôt des dupes. Un vieux négociant juif, aussi connu par ses richesses que par sa luxure, fut le premier qui se présenta : Joséphine lui fit beau jeu, et le marché fut promptement conclu ; mais le Crésus avait des fantaisies ; et, comme il donnait dix mille francs par mois pour les satisfaire, il exigeait de la soumission.

Voici quelle était la manie du brave descendant de Saül.

Abraham Pexoto voulait que deux jolies filles, qu’il avait attachées au service de Joséphine, la branlassent sous ses yeux dans un boudoir de glace, en lui faisant prendre pendant la séance huit ou dix attitudes différentes ; en face de l’opération, Pexoto se faisait polluer par deux charmants bardaches : au bout d’une heure de cette première scène, les gitons enculaient les femmes de chambre et Pexoto enculait les gitons. Suffisamment excité par ces préliminaires, sa maîtresse s’étendait tout de son long par terre, comme si elle eût été morte ; on attachait le juif par les mains et par le vit ; les deux garçons le promenaient ainsi deux ou trois fois tout autour du corps en criant : « Elle est morte, la garce, elle est morte, c’est toi qui l’as tuée » : et les deux filles le suivaient à grands coups de verges. Alors le cousin germain de Jésus-Christ s’arrêtait un moment : « Eh bien, disait-il, relevez-la donc puisqu’elle est morte. » On posait le corps toujours immobile sur le bord d’un canapé. Le juif enculait ; et, pendant qu’il travaillait à perdre son sperme dans l’anus de la prétendue morte, il fallait, pour hâter l’émission, que les deux petits Ganymèdes, en faisant baiser leurs culs, ne cessassent de crier : « Eh, oui, oui ; elle est morte, il n’y a plus de secours », et que les deux suivantes continuassent de déchirer, à grands coups de verges, le maigrelet fessier du lépreux.

Sur l’exposé de la fantaisie de cet homme, Joséphine versa quelques larmes ; mais, quand je lui eus représenté qu’elle était bienheureuse d’en être quitte à si bon marché, et que dans le métier qu’elle entreprenait il y avait souvent bien d’autres assauts que celui-là, que 120 000 livres de rentes annexées d’ailleurs à cette complaisance valaient bien la peine de s’y prêter, elle se soumit à tout. Pexoto amena lui-même les deux gitons et les deux soubrettes ; il en payait le logement et la nourriture à part et, dès le lendemain, le patron s’installa. Reconnu pour être le frère de Joséphine, il n’eut aucune jalousie et, pendant plus d’un an nous menâmes, au dépens d’Abraham, la vie du monde la moins israélite.

Au bout de cet intervalle, Joséphine crut s’apercevoir que son amant n’avait plus pour elle le même enthousiasme.

— Prévenons la satiété, m’écriai-je aussitôt ; puisqu’on ne peut plus compter sur Pexoto, tirons-en au moins ce que nous pourrons.

Je savais que le Juif, qui avait en moi une sorte de confiance, venait de recevoir en billets de caisse un payement de 1 500 000 livres. J’arrangeai les choses de manière qu’il ne trouvât point Joséphine à la maison au moment où il était accoutumé de s’en servir.

— Où est ta sœur, Jérôme ? me dit-il, en ne la voyant pas.

— Monsieur, lui répondis-je, un gros sujet de chagrin vient de la conduire à l’instant chez vous ; elle a recommandé que si vous arriviez pendant ce temps-là, on vous servît de même à souper, et qu’elle reviendrait à l’instant. Mais, monsieur, la cause de son chagrin est bien vive ; elle était bien pressée de vous voir et de vous parler ; ne vous rencontrant pas, je crains bien qu’elle ne se porte à quelque action de désespoir.

— Voles-y, me dit Abraham, ne perds pas une minute ; si c’est de l’argent qu’il lui faut, voilà un blanc-seing sur mon caissier ; fais-y mettre la somme qui te sera nécessaire. 20, 30 000 francs, ne te gêne pas, mon ami ; je sais que tu es raisonnable, et qu’il te serait impossible d’abuser de ma confiance.

— Oh ! Monsieur.

— Pars, mon ami, dis-lui que je soupe et que je l’attends sans faute au dessert.

Tout était préparé, sans que le cher homme s’en doutât ; la maison louée, les meubles vendus, les valets congédiés ; et le souper qu’on lui servait était le dernier qu’il devait recevoir de nous. Une chaise de poste nous attendait aux Chartrons28 ; Joséphine était dans cette voiture, et, le coup une fois fait, nous disparaissions de Bordeaux. J’arrive chez le Juif ; je parle aux commis dont je suis parfaitement connu.

— Le correspondant de M. Abraham, leur dis-je, est chez nous ; il demande sur-le-champ les fonds qu’il remit hier à votre patron ; voilà un blanc-seing, remettez-moi, je vous prie, le portefeuille sur-le-champ.

— Ah ! dit le premier commis, je sais ce que c’est : on m’avait prévenu qu’il y aurait quelque changement dans cette affaire ; mais j’ignorais que la conférence dut se passer chez vous. Tenez, voilà ce qu’il demande ; je vais mettre seulement au-dessus de la signature : « Remettez à M. Jérôme le portefeuille reçu hier. » N’est-ce pas cela ?

— Assurément.

— Bien votre valet, monsieur Jérôme.

— Votre serviteur, monsieur Isaac ; et me voilà dans la voiture.

Nous marchâmes huit jours sans arrêter ; et ce ne fut que sur les bords du Rhin que, nous croyant en sûreté, nous descendîmes, excédés, dans une mauvaise auberge, pour nous y reposer quelque temps.

— Eh bien ! mon ange, dis-je à Joséphine en venant de vérifier la somme, tu vois comme nos coups d’essai réussissent ; du courage, de l’effronterie, et nous serons bientôt à notre aise. Cette route est celle de Berlin ; c’est un bon pays que la Prusse ; un roi philosophe y règne ; volons-y : il vaut autant escroquer des barons allemands que des Juifs gascons ; et, de quelque part que nous vienne l’argent, quand il est pris, on peut être sûr qu’il porte bonheur.

— Ce ne sera pas, me dit Joséphine, quand tu le mangeras aussi vite comme nous le gagnons. Qu’ai-je eu, moi, de tout ce profit ? À peine quelques robes et quelques bijoux ; tu as dissipé le reste avec des gueuses et des bardaches : tes luxures, tes désordres en tous genres, ont été aussi énormes que tes escroqueries ; tu jouissais d’une telle réputation, qu’à supposer même que cette aventure ne nous eût pas contraints à quitter Bordeaux, la police nous en eût bientôt expulsés : tu ne t’es pas contenté de prendre les filles de bonne volonté ; tu en as battu, violé, molesté, et peut-être pis…

— Pis ? Ma foi, je le croirai, dis-je à Joséphine : poursuis, mon cœur ; continue mon panégyrique ; il est, ce me semble, très parfaitement dans ta bouche.

— C’est qu’il est affreux…

— Ah ! grâce, je t’en supplie ; je ne t’ai pas pris[e] pour me faire des mercuriales, mais pour servir mon avarice, ma luxure et mes fantaisies : ne perds jamais de vue l’autorité que tes crimes me donnent sur toi ; songe qu’en dénonçant ces crimes, je puis te faire pendre demain ; songe qu’en t’abandonnant à ton propre sort, en ne t’éclairant plus de mes conseils, devenue une petite raccrocheuse à vingt-quatre sous, tu périras bientôt de misère. Continue donc, Joséphine, d’être, avec soumission, et la complice et l’instrument de mes forfaits ; et souviens-toi que j’ai toujours deux pistolets dans ma poche pour te brûler la cervelle à la première désobéissance.

— Ô Jérôme ! je me croyais aimée de toi ; est-ce là ce que tu m’avais promis en me séduisant ?

— Moi, de l’amour pour une femme ; je te l’ai déjà dit mille fois, ma fille ; tu te tromperais, si tu me soupçonnais une telle faiblesse. À l’égard des moyens que j’ai employés pour te séduire, ce sont ceux de tous les suborneurs ; il faut tromper la bête qu’on veut prendre, et ce n’est pas pour rien qu’on graisse l’hameçon.

Joséphine pleura, et je ne la consolai point. Il n’y a personne au monde qui soit endurci comme moi aux jérémiades des femmes ; je m’en amuse souvent, et ne les partage jamais. Cependant, comme je bandais très ferme, que la route m’avait prodigieusement échauffé, et qu’il n’y avait rien là qui pût apaiser mes feux, je fis faire volte-face à ma compagne de route, et lui campai le vit dans le derrière, où je le promenai, jusqu’à ce qu’il eût eu le temps d’y lancer deux ou trois décharges.

Je déculais à peine, que nous entendîmes de grands coups de fouet dans l’auberge, qui nous annoncèrent l’arrivée d’un courrier : j’ouvre la porte. « Il est ici, il est ici, entends-je crier ; nous en sommes sûrs ; nous le suivons depuis Bordeaux. » À ce discours, Joséphine pensa s’évanouir ; pour moi, calme, comme je le fus toute ma vie dans le crime, je me contentai d’amorcer de frais ; puis, descendant, un de mes pistolets à la main.

— L’ami, dis-je au courrier, est-ce moi, par hasard, que tu cherches ?

— Oui, scélérat, me répond aussitôt le même Isaac qui m’avait remis le portefeuille de Pexoto ; oui, fripon, oui, c’est toi… toi, que je vais faire arrêter à l’instant.

— Imposteur exécrable, répondis-je alors avec fermeté ; essaie de l’entreprendre : patron, poursuivis-je en m’adressant à l’hôtelier, qu’on aille me chercher le juge du lieu, pour que je lui porte, à mon tour, toutes les plaintes que j’ai à faire contre ce drôle-là.

Isaac, interdit d’une contenance à laquelle il était loin de s’attendre ; Isaac qui, se confiant en ses propres forces, parce qu’il avait raison, et que j’avais tort, n’avait pris aucune précaution pour me prouver mon crime ; point d’ordres, point de procédures, point d’exempt ; Isaac, dis-je, changea de visage, et s’assit tranquillement auprès du feu, en disant : « Nous allons voir. » Le juge arrive :

— Monsieur, dis-je, en prenant le premier la parole, voilà un fripon qui me doit cent mille écus ; il est, comme moi, négociant à Bordeaux. Lorsque j’ai été pour recevoir mes fonds, en lui disant le besoin que j’en avais pour le voyage que j’entreprends, il m’a refusé ; je l’ai poursuivi ; il s’est déclaré banqueroutier. J’ai réuni mes autres fonds, je suis parti. À peine ce scélérat m’a-t-il vu hors de la ville, qu’il a publié que les fonds que j’emportais occasionnaient sa chute, qu’une partie de ces fonds n’était même pas à moi, que je les escroquais, et il lui a pris, en raison de cela, fantaisie de me poursuivre : il arrive avec ce projet ; mais, ventredieu, je vous le déclare, monsieur le juge, il aura ma vie avant mon argent.

— Qu’avez-vous à répondre à cela, monsieur ? dit l’homme de loi à Isaac.

— Je réponds, dit le Juif, tout troublé de mon effronterie, que vous avez affaire au plus adroit filou qu’il y ait en Europe : mais j’ai tort ; je suis parti comme un étourdi ; je n’ai pris nulles précautions ; c’est ma faute ; je repars : n’importe, que le coquin soit sûr de n’y rien gagner ; je vais me munir de ce qu’il faut et, une fois en règle, qu’il se tienne pour bien certain que je le poursuivrai jusqu’au fond des enfers ; adieu.

— Oh que non, double fils de putain, dis-je en saisissant Isaac au collet ; oh que non, tu ne repartiras pas ainsi ; puisque je te tiens, il faut que je tire de toi mon argent, ou au moins ce que tu as sur toi.

— Cela est juste, dit le Salomon qui présidait à cette scène : monsieur dit que vous lui devez cent mille écus : il faut le payer.

— L’infâme calomniateur ! dit Isaac, en se mordant les lèvres, peut-on porter l’effronterie plus loin ?

— Petit neveu de Moïse, m’écriai-je, j’ai moins d’audace que vous ; je ne demande que ce qui m’est dû et vous osez réclamer ici ce qui ne vous appartint jamais.

Isaac fut généralement condamné. Obligé de vider ses poches, j’en tirai cinquante mille francs, et des lettres de change sur Berlin, pour les deux cent cinquante mille livres que je réclamais encore. Je payai largement le juge, l’hôtelier, les acolytes et, faisant mettre aussitôt les chevaux, nous nous éloignâmes, Joséphine et moi, d’une auberge où nous étions loin d’espérer une aussi lucrative aventure.

— Eh bien, me dit Joséphine, dès que nous commençâmes à galoper, je gage que je n’aurai pas encore un sou de cette prise-là : c’est pourtant mon cul qui t’a valu cette bonne fortune ; tu en sortais quand cet imbécile est venu se prendre au piège qu’il essayait de te tendre.

— Eh ! répondis-je à ma prétendue sœur, ne t’ai-je pas toujours dit que le cul portait bonheur ? Si, malheureusement, j’eusse enfilé ton con, j’étais pris.

— Enfin, qu’aurai-je ?

— Dix mille francs.

— Quelle somme !

— Et quelle dépense as-tu donc à faire, Joséphine ? des chiffons : moi, des culs, des vits : ah ! Joséphine, quelle différence !

Ces propos, et quelques autres semblables, nous amenèrent à Paderborn où nous parvînmes, sans avoir descendu nulle part, depuis notre rencontre avec Isaac.

La foire de Leipzig attirant beaucoup de voyageurs sur ces routes, nous trouvâmes les auberges si pleines à Paderborn, que nous fûmes obligés de partager une chambre avec un riche négociant de Hambourg, qui se rendait avec son épouse à la célèbre foire dont je viens de parler. Kolmark était le nom de ce marchand, dont la femme, âgée d’environ vingt ans, était la plus jolie créature qu’il fût possible de rencontrer au monde ; et, je l’avoue, cette délicieuse personne m’échauffa, pour le moins autant la tête, qu’une cassette très volumineuse que je leur vis enfermer avec soin dans une des armoires de notre chambre. Le désir de m’approprier l’un et l’autre objet devint tellement vif en moi, que je n’en fermai pas l’œil de la nuit. À raison d’une réparation à leur voiture, ces deux personnages devaient séjourner dans l’auberge, et, pour les suivre un peu de près, je prétextai quelques affaires, qui devaient également me retenir un jour à Paderborn. De ce moment, il devenait clair que, puisque nous avions trente-six heures à être réunis, il fallait nécessairement faire connaissance. Joséphine, prévenue par moi, devînt bientôt l’amie de sa compagne ; on déjeuna ensemble ; on y dîna, le soir on fut au spectacle ; et c’est au souper du retour que j’eus soin de préparer le piège dans lequel je voulais faire tomber l’une et l’autre victime. Kolmark avait fait les frais du dîner, il était juste que ceux du souper nous regardassent : ce motif me fit quitter la comédie de bonne heure, et j’arrivai seul à l’auberge, sous le prétexte de tout ordonner.

— Obligé d’aller prendre, à l’extrémité de la ville, un ami avec lequel je pars cette nuit pour Berlin, dis-je aux gens de la maison, je vais faire charger ma voiture tout de suite, et l’envoyer m’attendre chez mon compagnon de voyage.

Cette précaution paraît toute simple ; tous mes bagages se portent à la voiture ; je n’oublie pas d’y faire mettre, bien enveloppée, la cassette, qu’au moyen d’un passe-partout, je retire facilement de l’armoire où elle était serrée.

— Va, dis-je au postillon, dès que tout est prêt ; va m’attendre à la porte de Berlin ; j’y conduirai ma femme et mon ami, cela sera plus simple que d’arrêter près de sa maison ; tu pourras du moins boire en nous attendant ; un cabaret se trouve à cette porte, et il n’en est point à la sienne.

Tout s’arrange ; et ma voiture quittait à peine l’hôtellerie, quand Joséphine et nos deux dupes y rentraient. Le plus grand souper fut servi ; mais j’avais eu le soin de mêler aux jattes de fruits, déjà placées sur un buffet, une dose de stramonium, assez forte pour plonger dans le plus profond sommeil ceux qui goûteraient du mets où je l’avais amalgamé. Tout réussit à miracle : à peine Kolmark et sa femme ont-ils tâté de ce fruit fatal, qu’ils tombent dans une telle léthargie, qu’on peut leur faire tout ce qu’on veut, et les remuer de toute manière, sans qu’ils puissent s’en apercevoir.

— Tiens-toi prête, dis-je à Joséphine, dès que je les vis dans cet état ; tout est dehors ; la voiture nous attend ; j’ai la cassette ; prête-moi la main pour foutre cette femme dont la tête me tourne ; achevons ensuite de leur voler et portefeuilles et bijoux ; puis décampons avec autant de silence que de mystère et de promptitude.

J’approche de la Kolmark ; j’ai beau là trousser, lui presser les tétons, rien ne la réveille. Rassuré par cet état de stupeur, plus violent que je ne l’aurais soupçonné, je deviens très entreprenant ; Joséphine et moi nous la mettons nue. Dieu ! quel corps ! c’était celui de Vénus même.

— Ô Joséphine, m’écrié-je, jamais un crime ne me fit mieux bander que celui-là ! Mais il faut que je le perfectionne : je ne suis pas assez sûr de ma drogue, pour ne pas craindre leur réveil, il faut que je les foute tous les deux, et que je les tue en les foutant.

Je commence par la femme ; je l’enconne d’abord, je l’encule ensuite… pas un mouvement… pas l’ombre d’une sensation ; je lui remplis l’anus de foutre, et passe au mari. Kolmark, qui n’avait que trente ans, m’offrit un cul d’albâtre ; je le quitte, après quelques allées et venues, pour me rengloutir dans celui de la femme et, pendant que j’y suis, cette fois, je fais placer sur elle le corps de l’époux et, sur ce corps, les trois matelas de l’un des lits. Joséphine qui, par mon ordre, cabriole sur les matelas, les a bientôt étouffés tous les deux ; et je jouissais, et j’éprouvais, dans le cul de la femme, l’inconcevable volupté qui existe à procurer une mort violente à l’objet qui sert nos plaisirs. On n’imagine pas à quel point la contraction des nerfs de la victime sert la lubricité de l’agent ! Ô mes amis ! taisons ce secret ; il ne serait pas un seul libertin, s’il était connu, qui n’assassinât sa jouissance. L’opération terminée, nous plaçons avec soin les corps chacun dans leur lit ; et, nous étant emparés des montres, des portefeuilles et des bijoux, nous descendons, nous traversons l’auberge, dont personne n’est surpris de nous voir partir, parce que j’avais prévenu de tout.

— Vous laisserez dormir M. et Mme de Kolmark, disons-nous en passant ; ils vous prient de n’entrer chez eux qu’à midi : votre excellent souper, votre bon vin, tout cela leur a porté à la tête, et ils veulent se reposer longtemps ; nous en ferions sûrement de même sans les affaires qui nous chassent.

Et, cela dit, les dépenses, les valets, largement payés, nous nous retirons comblés des politesses de tout le monde, et volons d’une traite à Berlin, sans nous arrêter davantage. Ce ne fut que dans cette capitale de la Prusse, où nous reconnûmes que la cassette, remplie de pierreries, et les autres effets dérobés, s’élevaient à plus de deux millions.

— Oh Joséphine, m’écriai-je en vérifiant cette agréable prise, ne t’ai-je pas toujours dit qu’un crime assurait l’autre, et que le plus heureux des hommes sera toujours celui qui saura le plus en commettre ? Nous prîmes à Berlin le même établissement qu’à Bordeaux, et je m’y fis de même passer pour le frère de Joséphine.

Cette créature qui devenait chaque jour plus belle, ne tarda pas à faire des conquêtes ; et, comme elle était pénétrée de la nécessité de ne se fixer qu’à celles qui devaient rapporter beaucoup, le premier homme qu’elle tâche de captiver fut le prince Henri, frère du roi29. Il est bien peu de gens qui ne connaissent, au moins de réputation, l’esprit, la gentillesse et le libertinage de cet aimable prince. Henri, plus amateur des hommes que des femmes, ne se fixait jamais qu’à celles dont il croyait pouvoir tirer des secours dans les égarements qu’il chérissait.

— Bel ange, dit-il à Joséphine, il faut, avant de nous lier, que je vous explique mes passions ; elles sont aussi vives que singulières. Je dois vous prévenir d’abord que je fêterai peu dans vous les attraits de votre sexe : jamais je ne me sers de femmes ; je les imite, mais je les déteste. Voici donc quelle sera votre conduite pour servir ma lubricité : je vous ferai connaître beaucoup d’hommes ; vous attaquerez tous ceux que je vous présenterai. Voilà, poursuivit le prince en remettant à Joséphine un godemiché de treize pouces de long, sur neuf de tour, voilà la taille que j’emploie ; quand vous me découvrirez des vits de cette tournure, vous me les fournirez. Une fois à l’opération, vous serez revêtue d’une simarre, couleur de chair, qui ne laissera paraître que votre cul, le reste sera impénétrable à mes yeux ; vous préparerez les vits qui m’entreront dans le derrière, vous les y insinuerez vous-même, vous exciterez l’homme pendant qu’il agira, et, pour remerciements, lorsque j’aurai été bien foutu, je vous ferai tenir par ces mêmes hommes, et vous appliquerai quatre cents coups de fouet. Ce ne sera pas tout, ma belle amie ; il faudra que vos féminins appas soient soumis à de plus grandes profanations. Le fouet reçu, vous vous mettrez absolument nue ; vous vous coucherez à terre, les jambes écartées ; tout les hommes qui m’auront passé sur le corps, vous chieront dans le con et sur la gorge. En revenant de l’opération, ils me feront toucher le trou de leur cul ; ce que j’exécuterai avec la langue. Cela fait, je m’accroupirai sur votre bouche ; vous l’ouvrirez la plus grande possible, je chierai dedans : un de mes hommes me branlera ; mon foutre partira en même temps que mon étron ; c’est la seule façon dont je décharge.

— Et quels sont, dit Joséphine, les émoluments que monseigneur accorde à d’aussi désagréables services ?

— Vingt-cinq mille francs par mois, dit le prince, et je paie tous les accessoires.

— Ce n’est assurément pas trop, répondit Joséphine, mais l’honneur de votre protection nous tiendra lieu du reste, et je suis aux ordres de monseigneur.

— Quel est ce garçon que vous appelez votre frère ? poursuivit le prince.

— Il l’est effectivement, répondit Joséphine, et la similitude de ses goûts aux vôtres pourrait peut-être le rendre utile à vos plaisirs.

— Ah ! il est bougre ?

— Oui, monseigneur.

— Vous encule-t-il ?

— Quelquefois.

— Ah ! parbleu, je veux voir cela.

Et Joséphine, m’ayant fait appeler, le prince, pour me mettre sur le champ à mon aise, déboutonna ma culotte et me branla le vit.

— Voilà, dit-il, un fort bel engin ; il n’est pas tout à fait de la taille de ceux dont je me sers, mais il doit être beau à voir en œuvre ; sa décharge peut être brillante.

Et ayant fait coucher Joséphine à plat ventre, il introduisit mon vit dans le cul de cette fille le plus adroitement du monde. À peine y fus-je, qu’il passa derrière moi et, rabattant mes culottes sur mes talons, il mania mon cul, l’entrouvrit, le gamahucha, y fit pénétrer son vit de quelques lignes ; se retirant ensuite, il se remit à contempler mes fesses, en m’assurant qu’il les trouvait fort de son goût.

— Pourriez-vous chier en foutant ? me dit-il ; c’est une chose délicieuse pour moi, que de voir chier un homme pendant qu’il fout un cul, on n’imagine pas combien cette petite infamie échauffe ma lubricité ; c’est qu’en général j’aime fort la merde, j’en mange même, tel que vous me voyez : les sots ne conçoivent pas cet écart ; il y a des passions qui ne sont faites que pour les gens d’un certain ordre. Eh bien, chierez-vous ?

— Ma réponse fut un des plus fameux étrons que j’eusse pondu de ma vie. Henri le reçut en entier dans sa bouche ; et le sperme, dont il m’arrosa les cuisses, devint le témoignage le plus certain du plaisir que je venais de lui faire. Il en avait fait autant de son côté : et, quand il me vit disposé à nettoyer la place :

— Non, me dit-il en m’arrêtant, c’est l’ouvrage des femmes.

Et Joséphine fut obligée d’enlever cela avec ses mains ; il la regardait faire, et paraissait jouir de l’humiliation où il la réduisait.

— Elle a un assez beau cul, disait-il en le lui claquant, je crois qu’elle sera bonne à fouetter : je l’étrillerai très fort, je vous en préviens, mais j’espère que cela vous sera égal.

— Oh ! parfaitement, monseigneur, je vous jure ; Joséphine est à vous et se trouvera toujours honorée de ce qu’il vous plaira de lui faire.

— C’est qu’il ne faut pas ménager les femmes, en lubricité ; on gâte absolument ses plaisirs, quand on ne sait pas les mettre à leur place, et, tant qu’on les élève, elles n’y sont pas.

— Monseigneur, dis-je, au prince, une chose me surprend en vous : c’est la manière dont vous soutenez l’esprit du libertinage, même après que ce qui lui prête des forces est éteint.

— C’est que mes principes sont sûrs, me répondit cet homme plein d’esprit ; c’est que je suis immoral par système ; et non par tempérament : l’état de force ou de faiblesse dans lequel je puis être, ne contribue nullement aux dispositions de mon esprit ; et je me livre aussi bien aux derniers excès de la luxure, en venant de décharger, qu’avec du sperme de six mois dans les couilles.

Je voulus ensuite témoigner quelque surprise au prince, sur le genre de plaisir crapuleux auquel je le voyais livré.

— Mon ami, me répondit-il, c’est qu’il n’y a que cela de bon en libertinage ; plus le goût qu’on chérit est sale, plus il doit naturellement exciter. À mesure que l’on se blase sur ses goûts, on les raffine ; il est donc tout simple d’arriver ainsi au dernier point de la corruption réfléchie. Tu trouves mes goûts bizarres, et moi je les trouve trop simples ; je voudrais faire bien pis. Je passe ma vie à me plaindre de la médiocrité de mes moyens. Aucune passion n’est exigeante comme celle du libertinage, parce qu’il n’en est aucune qui chatouille, qui pique, agace aussi vivement le genre nerveux, aucune qui porte dans l’imagination un incendie plus considérable ; mais il faut, en s’y livrant, oublier tout à fait la qualité d’homme civilisé ; ce n’est que comme les sauvages, et à la manière des sauvages, que l’on doit se vautrer dans le bourbier de la luxure : si l’on se rappelle ses forces, ou les faveurs de la fortune, ce ne doit être que pour en abuser.

— Oh ! monseigneur, voilà des maximes qui sentent furieusement la tyrannie… la férocité.

— Mais le véritable libertinage, dit le prince, doit toujours marcher entre ces deux vices ; rien n’est aussi despote que lui ; et voilà pourquoi cette passion n’est vraiment délicieuse que pour ceux qui, comme nous autres princes, sont revêtus de quelque autorité.

— Vous concevrez donc du plaisir à abuser de cette autorité ?

— Je vais plus loin ; j’affirme qu’elle n’est agréable que par l’abus qu’on a l’esprit d’en faire. Mon ami, tu me parais assez riche, assez bien organisé, pour que je te révèle sur cela les mystères du machiavélisme. Souviens-toi que la nature même a voulu que le peuple ne fût, dans les mains du monarque que la machine de son autorité ; qu’il n’est bon qu’à cela ; qu’il n’est créé faible et bête que pour cela ; et que tout prince qui ne l’enchaîne et ne l’humilie pas pèche décidément contre les intentions de la nature. Quel est alors le fruit de la nonchalance du souverain ? Un déchaînement universel, tous les crimes hébétés de l’insurrection populaire, l’avilissement des arts, le mépris des sciences, la disparition du numéraire, le surhaussement excessif des denrées, la peste, la guerre, la famine, et tous les fléaux que ces malheurs entraînent. Voilà, Jérôme, voilà ce qui attend un peuple qui secoue le joug ; et s’il existait un être souverain au ciel, son premier soin serait de punir, sois-en sûr, le chef assez imbécile pour avoir cédé sa puissance.

— Mais cette puissance dis-je, n’est-elle pas dans la main du plus fort ? et le peuple en masse n’est-il pas le seul souverain ?

— Mon ami, le pouvoir de tous n’est qu’une chimère ; il ne résulte aucun effet d’une multitude de forces discordantes : tout pouvoir disséminé devient nul ; il n’a d’énergie qu’en le concentrant. La nature n’a qu’un flambeau pour éclairer le monde ; chaque peuple, à son exemple, ne doit avoir qu’un maître.

— Mais pourquoi le voulez-vous tyran ?

— Parce que l’autorité lui échappe s’il est débonnaire ; et je viens de te peindre tous les malheurs qui résultent de l’autorité qui s’échappe. Un tyran vexe quelques hommes ; voilà de sa tyrannie des résultats bien médiocres : un prince mou laisse changer l’autorité de mains ; et voilà des malheurs affreux.

— Ah ! monseigneur, dis-je en baisant les mains de Henri, que j’estime ces principes dans vous, chaque homme, en les admettant, peut se flatter de despotiser dans sa classe ; il n’est qu’esclave et vil, s’il veut usurper le pouvoir des grands.

Le prince de Prusse, singulièrement satisfait de moi, me laissa vingt-cinq mille francs pour gages de sa bienveillance, et ne quitta presque plus notre maison. J’aidais ma sœur à lui trouver des hommes ; et, pas tout à fait aussi difficile que lui, je m’accommodais à merveille de ce dont il ne voulait pas : aussi puis-je certifier avec raison que, pendant deux ans que dura notre séjour dans cette ville, il me passa au moins plus de dix mille vits dans le derrière. Il n’y a point de pays dans le monde où les soldats soient aussi beaux et aussi complaisants ; et, pour peu qu’on sache s’y prendre, on en a tant, qu’on est obligé d’en refuser.

Nous n’étions pas tellement gênés, que nous ne puissions mystérieusement associer quelques seigneurs de la cour aux plaisirs du prince Henri ; et le comte de Rhinberg partagea longtemps les faveurs de la maîtresse du frère de son maître, sans que qui que ce fût s’en doutât. Rhinberg, aussi libertin que Henri, l’était pourtant dans un autre genre ; il foutait Joséphine en con, pendant que deux femmes l’étrillaient à tour de bras, et qu’une troisième lui pissait dans la bouche. Par une suite de caprice fort extraordinaire, Rhinberg ne déchargeait pas dans le con qu’il avait fêté ; celui qui lui avait pissé dans la bouche était toujours sûr de recevoir son hommage : et de même qu’il fallait que celui qui l’excitait fût jeune et joli, raison qui lui avait fait choisir celui de Joséphine ; de même, il était essentiel que celui où il terminait sa besogne fût vieux, laid, et puant. Celui-là changeait tous les jours ; il resta dix-huit mois attaché à l’autre ; et peut-être l’aimerait-il encore sans l’événement qui me fit quitter Berlin, et dont il est temps que je vous entretienne.

Je m’apercevais depuis quelque temps de deux choses qui me donnaient des inquiétudes, et qui furent cause du parti que je pris de m’éloigner de Berlin. Cependant, je balançais encore, lorsque la proposition qui me fut faite acheva de me déterminer.

La première des choses que j’entrevis, fut le refroidissement certain du prince de Prusse pour Joséphine : au lieu de venir tous les jours, à peine le voyait-on deux fois la semaine. L’inconstance est la suite des passions outrées ; comme on s’y abandonne avec excès, on s’en lasse nécessairement plus vite.

La seconde chose qui redoubla mon inquiétude fut de voir que, sans m’en douter, Joséphine m’échappait aussi. Elle aimait un jeune valet de chambre de Henri, qui s’était souvent amusé devant elle avec le prince, et je craignis qu’elle n’en vînt insensiblement à secouer tout à fait mes chaînes. Voilà où j’en étais, lorsque la proposition dont je viens de parler me fut faite. Telles étaient les expressions du billet qui la contenait :


« On vous propose cinq cents mille francs pour livrer Joséphine, en vous prévenant que c’est pour l’exécution d’un caprice qui lui ravira le jour. L’autorité de celui qui vous parle ainsi est telle que, si vous dites un mot, vous êtes un homme perdu ; si, au contraire, vous acceptez, demain à midi la somme promise sera chez vous, et, de plus, cinq cents florins pour votre voyage ; une des conditions du marché étant que vous quitterez la Prusse dès le jour même. »


Voici ma réponse :


« Si j’étais mieux connu de celui qui me fait une telle proposition, il aurait évité le ton de la menace. J’accepte tout sous une seule clause ; c’est d’être témoin du supplice préparé pour ma sœur, ou de savoir au moins de quelle nature il doit être. Au reste, il me paraît essentiel que l’on sache que Joséphine est grosse de trois mois. »


On me répondit :


« Vous êtes un homme charmant ; vous emportez de Berlin l’estime et la protection de celui qui vous parle. Vous ne pouvez pas être témoin du supplice ; contentez-vous de savoir qu’il durera vingt heures ; et qu’il n’existe aucun exemple dans le monde de la rigueur et de la violence du tourment, aussi nouveau qu’extraordinaire, par lequel on lui ravira lentement le jour. Un homme de l’art ira demain constater sa grossesse ; et, si elle est vraie, vous aurez cent mille francs de plus. Adieu ; ne revenez jamais à Berlin ; mais souvenez-vous que, telle part où vous soyez, une main puissante vous protégera. »


Ce soir-là les portes de la maison furent fermées de très bonne heure, et je voulus me donner la barbare jouissance de souper et de coucher pour la dernière fois avec Joséphine. Je ne l’avais jamais foutue avec tant de plaisir. Oh ! le superbe corps, me disais-je ! quel dommage que de tels attraits soient dans peu la pâture des vers ! et ce crime sera mon ouvrage ; il le sera sans doute, puisque, pouvant la sauver, je la livre. Il faut avoir ma tête, mes amis, pour comprendre à quel point de pareilles idées font dresser le vit. Joséphine fut foutue de toutes les manières ; et chacun des temples où je sacrifiais excitait en moi de nouvelles réflexions, toutes néanmoins à peu près de la même teinte. Oh ! mes amis, je puis le dire avec vérité, non, il n’est aucune jouissance dans le monde qui soit comparable à celle-là : mais, à qui le dis-je, grand Dieu ! et qui doit le savoir mieux que vous !

Le lendemain, le médecin parut : je dis à Joséphine qu’il venait de la part du prince, qui, ayant appris sa grossesse, lui faisait offrir des secours, Joséphine commença par nier le fait : mais convaincue par l’examen, elle avoua tout, en suppliant l’homme de l’art de ne la compromettre en rien. Celui-ci promit tout ce qu’on voulut, et n’en dressa pas moins un procès-verbal, par lequel il déclarait qu’au moyen de son examen et des réponses de Joséphine, elle devait être à la fin de son quatrième mois. Me priant ensuite de l’écouter un moment en secret :

— Voilà, me dit-il, les six cent mille francs que je suis chargé de vous remettre ; et les cinq cents florins pour votre route : je viendrai moi-même chercher votre sœur ce soir ; qu’elle soit prête ; et vous, monsieur, que le soleil levant ne vous retrouve pas dans Berlin.

— Comptez sur ma parole, monsieur, répondis-je, en lui présentant dix mille francs, qu’il refusa ; mais de grâce, expliquez-moi tout ce que vous pourrez de cette circonstance singulière ; vous savez sans doute ce qu’on veut faire de ma sœur.

— La victime d’un meurtre de débauche, monsieur, je crois pouvoir vous le révéler, parce qu’on m’a dit que vous étiez au fait.

— Et sera-t-il bien cruel ?

— C’est une nouvelle expérience, dont les angoisses sont d’une telle énergie que le sujet s’évanouit à chaque reprise, et qu’il reprend nécessairement ses sens, dès que l’on arrête.

— Et le sang coule-t-il ?

— Très en détail : c’est ce qu’on appelle une réunion de douleurs ; toutes celles dont la nature afflige l’humanité sont imitées dans ce supplice, tiré du manuel des inquisiteurs de Goa.

— À en juger par les sommes que je reçois, l’acquéreur est un homme riche.

— Je l’ignore, monsieur.

— Dites-moi seulement si vous croyez qu’il connaisse Joséphine.

— Je n’en saurais douter.

— Charnellement ?

— Je ne le crois pas. Et mon homme sortit sans vouloir proférer une parole de plus.

Quelques instants avant, je fus prévenir Joséphine du désir qu’on avait de la posséder seule. Elle frissonna :

— Pourquoi donc ne m’accompagnes-tu pas ? me dit-elle en m’accablant de caresses.

— Je ne le puis.

— Oh, mon ami, mes pressentiments sont affreux ; je ne te reverrai peut-être jamais !

— Quelle extravagance ! Oh ! Joséphine, on vient ; du courage.

Et l’homme de l’art lui ayant présenté la main pour descendre, je l’embarquai, de concert avec lui, dans une voiture anglaise qui la fit bientôt disparaître à mes regards, non sans jeter toute mon existence dans un trouble voluptueux qu’il est plus facile de sentir que de peindre.




Tome troisième

Chapitre XI, suite

Suite de l'Histoire de Jérôme


La première fois qu’on se trouve seul après avoir été deux très longtemps, il semble qu’il manque quelque chose à l’existence. Les sots prennent cela pour les effets de l’amour ; ils se trompent. La douleur éprouvée par ce vide n’est que l’effet de l’habitude, qu’une habitude contraire dissipe plus promptement qu’on se l’imagine. Le second jour de ma route, je ne pensais déjà plus à Joséphine, ou si son image se représentait à mes yeux, c’était avec des symptômes d’une sorte de plaisir cruel, bien plus voluptueux que ceux de l’amour ou de la délicatesse. Elle est morte, me disais-je, morte dans d’affreux tourments, et c’est moi qui l’ai livrée. Cette délicieuse pensée excitait alors de tels mouvements de plaisir en moi, que j’étais souvent obligé de faire arrêter pour enculer mon postillon.

J’étais dans les environs de Trente, absolument seul dans ma voiture, et dirigeant mes pas vers l’Italie, lorsqu’une de ces crises de tempérament me prit, au même instant où j’entendis des cris plaintifs dans la forêt que nous traversions. « Arrête, dis-je au postillon ; je veux connaître la cause de ce bruit ; ne t’écarte pas, et soigne ma voiture. » Je m’enfonce, le pistolet à la main, et je découvre enfin dans un taillis une fille de quinze ou seize ans, qui me parut d’une rare beauté.

— Quel malheur vous afflige, ma belle demoiselle ? dis-je en l’abordant ; est-il possible d’y porter remède ?

— Oh ! non, non, monsieur, me répondit-on, il n’en fut jamais aux flétrissures de l’honneur ; je suis une fille perdue ; je n’attends que la mort, et je vous la demande.

— Mais, mademoiselle, si vous daigniez me raconter…

— Le fait est aussi simple que cruel, monsieur. Un jeune homme devient amoureux de moi ; cette liaison déplaît à mon frère ; le barbare abuse de l’autorité que la mort de nos parents lui donne ; il m’enlève, et, après m’avoir horriblement maltraitée, il me perd dans cette forêt en me défendant, sous peine de la vie, de jamais reparaître à la maison : ce monstre est capable de tout ; il me tuera si j’y rentre. Oh ! monsieur, je ne sais que devenir. Cependant, vous m’offrez vos services… eh bien, je les accepte. Daignez m’aller chercher mon amant ; faites cela, monsieur, je vous en conjure. Je ne sais quel est votre état, ni votre fortune ; mais mon amant est riche, et si des sommes vous étaient nécessaires, je suis bien sûre qu’il les donnerait pour me ravoir.

— Où est-il, cet amant, mademoiselle ? dis-je avec chaleur.

— À Trente, et vous n’en êtes pas à deux lieues.

— Se douterait-il de votre aventure ?

— Je ne crois pas qu’il la sache encore.

Et ici je vis bien que cette belle fille, actuellement sans aucune défense, serait à moi quand je voudrais ; mais, aussi envieux d’argent que de femmes, je me mis à combiner sur-le-champ comment je m’y prendrais pour avoir à la fois l’un et l’autre. Croyez-vous, dis-je d’abord à cette infortunée, qu’il y ait quelque maison dans les environs de la partie du bois où nous sommes ?

— Non, monsieur, je ne le crois pas.

— Eh bien, enfoncez-vous encore plus dans le taillis ; n’y faites pas le moindre mouvement ; transcrivez sur ces tablettes, avec mon crayon, les trois lignes que je vais vous dicter, et dans peu d’heures je vous amène votre amant.

Voici les mots que la belle aventurière écrivit sous ma dictée :


« Un brave inconnu va vous mettre à même de vous convaincre de mes malheurs ; ils sont affreux. Suivez-le, il vous mènera où je vous attends ; mais venez seul, absolument seul ; cette recommandation est essentielle ; vous saurez bientôt ce qui la motive. Si deux mille sequins ne vous paraissent pas une trop faible récompense pour l’homme qui nous réunit, apportez-les pour les lui remettre devant moi ; vous en apporterez davantage, si vous trouvez la récompense trop médiocre. »


La belle opprimée, qui se nommait Héloïse, signa le billet ; et moi, regagnant promptement ma voiture, j’engage le postillon à faire diligence, et le fais arrêter à la porte même du jeune Alberoni, amant d’Héloïse. Je lui présente le billet.

— Deux mille sequins ! s’écrie-t-il en m’embrassant, deux mille sequins pour savoir des nouvelles de tout ce que j’ai de plus cher au monde ! oh ! non, non, monsieur, ce n’est point assez, voilà le double. Partons, je vous en conjure. Je venais d’apprendre le départ de celle que j’aime, la colère de son frère, et ne savais où porter mes pas pour les rejoindre ; vous m’instruisez, que ne vous dois-je pas ? Partons, monsieur, et partons seuls, puisqu’elle l’exige.

Ici, j’arrêtai quelques moments la précipitation de ce jeune homme, pour lui faire observer qu’après l’acharnement du frère d’Héloïse, ce ne devait pas être à Trente qu’il devait ramener cette belle fille. Prenez avec vous le plus d’argent que vous pourrez, lui dis-je ; sortez du territoire de cette ville, et liez-vous pour jamais à celle que vous aimez. Réfléchissez-y bien, monsieur ; mais une conduite contraire vous la fait perdre pour toujours.

Alberoni, pénétré de mes raisonnements, me remercie, et, ouvrant son cabinet avec précipitation, il prend sur lui tout ce qu’il a d’or et de bijoux.

— Partons, maintenant, me dit-il ; j’ai de quoi la faire vivre un an avec éclat, dans telle ville d’Allemagne ou d’Italie que ce puisse être ; et pendant l’intervalle d’un an on peut arranger bien des affaires.

Content de cette sage résolution, je l’approuve ; je fais mettre ma voiture à l’auberge, malgré les insistances d’Alberoni, qui voulait absolument qu’elle restât chez lui. Nous volons.

Héloïse n’avait pas bougé. « Homme imprudent, dis-je à Alberoni, en lui appliquant le bout d’un pistolet sur la tempe, et sans lui donner le temps de prononcer un mot, comment as-tu pu faire la bêtise de confier à la fois aux mains d’un homme que tu ne connais pas, et ta maîtresse et ton argent ? Dépose promptement celui dont tu es chargé, et va porter au sein des enfers l’éternel remords de ton imprudence. » Alberoni veut faire un mouvement ; je l’étends à mes pieds. Héloïse tombe évanouie.

Oh ! sacredieu, me dis-je alors, me voilà donc, par le plus délicieux des crimes, maître d’une fille charmante et d’une bonne somme ; amusons-nous maintenant. D’autres que moi eussent peut-être profité de l’évanouissement de leur victime pour en jouir avec plus de calme : je pensais bien différemment. J’eusse été désolé que cette malheureuse n’eût pas eu la possession de tous ses sens, afin de mieux goûter son infortune. Ma perfide imagination lui préparait d’ailleurs quelques épisodes, dont je voulais lui faire avaler le calice jusqu’à la lie. Quant on fait tant que de commettre le mal, il faut que ce soit avec toute l’extension, tout le raffinement dont il est susceptible.

Je fis respirer des sels à mon Héloïse ; je la souffletai ; je la pinçai. Rien ne parvenant à la réveiller, je la troussai, je lui chatouillai le clitoris, et ce fut à cette sensation voluptueuse que je dus son retour à la lumière.

— Allons, belle enfant, lui dis-je alors, en lui appliquant un baiser de feu sur la bouche, un peu de courage ; il en faut pour soutenir la fin de vos malheurs ; vous n’êtes pas au bout.

— Oh ! scélérat, me dit cette intéressante fille en pleurant, que prétends-tu donc encore ? et quels nouveaux supplices me sont préparés ? n’est-ce point assez d’avoir abusé de ma confiance pour me priver de tout ce que j’aime ? ah ! si ce n’est que la mort dont tu me menaces, presse-toi de me la donner ; hâte-toi de me réunir à l’objet adoré de mon cœur ; je te pardonne ton crime à ce prix.

— La mort que tu désires, mon ange, dis-je, en commençant à palper ma belle, aura lieu très certainement ; mais il faut qu’elle soit précédée de quelques humiliations, de quelques cruautés, sans lesquelles j’aurais bien moins de plaisir à te la donner.

Et comme, en disant cela, mes mains, qui fourrageaient toujours, offraient à mes regards avides des cuisses d’une rondeur, d’une blancheur éblouissantes, je fis trêve aux discours pour ne plus m’occuper que des actions. La certitude où j’étais des prémices d’une aussi belle fille, me fit penser à un genre d’attaque qui peut-être sans cela ne me serait jamais venu dans l’esprit. Dieu ! que d’étroit, de difficultés, de chaleur, et que de plaisir me donna cette victoire ! la manière dont je l’arrachai y prêtait encore plus de sel. Une gorge d’albâtre se présente à moi ; et, plus décidé aux insultes qu’aux caresses, dans l’état où je suis, je la mords, je la pressure, au lieu de la baiser. Ô merveilleux effet de la nature ! Héloïse, singulièrement servie par elle, cède malgré sa douleur aux impressions du plaisir que je la contrains d’éprouver ; elle décharge. Il n’est rien au monde qui allume plus fortement en moi le sentiment de la colère lubrique, comme de sentir une femme partager mes plaisirs.

— Infâme putain ! m’écriai-je, tu vas être punie de ton audace. Et, la retournant avec précipitation, je me rends maître du plus charmant derrière qu’il fût possible de voir. Une main écarte les fesses, l’autre conduit mon vit, et je sodomise à l’instant. Dieux ! quel plaisir elle me donna ! Je lui faisais mal ; elle voulut crier, je lui mis un mouchoir sur la bouche. Cette précaution dérangea l’entreprise, mon engin glissa. Je conçus qu’il fallait relever ma victime, et l’appuyer sur quelque chose. Je la couche sur le cadavre de son amant, et les réunis si bien par l’attitude que je leur fais prendre, que leurs bouches se trouvent, pour ainsi dire collées l’une sur l’autre. On ne se peint point l’effroi, l’horreur, le désespoir où ce nouvel épisode plonge ma victime. Peu touché des différents mouvements qui la déchirent, je fais une corde de mes jarretières et de mon mouchoir ; je la fixe dans cette position, et me remets tranquillement à l’ouvrage. Dieux ! quelles fesses ! quel embonpoint ! que de blancheur ! Mille et mille baisers se collent sur elles ; il semble que je veuille dévorer ce beau cul avant que de le foutre. Je le perfore enfin, mais avec une telle rapidité, si peu de précaution, que le sang coule sur les cuisses. Rien ne m’arrête ; je suis au fond ; je voudrais qu’elle fût plus étroite, et moi bien plus gros pour la tourmenter davantage. « Eh bien ! petite garce, dis-je en la limant de toutes mes forces, cette seconde jouissance te fera-t-elle décharger comme l’autre ? » Et je claquais vigoureusement ses fesses, en disant cela ; je les égratignais ; mes mains repassaient par devant, et lui arrachaient barbarement le poil follet dont l’avait ornée la nature. Mille cruelles idées viennent ici troubler mon imagination. Je me détermine à retarder ma décharge, afin que rien ne puisse ralentir le feu qui les inspire. Je me rappelle l’affreux projet formé sur le cadavre de madame de Moldane… Je me ressouviens de tout ce qui m’a été dit sur les délices de la jouissance d’un cadavre fraîchement assassiné, et du désespoir où m’a mis l’impétuosité de mes désirs, en m’empêchant jadis de consommer ce crime. Je décide, je jette des yeux hagards sur le corps sanglant d’Alberoni ; je le déculotte. Il était encore chaud ; j’aperçois de superbes fesses, je les baise ; c’est avec ma langue que je prépare les voies ; je m’introduis, et me trouve si bien de l’expérience, que c’est dans le cul de l’amant assassiné par moi, qu’en baisant celui de la maîtresse que j’assassinerai bientôt de même, que c’est là, dis-je, qu’avec d’indicibles frémissements de plaisir, mon foutre s’élance à grands flots.

Les attraits d’Héloïse, son désespoir, ses larmes, l’état d’anxiété où je plongeais son âme par les menaces dont je l’accablais ; la réunion de tant d’effets si puissants sur mon cœur de fer, me firent bientôt rebander. Mais, plein de rage, écumant de cette colère lubrique qui plonge nos sens dans une si violente agitation, ce n’est plus maintenant que par des insultes que je peux m’exciter au plaisir. Je cueille des branches dans le taillis qui nous environne ; j’en forme des verges ; je déshabille totalement cette jeune personne, et l’étrille sur tout le corps, sans excepter la gorge, d’une si cruelle manière, que son sang se mêle bientôt à celui des plaies de son amant. Rassasié de cette barbarie, j’en invente de nouvelles ; je la force à sucer les plaies d’Alberoni. La voyant m’obéir avec une sorte de délicatesse, j’arrache des épines, et l’en frotte sur les parties les plus délicates ; j’en introduis dans son vagin, je lui en déchire les tétons. J’incise enfin le cadavre du jeune homme ; j’en extirpe le cœur, pour en barbouiller le visage de ma victime ; je la contrains à en mordre quelques parcelles. Je n’en pouvais plus. Et le fier Jérôme, qui venait de faire la loi à deux individus, la recevait en ce moment de son vit : on ne banda jamais de cette violence-là. Pressé du besoin de perdre mon foutre, j’oblige ma victime à prendre dans la bouche le vit de son amant, et je l’encule en cet état. J’avais un poignard à la main ; je lui réservais la mort à l’instant de ma décharge… Elle approche ; je fais devancer mes coups ; ce n’est qu’avec lenteur que je veux lui faire recevoir le dernier. Je caresse en attendant, avec délices, la voluptueuse idée de mêler aux divins élans de ma décharge les derniers soupirs de celle que je fous. Elle va sentir, pensai-je en la limant à tour de reins, elle va éprouver les plus cruels moments de l’homme, lorsque j’en goûterai les plus doux. Le délire s’empare de mes sens ; je la saisis par les cheveux, d’une main, et de l’autre, je lui plonge, à quinze reprises différentes, un poignard dans le sein, dans le bas-ventre et dans le cœur. Elle expire, et mon foutre n’est pas encore répandu. Ce fut alors, mes amis, que j’éprouvais bien de quel merveilleux effet est d’égorger l’objet qu’on fout. L’anus de ma victime se resserrait, se comprimait, en raison de la violence des coups que je lui appuyais ; et, lorsque je perçai le cœur, la compression fut si vive que mon vit en fut déchiré. Ô délicieuse jouissance ! vous étiez la première que je goûtais en ce genre ; mais que je vous ai d’obligation de la leçon que vous me donnâtes, et combien j’en ai profité depuis ! Un moment de repos succède à de si vives agitations ; mais, dans une âme aussi scélérate que la mienne, le spectacle du crime doit bientôt rallumer le désir. J’ai foutu le cadavre de l’amant, me dis-je, pourquoi ne foutrais-je pas celui de la maîtresse ? Héloïse était encore belle ; la pâleur de son teint, le désordre de ses beaux cheveux, l’intérêt puissant qui régnait sur les traits renversés de sa physionomie enchanteresse, tout me fait rebander ; j’encule et décharge une dernière fois, en dévorant sa chair.

L’illusion dissipée, je ramasse les bijoux, l’argent, et m’éloigne, non pas en détestant mon crime. Ah ! si je m’en fusse repenti, m’eût-il fait bander tant de fois depuis ?… Non, je ne le détestais pas, ce crime délicieux ; mais je regrettais bien de ne pas lui avoir donné une plus violente extension.

Je rejoignis ma voiture, et partis sur le champ pour Venise. Le climat du pays de Trente et le caractère de ses habitants ne m’ayant point plu, je me déterminai pour la Sicile. Là, dis-je est le berceau de la tyrannie et de la cruauté ; ce que les poètes et les écrivains racontent de la férocité des anciens indigènes de cette île me fait croire que je retrouverai quelques traces de leurs vices dans les descendants des Lestrygons, des Cyclopes et des Lotophages30. Vous allez voir si je me trompais, et si les prêtres, les nobles et les riches négociants de cette île délicieuse n’ont pas tout ce qu’il faut pour nous donner une suffisante idée de la dépravation et de la férocité de leurs ancêtres. Plein de ce projet, je traversai toute l’Italie ; et, à cela près de quelques scènes luxurieuses, de quelques crimes sourds et secrets auxquels je me livrai pour me tenir en haleine, il ne m’arriva rien qui, comparable à ce qui me reste à vous dire, mérite de suspendre ici votre attention.

Je m’embarquai à Naples, au milieu du mois de septembre, sur un joli petit bâtiment marchand qui faisait voile vers Messine, et dans lequel le hasard me fit rencontrer l’occasion d’un crime gratuit, aussi singulier que piquant. Nous avions avec nous une négociante de Naples, que ses affaires conduisaient en Sicile, et qui menait avec elle deux petites filles charmantes, dont elle était mère, qu’elle avait nourries, et qu’elle aimait au point de ne pouvoir jamais s’en séparer. L’aînée pouvait avoir quatorze ans, une figure romantique, les plus beaux cheveux blonds, et la taille la plus agréable. Les charmes de sa sœur, moins âgée de dix-huit mois, étaient dans un genre tout à fait différent ; des traits plus piquants que l’autre, moins d’intérêt, si l’on veut, mais infiniment plus de stimulant ; tout ce qu’il fallait en un mot, non pour séduire doucement comme sa sœur, mais pour emporter d’assaut le cœur le plus récalcitrant en amour. À peine eus-je aperçu ces deux filles, que je résolus de les sacrifier. En jouir était difficile. Idoles de leur mère, et perpétuellement sous ses yeux, le moment de l’attaque ne fût pas devenu facile à prendre. Il me restait le moyen de les victimer ; et le plaisir d’arrêter le cours de l’existence de deux aussi jolies créatures valait encore mieux que celui de la leur rendre agréable par la connaissance des plaisirs. Ma poche, toujours remplie de cinq ou six sortes de poisons, m’offrait différentes manières de leur ravir le jour. Mais le coup, selon moi, n’eût pas été assez sensible pour une mère tendre et idolâtre de ses filles ; je voulais une mort plus frappante, infiniment plus prompte ; le sein des vagues sur lequel nous flottions me présentait pour elles un sépulcre où j’aimais mieux les engloutir. Ces deux jeunes personnes avaient l’imprudence (et j’étais bien étonné qu’on ne les en eut pas encore empêchées) d’aller s’asseoir sur le bord du tillac, pendant que l’équipage faisait la méridienne. Le troisième jour de notre traversée, je saisis l’instant ; je les approche ; et, les enlevant toutes deux à brasse-corps, en empêchant leurs mains de s’attacher à moi, je les culbute d’un bras vigoureux dans l’élément salé qui doit les ensevelir à jamais. La sensation fut si vive, que j’en déchargeai dans mes culottes. On se réveille au bruit ; j’ai l’air de me frotter les yeux et d’apercevoir le premier quelles sont les victimes de cet accident ; je me précipite vers la mère :

— Oh ! madame, lui dis-je, vos filles sont perdues.

— Que dites-vous ?

— Une imprudence… elles étaient sur le tillac… un coup de vent… elles sont perdues, madame ! elles sont perdues !

On ne se peint pas la douleur qu’éprouva cette malheureuse ; jamais, je crois, la nature ne fut plus éloquente ni plus pathétique ; et, réversiblement, jamais plus voluptueuses impressions n’ébranlèrent mes organes. Revenue à elle, cette femme me donna toute sa confiance. On la débarqua dans un état affreux. Je me logeai dans la même auberge. Sentant sa fin approcher, elle me remit son portefeuille, en me priant de le faire passer à sa famille ; je promis tout, et ne tins rien. Six cent mille francs que contenait ce portefeuille étaient un objet assez considérable pour qu’avec mes principes je ne les laissasse pas échapper ; et la malheureuse Napolitaine, qui mourut le surlendemain de notre arrivée à Messine, m’en laissa bientôt jouir tranquillement. Je n’eus qu’un regret, je l’avoue ; ce fut de ne l’avoir pas foutue avant sa mort. Belle encore, et très malheureuse, elle m’en avait inspiré le plus violent désir ; mais j’eus peur de perdre sa confiance ; et, dans cette occasion, je l’avoue, où il ne s’agissait que d’une femme, l’avarice l’emporta sur la luxure.

Je n’avais d’autres recommandations, à Messine, que les lettres de change dont je m’étais muni à Venise, où j’avais pris la sage précaution, à cause de la différence des monnaies, d’échanger mon numéraire contre du papier sur la Sicile. Le banquier qui m’escompta me fit plus de politesses que n’en reçoivent les Siciliens, quand ils se présentent pour le même objet, chez les banquiers de Paris ; et c’est une justice que je dois rendre à la parfaite urbanité de tous les négociants étrangers à qui j’ai eu affaire. Une lettre de change sur eux devient une lettre de recommandation ; et les offres les plus sincères, les plus multipliées accompagnent toujours au moral les obligations que leurs correspondants prennent au matériel avec eux.

Je témoignai à mon banquier le désir que j’avais d’acheter une terre seigneuriale avec les fonds considérables dont je me trouvais possesseur.

— Le régime féodal est ici dans toute sa vigueur, dis-je à ce brave homme ; cela seul me détermine à m’y établir ; je veux à la fois commander aux hommes et cultiver la terre, dominer également sur mon champ et sur mes vassaux.

— En ce cas, vous ne pouvez être mieux qu’en Sicile, me dit mon correspondant ; il est telle terre ici où le seigneur a droit de vie et de mort sur ses habitants.

— Voilà celle qu’il me faut, répondis-je. Et, pour ne plus m’appesantir sur ces détails, vous saurez, mes amis, qu’au bout d’un mois je me trouvai seigneur de dix paroisses, en possession de la plus belle terre et du plus beau château, dans la vallée des ruines de Syracuse, tout près du golfe de Catane, c’est-à-dire, dans le plus beau pays de la Sicile.

Je ne tardai pas à me former un domestique nombreux et composé d’après mes goûts. Mes valets, mes femmes, tous avaient le service immédiat de mes lubricités pour clause spéciale de leurs devoirs. Ma gouvernante, nommée dona Clementia, femme d’environ trente-six ans, et l’une des plus belles créatures de l’île, avait indépendamment de ses soins libidineux près de moi, la charge de me découvrir des sujets de l’un et de l’autre sexe ; et, tout le temps qu’elle l’exerça près de ma personne, je vous réponds qu’elle ne m’en laissa pas manquer. Avant que de m’établir, je parcourus les villes célèbres de cette intéressante contrée ; et, comme vous l’imaginez bien, Messine eut droit à mes premières recherches. Les descriptions de Théocrite sur les plaisirs de la Sicile n’avaient pas peu contribué à faire naître en moi le désir d’habiter un si beau pays. Je trouvai tout ce qu’il dit sur la douceur du climat, sur la beauté de ses habitants, et particulièrement sur leur libertinage. C’est là, sans doute, c’est sous ce climat délicieux que la bienfaisante nature inspire à l’homme tous les goûts, toutes les passions qui peuvent contribuer à lui rendre son existence agréable ; et c’est là où l’on doit en jouir, si l’on veut connaître la vraie dose du bonheur que cette tendre mère réserve à ses enfants. Après avoir visité de même Catane et Palerme, je revins prendre possession de mon château. Assis sur une montagne élevée, j’y jouissais à la fois de l’air le plus pur et de la vue la plus agréable. Cette apparence de forteresse flattait d’ailleurs infiniment la sévérité de mes goûts. Les objets que je leur immolerai, me disais-je, seront là comme dans une prison. À la fois leur maître, leur juge et leur bourreau, où trouveront-ils des défenseurs ? Oh ! que les jouissances sont divines, quand le despotisme et la tyrannie les aiguillonnent ainsi !

Clementia avait eu soin de remplir mon sérail pendant mon absence ; et, à mon retour, je le trouvai garni, par ses soins, de douze jeunes garçons de dix à dix-huit ans, de la plus jolie figure du monde, et d’un nombre égal de filles, à peu près de même âge. On me les renouvelait tous les mois ; et je vous laisse à penser, mes amis, dans quels débordements luxurieux je me plongeai. On ne se figure pas les recherches que je mis en usage ; les férocités dont je les assaisonnais ; mon aventure de Trente m’avait si fort apprivoisé avec les voluptés sanguinaires, que je ne pouvais plus m’en passer. Cruel par goût, par tempérament, par besoin, je ne pouvais me livrer à aucune volupté qui ne portât l’empreinte de la brutale passion qui me dévorait. Je ne faisais d’abord tomber mes atrocités que sur les femmes ; la faiblesse de ce sexe, sa douceur, son aménité, sa délicatesse me paraissaient autant de titres certains aux élans de ma barbarie. Je m’aperçus bientôt de mon erreur ; je sentis qu’il était infiniment plus voluptueux de moissonner les épis qui résistent, que l’herbe tendre se courbant sous la faux, et que si cette réflexion ne m’était pas venue jusqu’alors, c’était plutôt par une fausse retenue, que par raffinement. J’essayai. Le premier bardache que j’assassinai, âgé de quinze ans, et beau comme l’amour, me procura de si violents plaisirs, que mes coups se dirigèrent à l’avenir bien plutôt dans cette classe-là que dans l’autre. Il semblait que je méprisasse trop les femmes pour m’en composer des victimes, et qu’ainsi les jeunes garçons devaient, par leurs appas, me procurer des voluptés plus sensuelles ; ils devaient être de même plus délicieux à supplicier. D’après cette hypothèse, confirmée par des faits, il n’y avait pas de semaine où je n’en immolasse trois ou quatre, et toujours par de nouveaux tourments. Quelquefois j’en lâchais un couple dans un grand parc, environné de hauts murs, et duquel il était impossible de s’échapper. Là, je les traquais comme des lièvres ; je les cherchais, parcourant mon parc à cheval ; et quand je les avais pris, je les suspendais à des arbres par des colliers de fer ; on établissait au-dessous un grand feu qui les consumait en détail. D’autres fois je les faisais courir devant mon cheval, et les piquais à grands coups de fouet dans les reins ; s’ils tombaient, je leur faisais passer mon coursier sur le ventre, ou je leur brûlais la cervelle à coups de pistolet. Souvent j’employais des supplices plus raffinés encore, et dont l’exécution n’était bonne que dans l’ombre et le silence du cabinet ; et toujours, pendant ces expéditions, la fidèle Clementia m’excitait, ou dirigeait des scènes de lubricité, dont ses plus folies filles devenaient les premières actrices. J’avais heureusement trouvé, dans cette Clementia, toutes les qualités nécessaires au genre de vie féroce et crapuleux que j’adoptai.

La coquine était méchante, luxurieuse, intempérante, athée ; elle avait, en un mot, tous mes vices, et nulle autre vertu que celle de m’être incroyablement attachée, et de me servir à merveille. Je menais donc dans ce château, par les soins de cette charmante fille, la vie du monde la plus délicieuse et la plus analogue à mes goûts, lorsque l’inconstance, à la fois le fléau et l’âme de tous les plaisirs, vint m’arracher à ce séjour paisible, pour me replacer sur le grand théâtre des aventures de ce monde.

On se blase quand les difficultés n’irritent plus les jouissances ; on veut les augmenter par des peines ; ce n’est vraiment que par elles que l’on parvient aux grands plaisirs. Je laissai Clementia dans mon château et revins m’établir à Messine. Le bruit qu’un riche garçon venait habiter cette capitale se répandit bientôt, et m’ouvrit les portes de tous les palais où il y avait des filles à marier ; je découvris promptement l’intention, et résolus de m’en amuser.

De toutes ces maisons, dans lesquelles on affectait de me recevoir avec bienveillance, celle du cavalier Rocupero me fixa plus particulièrement. Ce vieux noble et sa femme pouvaient à peu près former un siècle à eux deux. La médiocrité de leur fortune leur faisait élever et nourrir avec une beaucoup trop grande économie, les trois plus belles filles qu’eût jamais créées la nature. La première se nommait Camille ; elle avait vingt ans, brune, la peau d’un blanc à éblouir, les yeux les plus expressifs, la bouche la plus agréable, et la taille d’Hébé même. La seconde, plus intéressante, mais moins belle, n’avait que dix-huit ans, ses cheveux étaient châtains ; ses grands yeux bleus, pleins de langueur, respiraient à la fois l’amour et la volupté ; sa taille, ronde et bien remplie, promettait la meilleure jouissance ; on la nommait Véronique ; et, certes, je l’eusse préférée, non pas uniquement à Camille, mais à toute la terre, sans les attraits célestes de Laurence, qui, quoique à peine âgée de quinze ans, surpassait en beauté, et ses sœurs, et les plus belles personnes de toute la Sicile.

À peine fus-je introduit chez ce bon gentilhomme, que je résolus d’y porter à la fois le trouble, la désolation, l’impudicité, le déshonneur, et tous les fléaux du crime et du désespoir. La probité régnait dans cette maison ; la beauté, la vertu semblaient de même y avoir établi leur empire ; en fallait-il plus pour échauffer en moi le désir de la souiller par tous les forfaits imaginables ! Je commençai par des largesses, que l’on n’accepta qu’avec peine ; mais les vues d’alliance que je manifestai bientôt ne permirent plus aucun refus. On me pria d’expliquer ces vues. Comment voulez-vous, répondis-je, que je me prononce entre les trois Grâces ; donnez-moi donc le temps de mieux connaître vos charmantes filles, et je pourrai vous dire alors laquelle doit fixer mon cœur. Les choses en cette position, vous imaginez facilement que je profitai des délais pour les suborner toutes trois. Comme je leur avais recommandé le plus profond mystère, elles n’eurent garde de s’avouer réciproquement ce que je leur communiquais, de manière qu’aucune d’elles ne savait à quel point j’en étais avec sa compagne. De ce moment, voilà comme je me conduisis.

Camille fut celle que je séduisis la première ; et, l’ayant trompée sous les plus belles espérances de mariage, au bout d’un mois j’en tirai tout ce que je voulus. Qu’elle était belle ! et quels charmes n’éprouvai-je pas à sa jouissance ! À peine fut-elle foutue de toutes manières, que j’attaquai Véronique ; et, réveillant la jalousie de Camille, je l’armai si bien contre sa sœur, qu’elle résolut de la poignarder. L’ardeur du tempérament des Siciliennes admet tous les moyens sanglants ; là, l’on ne connaît que deux passions, la vengeance et l’amour. Dès que je crus être bien certain des intentions criminelles de Camille, j’en fis prévenir Véronique ; je parvins à la faire éclairer, au point de ne pas même lui laisser la consolante idée du doute. Cette belle fille, au désespoir, mais plus craintive qu’entreprenante, me supplie de l’enlever, si je l’aime, afin de la soustraire à la rage effrénée d’une sœur qu’elle connaît capable de tout entreprendre.

— Mon ange, dis-je alors, ne vaudrait-il pas mieux remonter à la source de tout ceci, en reconnaître les auteurs, et nous venger directement !

— Il n’y a point d’autre cause, me répondit Véronique, que l’extrême amour que Camille a pour toi ; elle s’aperçoit des préférences que tu me donnes, et l’infernale créature complote contre mes jours.

— Je ne vois pas tout à fait comme vous dans cette affaire là, répondis-je ; ne doutez pas, ma chère âme, que vos parents ne donnent à Camille toute préférence sur vous. Je ne sais si cette fille m’aime ; ce qu’il y a de bien sûr, c’est que je ne lui ai jamais donné nul espoir. Mais vos parents se sont ouverts plus directement à moi ; ne doutez point que Camille ne soit l’objet de leur unique attachement ; je manifesterais près d’eux mon goût pour vous, qu’à coup sûr j’en serais refusé. Vous me proposez la fuite ; ce moyen serait dangereux ; nous nous donnerions avec vos parents des torts, dont eux ou la justice prendraient connaissance, et dont la punition serait bientôt la perte ou de nos fortunes ou de nos vies. Il est, ce me semble, un parti plus avantageux et plus simple : vengeons-nous à la fois et de Camille qui complote contre vos jours, et de vos parents qui l’y excitent.

— Et quel est le moyen ?

— Celui que la nature offre à tous les pas dans l’heureux pays où nous sommes.

— Du poison ?

— Sans doute.

— Empoisonner mon père, ma mère et ma sœur ?

— Ne conjurent-ils pas contre vous ?

— Je n’en ai que le soupçon.

— La preuve sera votre mort.

Puis Véronique reprenant avec un peu de réflexion :

— Je sais que d’autres femmes ont agi de même, dona Capraria vient d’empoisonner son époux.

— Qui vous arrête donc, ma chère ?

— La crainte de votre mépris ; vous serez plus de sang-froid après la vengeance ; vous me mésestimerez.

— Ne le craignez point ; je reconnaîtrai dans vous alors une fille ardente, courageuse, aimante, passionnée, une fille à caractère, en un mot et que, par cela seul, j’adorerai mille fois plus ardemment. Ne balance plus, Véronique, ou tu perds à jamais mon cœur.

— Ô mon ami, mais le ciel !

— Frivoles craintes ; le ciel ne se mêla jamais des affaires du monde ; et ce ressort n’est plus dans les mains de l’homme, que l’arme émoussée du mensonge et de la superstition. Il n’y a point de Dieu ; et les peines ou les récompenses, basées sur cet odieux fantôme, sont aussi méprisables que lui. Ah ! s’il était un Dieu que le crime offensât, donnerait-il à l’homme tous les moyens de le commettre ? Que dis-je ! si le crime offensait cet auteur prétendu de la nature, le crime serait-il essentiel aux lois de la nature ? Songe donc que cette nature dépravée ne s’alimente, ne se soutient que par des crimes ; et que si les crimes sont nécessaires, ils ne peuvent outrager ni la nature ni l’être imaginaire que tu supposes en être le moteur. Ce que l’homme a osé nommer crime, n’est que l’action qui trouble les lois de la société ; mais qu’importe à la nature les lois de la société ! est-ce elle qui les a dictées ? et ces lois ne varient-elles pas de climats en climats ? Telle affreuse que vous puissiez supposer une action, le crime dont vous la croyez revêtue ne peut donc être que local ; de ce moment il ne saurait outrager la nature, dont les lois sont universelles. Le parricide, regardé comme un crime en Europe, est en honneur dans plusieurs contrées de l’Asie ; il en est de même de toutes les autres actions humaines ; je défie qu’on m’en cite une seule universellement vicieuse. Réfléchissez au reste qu’il ne s’agit ici que de vous défendre, et qu’alors tous les moyens que vous allez mettre en usage pour y parvenir, non seulement ne sauraient être criminels, mais deviennent même vertueux, puisque la première loi que nous inspira la nature, fut de nous conserver à tel prix et à tels dépens que ce puisse être. Agissez, Véronique, agissez, ou vous êtes perdue vous-même.

Le feu que je vis briller dans les yeux de cette charmante fille m’apprit bientôt le succès de mes discours.

— Eh bien, me dit-elle au bout de quelques minutes d’une violente agitation, eh bien, Jérôme, je ferai ce que tu dis. Je connais les drogues nécessaires ; toutes ces plantes nous sont familières ici ; je te jure qu’il n’existera pas dans trois jours un seul des individus qui machinent notre perte. Éloigne-toi pendant ce temps ; je ne veux pas que l’on te soupçonne.

J’y consentis d’autant plus volontiers que j’avais besoin de ce délai pour séduire la troisième sœur. Cette opération fut l’ouvrage de Clementia. Je la fis venir à Messine ; je lui fis connaître Laurence ; et, dès le lendemain, elle fut conduite à mon château. Il n’y avait pas deux heures qu’elle était partie, quand les foudres préparées par Véronique éclatèrent. Elle avait employé le suc de thora, espèce d’aconit fort dangereux, qui se trouve en abondance dans les montagnes de Sicile ; et les trois victimes étaient mortes dans d’épouvantables convulsions. Le coup fait, elle s’empara de tout ce qu’elle put : bijoux, portefeuille, cassette, tout fut enlevé ; et elle vint me trouver avec ces médiocres richesses, dans une maison de campagne, près de la ville, où je lui avais donné rendez-vous. Ce fut elle qui m’apprit la disparition de sa sœur dont elle ne pouvait comprendre le motif.

— Tu la reverras bientôt, lui dis-je ; j’ai cru qu’il était prudent de la mettre à couvert ; partons, elle nous attend à ma campagne.

Cette précaution parut d’abord inquiéter Véronique ; je la calmai. Mais je vous laisse à penser ce qu’elle devint, lorsqu’elle apprit, en arrivant, par la bouche même de Laurence, la manière dont elle avait été enlevée, et tous les propos que lui tenait Clementia depuis qu’elle était dans mon château.

— Ô scélérat ! tu m’as trompée, me dit-elle.

— Non, en vérité, lui dis-je, je ne t’ai jamais rien promis. Ta sœur m’a inspiré le même désir que toi ; et je veux vous foutre toutes les deux, ou plutôt toutes les trois, mon ange ; car il est maintenant inutile de te laisser ignorer que Camille fut aussi ma proie.

— Et tu as pu m’ordonner de la sacrifier… ô monstre !

On pleure, on se désespère ; mais, bravant toutes ces larmes, je ne m’occupe plus qu’à jouir. Ces deux charmantes filles satisfirent à la fois toutes mes luxures ; toutes deux assouvirent mes passions, sans aucune réserve ; cul, con, bouche, tétons, aisselles, tout fut foutu, tout fut fourragé ; et je ne découvris pas moins de charme dans ces deux-ci, que je n’en avais trouvé dans leur sœur. Les fesses de Véronique principalement surpassaient tout ce que j’avais vu de plus sublime dans ce genre ; on n’eut jamais un plus beau cul, jamais un plus beau sein ! Malheureusement, tout cela ne m’occupa que trois jours. À peine fus-je rassasié de ces deux charmantes filles, que je ne pensai plus qu’à les perdre. Mais il fallait que la façon fût cruelle ; plus elles m’avaient donné de plaisir, plus je désirais accumuler sur leurs corps la somme des douleurs physiques, et plus je voulais que le genre en devint exécrable. Qu’imaginer ? J’avais tout fait, tout exécuté, et j’en étais au point de défier les plus célèbres bourreaux de l’univers de me conseiller une torture dont je n’eusse pas déjà fait usage. À force de rêver, voici ce que me fournit enfin ma scélérate imagination. J’employai les cinquante mille francs dérobés par Véronique à ses malheureux parents, pour faire exécuter la machine que je vais vous détailler.

Les deux sœurs, toutes nues, étaient enveloppées dans une espèce de cotte de mailles à ressorts, qui les captivait entièrement chacune sur un petit tabouret de bois garni de pointes, qui, ainsi que celles dont je vais parler, n’agissaient qu’au besoin. Elles étaient à huit pieds de distance l’une de l’autre ; entre elles était une table garnie des mets les plus succulents et les plus délicats : aucune autre espèce de nourriture ne leur était présentée. Or, pour y toucher, il fallait étendre le bras : en l’allongeant, d’abord le premier supplice qu’elles éprouvaient par cette action était l’impossibilité d’y atteindre. Un bien plus violent ne tardait pas à se faire ressentir. Par ce mouvement de tension du bras, celle qui le faisait armait aussitôt contre elle et contre sa voisine plus de quatre mille pointes ou ciseaux d’acier, qui, dans l’instant, déchiraient, piquaient, ensanglantaient et l’une et l’autre victime. De sorte que ces infortunées ne pouvaient penser à soulager le besoin qui les consumait, qu’en s’assassinant mutuellement toutes deux. Elles vécurent une semaine dans cet odieux supplice, pendant laquelle je passai huit heures par jour à les contempler, soit en me faisant foutre, soit en sodomisant, également sous leur yeux, les plus jolis objets de mon sérail. Je n’ai de ma vie goûté de plaisir plus violent ; il est impossible de rendre tout ce que ce spectacle me fit éprouver de sensuel ; j’y perdis régulièrement mon foutre quatre ou cinq fois par séance.


— Parbleu, je le crois, dit Sévérino, en interrompant ici la narration par les cris d’une décharge élancée dans le cul d’une des plus jolies filles du souper, oui, foutre, je le crois, car voilà bien le détail d’une des scènes les plus singulières qu’il soit possible d’entendre ; et le plaisir reçu par notre confrère Jérôme, en l’exécutant, doit avoir été diablement vif, si j’en juge par celui que j’éprouve en la lui entendant raconter.

— Il nous faut une machine comme celle-là, dit Ambroise, qui se faisait branler par Justine ; et je vous réponds que si nous la possédons jamais, voilà bien sûrement la première que j’y placerai.

— Poursuis, poursuis, Jérôme, dit Sylvestre, en montrant son vit dur comme une barre de fer ; car tu nous ferais tous décharger les uns sur les autres, si tu nous arrêtais longtemps à cette délicieuse idée.


J’avais eu l’occasion, reprit Jérôme, dans les différents voyages que j’avais fait à Messine, de connaître nos aimables confrères les bénédictins, de la fameuse abbaye de Saint-Nicolas-d’Assena ; ils avaient eu la complaisance de me faire visiter leur maison, leur jardin, de m’admettre à leur table, et j’avais distingué plus particulièrement, parmi eux, le Père Bonifacio de Bologne, l’un des plus charmants libertins que j’eusse connu de ma vie. La conformité de mon caractère avec celui de ce moine m’avait assez intimement lié avec lui, pour nous confier un million de choses.

— Croyez-vous donc, Jérôme, me dit-il un jour, que nous chômions ici de tous les plaisirs dont les gens du monde se rassasient ! oh ! mon ami ne l’imaginez pas ; il faudrait que vous fussiez dans notre ordre pour que je vous révélasse ces secrets ; et, riche comme vous l’êtes, rien de plus facile que d’y entrer.

— Mais, dis-je, et la qualité de seigneur terrien que j’ai acquise en achetant du bien dans votre île ?…

— Ne serait qu’un motif de plus d’adoption, me dit Bonifacio ; vous conserverez votre bien, vous serez reçu à bras ouverts, et initié dès le moment même dans tous les mystères de l’ordre.

On ne se figure pas combien cette idée m’embrasa. La certitude de couvrir et d’augmenter mes vices sous le masque imposant de la religion, l’espoir dont me flattait également Bonifacio de me trouver très promptement érigé en médiateur céleste entre l’homme et son prétendu Dieu, celui bien plus doux encore d’abuser de l’infâme confession pour voler impunément à mon aise l’argent des vieilles et le pucelage des jeunes ; tout cela m’électrisait à un point indicible ; et, huit jours après cette pressante invitation de Bonifacio, j’eus l’honneur d’endosser le harnais monacal, et de me trouver sur le champ associé à tous les projets d’iniquité de ces scélérats. Le croirez-vous, mes amis ? il est vrai que le respect et la soumission du peuple envers le sacerdoce sont bien autres dans ce pays-là qu’en France, mais il n’était pas une seule famille dans Messine dont ces coquins-là n’eussent le secret et la confiance ; et je vous laisse à deviner comme ils profitaient de l’un et de l’autre. À l’égard de leurs précautions intérieures, certes, si les vôtres sont bien prises, celles des bénédictins de Saint-Nicolas-d’Assena le sont pour le moins aussi bien.

Là, dans de vastes souterrains, connus seulement des gros bonnets de l’ordre, existe avec profusion tout ce que l’Italie, la Grèce et la Sicile peuvent produire de plus délicieux, soit en jeunes garçons, soit en filles ; là, l’inceste triomphe comme ici, et j’en ai vu qui foutaient leur cinquième génération, après avoir foutu les quatre autres. La seule différence qu’il y ait entre ces cénobites et vous, c’est que ceux-ci ne se donnent pas la peine de cacher leurs débordements au sein de ce vaste tombeau : jamais ils n’y descendent. Les portraits de ce que leurs richesses y rassemblent à grands frais sont placés en miniature dans un cabinet secret de leur appartement ; et ils font venir à l’instant chez eux l’objet convoité par leur vit : de manière qu’il n’est guère de moment dans la journée où vous ne les trouviez se livrant tour à tour, soit à la plus excellente chère, soit aux divins objets qui meublent avec profusion leur sérail. À l’égard de leurs caprices obscènes, vous imaginez facilement qu’ils sont aussi dépravés que les vôtres ; et les individus passés de cette maison-là dans celle-ci vous ont suffisamment persuadés que partout où la religion étaie le libertinage, ses effets sont toujours bien vifs.

La plus extraordinaire de toutes les passions que j’observai parmi ces aimables célibataires, fut celle de dom Chrysostome, supérieur de la maison. Il ne jouissait jamais que d’une fille empoisonnée : il l’enculait dans les convulsions de la douleur, pendant que deux hommes le sodomisaient et le fouettaient alternativement. Si la fille n’expirait pas pendant l’opération, il la poignardait dès qu’il avait fini. Si elle tournait à la mort, il attendait l’instant des derniers soupirs pour lui remplir le cul de foutre.

J’achevai de me corrompre et de me blaser avec ces bons pères ; et j’en étais au point que rien au monde ne parvenait plus à me faire bander.

— Mon ami, dis-je un jour à Bonifacio, après deux ans de cette vie épicurienne, tout ce que nous faisons est délicieux ; mais c’est la force qui nous soumet les objets dont nous jouissons, et j’avoue que sous ce rapport ils me font moins bander que ceux qu’offrirait à mes désirs l’artifice ou la ruse. Revêtu de l’habit que tu m’as fait prendre, je n’ai plus pour travailler, d’après mes plans, que le saint et sacré tribunal de la confession. Je te conjure de me mettre à même d’y siéger bientôt, ainsi que tu m’en as flatté. Il est inouï combien cette idée m’excite ; incroyable à quel degré je compte profiter de tout ce que ce nouvel emploi va m’offrir, pour amuser à la fois mon avarice et ma luxure.

— Eh bien ! dit Bonifacio, rien de plus simple. Et me remettant, huit jours après, la clef du confessionnal de la chapelle de la Vierge : Allez, me dit-il, heureux mortel, allez ; voilà le voluptueux boudoir que vous avez désiré, usez-en avec profusion ; grugez-y autant de jolis objets que j’en dévorai dans le même en huit ans, et je ne me repentirai pas de vous l’avoir fait obtenir…

L’enthousiasme dans lequel me mettait ce nouveau grade, fut tel, que je n’en dormis pas de la nuit. Le lendemain, dès la pointe du jour, j’étais à mon poste ; et, comme nous étions dans la quinzaine de Pâques, ma matinée ne fut pas mauvaise. Je ne vous ennuierai pas de toutes les balivernes dont il me fallut essuyer le déluge ; je ne fixerai votre attention que sur une jeune fille de quatorze ans, nommée Frosine, noble, et d’une si délicieuse figure, qu’elle ne pouvait se montrer que voilée, pour éviter la foule dont elle était pressée chaque fois qu’elle s’offrait à découvert. Frosine se livra à moi avec toute la candeur et l’aménité de son âge. Son cœur n’avait encore rien dit, quoique aucune fille à Messine ne fût environnée de tant d’adorateurs ; mais son tempérament commençait à se faire entendre. Très jeune et très neuve encore, je fis si bien par mes questions, que je lui appris tout ce qu’elle ignorait.

— Vous souffrez, ma belle enfant, lui dis-je avec componction, je le vois ; mais c’est votre faute ; la pudeur n’est pas si exigeante qu’il faille lui sacrifier la nature ; vos parents vous trompent sur la pratique de cette vertu sévère. Le tableau qu’ils vous en font, est aussi cruel qu’injuste. Créée par la nature, n’ayant reçu que d’elle les impressions de volupté qu’elle vous inspire, comment en y cédant, voudriez-vous donc l’outrager ? Tout dépend du choix que l’on fait ; qu’il soit bon, et vous n’aurez jamais à vous en repentir. Je vous offre à la fois mes conseils et mes soins ; mais il faut du mystère : je n’accorde pas cette faveur à toutes mes pénitentes ; et la jalousie que leur inspirerait cette préférence vous perdrait infailliblement. Venez demain à midi précis me demander dans cette chapelle ; je vous introduirai dans ma chambre, et je vous réponds que le calme, le bonheur et la tranquillité deviendront bientôt le fruit de mes démarches. Débarrassez-vous surtout de cette duègne incommode qui suit partout vos pas ; soyez absolument seule ; dites que je vous attends pour une conférence pieuse, et que l’on revienne vous prendre à deux heures.

Frosine accepta tout ce que je lui proposais, et m’en jura l’exécution. Elle tint parole ; et voici, moi, de mon côté, les moyens que j’avais pris, et pour m’assurer la conquête de cette jeune personne, et pour l’empêcher de retourner jamais dans sa famille.

Aussitôt après cette conversation, j’avais quitté Messine ; j’étais venu dans mon château en annonçant au couvent que d’indispensables affaires m’empêcheraient de revenir de quelques jours. Clementia me remplaçait : c’était elle qui devait répondre, lorsque Frosine me demanderait ; elle devait, en continuant toujours de séduire notre jeune innocente, l’amener insensiblement à consentir à me venir trouver à la campagne. Cela fait, par les soins de Bonifacio que je servais également dans ses aventures, afin d’obtenir son secours dans les miennes, par les soins de cet ami, dis-je, le bruit de l’enlèvement de Frosine allait se répandre dans toute la ville. Une lettre de l’écriture contrefaite de cette jeune fille devait être remise à ses parents : elle leur mandait, par cette missive, qu’un très grand seigneur de Florence, qui la guettait depuis longtemps, venait de la faire monter malgré elle dans une felouque génoise qui s’éloignait avec rapidité ; que ce seigneur faisait sa fortune en l’épousant, et que puisqu’il n’y avait rien dans ce projet qui blessât son honneur, elle l’acceptait, en priant ses parents de n’y porter aucun obstacle ; que d’ailleurs ils fussent extrêmement tranquilles, et qu’elle leur écrirait dès qu’elle serait arrivée.

Il est un Dieu pour les ruses lubriques ; la nature les aime, elle les protège ; aussi en voit-on rarement échouer : mais de toutes celles qui avaient été imaginées, depuis bien longtemps, aucune, j’ose le dire, n’avait aussi complètement réussi. Frosine arriva dans ma terre le lendemain du jour où je lui avais donné rendez-vous dans la chapelle indiquée et dès le même soir elle fut soumise à mon libertinage. Mais quel fut mon étonnement lorsque j’aperçus qu’avec la plus jolie figure qu’il fût possible voir, Frosine était douée des plus minces attraits ! Je ne vis de mes jours un cul plus sec, une peau plus brune, pas un soupçon de gorge, et le con le plus baveux et le plus mal placé. Séduit par de jolis traits, je foutis néanmoins toujours, mais en la traitant mal ; on n’aime pas être dupe. Frosine reconnut sa faute, et la pleura amèrement, lorsque obligé de partir pour parer à tout par ma présence, elle se vit jetée par Clementia dans un obscur cachot, autant pour la dérober à toutes perquisitions, que parce qu’en ayant beaucoup trop joui, je n’étais pas fâché, d’après mon usage, de la rendre un peu malheureuse.

Je trouvai Bonifacio très content du succès de nos ruses, mais fort empressé de jouir à son tour du bonheur de leur entreprise. J’eus beau lui dire que le sujet n’en valait guère la peine ; séduit par la naissance et la figure de Frosine, il voulut absolument vérifier ; et vous imaginez bien que je n’y mis aucune opposition.

— Ce serait, me dit Bonifacio, l’occasion de faire une politesse à Chrysostome, notre supérieur ; plein d’amitié et de confiance en lui, je lui ai fait part de ta bonne fortune ; je suis certain du plaisir qu’il aurait à la partager.

— Volontiers, répondis-je ; les mœurs, l’esprit, les goûts et le caractère de Chrysostome me conviennent, et je saisirai chaudement toutes les occasions qui me rapprocheront de lui.

Nous partîmes ; mon sérail, toujours en activité, me fournit amplement de quoi satisfaire à l’avide luxure de mes compagnons ; et nous exécutâmes des atrocités.

Vous savez la passion de Chrysostome ; celle de Bonifacio portait également un grand caractère de singularité ; il aimait à arracher des dents ; quelquefois il enculait sa victime pendant que nous opérions ; d’autre fois Bonifacio arrachait, et nous sodomisions. Tous deux assouvirent amplement leur luxure avec Frosine ; et quand nous l’eûmes dépouillée des trente-deux belles dents que lui avait données la nature, le supérieur voulut l’immoler à sa manière. Vous vous rappelez sa passion. On fit avaler à cette malheureuse deux gros de sublimé corrosif dans de l’eau-forte ; et ses douleurs, ses crispations furent si violentes, qu’il devenait impossible de la fixer pour en jouir. Chrysostome en vint cependant à bout ; et ses jouissances furent marquées au coin de l’ivresse la plus extraordinaire, et du délire le plus inconcevable. Nous voulûmes l’imiter, et nous éprouvâmes bientôt qu’il n’existait rien en luxure d’aussi piquant que cette manière de jouir dont Chrysostome faisait ses délices. Cela est facile à concevoir, sans doute ; tout se rétrécit alors dans une femme ; ses sensations d’ailleurs, sont dans un degré d’irritation si violent, qu’il est impossible de n’être pas électrisé soi-même.


— Ô Justine ! dit Clément en interrompant ici son confrère, vous le voyez Chrysostome raisonnait comme moi. On n’irrite jamais mieux ses sens que lorsqu’on a produit dans l’objet qui nous sert la plus grande impression possible, n’importe par quelle voie31.

— Et qui doute de cette vérité ? dit Sévérino, était-ce la peine d’interrompre Jérôme pour y rappeler ?


Ce qu’il y a de bien sûr, poursuivit le narrateur, c’est que personne au monde n’en était convaincu comme Chrysostome, et qui que ce soit ne la mettait aussi souvent et aussi délicieusement en pratique. Frosine expira dans une de ces angoisses, ayant Bonifacio au cul, Chrysostome au con, et moi sous les aisselles. Ce ne fut pas la seule victime que nous immolâmes en ce genre. Nous en vînmes au point d’en sacrifier six à la fois de cette manière ; trois palpitaient sous nos yeux, pendant que nous en foutions chacun une en con, en cul et en bouche. Après les filles, nous essayâmes des garçons ; et nos lubricités redoublèrent.

Nos orgies s’entremêlaient de discussions philosophiques ; nous n’avions pas plutôt commis une horreur, que nous cherchions à la légitimer ; personne n’y réussissait comme Chrysostome.

— Il est bien étonnant, nous disait-il un jour, que les hommes soient assez fous pour attacher quelque prix à la morale ; j’avoue que je n’ai jamais conçu de quelle nécessité elle pouvait leur être : la corruption n’est dangereuse que parce qu’elle n’est pas universelle. On n’aime point le voisinage d’un malade qui a la fièvre maligne, parce qu’on redoute la contagion, mais si l’on en est attaqué soi-même, on ne craint plus rien. Il ne saurait exister aucun inconvénient parmi les membres d’une société totalement vicieuse : que toutes acquièrent le même degré de corruption, et toutes se fréquenteront sans péril. Il n’y aura plus alors que la vertu qui sera dangereuse ; n’étant plus le mode habituel de l’homme, il deviendra nuisible de l’adopter. Le changement seul d’un état à l’autre peut avoir des inconvénients : tout le monde se ressemble-t-il, tous les individus restent à la même place, il ne peut plus y avoir de dangers. Il est absolument égal d’être bon ou méchant, dès que tout le monde est l’un ou l’autre ; mais si le ton de la société est vertueux, il devient dangereux d’être méchant ; tout comme il le deviendrait d’être bon si tous les hommes étaient pervertis. Si donc l’état dans lequel on se trouve est nul, ou indifférent par lui-même, pourquoi craindre d’adopter plutôt l’un que l’autre ? et pourquoi s’étonner, s’affliger, je le suppose, du parti que l’on prend d’être méchant, quand tout nous y porte, et quand cela se trouve foncièrement égal ? Quel est l’être qui pourra me prouver qu’il est mieux de rendre les autres heureux que de les tourmenter ? Mettons, pour un moment, à part le plaisir que je puis prendre à me conduire de l’une ou de l’autre manière, est-il essentiellement utile que les autres soient heureux ? et si cela ne l’est pas, pourquoi me gênerais-je en les accablant d’infortunes ? Il me semble qu’il ne s’agit dans tout cela que de ce que je dois éprouver à l’une ou l’autre action ; car, étant, par nature, spécialement chargé de mon bonheur, et nullement de celui des autres, je n’aurai tort vis-à-vis d’elle que dans le cas où j’aurai négligé de me délecter d’après ses vues et d’après ses plans. Ce même être, que mes goûts ou mes violences rendent malheureux, parce qu’il est le plus faible avec moi, jouira de sa force avec un autre, et tout deviendra égal. Le chat détruit la souris, et est lui-même dévoré par d’autres animaux. Ce n’est absolument que pour cette destruction relative et générale que nous a créés la nature. Gardons-nous donc bien de jamais résister à la sorte de corruption, au genre d’immoralité où nous entraînent nos penchants ; il n’y a pas le plus petit mal à s’y livrer. Il résulte donc des principes que j’établis, que l’état le plus malheureux sera toujours celui où la dépravation des mœurs sera la plus universelle, parce que le bonheur étant bien visiblement dans le mal, celui qui s’y livrera le plus ardemment sera nécessairement le plus heureux. On s’est bien lourdement trompé, quand on a dit qu’il y avait une sorte de justice naturelle, toujours gravée dans le cœur de l’homme, et que le résultat de cette loi se trouvait être le précepte absurde de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. Cette loi ridicule, fruit de la faiblesse de l’être inerte, ne put jamais éclore dans le cœur de l’individu doué de quelque énergie ; et, si j’avais quelques principes moraux à établir, ce ne serait pas dans l’âme de l’être faible que j’irais chercher des préceptes. Celui qui craint de recevoir du mal, dira toujours qu’il n’en faut point faire ; tandis que celui qui se moque des dieux, des hommes et des lois, ne cessera jamais d’en commettre. Ce qu’il faut, c’est de savoir lequel des deux fait bien ou mal ; or, il me semble qu’une telle chose ne saurait se mettre en question. Je défie que l’homme vertueux puisse me soutenir de bonne foi qu’il a ressenti en se livrant à une bonne action, seulement le quart du plaisir éprouvé par celui qui vient d’en commettre une mauvaise. D’où vient donc, libre de choisir, que j’irais préférer le mode qui ne remue point à celui d’où naît perpétuellement l’agitation la plus tumultueuse et la plus agréable que puisse jamais éprouver l’homme ? Étendons nos idées ; jugeons la société entière ; et nous nous convaincrons aisément que la plus heureuse de toutes sera nécessairement celle qui sera la plus gangrenée, et cela, généralement dans tous les points. Je suis loin de me borner à quelques dépravations partielles ; je ne veux pas que l’on soit simplement libertin, ivrogne, voleur, impie, etc. ; j’exige qu’on essaie de tout, qu’on se livre à tout, et toujours préférablement aux écarts qui paraissent les plus monstrueux, parce que ce n’est pas en étendant la sphère de ses désordres que l’on doit nécessairement parvenir plus tôt à la dose de félicité promise dans le désordre. Les fausses idées que nous avons des créatures qui nous environnent, sont encore la source d’une infinité de jugements erronés en morale ; nous nous forgeons des devoirs chimériques envers ces créatures ; et cela, parce qu’elles s’en croient vis-à-vis de nous. Ayons la force de renoncer à ce que nous attendons des autres, et nos devoirs vis-à-vis d’eux s’anéantiront aussitôt. Que sont, je vous le demande, toutes les créatures de la terre vis-à-vis d’un seul de nos désirs ? et par quelle raison me priverai-je du plus léger de ces désirs pour plaire à une créature qui ne m’est rien et qui ne m’intéresse en rien ? Si j’en redoute quelque chose, assurément je dois la ménager, non pour elle, mais pour moi, parce qu’en général ce ne doit jamais être que pour moi que je dois agir dans le monde ; mais si je n’ai rien à en appréhender : je dois bien certainement en tirer tout ce que je puis pour améliorer mes plaisirs, et ne les considérer toutes que comme des êtres purement créés pour les servir32.

La morale, je le répète, est donc inutile au bonheur ; je dis plus, elle y nuit ; et ce ne sera jamais qu’au sein de la corruption la plus étendue et la plus générale, que les individus, comme les sociétés, trouveront la plus forte dose possible de félicité sur la terre.

Mettant bientôt ces systèmes en pratique, nous nous livrions, mes amis et moi, à tout ce que la débauche et la dépravation, à tout ce que le despotisme et la cruauté peuvent avoir de plus piquant et de plus raffiné.

Telle était la situation de nos esprits, lorsqu’on vint amener à mon tribunal de justice un jeune garçon de seize ans, joli comme l’Amour, accusé d’avoir voulu empoisonner sa mère. Rien n’était plus réel ; toutes les preuves étaient contre lui. Il périssait infailliblement, lorsque mes amis et moi, nous consultant sur les moyens de tirer d’affaire un jeune homme dont nous brûlions tous trois de jouir, ma perfide imagination m’en suggéra un qui, non seulement sauvait le coupable, mais qui même faisait périr l’innocent.

— Où est maintenant, dis-je à l’accusé, le poison dont on t’accuse d’avoir voulu te servir ?

— Il est entre les mains de ma mère.

— Eh bien ! affirme dans le dernier interrogatoire que tu vas subir que c’est elle qui voulait au contraire attenter à tes jours ; tu veux qu’elle périsse, elle périra ; es-tu content ?

— Enchanté ! monseigneur, enchanté ! je déteste cette femme, et mourrais plutôt que de ne la pas perdre.

— Donne pour preuve le poison qu’elle a dans les mains.

— Oui ; mais on sait que je me le suis procuré chez l’apothicaire de ce bourg ; on sait la difficulté qu’il me fit, et la manière dont je la levai, en lui disant que je n’achetais cette drogue que par ordre de ma mère, et pour détruire les rats de sa maison.

— N’y a-t-il que cela contre toi ?

— Non.

— Eh bien ! je te réponds à la fois de ta vie et de la mort de ta mère. J’envoie chercher le pharmacien. Gardez-vous, lui dis-je, de vouloir charger cet enfant ; c’est bien effectivement par ordre de sa mère qu’il acheta chez vous, l’autre jour, l’arsenic qui fait la matière de son procès ; et c’est bien entre les mains de sa mère que se trouve aujourd’hui ce poison ; elle voulait le faire périr, nous en sommes sûrs : une déposition contraire vous perdrait.

— Mais, dit le droguiste, n’aurai-je pas tort dans tous les cas ?

— Non ; rien de plus simple que d’avoir rempli les intentions d’une mère de famille, propriétaire d’une maison ; vous ne pouviez prévoir ses vues. Mais vous vous perdriez, si vous n’eussiez rempli que celles de l’enfant.

Le botaniste, pénétré de ces raisons, parla comme je l’avais instruit ; le jeune homme soutint ce que je lui avais suggéré ; et sa malheureuse mère, abattue de ces calomnies, ne trouvant rien pour y répondre, périt sur l’échafaud, pendant que mes amis et moi, en face de son supplice, nous nous livrions, avec son fils, aux plus voluptueuses recherches de la sodomie. Je n’oublierai jamais qu’enculé par Bonifacio, je déchargeai dans le cul du jeune homme, au moment où sa mère expirait. La manière dont ce charmant jeune homme se prêta à nos plaisirs, la joie qui partit sur son front, en voyant les apprêts de la mort de celle qui lui avait donné la vie, tout nous donna de si hautes idées de ses dispositions, que nous nous cotisâmes pour lui faire un sort, et pour l’envoyer à Naples, ou l’âge, en mûrissant, en perfectionnant ses principes, en aura fait sans doute un des plus hardis scélérats de l’Europe.

Quel crime ! nous eût ici crié la sottise ? vous avez rendu à la société un monstre, dont les forfaits perfectionnés coûteront peut-être des milliers de victimes ! Quelle excellente action ! répondrons-nous à la bêtise environnée des préjugés gothiques de la morale et de la vertu. Nous avons servi la nature, en lui aiguisant un des ressorts par lesquels elle opère le mal nécessaire dont elle est toujours affamée.

Nous passâmes encore trois mois à ma terre, noyés dans la luxure et dans la débauche, lorsque des raisons de prudence nous contraignirent enfin de reparaître ou nous plaçait notre devoir. La première aventure que me valut mon poste de confesseur, en revenant de là, fut celle d’une dévote de trente ans, encore assez jolie ; elle était au lit de la mort lorsqu’elle m’envoya chercher.

— Mon père, me dit-elle, il est temps que je répare la plus odieuse des injustices. Regardez le million en or que voilà déposé sur cette table, et fixez cette jeune fille, poursuivit-elle en me montrant une enfant de douze ans, d’une assez jolie figure ; rien de tout cela ne m’appartient, et j’avais la mauvaise foi de tout garder… Hélas ! qui sait ! j’aurais peut-être fait pis. Une de mes amies me remit en mourant à Naples, il y a deux ans, et cette fille et cet argent, en me faisant jurer de remettre l’un et l’autre au duc de Spinosa, à Milan. Séduite par l’or, j’ai tout gardé, mais le voile se déchire à l’instant où je touche, et le cri de ma conscience me trouble tellement, que je ne puis tenir à l’aveu de mes fautes et à vous en prescrire la plus prompte réparation. Quelque confiance que j’aie en vous, mon père, je me crois obligée de laisser un écrit à mes héritiers, qui les instruise de cette démarche.

— Cette précaution, interrompis-je aussitôt, en divulguant inutilement vos torts, madame, prouverait en même temps votre défiance envers moi, et de ce moment je ne dois plus me mêler en rien de cette affaire.

— Oh ! monsieur, monsieur, ne parlons plus de cet écrit, puisqu’il vous formalise ; vous seul satisferez à mon devoir ; vous seul apaiserez le cri de ma conscience, sans que personne en soit instruit.

— Ce que vous faisiez, madame, répondis-je alors plus tranquillement, était affreux, sans doute ; et je ne sais si la simple restitution que vous vous proposez suffira pour apaiser le ciel. Puis reprenant avec sévérité : À quel p